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Full text of "Le langage parisien au 19e siecle: facteurs sociaux, contingents linguistiques, faits sémantiques, influences littéraires"

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LE 



LANGAGE PARISIEN 



AU Xir SIÈCLE 



DU MÊME AUTEUR 



L'Argot Ancien (1455-1830). Ses clénicnls consLiUififs, ses 
rapports avec les lang^uos secrètes de l'Europe méridionale cl 
l'Arg-Qt moderne. Ouvrage couronné par l'Institut (prix Yol- 
noy), Paris, Champion, 1907. 

Les Sources de l'Argot ancien. Tome I, Des origines à la fin du 
xvine siècle. — Tome II, Le xix« siècle (1800-1850). Ouvrage 
couronné par l'Académie française (Prix Saintour). Paris, 
Chaîiipio-n, 1912. 

L'Argot des Tranchées d'après les lettres des Poilus et les 
JOURNAUX DU front, Paris, E. do Boccard, 1915. 



Pour paraître prochainement : 

La Langue de Rabelais dans ses rapports avec l\ civilisation 
DE la Renaissance et les écrivains des xv" et xvi" siècles. 

Tome I. — Cioilisation de la Renaissance : Erudition et 
Expérience de la vie, Contact avec l'Italie, Vie sociale. Faits 
traditionnels. 

Tome II. — Langue et Vocabulaire : Éléments linguisti- 
ques, psychologiques et imaginât ifs. 

Problèmes littéraires du xvi»^ siècle. — I. La Cinquième licre 
de Rabelais. Son authenticité et ses éléments constitutifs. — 
II. Les deux Auteurs du Moyen de parvenir et les origines 
de riiumour. 



L. SAINÉAN 



LE 





\l 





AU Xir SIÈCLE 



FACTEURS SOCIAUX. — COJNTLNGEMS LINGUISTIQUES 
FAITS SÉMANTIQUES. — INFLUENCES LITTÉRAIRES 



\'gS' { \ ^ 






PARIS 
E. de BOGGARD, ÉDITEUR. 

1, RUE DE MÉDICIS, 1 
1920 



?c 

2 011 

S 3 



A MA CHERE FEMME 

compagne inséparable de mes travaux 



Sans sortir des bornes de la Monarchie, on peut trouver dans la France 
seule de quoi exercer toute la vivacité d'un savant. Pour satisfaire à l'activité 
de son esprit, il n'a qu'à approfondir les divers idiomes de nos provinces... 
La langue Limousine, si fameuse dans les siècles passés, le Provençal, le 
Gascon, le Languedocien, lui donneront bien autant à faire que le Lorrain, 
le Oùallon, le Picard, et le bas Norman. Le langage même des habitants de 
la campagne, et du bas peuple des villes, dans les provinces les plus polies, 
et au milieu de la capitale, est un grand fond de réflexions pour des gens 
qui voudront bien comprendre que des termes qui nous font rire aujourd'hui 
ont fait autrefois les délices de la cour et les agréments du style... 

Mais il n'y a rien de pareil à l'étendue d'imagination que demande la mul- 
titude prodigieuse des termes de chaque art, qui sont comme autant de lan- 
gues différentes parmi la même nation. Le seul langage de la Marine, soit 
celui de l'Océan ou de la Méditerranée, donnera de quoi penser aux critiques 
les plus profonds ; celui des beaux Arts, qui ont rapport à la Peinture ou à 
l'Architecture, peut piquer leur sagacité ; aussi bien que celui du Blason et 
des Armoiries, qui est particulier à la seule nation Françoise. J'en dis tout 
autant de nos termes de Guerre, de Chasse et de Fauconnerie, qui marquent 
le génie noble et actif de nos François. On-ne doit pas même oublier le jar- 
gon de la bagatelle, qui a changé presque aussi souvent que le caprice des 
modes et les ajustements bizarres de chaque Règne... 

C'est dans ces sources fécondes où l'adresse d'un habile étymologiste 
puise aisément la vérité ; et c'est ainsi qu'il la fait paraître au jour, quelque 
effort qu'elle fasse pour se dérober à nos yeux. - 

R. P. Besnier, Discours sur la Science des Elymologies {en tête du Didionnaire 
étymologique de Ménage, cd. 1750, p. xxiv). 



PRÉFACE 



Ce volume clùt la série des recherches que j'ai entreprises, 
depuis nombre d'années, sur les langues spéciales et vulgaires 
de la France. Après avoir suivi l'évolution du langage des 
malfaiteurs depuis ses origines lointaines jusqu'au xix*' siècle, 
j'ai constaté que les derniers vestiges de cet idiome (dont le 
caractère secret était la seule raison d'être) se sont fondus 
dans le langage populaire parisien de nos jours. Ce fait, d'une 
importance à la fois sociale et linguistique, a été le résultat 
d'un contact plus fréquent et incomparablement plus facile que 
dans le passé, entre les éléments sociaux les plus divers : vo- 
leurs, gueux, soldats, ouvriers, filles. Les Mémoires de Vi- 
docq et les romans populaires qui s'en sont inspirés n'ont agi 
qu'en second lieu et sur un terrain déjà préparé. 

A cette pénétration en grande masse du jargon dans le vul- 
gaire se sont ajoutés de nombreux apports professionnels et 
provinciaux. Tous ces ingrédients ont contribué à transformer 
complètement l'aspect du parler vulgaire dans la seconde 
moitié du xix*^ siècle. Infiniment plus abondant, plus original 
et plus imagé que le bas-langage de la fin du xviii*' siècle et 
du début du xix'- — tel qu'il est reflété dans le Dictionnaire 
('e d'IIaulel ( 1 808) — l'argot moderne, autre appellation donnée 
au vulgaire parisien de nos jours, a fini par constituer un 



VMI PREFACE 

idiome unifié que parlent des millions de Parisiens et de 
Français. 

C'est un fait auj )urd'luii indéniable qu'à coLé du français 
littéraire qu'on écrit plutôt qu'on no parle, vihre et palpile 
cet aulro français qu'on p.irla pluLùt qu'on n'écrit. Cet intrus 
pénètre partout et s'impose par la force môme des choses. 
Il agit de plus en plus profondément sur le français lilLé- 
raire de demain et dans une cerlaine mesure l'avenir lui' 
appartient. , 

Suivre pas à pas cette marclie progressive du parler vul- 
gaire, examiner les facteurs sociaux qui ont ioflué sur son 
le.xique, faire ressortir les créations nouvelles, les tours ex- 
pressifs et les images originales qui lui donnent de la force et 
du relief; noter son cxpansitm en <Jeliors de Taris et de la 
France; montrer enfin ([uelle influence il a eue de nos j')urs 
sur la langue généraLi : cette lâche, difficile et délicate, m'a 
tenté et ce n'est pas sans quelque appréhension que je me suis 
engagé dans cette voie nouvelle. 

Dans un pays démocratique comme la France, le langage 
populaire — on a peine à le croire — n'a pas encore pénétré 
dans les dictionnaires de la langue générale. Ceux-ci ne don- 
nent en principe que les termes littéraires, particulièrement 
ceux du xvii^ et du xvni® siècle. Ils ne tiennent que faiblement 
compte des grands écrivains du xix*^; à plus forte raison ex- 
cluent-ils les acquisitions et les créations du langage vul- 
gaire pendant cette période. 

La conception de nos lexicographes est encore restée celle 
de nos historiens avant Voltaire. De même que ceux-ci n'en- 
registraient que les faits et gestes des classes les plus élevées 
de la nation, de même nos faiseurs de dictionnaires continuent 
à no tenir compte que de la noblesse des œuvres littéraires, 
de leur langage poli. Ce n'est que subrepticement, et è contre 
cœur, qu'il s'y glisse de temps en temps quelque rejeton de la 
petite bourgeoisie, voire même du menu peuple. 

Un tel état do choses avait déjà frappé, à la fin du xviii*' siè- 
cle, un des esprits les plus avisés de rép!)que. Sébastien Mer- 
cier. Il ne craint pas d'écrire dans un chapitre spécial de son 



pri:fage IX 



Tableau de Paris il. VF, p. 172 1 : « Los Diclionnairos no cor- 
tiennent pas tous les mois usités parmi lo peuple; ils sont 
insuffisants pour une foule d'expressions qui valent bien celles 
que les poètes et les prosateurs ont consacrées et qui tiennent 
à (les pratiques curieuses et journalières ». 

Rien n'est plus significatif à ccst égard que les excuses d'Ar- 
sène Darmestcter pour avoir interrogé parfois la langue po- 
pulaire dans sa thèse sur la Création des mots nouveaux 
(1877), p. 37 : « Nous aurons à citer plus d'un mot qu'itn s'éton- 
nera- peut -cire de rencontrer dans une éfudo grave et sévère, 
mais il n'y a rien ilc vil dansja cité de la science; la science 
purifie tout ce qu'elle touche ». Il est vrai que lo futur auteur 
du Dictionnaire général s'empresse d'ajouter : « La langue 
populaire, même dans ses créations les plus audacieuses et les 
plus grossières, relève de la philologie au même titre que la 
langue commune, bien mieux, à plus juste titre que la langue 
commune et surtout que la langue littéraire ; car c'est une 
formation plus naturelle et soumise à des lois plus stables et 
plus fixes, moins troublées par les hasards de la volonté et du 
parti pris ». 

Chose curieuse ! La conception de la lexicographie a été plus 
large dans le passé et est allée se rétrécissant jusqu'à nous. 
Les auteurs de la première édition du Dictionnaire de l'Aca- 
démie (]6^i) se montrèrent fort accueillants pour le langage 
populaire de l'époque. Les termes et surtout les locutions vul- 
gaires y sont tellement fréquents qu'on a pu en extraire — 
dans un but satirique — tout un Dictionnaire des Halles 
(1696). Dans les éditions ultérieures, on a do plus en plus dé- 
cimé ce contingent. 

Richelet et Fureticre, dans leurs Dictionnaires (1680-1690), 
se sont également montrés très larges : ils ont accueilli non 
seulement des parisianismes, mais de nombreux proxincia- 
lismcs. 

On a trop oublié de nos jours qu'un dictionnaire n'est pas 
un traité de rhétorique, mais un vaUe répertoire où doit entrer 
la langue tout entière, littéraire ou vulgaire, écrite ou par- 
lée. Un dictionnaire de la lang^uo française doit embrasser 



PREFACE 



avec la môme sympathie les mots populaires et les termes 
livresques : les uns et les autres appartiennent au patrimoine 
national. Mon regretté maître Gaston Paris rêvait vers la fin 
de sa vie un vaste inventaire qui comprendrait tous les mots 
qu'on pourrait recueillir, sans distinguer entre ceux qui ont 
disparu et ceux qui sont encore en usage, entre ceux qui sont 
« franciens » et ceux qui n'ont existé ou n'existent que dans 
les provinces, ni, bien entendu, entre ceux qui sont du « bon 
usage » et ceux qui sont familiers, vulgaires ou même ar- 
gotiques {Mélanges linguistiques, p. 417). 

V Histoire' de la langue française de M. Ferdinand Brunot 
est un des travaux d'ensemble les plus considérables de no- 
tre époque. Œuvre à la fois d'un érudit et d'un écrivain, elle 
restera longtemps une base solide pour toutes les recherches 
sur la langue ' nationale. L'auteur y étudie les change- 
ments survenus dans la grammaire et dans le vocabulaire à 
la lumière des transformations sociales correspondantes et en 
connexion intime avec les progrès littéraires et intellectuels 
de la nation. J'ai essayé d'appliquer .ces principes à un do- 
maine infiniment plus restreint, mais qui emprunte un inté- 
rêt particulier du fait qu'il appartient à notre temps. 

Mon ambition allait plus loin. Etant donné la multiplicité 
des sources d'information, dont certaines sont restées difficile- 
ment abordables, ainsi que le peu de confiance qu'inspirent 
les recueils argotiques à cause de leurs références vagues ou 
incomplètes, j'ai désiré mettre à la portée des investigateurs 
futurs des matériaux abondants et sûrs. 

Parmi ces sources, il en est une qui a échappé jusqu'ici à 
l'attention des philologues. Ce sont les nombreux recueils 
connus sous le nom de Locutions vicieuses, qui se sont suc- 
cédés pendant toute la première moitié du xix*' siècle. J'en ai- 
tiré largement parti, soit pour fixer la date des mots nou- 
veaux, soit pour en apprécier l'expansion ou le degré de 
popularité. 

Ces ressources ]i\resques n'achevaient cependant pas la tâ- 
che. L'objet de ce travail étant essentiellement la langue par- 
lée, dont l'évolution s'est faite et continue à se faire en quel- 



l'REFAGE XI 

que sorte sous nos yeux, il importait de contrôler les données 
des sources avec la réalité vivante. Je me suis efforcé de le 
faire partout où la chose était possible, c'est-à-dire en ce qui 
concerne les classes professionnelles. L'enquête a eu pour ré- 
sultat d'infirmer ou d'approfondir les données de mes prédé- 
cesseurs. On en appréciera l'effet dans les chapitres consacrés 
à certains facteurs sociaux, par exemple les bouchers et 
les saltimbanques. Et là même où ce contrôle n'était pas 
praticable, par exemple dans les milieux des malfaiteurs, j'ai 
tâché de soumettre à une critique rigoureuse les théories et 
les faits. Des développements complémentaires ou des inven- 
taires bibliographiques, pour ne pas trop encombrer le texte, 
ont été relégués dans des Appendices. 

Il y aura bientôt cinquante ans que Littré a posé dans son 
Dictionnaire (1863-1872) l'important principe de Vhislorique, 
qui est devenu depuis la pierre angulaire de tout édifice lexi- 
cographique. Cette heureuse idée a germé... ailleurs. Elle a 
été reprise et élargie en 1879 par le philologue anglais Ja- 
mes-Henry Murray qui, grâce à cet autre principe de la divi- 
sion du travail, a produit l'œuvre la plus vaste que possède 
jusqu'ici la lexicographie européenne : le Neto Englisk Dic- 
tionarij on Iiistorical principles (Oxford, 1888 et suiv.). Chez 
nous, le Dictionnaire général (18881900), malgré d'excellen- 
tes qualités de méthode et de classement, n'est en somme qu'un 
ouvrage didactique. Tôt ou tard l'admirable œuvre de Littré 
devra cire reprise sur des bases nouvelles et conçue dans un 
esprit plus large, conformément aux progrès do la science et 
~de la démocratie. J'ai pensé que des études comme celle que 
j'ai entreprise, pourraient faciliter la lâche du futur histo- 
rien ou lexicographe delà langue nationale. 

J'ai tiré parti des entretiens suggestifs avec mes confrère, 
F. Brunot et A. Meillet. D'excellents connaisseurs du langag i 
parisien — MiM. Emile Pouget, Léon de Bercy (depuis décédr; 
et surtout Jehan Rictus — m'ont plus d'une fois fait profiter 
de leur expérience du parler vulgaire. J'adresse aux uns ( t 
aux autres l'expression de ma gratitude. 



XII Pr.KFACE 

J'aime à diro ici ce que je dois à mon ami Henri Clouzot. 
Il a parcouru col ouvrage en manuscrit, en y notant d'utiles 
suggestions; en outre. Balzacien fervent, il a mis à ma dis- 
position des extraits suivis de la Comédie Immaine, œuvre 
d'une valeur linguistique considérable et qui a jusqu'ici 
échappé aux investigations de nos lexicographes. 

Me sera-t-il permis, en terminant, de réaliser un vœu que 
je porte depuis longtemps dans mon cœur? Celui d'offrir le 
fruit de ces recherches^, en humble hommage, au noble pays 
qui nous a accueillis, les miens et moi, avec sympathie, qui a 
toujours été ma patrie intellectuelle et qui est devenu l'unique 
patrie de mon enfant chérie. 

Paris, décembre 1919. 



TABLE DES MATIÈRES 



PnÉI'ACE. VH-XII 

Table des Matières xin-xvi 

INTRODUCTION 

I. — Coup d'oeil rétrospectif (1-20) : Villon, 3-4. — Rabelais, 4. — 
Henri Estienne, 5-0. — Le Moyen de parvenir, 0-7. — La Comédie des Pro- 
verbes, 7-8. — Oadin, 8-9. — Le Burlesque, 9-10. — Philibert Le Roux, 10- 
1-2. — Le Poissard, 12-19. 

IL — Pauisianis-mes (20-20) : Richelet, 22-23. — Furctière, 23-24. — Mé- 
nage, 2'i. — Trévoux, 24-25. 

ill. — LocL-iio.NS vicieuses (26-40) : Micfiel, 28-29. — Desgraniïes, 29-3 i. — 
Derniers Yi^sriges, 34-36. —D'Hautel, 36-39. 

IV. — AlU.OT ANCIEN ET MODERNE ('l 1-45).. 

V. — Aisi.oT l'vRisiEN ('i6-57): Expansion, 47-49. — Production littéraire, 
49-57. — l{iclii';)in, 50. — lîruant, 50. — Jeh;in Rictus, 51. — Poulot, 51. — 
Zula. Irl-ô'i. — Rosny aine, 53-51. — Gourteline, 5i. — Méténier, 54. — 
Ch.- IL Hirscli, 55. — Périodiques, 55-57. 

VI. — Parlers provinciaux (58-06) : Gamin, 59-60. — Voyou, 00. — 
Gosse, 60-61. — Dégotter, 61-04. — Piger, 64-00. 

VIL — Reflets soclCux (67-72) : Fourbi, 69-71. — Rabiol, 71-72. 

VIII. -^ Méthode (73-85) : Considérations critiques,, 73-76. — Principes 
étyniologiijues, 70-85 : Arsouillcr, 76-77. — Bernique, 77-78. — Bisquer, 
78-79. — Blague, 79-80. — Charabia, 80-81. — Fion, 81-84. 



LIVRE PRI^:M[KR 

GÉNÉRALITÉS 

CHAPITRE PREMIER.- Prononciation (87-101) : 1. Voyelles, 88-90. — 
2. Diplitongues, 9(1-91. — 3. Consonnes, 91-94. — 4. Phénomènes spéciaux, 
94-101. 

CHAPITRE IL — Dérivation (102-118): 1. Dérivation impropre, 102. 

— 2. Cumpusition, 102-104. — 3. Suffixes, 104-110. — Croisements, 111 118. 
CHAPITRE III. - Remarques syntaxiques ,119-128) : 1. Substantif, 119- 

123. - 2. Adjectif, 123-124. — 3. Verbe. 124-125. — Particules, 125-126. 

— 5. Formules négatives, 126-128. 



XIV TAlJLE DES MATIÈRES 

LIVRE DEUXIÈME ^ 
VOCABULAIRE. - FACTEURS SOCIAUX 

Section I'« : Classes légalement constituées. 
CHAPITRE PREMIER. ~ Soldats (131-162): 

I. — Éléments constitutifs: 1. Richesse synonymique, 132-134. — 2. Ter- 
mes jargonnesques, 134-135. — 3. Termes provinciaux, 135-137. — 4. Epi- 
thètes, 137-138. ■- 5. Ironie, 138-142. — 6. Vie de caserne, 142-146. — 
7. — Réminiscences littéraires, 146. — 8. Souvenir historique, 146-147. 

II. — E.Kpansion, 147-148. — Vocables algériens (148-162) : 1. Termes ara- 
bes, 153-159. — 2. Emprunts espagnols, 159-161. — 3. Emprunts italiens, 
161-162. 

CHAPITRE II. — Marins (163-180) : 1. Expressions caractéristiques, 163- 
164. — 2. Mots de jargon, 164-165. — 3. Beuverie et débauche, 165-168. — 
4. Vie pénible, 168-172. — 5. Appellations ironiques, 172-173. — 6. Manoeu- 
vres nautiques, 174-175. — 7. Choses de la mer, 175-178. — 8. Termes de 
pêche, 179-180. 
■ CHAPITRE III. — Ouvriers (181-208) : 

I. — Mécaniciens, 184-189. 

II. —Imprimeurs (190-196) : 1. Tieux mots, 190-192. - 2. Termes de 
jargon, 192. — 3. Formes vulgaires, 192-193. — 4. Vocables facétieux, 193- 
194. — 5. Termes généralisés, 194-190. 

III. — Cordonniers, 197-202. 

IV. — Bouchers, 203-208. 



LIVRE TROISIEME 
VOCABULAIRE. - FACTEURS SOCIAUX (suite) 

Section 11^ : En marge de la âociété. 

CHAPITRE PREMIER. — Apaches (210-223) : 1. Procédés arliiiciels, 
212-214. — 2. Mots nouveaux, 214-219. — 3. Termes spéciaux, 219-223. 
CHAPITRE II. — Gueux (224-230) : Termes spéciaux, 225-230. 
CHAPITRE HL — Tricheurs (231-239): 1. Nomenclature, 231-233 

— 2. Variétés, 233-234. — 3. Termes spéciaux, 234-239. 
CHAPITRE IV. — Camelots (240-242). 

CHAPITRE V. — Saltimbanques (243-254) : 1. Termes de jargon, 240- 
247. — 2. Bohémiens, 248. — 3. Italiens, 248-249. — 4. Espagnols, 249-250. 

— 5. Français, 250-254. 

CHAPITRE VI. — Chifi'Onniers (255-257) : 1. Sobriquets et noms, 255- 
256. — 2. Vocables isolés, 256-257. 

CHAPITRE VII. — Filles et souteneurs (258-266) : 1. Noms spéciaux, 
259-202. — 2. Souteneurs, 262-266. 

CHAPITRE COMPLÉMENTAIRE. — Le Cabaret (267-272) : 1. Noms 
divers, 267-268. — 2. SubriquetS; 268-269. — 3. Termes spéciaux, 209-272, . 



TABLE DES .MATIERES XV 



LIVRE QUxVTRIEML: 

CONTINGENTS LINGUISTIQUES 

CHAPITRE PREMIER. — Provi.ncialismes (274-32:2) : 

A. — Patois du Nord: i. Wallon, 276-277. — 2. Normand, 277-28U. — 
3. Picard, 280-282. 

B. — Pavots de l'Ouest: 1. Breton, 283-284. — 2. Maine, 284-285. — 
3. Anjou, 285-291. — 4. Poitou, '29 1-292. 

C. — Patois du Centre : 1. Berry, 293-298. — 2. Orléanais, 298-299. 

D. — Patois du Nord-Est: 1. Champagne, 301-302. — 2. Lorraine, Vos- 
ges, 302-303. 

E. — Patois de VEst : 1. Yonne, 304-305. — 2. Bresse, 305-300, 

F. — Franco- Provençal : 1. Lyonnais, 307-309. — 2. Dauphiné, 309-310. 

G. — Patois du Midi: 1. Languedoc, 311-31G. — 2. Provençal, 317-319. 
— 3. Gascon, Auvergnat, 319-322, 

CHAPITRE IL — Archaïsmes (323-327), 

CHAPITRE III. — Vocables empruxtés (338-347) : 1. Vocables alle- 
mands, 338-344. — 2. Vocables néerlandais, 344. — 3. Vocables anglais, 
345. — 4. Vocables italiens et espagnols, 345-346. — ' 5. Emprunts orien- 
taux, 34G-347. 

CHAPITRE IV. — Mots enfantins (348-353). 

CHAPITRE Y. — Mots imitatifs (354-357). 

CHAPITRE YI. - Résidu obscur (358-360). 



LIVRE CLNQUIKME 

FAITS SÉMANTIQUES 

CHAPITRE PREMIER. - Procédés générau.x (362-366); L'Extension, 
362-363. — 2. Restriction, 363. — 3. Métonymie, 363-364. — 4. Anoblis- 
sement, 364-365. — 5. Dégradation, 366. 

CHAPITRE IL — Métaphore (367-394) : L Métaphores techniques, 373 
374. — 2. Corps humain, 374-377. — Animaux, 377-380. — 4. Plantes, 
381-385. — 5. Jeux, 385-391. — 6. Musique, refrains, 391-394. 

CHAPITRE m. — Ironie (395-413): 1. Antiphrase, 395-397. —2. Hy- 
perbole, atténuation. 394-400. — 3. Tej-mes facétieux, 400-405. — 4. Sobri- 
quets, 405-407. — 5. Noms propres, 407-410. — 6. Noms de mépris, 410-412. 

CHAPITRE lY. — Euphémisme (413-416j : 1. Jurons, 415.— 2. Corps 
humain, 415-416. 

CHAPITRE V. — Jeux de mots (417-423): 1. Calembours personnels. 
419-420. — 2. Calembours géographiques, 420-422. — 3. Quiproquos numé- 
riques, 422. 

CHAPITRE YI. — Séries sémantiques (423-429). 



XVI TABLE DES AIATIEHES 

LIVRE SIXIÈME 

INFLUENCES LITTÉRAIRES 

CHAPITRE PREMIER. — Argot scolaire ('i33-448): 1. Latin dos éco- 
les, 434-439. — -2. Éléments constitutifs, 439-443. — 3. État actuel. 444-449. 

CHAPITRE IL — Argot mondain (4r)0-4G-2i : 1. Éléments constitutifs, 
451-457. — '^. Vocables éphémères, 457-402. 

CHAPITRE ni. — Argot des coulisses (4(;3-4G8). 

CHAPITRE IV. — Derniers vestiges (4G9-47"2). 

CONCLUSION ('173-479). 



APPENDICES 



A.' — Dictionnaires d'argot parisien ('iSl). 

B. — Argot et das-lang.uie (482-483). 

C. — Les mots crus et la langue populaire ('i84-i80;. 

1). — Nos sources (487-493) : I. — Parisianismcs, 487-489. IL. — Lo- 
cal ion? vicieuses. 489. 111. — Parlors provinciaux, 489-491. IV. — Pa- 
tois, 491 -492. V. — Lanpcues professionnelles. 'i92. VI. — Généralités, 
492-493. 

E. — Suffixes .iargonnesques et fantaisistes (■49'i-'i98). 

F. — LiNGUA FRANCA (499-500). 

G. — Coup d'oeil en arrière (521-524). 

I. — Éléments constitutifs (501-514): l. Emprunts dialectaux, 503-50(1. 
— 2. Emprunts populaires, 506-513. — 3. Emprunts étrangers, 513-514. 

IL— Expansion du jargon (514-521) : Action sur le iias-lanan.u'e (515-521 ) : 
1. \ iicaliles, 510-519. — 2. Pronoms personnels, 519 521). — l'.i/tifile^-. 521. 
m. — liilluences sur les parlers provinciaux (521 524). 

II. — Erreurs et fantaisies argotiques (525-527). 

]. _ Argot des, Tranchées (5':28-539) : Traits distinctifs (Changement du 
spiis, — .vroililications fornioUos. — Provincialismes. ^ Mots de cobnies. — 
Termes facétieux), 532-530. — Expansion, 530. — Apeiru comparatif, 530- 
r,3,S. _ Dimnées complémentaires, 538-5:]9. — Durée transihtire. 539. 

Additions et co-rrections, r>'i I -TiV?. 

Index des mots. 543-574. 

Index des uiées. 575-582. . ' 

Talle ALi'ii \i:i;Tii.iiE DES AurEURS et des anonv.mes. 583-590. 



INTRODUCTION 



A côté de la langue littéraire, et indépendamment d'elle, 
le langage populaire continue à vivre et à se développer. Des 
divergences de prononciation, de grammaire et de vocabu- 
laire séparent l'un de l'autre. L'ensemble de ces particulari- 
tés constitue le langage populaire ou le bas-langage parisien. 

Un double caractère le distingue de la langue écrite: il se 
montre à la fois plus conservateur et plus mobile. Tout en 
gardant nombre d'archaïsmes, il est le reflet immédiat des 
transformations sociales, du mouvement réel de la langue 
nationale. Ce n'est qu'après avoir fait un stage plus ou uioins 
long dans le bas-langage, que les mots nouveaux pénètrent 
dans la langue littéraire. 

Avec l'avènement de la démocratie au xix^ siècle, ce parler 
vulgaire acquit une importance sociale et linguistique incon- 
nue jusqu'alors. Tandis qu'aux xvii'^-xviii'^ siècles, il était ré- 
servé à peu près aux effets comiques (style burlesque et pois- 
sard), cet idiome vivant et imagé est devenu de nos jours 
l'organe d'une véritable littérature sociale, forcément res- 
treinte, mais qui compte d'ores et déjà plus d'une œuvre in- 
téressante. 

D'une part, le contact de plus en plus intime des différen- 
tes classes sociales ou professionnelles a eu pour résultat 
l'absorption par le bas langage de toutes les langues spéciales 
et techniques, ce qui a donné à son vocabulaire une richesse 
et un pittoresque incomparables ; d'autre part, l'imp^irtance 
exceptionnelle prise par la capitale a eu pour conséquence 
l'expansion de l'argot parisien dans le pays tout entier. 



2 INTRODUCTION 

Nous possédons, au début même du xix^ siècle, un répertoire 
à peu près complet du langage populaire de l'époque: le Dic- 
tionnaire du bas-langage par d'Hautel, 1808. Si on le compare 
au lexique du parler parisien de la fin du même siècle, on 
est surpris par l'abondance et l'originalité des éléments qui, 
en grand nombre et par des canaux dilierents, ont afflué dans 
l'argot au cours de cette centaine d'années. Faire ressortir 
.ces alluvions multiples, montrer le rôle de chacun des facteurs 
sociaux et professionnels dans la constitution du vocabulaire 
parisien, tel est le but principal de ce travail. 

Mais avant de l'aborder, et pour mieux comprendre l'état 
actuel de la question, nous allons essayer de jeter un regard 
en arr-ière et suivre dans le passé les traces du vulgaire pa- 
risien. 



COUP D'OEIL RETROSPECTIF 



Plus on remonte dans le passé et plus il devient difficile 
d'établir une démarcation entre le langage vulgaire et la lan- 
gue littéraire. Souvent les deux se confondent et, à vrai dire, 
celte dernière ne s'est définitivement fixée qu'en pleine épo- 
que moderne. C'est alors que commence à s'accuser nettement 
les divergences entre les deux langues, parlée et écrite, et 
que chacune d'elles commence à suivre un développement à 
part. Mais dès le xv'^ siècle on peut rechercher les traces -du 
parler vulgaire en littérature et en relever quelques traits 
significatifs. 

Villon. — Le premier écrivain chez lequel on trouve des 
vestiges du langage populaire est le grand poète François 
Villon. Il était Parisien de Paris:, 

Né de Paris emprès Pontoise... 

et, comme tel, il affectionnait les expressions vulgaires et la 
prononciation parisienne. 

Il rime Robert avec poupart et Montmartre avec tertre, 
Henri Estienne n'en revient pas: « Et du langage de nos pré- 
décesseurs, qu'en dirons-nous ? Quelles pensons nous qu'es- 
toyent les oreilles d'alors qui portoyent patiemment Mon 
frère Piarre? Mon frère Robart ? La place Maubart ? Et toutes 
fois nostre Villon, un des plus eloquens de ce tems là, parle 
ainsi » ? 

Le poète appelle plaisamment la cire, estront de moudie 
(v. M99)j le garçon, marmoset (v. 1982), c'est-à-dire petit 
singe; le crachat, jacoppin (v. 731), ou jacobin ; les pierres, 
miches de saint Etienne (v. 1915), par allusion à sa lapida- 
tion... 

1. Apologie pour Hérodote, éd. Ristelhuber, t. II, [). 133. 



4 INTRODUCTION 

l\ écrit tantinet (v. 1109), pour un petit peu, parisianisme 
toujours vivace : 

Combien qu'il ii'ayme bruyt ne noise, 
Si luy plaist il ung tantinet... 

et lunettes {y. 631), au sens d'yeux, métaphore qui coule de 
la même source que châssis ', châsse, œil, dans le bas-lan- 
gage : 

Folles amours font les gens bestes : 

Salmon en ydolatria, 

Samson en perdit ses hinete^... 

Il rime même une ballade aux femmes de Paris, « qui ont le 
bec si affilié » (v. 1539) : 

Prince, aux dames Parisiennes 
De beau parler donne le prix , 
Quoy qu'on die d'Italiennes, 
Il n'est bon bec que de Paris. 

Et cette caractéristique de la Parisienne est restée classique. 

Rabelais. — C'est à un autre admirateur de. Villon, au plus 
grand écrivain du xvi^ siècle, à François Rabelais lui-même, 
qu'on doit la caractéristique du Parisien. Il l'a fixée dans une 
phrase célèbre et presque d'un seul mot qu'il avait rapporté 
de ses voyages dans le Midi, le terme badaud (1, I, ch. XVII) : 
« Quelques jours après qu'ilz se feurent rafraîchis, Gargantua 
visita la ville [de Paris], et feut veu de tout le monde en 
grande admiration. Car le peuple de Paris est tant sot, tant 
badaat, et tant inepte de nature, qu'un basteleur, un porteur 
de rogatons, un mulet avec ses cymbales, un -vieilleux au 
milieu d'un carrefour assemblera plus de gens que ne feroit 
un bon prescheur ^ evangelicque ». 

Cette épithète de badaut est toujours restée attachée aux 



1. (If. d'Hautel : c Châssis, pour besicles, lunettes. Ce mot se prend aussi 
pour la vue, les yeux ». De même, dans les patois, hernicles ou berniques si- 
gnifie à la fois lunettes et yeux.^ 

2. Au début du XVI« siècle, EÎoy d'Ainerval dit la même chose à propos 
des Parisiens : 

Plus prisent ung chanteur en place, 

Quant ils ont, ou un bateleur. 

Que cent docteurs de grant valeur I 

(La Deablerie, 1307, f" D. III, r°) 
et, vers la fin du même siècle, Du Fail, dira: «... grand nombre de François, 
comme Et Paris, il ne faut qu'un regardeur pour amuser le reste » {Contes 
d'Eidrapel, ch. xxxiii). 



COUP D'ŒIL RÉTROSPECTIF 5 

Parisiens S et l'auteur du Moyen de parvenir, après en avoir 
fait une injure (ch. LUI: « Ce fat estoit tant niais, tant veau 
de disme, asne de plat païs, sot d'outre mesure, baclaut de 
Paris... »), l'accole à la capitale elle-même, ch. LXXXVIII : 
« C'est celle (la pierre de touche) qui est à Paris, justement 
dans le Badaudois... » 

Oudin note dans ses Curiosités (1640) : « La maladie des en- 
fants de Paris, la teste plus grosse que le poing, c'est-à-dire 
badauderie ». 

Henri Estienne. — Le plus insigne philologue du xvi*' siècle, 
Henri Estienne, se préoccupe à maintes reprises du parler 
populaire. Le bas-langage parisien de l'époque était très voi- 
sin de celui de la banlieue, langage rural, qu'Eslienne met 
au-dessus du jargon des courtisans (Dialogues, 1578, t. I, 
p. 18) : 

Si en ce langage rural 
Les mots sont prononcez fort mal, 
Mots sont pourtant de bonne race, 
Suivans des vieux François la trace. 

Il s'en sert parfois lui-même, tel le ier me enha^é '^ qu'il si- 
gnale expressément comme parisianisme : « Il faudra toujours 
faire de l'empesché, voir de l'enhasé, comme on parle à Pa- 
ris ^ » 

Ce mot que le Dictionnaire de l'Académie de 1694 qualifie 
de « bas », a été mis par Cyrano, en 1654, dans la bouche 
même d'un paysan des environs de Paris, un des personnages 
du Pédant Joué (acte II, se. II): « Acoutés, ol n'a que fare de • 
faille tant Venhasée; ol n'a goûte ne brin de bian ». Et Oudin 
ne l'oublie pas dans ses Curiosités (1640) : « Faire Venhasé. 
Témoigner d'estre capable de beaucoup d'affaires ». Le terme 
est d'ailleurs d'origine provinciale : en normand, hase signifie 
marécage, d'où enhasé, embourbé (pris à Paris au figuré). , 

1. Furetière (1690): « Badaud. C'est un sobriquet injurieux qu'on a donné 
aux liabitans de Paris, à cause qu'ils s'attroupent et s'amusent à voir et à 
admirer tout ce qui se rencontre en leur chemin, pour peu qu'il leur semble 
extraordinaire, i — D'Hautel (1808) : i Les badauds de Paris. Sobriquet inju- 
rieux que l'on donne aux Parisiens, à cause de leur frivolité et de la surprise 
qu'ils témoignent sur les choses les moins dignes de fixer leur attention «. 

2. Cf. le Dir.tionnaire de Nicod (1606) : « Enhasé, c'est embesoigné, celui qui 
est plein d'affaires et de grands besoignes. Henri Estienne... dit que ce mot 
est un mot Parisien ; il est aussi en usage dans la Basse-Normandie, où l'on 
dit : Cet homme là fait Venhasé, c'est il fait l'affairé ». 

3. Précellence, éd. Huguet, p. 180 



6 INTRODUCTION 

Tout en faisant un choix, Henri Estienne tient à sauver les 
termes expressifs du langage populaire: «Quelle pitié sera ce 
si nous voulons bannir autant de mots que nous trouverons 
estre en usage entre le populaire, et principalement quand il 
n'y en a point d'autres ou pour le moins de si propres ? ^ » 

Cela ne l'empêche pas de s'élever contre la prétendue su- 
prématie du langage de la capitale sur celui des provinces: 
« Nous donnons tellement le premier lieu au langage de Paris 
que nous confessons que celui des villes prochaines qui sont 
aussi comm,e du cœur de la France, ne s'en esloigne. gue- 
res ^ ». 

Et plus loin, en mettant le Parisien parmi les dialectes, il 
s'empresse d'ajouter qu'il ne faut pas croire « que tout ce qui 
est du creu de Paris soit recevable parmi le pur et nayf lan- 
gage François ^ ». 

En somme, nous trouvons chez ce grand érudit de la sym- 
pathie aussi bien pour le bas-langage parisien que pour les 
parlers vulgaires en général, et des vues souvent justes sur 
le caractère archaïque des formes et des vocables populaires. 

Moyen de parvenir. — Deux monuments littéraires, l'un et 
l'autre du premier quart du xvii'^ siècle — le Moyen de par- 
venir et la Comédie des Proverbes — nous fourniront des ren- 
seignements complémentaires sur le bas-langage usuel à 
leurs époques. 

Le Moyen de parvenir, imprimé vers 1610, est un des li- 
vres les plus étranges que possède aucune littérature. C'est 
un mélange disparate d'esprit, d'ironie et de grossièreté, un 
banquet monstre, où l'on effleure tous les sujets, où l'on agite 
toutes les idées, sans s'arrêter à aucune; mais quelque soit 
le mérite réel de cette œuvre, sa valeur linguistique le dé- 
passe encore. En ce qui touche le vulgaire parisien notam- 
ment, c'est une des sources anciennes les plus abondantes. 

S'agit-il de Pusage populaire, encore vivace, d'employer le 
sujet au singulier avec le verbe au pluriel ? On y trouve de 
fréquentes allusions, notamment dans ce passage, ch. XLV : 
« Comme j'estions ententifs : Et qui sommes-nous? — Je 

-1. Conformité, éd. Feugére, p. 56. Voir aussi les pages instructives que 
M. Clément consacre à notre sujet, dans son beau livre sur Henri Estienne, 
p. 405 et suiv. 

2. Précellence, éd. Huguet, p. 169. 

3. Ibidem, p. 180. 



COUP d'œil rétrospectif 7 

sommes ce que je sommes : je jouons. — Et que jouons-je? — 
Je jouons ce que j'ons. — Et qu'ons-je? — J'ons ce que j'ons. 
— 0ns je en jeu? — Si je n'y ons, j'y fons. Foin, ces Pari- 
siens-cy me troublent ». 

La g"or§:e ou le gosier y est désigné par l'expression émi- 
nemment vulgaire de chemin de la vallée (ch. V), répondant 
aux appellations plaisantes vallée cTAngoulèine, vallée de Jo- 
saphat, que cite d'Hautel; plus loin (ch. VII), estojfer des 
masclioires exprime la même notion que de nos jours se caler 
les joues... 

Qui s'attendrait d'y trouver des expressions populacières 
encore usuelles comme : 

... après beaucoup de telles foutimasseries capitulaires, il fut ré- 
solu (ch. XXIV)... 

Mon père qui avoit mangé de la vache enragée (ch. XXVIII)... 
Pleures donc, et clnez bien des yeux (ch. XV)... 

Cette dernière expression réaliste reparaît dans la Co- 
médie des Proverbes (acte I, se. VI) : « Mais patience passe 
science, il ne faut point tant chier des yeux ; » et revient au 
xviii^ siècle, sous la plume de Caylus : « La chambrière de sa 
femme qui chicdt des yeux dans un coin * ». 

Elle est encore usuelle, à côté de chicder, pleurer (Rictus, 
Cœur, p. 39). 

Comédie des proverbes. — Bornons-nous ici a ces remarques 
et passons maintenant à la Comédie des Proverbes, imprimée 
en 1633, pièce amusante et spirituelle d'x\drien de Montluc. 
Par le fond comme par la forme, cette production appartient 
au xvi*' siècle-piutôt qu'au xvii*' : l'auteur, qui a souvent uti- 
lisé Rabelais, était un excellent connaisseur du vulgaire pa- 
risien, dont il reproduit avec bonheur les tours, les dictons, 
les termes particuliers. 

Pour du latin, je n'y entens rien; mais jjour du grez, je vous en 
casse^ (acte I, se. IV^). 

Je croy que tu as fait ton cours à Asnières, c'est là où tu as laissé 
manger ton pain à l'asne... (acte I, se. VII). 



i. Œuvres badines, 1787, t. X, p. 30, 

2. Cf. Oudin, Curiosité: (1640) : i Casser du grez, c'est-à-dire faire peu de 
chose de quelqu'un. Vulgaire. J'en casse, je n'y entens rien. Nostre vulgaire 
allonge le quolibet et dit : Je n'entens rien au Latin, mais du Grec j'en casse. 
C'est une allusion à grez. Vulgaire ». 



8 INTRODUCTION 

S'il prenoit ma querelle, il luy feroil rentrer ses paroles cent 
pieds dans le ventre... et luy donnenni une prehew/e dans lobbaye 
de Vatan (acte II, se. III). 

Le pendart! Il fait Jacques Desloges. Il a raison, il vaut mieux 
estre plus poltron et vivre d'avantage [ibid.). 

Voici maintenant quelques expressions vulgaires : 

Si tu y avois seulement pensé, je ferois de ton corps un abreu- 
voir à mouches ^ et te monstrerois bien que j'ay du sang dans les 
ongles (acte I, se. VII). 

La marmite est renversée, il n'y a nij fric nij frac (acte II, se. III). 

Entrez seulement, vous verrez qu'e//e n^est point tant déchirée 2 
(acte III, se. V). 

C'est d'un bout à l'autre une source inépuisable de l'esprit 
populaire et tout particulièrement parisien. 

Antoine Oudin, — Cette source précieuse pour la connais- 
sance du bas-langage parisien au début du xvii^ siècle a été 
largement mise à contribution par Antoine Oudin dans son 
livre le plus connu : « Curiosités Françaises pour supplément 
aux Dictionnaires, ou Recueil de plusieurs belles propriétez, 
avec une infinité de Proverbes et Quolibets, pour l'explica- 
tion de toutes sortes de livres par Antoine Oudin, Secrétaire 
Interprète de Sa Majesté, Paris, 1640 ». 

L'auteur, un des meilleurs philologues de son époque, avait 
étudié à fond les auteurs du xvi° siècle, tout particulièrement 
Rabelais, Marot, Ronsard, et surtout la Comédie des Prover- 
bes, dont il a recueilli la plupart des citations proverbiales. 

Dans un avis adressé Aux Etrangers il s'exprime ainsi : 
« Je déclare icy par une protestation très expresse que mon 
dessein n'est pas de déterrer les morts ny d'offenser les vi- 
vans... Le seul but où je vise, et que j'estime assez raisonna- 
ble, est de purger les erreurs q\ii se sont glissées dans la 
plupart des pièces qu'on a mises en lumière pour l'instruction 
des étrangers... Je ne touche point aux escrits des Anciens ^ 

1. Oudin, Curiositez (1640) : « Abreuvoir à mouches, une grande playe sus la 
teste, où les mousches peuvent boire. » L'expression se lit dans le poissard : 

Avec son tranchet escarmouche 

Tout en fesant des abreuvoirs à mouches... 

(Les PorcheroHS, 1173, chant v). 

2. Oudin: a. Elle n'est pas trop déchirée, elle est passablement belle. Vul- 
gaire, ï Expression ironique encore usuelle. 

3. Oudin entend par « Anciens » les grands écrivains du x\ï'^ siècle, en 
premier lieu Rabelais, Ronsard et Montaigne. 



COUP D'ŒIL RÉTROSPECTIF 9 

dont la profondilé surpasse tout à tViit la faiblossn do, mon en- 
tondenii-nl; mais, sans sortir de mes bornes, je nu; contente 
de dire que depuis peu nostre langue est tellement embellie 
que leur vieille façon d'escrire à peine est recannaissable au- 
près celle du temps... » 

La majeure partie du livre est consacrée à l'explication 
dos locutions vulgaires que l'auteur a pris soin de marquer 
d'un astérisque: « Pour ce qui est de l'étoile et du mot Viil- 
g(aire), il faut entendre que ce ne sont pas des phrases dont 
on se doive servir qu'en raillant ». Ces Curiosités constituent 
aujourd'hui les éléments les plus utiles de l'ouvrage., qui est 
devenu pour nous une des sources le plus fréquemment con- 
sultées. 

Le Burlesque. — Quelques années après la publication d'Ou- 
din commence la période du burlesque (1648-16S2). réaction 
générale contre « les grands genres et les nobles senti- 
ments ^ ». Charles Sorel précède le courant et s'y rattache 
intimement par son Histoire comique de Francion, parue 
en 1622, où il défend expressément l'usage des termes popu- 
laires (1. XI, p. 385, éd. Colombey) : « Dedans ce livre on 
pourra trouver la langue françoise toute entière et que je 
n'ai point oublié les mots dont use le vulgaire... » 

D'autre part, le burlesque a suscité une dizaine de maza- 
rinades écrites dans le patois de la banlieue parisienne : les 
Agréables Conférences de deux païsans de Scdnt-Ouen et de 
Montmorency sur les affcdres du temps, parues successive- 
ment de 16i9à 1660. M. Rosset (jui les a étudiées réci;mment-, 
y voit, avec raison, une variété de la langue burlesque et 
« la variété la plus burlesque », distincte de la langue popu- 
laire proprement dite, telle que la parlaient les marchands 
des halles et les paysans de la banlieue". 

Le genre burlesque, représenté en premier lieu par Scarron 

1. F. Brunot, Histoire de la langue, t. III, p. 75. Voir en dernier lieu, sur le bur- 
lesque, l'étude de H. Heiss.dans le t. XXI (l'JOS) des Romanische Forschungen. 

Voici les œuvres burlesques qui préspntent de l'intérêt sous le rapport de 
la langue : Scarron, Virgile travesti, 1G48. 

L. Ricliet, L'Ovide bouffon ou les Métamorphoses burlesques, 1649. 
D'Assoucy, Ovide en belle humeur, 1650. 
Gh. Le Petit, Chronique scandaleuse, 1655. 

2. Dans sa thèse sur Les Origines de la prononciation moderne étudiées au 
XVII' siècle, d'après les remarques des grammairiens et les textes en patois de la 
banlieue parisienne, 19H. L'Appendi&e donne l'édition critique des dix maza- 
rinades que Gh. Nisard avait analysées dans son Etude, p. 324 k 354. 



10 INTRODUCTION 

et d'Assoucy. usait fréquemment, à côté d'archaïsmes, de 
mots et d'expressions des halles. Nous n'en vouUjns pour 
exemple que le terme gance, bande de filous, qui manque à 
tous les recueils lexicographiques des xvii*' au xyiii*^ siècles ^ 
bien qu'il ait pris un certain développement dans le poissar<l. 

On le lit tout d'abord dans deux textes burlesques qai se 
complètent mutuellement ^. A propos de filous, l'un et l'autre 
se servent de l'expression lanterner la gance {des boutons), 
c'est-à-dire musor autour des boutonnières du pourpoint pour 
les ouvrir et vider les poches subtilement. 

De cette expression métaphorique on a tiré gance, au sens 
de « filouterie » et de « bande de filous », acceptions qu'on 
rencontre pour la première fois dans le poème Ca7'^0Mc/<e (1725) 
de Granval,, d'où il passa dans les diverses éditions du Jargon 
de l'Argot reformé, de 1728 à 184-9. On le lit plus tard dans un 
écrit poissard de 1764: « Ces lurons de la ganse voui nous régaler 
de coco ï)^, c'est-à-dire ces compagnons de la bande, ces fih)us. 

Une autre expression, /7c/?e/' /a gance, revient souvent dans 
les écrits poissards avec cette triple acception : 

1" Provoquer des rixes (Vadé, Pipe cassée, 1743, III** chant). 

2" Se chamailler, en venir aux mains (Les Porclierons, 1773, 
p. 158). 

3° Causer du chagrin, ennuyer: « Dame, ça nous Jlche la 
gance, et je sons escandalisés de voir attellcr à la même char- 
rue et manger au même râtelier de forts chevaux avec des 
rosses », Le Pacquet des mouc/iolrs, 1750, p. 26. 

Ce terme curieux, ainsi que les locutions qu'il a produites, 
ont disparu à la fin du xviii*^ siècle. 

Philibert Le Roux. — Un grand nombre de ces expressions 
burlesques ont été recueillies par Philibert Joseph Le Roux, 
Français réfugié à Amsterdam où il publia son « Dictionncdre 
comique, satyrique, critique, burlesque, libre et proverbial. 
Avec une explication tro^ fidèle de toutes les Manières de 
parler Burlesques. Comiques, Libres, Satyriques, Critiques et 
Proverbiales, qui peuvent se rencontrer dans les meilleurs 
Auteurs, tant Anciens que Modernes. Le, tout pour faciliter 



1. Gh. Nisard en parle seiil dans ses Parisiatilsmes, p. 118 à 121. 

2. D'Assoucy, Ovide en belle humeur, (I6a0, p. 60), et Charles Le Petit, Clwo- 
}ïic/ue scandaleuse (1 155), chapitre la Halle. 

3. Amusement à la Grecque ou les Soirées de la Halle, 1764, p. 18. 



COUP d'ceil rétrospectif 11 

aux Etrang-ers, et aux François mômes, l'intelligence de tou- 
tes sortes de Livres * ». 

Cet ouvrage est constitué d'éléments divers. Le Roux cite 
les principaux écrivains du xvi® siècle, « ces Auteurs qui ont 
paru dans le renouvellement des Lettres comme des phéno- 
mènes surprenans» : Rabelais, iMarot, Ronsard y sont partout 
mentionnés. Viennent ensuite les plus connus auteurs comi- 
ques ou burlesques: Théophile, Scarron; etc ; et. pour finir, 
des termes du bas-lang'ag'e du début du xviii*^ siècle, audace 
dont il se défend dans son Avertissement: « Il y a aussi une 
long'ue liste de termes populaires qui n'est pas à dédaigner 
comme il pourrait le paraître d'abord. Combien de personnes 
distinguées qui ne sont jamais sorties de la Cour ou du grand 
monde et qui se trouvant quelquefois obligées de descendre 
dans certains détails avec des gens du peuple, ne comprennent 
rien à ce qu'ils leur disent ! Que ces personnes lisent le Dic- 
tionnaire coniique, elles seront bientôt au fait de ce langage ». 

Le Roux ne se vante pas à tort, et les renseignements, sou- 
vent circonstanciés qu'il nous donne nous mettent parfois 
sur la trace de termes réputés obscurs. Ce que lui repro- 
chait l'abbé Goujet' — « on n^ peut assez admirer la com- 
plaisance que l'Auteur a eue de s'humaniser-avec le plus bas 
peuple, pour s'enrichir de ses façons de parler et de penser » 
— constitue aujourd'hui le plus grand mérite de cet ouvrage, 
dont nous allons donner quelques exemples. 

Aigrefin, dans le style polisson, signifie un chevalier d'industrie, 
un faux joueur, un fourbe, un frippon. — Egrefin, sobriquet qu'on 
di)nne aux officiers des régiments de soldats^ lorsqu'ils sont en mau- 
vaise figure. Ces egrefins n'ont pour la plupart le sou et sont tout le 
long du jour enfoncés dans un café ou autre lieu public à se tirailler, 
et à faire des polissons. 

Ce terme de la seconde moitié du xvii^ siècle ^, n'est que la 
prononciation parisienne cVagi-iJin, dérivé cVagriff'er, prendre 
avec les griffes (cî. jouer des griffes, voler avec adresse, d'Hau- 
tel), d'où la notion de fripon, voleur ou de chevalier d'industrie \ 

1. (?<ette première édition est de 1718 Le livre fut reimprimé à Lyon en 1735 
et à Paris (sous la rubrique Pampelune) en 1786. 

2. Bibliothèque Françoise, 1741, t. I, p. 292. 

3. Voir les textes cités dans Brunot, Histoire de la langue, t. IV, p. 596. 

4. Des deux sens antérieurs donnés à aigrefin par Gotgrave — sa certaine 
Turkish coyne, also a fish... » — le dernier n'est qu'une prononciation ulté- 
rieure cPesclefin; quant à l'acception de « monnaie orientale s, qu'on lit exclu- 
sivement dans Rabelais, v. la Ifevue des Etudes rahelaisiennes, t. VII, p. 466. 



12 INTRODUCTION 

Boucan. C'est un lieu de débauche. . dans de petites rues écartées 
du giand monde, dans une maison de mauvaise apparence... Les 
chambres y sont obscures, malpropres et sans meubles, parce que 
les jeunes gens qui y vont.., y font solivent du tapage et'jettent tous 
les meubles par la fenêtre *... 

Bredindin .. k Paris il a passé en usage pour exprimer un carosse 
petit et en mauvais équipage, comme ceux des fiacres. On leur ^ 
donné ce nom, parce qu'en roulant sur le pavé, ils font un bruit 
enragé 2. Cf. Richelet : « Bredindin. Mot burlesque qui se dit en 
parlant; C'est une sorte de petit méchant carrosse à cinq sous par 
heure qu'on appelle plus ordinairement fiacre », 

Cabaret borgne. C'est un dicton en usage à Paris, pour dire un 
mauvais cabaret, taverne 011 l'on verse du mauvais vin, du ripopé et 
du guinguet; cabaret écarté et enfoncé dans une rue écartée du grand 
passage, comme dans un cul de sac, oii ceux qui y vont boire sont 
empoisonnés ^. ' . , 

Ces indications ont parfois un intérêt particulier, par exem- 
ple pour le mot classe. A quelle époque est-il devenu popu- 
laire ? Littré se borne à nous dire que ce terme a été employé, 
au XIV® siècle, par Bersuire, avec le sens technique du latin 
classis, une des cinq divisions qui à Rome étaient imposées et 
jouissaient de droits politiques; qu'au xvi" siècle, Montaigne 
se sert du mot avec cet autre sens du latin classis, subdivi- 
sion des élèves d'un collège. Le Dictionnaire deFuretière (1690) 
ne donne encore que ces deux acceptions. 

A quelle époque commence-t-il à désigner un rang social? 
C'est Le Roux qui nous renseigne : « Classe. C'est un mot fort 
à la mode (au début du wni'' siècle) qui a même été approuvé 
par les plus beaux esprits de France, quoique au commence- 
ment il trouvât peu de partisans; cependant, comme on a 
remarqué qu'il était fort expressif, même facile à la pronon- 
ciation, il a trouvé sa place. On s'en sert au lieu de rang, 
ordre... » 

Le poissard. — Le Dictionnaire comique de Le Roux, avec 



1. Ménage, vo boucan : a On appelle ainsi à Paris et à Marseille un méchant 
bordel t>. 

2. Dans le Bas-Maine, berdindin désigne le bruit que fait la sonnette d.'une 
porte et mauvaise voiture (Dottin). Ce terme est aujourd'hui restreint à la 
marine. 

3. Oudin le donne déjà : « Cabaret borgne, taverne où l'on donne à boire 
sans fournir de viande et sans mettre de nappe sur la table j. 



COUP D'ŒIL RÉTROSPECTIF 13 

ses nombreuses éditions, constitue en quelque sorte le point 
de transition du burlesque du xvii*^ siècle au poissard ^ de 
la seconde moitié du xviii". Ne cherchons d'ailleurs, entre ces 
.deux genres, aucun rapport essentiel : le burlesque est avant 
tout une parodie, d'origine et d'allure essentiellement littérai- 
res ; le poissard est l'image de la vie des basses classes pari- 
siennes, tout particulièrement des dames de la Halle et des 
harengères. « Le genre poissard, dit Fréron, n'est point 
un genre méprisable, et il y aurait certainement beaucoup 
d'injustice à le confondre avec le burlesque, cette platitude 
extravagante et facile du dernier siècle, qui ne pouvait sub- 
sister longtemps parmi nous. Le burlesque ne peint rien; le 
poissard peint la nature, basse si i'on veut aux regards dé- 
daigneux d'une certaine dignité philosophique, mais très 
agréable, quoi qu'en disent les délicats... M. Vadé est le Té- 
niers de notra littérature » ^ 

Les harangères ^ avaient depuis longtemps une réputation 
fâcheuse. Au xv*^ siècle, Guillaume- Coquillart ne les oublie 
pas (t. I, p. 179): 

Des mjures le tiltre est mis... 
Pensez que ce tiltre est prins 
Entre ces vieilles harangieres... 

Et au xvi", Des Périers en fait le sujet d'un de ses Joyeux 
Devis, nouvelle LXIII : « Du régent qui combatit une haran- 
gere du Petit-Pont, à belles injures ». 

Au xYii", la première partie des Nouveaux Compliments 
de la place Maubert, des Halles, etc., i6i4, porte comme titre : 
« Des Poissonnières et des Bourgeoises » et offre des échantil- 
lons assez réussis du genre mis à la mode un siècle plus tard 
par les pochades de Vadé et de Léclusê. 

1. Ce mot avait tout d'abord le sens de voleur, comme il résulte de ce pas- 
sage de l'Esperun de discipline du Frère Antoine du Saix (Paris, 1332, fol. a 
III v) : « A quoy jusques icy très mai ont visé messieurs les poissards, je 
dis pilliers et prélatz ecclésiastiques ». 

Ce sens primordial a toujours prévalu dans le jargon : Poisse, voleur, et 
poisser, voler, figurent dans le voçal^alaire des Chauffeurs (1800)-et le vocalDle 
a gardé cette signilication dans l'argot moderne : « Etre poissé, être pris en 
flagrant délit de vol » (Hayard). 

C'est au XV1I° siècle, que le mot fut appliqué aux liarangères : « Poissarde, 
une vendeuse de marée, par mespris » (Oudin, 1640). 

2. Année littéraire pour 1754, t, IV, p. 350. 

3. Le mot avait un sens plus large à cette époque : a Harang'éres. Ce sont 
toutes les femmes de la plus basse condition de Paris, comme vendeuses 
d'iierbes, crieuses de vieux chapeaux, et autres canailles, qui chantent 
mille injures aux passans, qui sont insolentes et effrontées » (Le Pioux). 



14 INTRODUCTION 

C'est vers la même époque (16S4) que Berthod, dans sa Ville 
de Paris en vers burlesques, nous donne un « Compliment de 
harangères de la Halle ». 

Dire de grosses injures, c'était engueuler quelqu'un, verbe 
éminemment poissard, comme le prouve le litre d'une comé- 
die-parade par Boudin, de 1754, dont l'héroïne est une mar- 
chande de marée : « Madame Engueule ou les Accords pois- 
sards ». Le Père Desgrange proteste encore, en 1821, contre 
l'expansion de ce verbe expressif: « Engueuler, synonyme de 
mordre et d'injurier. Comme ce n'est que dans les faubourgs 
qu'on a adopté ce mot, fermons-lui les portes de la ville, ou 
gare la contagion ! » 

L'initiateur du genre poissard est Jean-Joseph Vadé (1719- 
1757) qui publia, dès 1743, le chef d'œuvre du genre, la Pipe 
cassée, et les Bouquets, poissards qui en font suite. Ecrits 
dans le langage imagé, énergique et brutal des dames de la 
Halle, ces deux petits poèmes obtinrent une vogue considéra- 
ble. La réputation de l'auteur s'accrut encore par les Lettres 
de la Grenouillère (1749) et la pastorale de Jérôme et Fanchon- . 
nette (1755), qui gagnèrent les lecteurs par le naturel du sen- 
timent et la vérité de l'expression *. Vadé est un des meilleurs 
représentants du réalisme au xviii*^ siècle. Ces scènes pitto- 
resques, il les avait puisées dans les endroits populaciers par 
excellence : 

Courtille, Porchorons, Villette ! 
C'est chez vous que puisent ces vers. 
Je trouve des tableaux divers, 
Tableaux vivans où la nature 
Peint le grossier en miniature. 

[La Pipe Cassée, Chant II) 

Dans ses tableaux et ses dialogues, Vadé manie avec beau- 
coup de bonheur le bas-langage de l'époque qu'il avait re- 
cueilli delà bouche des débardeurs des ports de Paris, de celle 
des femmes des Halles et de la populace des faubourgs. Ce 
poissard ne diÛere pas beaucoup de celui du xx*^ siècle. Beau- 
coup de termes vulgaires parisiens dont il usa pour la pre- 
mière fois sont encore vivaces et plusieurs ont pénétré dans 
la langue générale. L'importance linguistique qui s'attache 
à ses écrits dépasse la portée du genre qu'il a rendu célèbre. 

1. Nous les citons d'après l£s OEuvres de Vadé, édition donnée en 1875 par 
Julien Lemer, chez Garnier frères. 



COUP d'œil rétrospectif 15 

C'est grâce à lui qu'ont été propagés quelques-uns des mots 
populaires que nous allons passer en revue. 

Agoniser, accabler d'injures, se lit tout d'abord dans le III" 
Bouquet poissard de Vadé : « Ne Vaijonisons plus... », à côté 
d'agonir, dans une comédie du même, Les Racoleurs, 1736, 
se. XIV: « Ail! ça, Monsieiix, je suis reconnaissante; tiens, 
ma fille, sans ly rétais agonie par ste femme... » 

D'IIautel donne cette dernière forme: « Agonir quelqu'un 
de sottises, l'injurier, l'invectiver de paroles sales et outra- 
geantes ». La première a soulevé les protestations des gram- 
mairiens : « Agoniser est un verbe neutre qui signifie être à 
l'agonie... mais ne dites pas: il Yagonise du matin au soir, 
elle Vagonise de sottises. Il le tourmente, il le vexe... », Mi- 
chel. 1807 K 

Le passage du neutre à l'actif qu'a subi agonir ou agoniser 
est pourtant un phénomène courant dans le développement 
historique de la langue: (( Etre à l'agonie » devint « mettre 
à l'agonie » à force d'injures. 

L'une et l'autre formes sont encore usuelles aussi bien 
dans les parlers provinciaux (Berry, Poitou, Normandie, etc.) 
que dans le langage parisien : « Ces zigues d'attaque qui... 
étaient agonises de sottises, traînés dans la boue... », Alma- 
nac/i du Père Penard, 1894, p. 33. — « On ne trouvait assez 
de mots dans les journaux pour V agonir », Bercy, XXIP let- 
tre, p. 4. 

Bringue, morceau, pièce, dans le IV*^ chant de la Pipe cassée 
de Vadé: 

Ma pipe, dit-il, est cassée ! 

Ma pipe est en bringue, mille guieux ! 

- D'Hautel donne le terme mettre en bringue, ^our dire briser 
quelque chose, et il est encore usuel dans les' parlers provin- 
ciaux (Berry, Anjou, etc.), à côté de débringué, débraillé ', 
ou être en débringue, avoir les vêtements déchirés. 



1. On en lit l'écho dans l'anonyma Dictionnaire des locutions vicieuses de 
1835, et jusque dans Littré qui trouve agonir a du plus mauvais langage, » 
tandis que le Dictioiinaire général note qu'on dit à tort agoniser \iO-a.v agonir. 

2. ï Cette allure débringuée qui le rendait irrésistible, » Huysmans, Sœur 
Marthe, p. 498. — Cf. aussi Micliel, 1807 : « Mettre en bringue, débringuer ne 
sont pas français. On les emploie pour casser, démantibuler, friper. Ne dites 
pas : Mettre en bringue, débringuer une voiture, une armoire, un vieux 
meuble ; il est en bringue, il est débringué ; cet enfant a mis en bringue tous 
ses habits, ses livres i. 



16 INTRODUCTION 

Le mot bringue est la forme nasalisée de brique, même sens 
(cf. briinbe àcôLé de bribe) : « Voilà ma jolie pipe en bri- 
ques! )) dit-on à Genève (Humbert). 

GouAiLLER, se moquer grossièrement, mot fréquent dans la 
littérature poissarde: « Je sais bien qu'il a fait une moquerie 
sur votre intention, mais alors qu'on gouaille pour badiner, 
ça n'est pas pour tout de bon », Vadé, Lettres de la Grenouil- 
lère, p. 82. 

Gouailler est un fréquentatif de gouer, gaver, gorger (cf. 
en français engouer), d'où se moquer de quelqu'un, associa- 
tion d'idées fréquente (cf. le bourguignon, bressan, dégouail- 
ler, dégoiser, parler beaucoup.) 

Ce verbe, comme le précédent, n'a pas trouvé grâce aux 
yeux des puristes : « Dire des gouailles^ gouailler, gouailleur 
ne sont pas français. Se gausser de quelqu'un, railler quel- 
qu'un, etc. », Michel, 1807. — « Gouailler. Barbarisme. Quel 
dommage que ce mot ne soit pas français ! Depuis que railler 
a perdu sa popularité, son énergique successeur gouailler a 
fait son chemin, et je crains qu'en voulant l'assommer, tous 
les gouailleurs présents et futurs ne me blâment ; n'importe, 
je le chasse ainsi que gouaille et gouailleur y). Desgranges, 1821. 

Malgré la condamnation des grammairiens, ce parisianisme 
du xviii^ siècle est entré définitivement dans la langue géné- 
rale, et il persiste dans la plupart des parlors provinciaux. 

Son ancien synonyme gouger, plaisanter, signifie propre- 
ment gorger et se gorger d'aliments (sens de gouger en 
poitevin, Beaucliet-Filleau), et se lit dans une mazarinade 
parisienne de 16i9 (éd. Rosset, p. 32): 

Janin. — Ta parlé au Rouay? 

PiAROT. — Guian ouy. 

Janin. — Et y t'a bayé à deiner? 

PiAuoT. — Banantandu. 

Janin. — Malpeste, queme tu gouges... 

Gueuleton, repas copieux, dans le IF chant de la Pipe cas- 
sée : 

CJiacun d'eux, suivi de sa femme,... 
Firent un ample gueuleton. 

Terme populaire très répandu: « Il s'était payé... un gueu- 
leton soigné, des escargots, du rôti et du vin cacheté... », Zola, 
Assommoir, p. 144. 



COUP D'ŒIL RÉTUOSPECriF 17 

Et surtout dos termes relatifs à la beuverie, encore très 
usuels, comme (jodalller, paf et rlboter, etc. 

Un mot fort usuel dans le poissard esl faraud ' (transcrit 
aussi fareau) pour petit maître, coquet ou amant : « Allez, 
mameselle, (jue je dirai, ça est énulile, vlà tout, charcliez des 
fareaux ailleurs » (Vadé, Lettres de la Grenouillère, p. 78). 
Vadé en trace ce portrait dans sa Pipe cassée, IV" chant: 

Tout allait bien. Quand des /"«rea».?, 
Sur Tureillo ayant leurs chapeaux, 
(îanne en main, clieveux en béquilles, 
Entrèrent sans taijon. . . 

Ce vocable est encore usuel à Paris et dans les provinces, 
pris parfois en mauvaise part ou ironiquement : « Au fond, 
ils se trouvaient /a/YUirf.s, ils goûtaient, ce vent », Courteline, 
Train, p. 245. « C'est un faraud qui se croit appelé à de hau- 
tes destinées », Père Peinard du 3 août, 1890, p. 10. 

C'est un emprunt méridional: ^rov. faraud, élégant, co- 
quet, probablement identique à l'anc. prov. faraute, héraut -. 
En espagnol, /araw^îe, anciennement héraut, a acquis le sens 
familier de factotum, et en portugais, celui d'intermédiaire 
ou d'intrigant. 

Ajoutons que, dans le poissard, les termes littéraires sont 
souvent estropiés (comme il arrive aujourd'hui encore aux 
gens du commun) ou détournés de leur sens: Civiliser (Y in\é, 
p. 30, 90) signifie faire des civilités, flatter; inventaire est 
pris pour évenlaire (Vadé, p. 36, 56), etc. 

On y rencontre des formations analogiques : consolance 
(p. 76), doulance (p. 73), valissance (p. 72), à côté de capa- 
blenient et capableté (p. 42 et 89), etc. Des altérations lexi- 
ques, analogues à ce qu'on appelle etymologies populaires. 
On lit dans le V^ chant des Porc/ierons (1773) : 

II m'est avis à moi que V cngraisseur 
Doit payer les frais de ce malheur, 

c'est-à-dire que 1' « agresseur » ^ doit payer les frais de l'es- 
clandre. 

1. De là le dérivé faraude)-, faire le faraud, faire le coquet (Les Porcherons, 
1773, I" chant), encore vivace (Anjou, Picardie, etc.). 

2. De là, dans l'arpot ancien, des la Jin du xvi" siècle: Pharo, gouver- 
neur d'une ville {Jargon, iii^"^); faraud-, nionsjeur, ei faraude, iiiadann^ (7«;-- 
gon. 1849). 

3. Vuici la note amusante qu'y ajuute Ch. NisUrd, Etude, p. 43;i : « Enyrais- 
seur, le provocateur. Terme d'argot d'une grande profondeur, le soldat, soit 
qu'il tue, soit qu'il soit tué, servant à engraisser la terre ». 



18 INTRODUCTION 

La grande réputation dont Vadé jouit jusqu'à sa mort (1737), 
lui suscita nombre d'imitateurs, parmi lesquels le plus connu 
est Lécluse (1711-1792), dont les écrits poissards ont souvent 
été imprimés avec ceux du maître '. Le plus lu de ses ouvra- 
ges, Le Déjeuner de la Râpée, ou Discours des Halles et des 
Ports (1755), avait paru, des 17i8, sous le titre de: Léclusade 
ou les Déjeuners de la Râpée. 

Toute une série de publications allant de 1750 à 1790 — 
auxquelles il faut joindre malgré ses allures littéraires, un 
poème en sept chants ^ les Porcherons (1773), une des meil- 
leures productions du poissard, — ont enrichi ce genre qui 
nous renseigne abondamment sur le bas-langage du xviii'^' siè- 
cle et nous fournit des données précieuses pour toute une partie 
du vocabulaire national dérivée de cette humble source^. 

N'oublions pas cet érudit spirituel qu'était le comte de 
Caylus (1092-1763). Grand amateur du bas-langage, et « franc 
Gaulois » (comme il s'appelle lui-même), il se plaisait dans la 
société des ouvriers et du menu peuple. Il en a rapporté les 
Ecosseuses (1739), où il a noté les commérages des femmes 
qui écossaient des pois, histoires qu'il a écrites malheureuse- 
ment « avec un meilleur style et plus eii français qu'elles 
n'étaient dites ». De beaucoup plus importante, sous le rapport 
du langage populaire, est l'Histoire de M. Guillaume cocher, 
racontant les aventures arrivées à des personnes de tous états 
que le fiacre a servies. L'une et l'autre productions ont été 
insérées dans le X" tome de ses Œuvres badines, Paris, 1787. 
Un autre littérateur célèbre, Sébastien Mercier, auteur du 

l..Par exemple, la belle édition in-4°, donnée à Paris par Didot, en 1796. 

2. Publié dans les Amusemens rhapsodi-poélicjues de Paris, 1773. 

3. Voici la liste des autres écrits poissards qui nous ont fourni des cita- 
tions : 

Le Paquet des mouchoirs, monologues en vaudeville et "en prose, 1750 (attri- 
bué à Vadé), où un savetier parle de son métier, de ses voisins, de ses 
amis, do ses maîtresses. 

Amusement à la grecque ou les Soirées de la Halle par un ami de feu 
Vadé... Paris, 1764. 

Cahier des plaintes et doléances des dames de la Halle et des marchés de Paris, 
rédigé au grand salon des Porclierons... Ecrit à l'ordinaire par M. Josse, 
écrivain à la pointe Saint-Eustache, 1789. 

Le dernier écrit de ce genre, Riche-en-yueule ou le nouveau Vadé (Paris, 
1821), n'est qu'un pastiche des précédents. 

Ch. Nisard nous donne, dans son Elude, p. 319 à 346, des Notices et Extraits 
des principaux écrits en patois parisien. La plupart se trouvent actuelle- 
ment à la Bibliothèque Carnavalet, Catalogue, t. VII, Appendice. On sait 
que Ch. Nisard avait préparé un dictionnaire de ces divers écrits, qui fut 
brûlé au mois de mai 1871, pendant la Commune, en même temps que l'an- 
cienne bibliothèque de la ville de Paris, riche de plus de cent mille volumes. 



COUP d'œil rétrospectif 19 

Tableau de Paris (1781-1790), ne goûtait pas moins les voca- 
bles et les expressions vulg-aires, dont il prend la défense à 
diiférentes reprises : « Les mots proscrits de la langue — 
c'est-à-dire les mots du bas-langage parisien — sont positi- 
vement dans toutes les boucbes, depuis les princes jusqu'aux 
crocheteurs », proclame-t-il dans un passage de son Tableau 
de Paris. Et, ailleurs, il prc^teste éloquemment contre les la- 
cunes arbitraires des dictionnaires courants, qui se faisaient 
un mérite — et se le font encore, hélas ! — de supprimer 
« tous les mots usités parjni le peuple ». 

Voici à peu près les sources essentielles où l'on peut puiser 
des renseignements sur l'état de la langue parisienne à la fin 
du xviii'' siècle ^ Complétons maintenant ces données sommai- 
res par l'historique des Parisianismes et celui des Locutions 
vicieuses. 

1. C'est ici que s'arrêtent les recherches de Charles Nisard qui, dans son 
Etude sur le langage populaire ou patois de Paris et de sa banlieue (1872), ainsi que 
dans ses Parisianismes (11S76}, avait fourni la première enquête sur notre 
sujet. 



II 

PAPJSIANISMES 



Les particularités propres au langage parisien sont du res- 
sort de la prononciation ou du vocabulaire. Le terme parisia- 
nisme, pris dans ce sens, manque à tous les dictionnaires, et 
pourtant il ne s'agit pas d'un néologisme. Le mot et la chose 
remontent à Henri Estienne : « J'ay dict sarment pour serment : 
c'est un peiil parisianisme de la place Maubert qui m'est venu 
en la bouche », dit-il dans un passage de ses Dialogues parus 
en 1578 '. 

11 faut passer deux siècles pour rencontrer de nouveau ce 
terme. En 1766, Desgrouais écrit dans la préface do ses Gas- 
conismes : « J'ai d'abord eu quelques craintes, en publiant ces 
Gasconismes, qu'on ne s'indisposât contre moi, comme contre 
un censeur public. Mais, que fais-je après tout, que ce qu'ont 
fait Vaugelas, le Père Bouhaurs et tant d'autres. Ils firent 
connaître à Paris les Parisianismes, comme je fais connaître 
à Toulouse les Gasconismes - ». 

Au xrx*' siècle, le mot est plus courant, sans être très fré- 
quent; il est surtout pris au sens d'expression parisienne, 
employée soit par le peuple soit par les milieux mondains. 

Charles Nisard, dans un opuscule paru en 187G, traite « de 
quelques parisianismes populaires... des xvii'' et xvin'''siè- 
cles », c'est-à-dire des mots, tours et locutions propres au lan- 
gage parisien tel qu'on le parlait aux halles et aux ports de 
Paris jusqu'au seuil du xix'' siècle. 

Les frères Goncourt écrivent, dans leur Journal du 14 sep- 
tembre 1882, à propos du Khédive, petit-fils de Mehemet- 

\. Deux Dialogues du nouveau langage, éd. Feagère, t. I, p. 317. 

2. On lit ce terme dans une lettre de Joseph Scaliger à Jacques-Auguste 
de ïho'.i, du 6 avril 15S4, à propos d'un de ses pamphlets en fran(;ais contre 
ceux qui l'ont attaqué (éd. Tamizey de Larroque, p. 165) : « Quant au livre, 
il me suffit que vous l'aiez veu. Tant y a qu'il ne s'imprimera poinct. J'avais 
prié le sieur [Henri] Estienne de corriger les gasconismes, s'il y en a, comme 
il y en peut avoir... » 



:* 



PARISIANISMES 21 

AU : « C'est un Oriental à la barbe rousse... Il joue de la lan- 
gue française avec une parfaite connaissance de tous les 
parisianismes, pimentés d'une certaine gouaillerie sentant le 
ruisseau » '. 

Tout récemment, Fr. Loliée, dans une étude nourrie sur le 
parler « fin de siècle » ^ donne à ce môme terme une accep- 
tion plus étroite, .en le réservant au langage des salons et des 
boulevards : « Ce flux de parisianismes dont sont inondés les 
livres de Gyp, de Marni, de Lavedan, de Donnay, de Willy et 
de maints autres amuseurs » ^ 

Malgré cette restriction, l'étude est intéressante et pleine 
d'aperçus nouveaux. L'auteur résume ainsi ses idées sur un 
sujet très délicat, d'un intérêt linguistique plutôt négatif, 
mais qui n'en marque pas moins un des aspects le plus cu- 
rieux de l'esprit parisien de nos jours ■* : « En somme, ces fa- 
çons de dire, bien que très éphémères, ont leur aspect inté- 
ressant et qui prête à l'étude. Quand elles tombent juste, elles 
ont, une fois de plus, le mérite d'être en heureuse concor- 
dance avec le tempérament d'un peuple qui, par-dessus tout, 
aime la verve libre, le trait court et vif, l'esprit d'ironie, la 
bonne humeur. Ont elles passé de mode, elles conservent une 
valeur documentaire, comme expression d'un coin de mœurs, 
d'une catégorie d'individus ou d'une fraction d'époque. Par- 
celles fugaces de la vie parisienne, elles sont le reflet papil- 
lotant de ses goûts, de ses fantaisies, de ses plaisirs ». 

C'est ainsi que le mot parisianisme, après avoir été appli- 
qué aux divergences de prononciation du langage parisien 
et surtout aux teripes particuliers de son vocabulaire, a fini 
par désigner l'esprit parisien lui-même, cette chose subtile et 
presque insaisissable, qui a produit tout un petit monde d'êtres 
de raison. La société mondaine, de nature essentiellement 
artificielle, a trouvé son expression dans une série de voca- 
bles et des tournures factices, qui, après avoir vu le jour 
dans les journaux, ont trouvé leur refuge dans les produc- 
tions de la littérature mondaine. Pour la plupart éphémères, 
ces « parcelles fugaces de la vie parisienne », comme les ap- 

1. Journal des Goncourt, t. VI, p. 217. Voir Max Fuchs, Lexique du Journal 
des Goncourt, Paris, 1911. 

2. Dans la Revue des Revues de 1889, t. I, p. 465 à 481. 

3. Ibidem, t. I, p. 477. 

4. Ibidem, p. 481. Voir aussi, dans la dernière partie de notre travail, le 
chapitre consacré à l'Argot mondain. 



23 INTRODUCTION 

pelle joliment M. Loliée, ttiènent ainsi une existence pure- 
ment livresque. 

Mais revenons à l'acception la plus commune du moi j^ari- 
sianisme, celle de vocable particulier à Paris. D'Hautel nous 
en a fourni un recueil abondant au début du xix" siècle et 
nous en possédons dix. vingt autres pour la fin du siècle ; 
mais pour connaître les vocables antérieurs à son époque, il 
faut glaner dans les nombreux dictionnaires ^ qui se sont suc- 
cédé depuis Cotgravc (1611) jusqu'au Dictionnaire de Tré- 
voux (1771). 

Le Dictionnaire de Riciielet, dans ses éditions de 1680 
et 1728, nous offre la source principale, à côté de Fure- 
tière (1690), Ménage (169i) et TrévouaG. 

« Les grands Dictionnaires du xyii'- et du xviii'' siècle, re- 
marque Gaston Paris % viennent bien souvent jCU aide à l'éty- 
mologiste en lui apprenant l'histoire, le sens primitif, et dans 
certains cas l'origine môme de beaucoup de mots ». 

RicHEi.ET. — Champenois de naissance, Richelet vécut à 
Paris une quarantaine d'années (1660-1608). 11 • a parfaite- 
ment connu le bas-langage de la capitale et il cite souvent 
des mots du « menu peuple de Paris » qu'il faut éviter : 

Miclion. Mot du petit peuple de Paris ^ qui veut dire quelque peu 
de bien (1727). 

Paumer.. Ce mot est bas et du petit peuple de Paris. Il veut dire 
souffleter '\ 

Piautre. Ce mot est offensant et de la lie du peuple de Paris qui 
dit : envoyer quelqu'un au piautre, c'est-à-dire l'envoyer promener 
d'une manière outrageante et injurieuse ^. 

Rengaine. Ce mot est bas et du petit peuple de Paris. // a eu un 
furieux rengaine, il a eu un refus fâcheux. 

1. M. W. Heymann y a cueilli une récolte abondante. Voir son article 
« Parisianismes chez les lexicographes du xvi" au xviii» siècles, » dans 
la Zeitschrift fur neufranzosische Sprache, t. XXXV, 190^, p. 306 à 324. 

2. Mélanges linguistiques, p. 513. 

3. C'est un terme de l'Argot ancien : il figure déjà comme tel dans le Jar- 
gon de U Argot reformé de 1628. 

4. Dans le jargon, ce mot a pris de bonne heure le sens de « prendre, » 
c'est-à-dire d'empoigner, sens encore vivace dans le bas-langage : t Y sont 
facilement paumés, » Rosny, Rue, p. 302. 

5. Oudin, 1640, donne : •« Envoyer au peautre, chasser une personne », pro- 
prement l'envoyer coucher (anc. fr. peautre, grabat), ce qu'on exprimait plus 
explicitement par envorjer au diable au peaultre. (dans VAnc. Tliéùtre, t. II, 
p. 94). L'expression se lit encore dans Vadé {Pipe cassée, 11' chant). 



PARISIÂNISMES 23 

Rigri. Ce mot est un mot injurieux du petit peuple de Paris, a C'est 
un rigri », c'est à dire une espèce de vilain et de ladre '. 

Rognonner. Ce mot est du petit peuple de Paris pour dire gronder ^ 

Roupiller. Mot de Paris ' mais qui est bas et burlesque, pour dire 
s'endormir immédiatement après le repas (-1727). 

Trlugle. Terme de boucher de Paris. C'est une barre de bois qui 
est au-dessus de l'étal de boucher et oi!i il y a des doux à crocliets 
pour pendre la viande. 

Troler. Mot burlesque du peuple de Paris. C'est se fatiguer à cou- 
rir çà et là, et le plus souvent sans fruit (1727). 

Traniran. Ce mot est du petit peuple de Paris et il signifie la ma- 
nière ordinaire de faire une chose, de se gouverner en une chose. 

Arrêtons-nous sur ce dernier terme. Oudin donne (1610) : 
« Le traniran, le nœud de l'affaire ; il entend le trantran. il 
n'est pas ignorant, il est fin ou habile. Vulgaire. » L'expres- 
sion est tirée de la Comédie des Proverbes, acte II, se. IV : 
« C'est que tu n'entends pas le trantran, car tu es maladroit. » 

C'est uue onomatopée, exprimant le bruit que fait le mou- 
lin lorsqu'on blute la farine. Rapellons ce refrain d'une an- 
cienne chanson (citée par Hécart en 1834) : 

Lon la la, 

Liron fal, 
En le sac et le blé, 
En le tran tran Iran, 
En l'argent du meunier. 

FuRETiÈBE. — Le lexicographe et littérateur Antoine Fu- 
retière (1620-lG88j était Parisien, ce qui rend ses remarques 
d'autant plus précieuses. 

La troisième édition de Furetière, donnée par Basnage 
en 1727, est la mieux fournie en-parisianismes. Citons-en : 

Brocanteur. Terjue en usage parmi les peintres et les curieux à 
Paris. C'est celui qui achète et revend ou troque des tableaux, des 
médailles et autres curiosités. 

Gobé. MjDt bas et du peuple de Paris, C'est quelque chose de friand, 
d'excellent à manger *. 

1. Le mot remonte au XVI« siècle : « Enfans maip;res et regruuis, » Bou- 
chet, Serées, t. II, p. 92. Gotgrgive donne : Regrouvi, affamé... 

2. Terme encore vivace, donné à la fois par d'Hautel (1808) et par Desgran- 
ges, 1821 : « Rognonner, pour murmurer, est un mot du peuple ». 

3. Vieux mot de jargon, d'origine provinciale. 

4. Cf. Dictionnaire de l'Académie de 1694 ; « Gobel, niorceau (jue l'on gobe. 
Il est vieux ». 



24 INTRODUCTION 

Tanlin ou tanlinet. Terme populaire qui se dit pour signifier une 
petite quantité de quelque chose. Le peuple le dit à Paris... 

Ce dernier vocable, on l'a déjà vu, se rencontre sous la 
plume du poète parisien Villon. , 

Ménage. — Le Dictionnaire étymologique de iMénag-e (1694) 
donne également un certain nombre de parisianismes, à côté 
de nombreux termes provinciaux, contributions précieuses 
pour la connaissance du bas-langage du xyii*^ siècle : 

Clique. Le petit peuple de Paris appelle ainsi une coterie, une so- 
ciété. L'origine du mot ne m'est pas connue ^ 

Fiacre. On appelle ainsi, depuis quelques années (1650), un carrosse 
de louage, à cause de l'image S. Fiacre qui pend pour enseigne d'un 
logis dans la rue Saint-.4ntoine, où on loue les carrosses. 

Gigue. Vieux mot qui signifie cuisses. Nous disons en Anjou grande 
gigue pour grande cuisse et on dit, en Normandie et à Paris, grande 
gigue, d'une fille qui est maigre et qui est dispote, s'il m'est permis 
d'user de ce mot (et gigue, fille qui a de grandes cuisses). 

Goret, petit pourceau. A Paris on appelle goret le premier compa- - 
gnon d'un cordonnier, lequel tient la place du maître "en son absence 
à l'égard des autres compagnons. 

Gripesou. On appelle ainsi à Paris ceux qui reçoivent les rentes 
sur la ville pour les rentiers, parce que les rentiers leur donnent un 
sou par livre. 

Mion. En Anjou, on dit un petit mignon et à Paris on dit un petit 
mton pour un petit garçon (V mignon). 

Ce dernier terme est un vieux mot du jargon, encore usuel 
dans le Berry : « Ces pauvres niions sont-ils gentils ! » (Jaubert). 

Trévoux. — Le Dictionnaire de Trévoux qui, dans sa pre- 
mière édition (1752), n'a été qu'une refonte de l'ouvrage de 
Furetière, a utilisé, pour l'édition de 1771, les données pro- 
vinciales de tous les lexiques antérieurs, auxquels il a ajouté 
plusieurs centaines de provincialismes do son propre fonds. 
Dans cet ensemble, à côté de la Normandie et de la Champa- 
gne, Paris occupe une place d'honneur. En voici quelques 
exemples : 

1. Clique, substantif tiré du verbe cliquer, faire du bruit, désigne primiti- 
vement toute assemblée bruyante : c'est le pendant de claque, groupe d'ap- 
plaudisseurs dans un théâtre. 

2. (lï. Furetière. éd. 1727 : « Gigue. Fille gaye et enjouée qui saute, qui 
gambade. On dit à Paris et en Normandie une grande gigue, c'est-à-dire une 
fille grande, maigre et alerte. On s'en sert aussi, en badinant et au pluriel. 
pour signifier des jambes : il a de grandes gigues. Il est bas ». 



PARISIANISMES 



25 



Gobille. Nom d'un jeu et d'une petite boule avec laquelle on joue 
ce jeu. La canelte (;>t un jeu invi. en usage en Brilagn ■ ol en Anj'»ii... 
La rimette s 'apjielle à Paris >j(>bil/e ' (v" canette). 

Guinguette. Petit vin, vin t'aihle qui n'a point de force... C'est ap- 
paremment de ce nom qu'on appelle à Paris les petits cabarets des 
environs de Paris, où le peuple et les artisans vont se divertir, sur- 
tout les jours de fêtes. 

Itipper. Terme usité dans les douanes et sur les ports des rivières, 
particulièrement à Paris. Il signifie faire couler, à force de bras, sur 
les brancards d'un baquet, les balles, caisses ou tonnes de marchan- 
dises, pour les charger plus facilement. 

Comme on le voit, ces rcnseig'nements puisés chez les lexi- 
cographes d,u passé ne manquent pas d'intérêt. Us échurent 
et complètent utilement des faits qui (jnt pour la plupart sur- 
vécu, soit dans le bas-langage parisien, soit dans les parlers 
provinciaux de nos jours. A partir de la seconde moitié du 
XIX'' siècle, ce sont des recueils spéciaux ^ qui nous rensei- 
gnent abondamment sur les parisianismes de la période qui 
forme l'objet de nos études. 



1. Le mot est encore usuel dans le Lyonnais : a Gobille, jouet d'enfant fait 
de pierre ou de marbre en forme de boule. On l'appelle bille à Paris », Molard, 
1811. 

2. Voir l'Appendice A : Dictionnaires de l'Argot parisien. 



IIJ 

LOCUTIONS VICIEUSES. 



Depuis le xvui'' siècle jusque tout près de nous, il a paru, 
sous le titre de Locutions vicieuses^ nombre d'ouvrages ou 
d'opuscules destinés à corriger, soit do prétendues fautes de 
prononciation particulières au peuple, soit ce que leurs au- 
teurs appelaient des barbarismes^ c'est-à-dire des ternies 
vulgaires inconnus au Dictionnaire de l'Académie. 

Ces divergences orthoépiques ou lexicologiqucs accusent 
souvent une haute antiquité; souvent aussi elles représentent, 
plus fidèlement que les formes correspondantes de la langue 
écrite, la tradition linguistique. Mais le zèle de ces gram- 
mairiens et puris^tes (les deux sont d'ordinaire inséparables) 
allait de pair avec l'ignorance du passé de la langue, insuf- 
fisance d'autant plus excusable que les connaissance's philo- 
logiques, peu communes à leur époque, étaient difficilement 
accessibles à d'humbles instituteurs. 

Notons cependant que, dès le xvi^ siècle, le philosophe- 
grammairien Pierre de la Ramée (appelé généralement Ra- 
mus) avait déjà fait entendre la voix de la raison en matière 
de langage et protesté contre les procédés abusifs des gram- 
mairiens réformateurs. A propos de la graphie qui doit être 
une représentation exacte de la « prolation populaire », il 
écrit ceci dans sa Grammaire de 1572 (p. 30) : « Le peuple 
est souverain seigneur de sa langue, et la tient comme un 
fief de franc alleu, et n'en doit recognoissance à aucun sei- 
gneur. L'escole de ceste doctrine [à savoir des grammairiens 
qui prétendent refaire et réglementer la langue] n'est point. 
es auditoires des professeurs Hebrieux, Grecs et Latins eoa 
rUniversité de Paris, comme pensent ces beaux ctymologi- 
seurs; elle est au Louvre, au Palais, aux Halles, en Grève, à 
la place Maubert... ^ » 

1. On lit dans les Scalif/erana, 1667, p. 6, à propos de Catherine do Médi- 
cis : « La Royne mère parloit aussi bien son ^o//".? parisien qu'une revendeuse 
à la place Maubert, et l'on n'eust point dit qu'elle estoit Italienne ». 



LOCUTIONS VICIEUSES 27 

Les recueils didactiques do Locutions vicieuses, malgré 
leurs exagérations, ne sont pas sans intérêt pour notre sujet 
et, comme ils appartiennent pour la plupart au xix'' siècle, ils 
nous ont souvent fourni des indications utiles sur l'expansion 
des termes vulgaires, objet de leur réprobation. Comme ils 
ne tenaient aucun compte de la vie et du mouvement de la 
langue, leurs protestations réitérées restèrent naturellement 
sans eti'et. La plupart des vocables qui excitaient leur indi- 
gnation ou leur verve sont aujourd'hui courants, et plusieurs 
ont passé ou sont en train de passer dans le Dictionnaire de 
l'Académie. C'est là d'ailleurs une évolution naturelle que la 
langue a subie à toutes les époques, mais jamais peut être 
d'une manière aussi frappante qu'à la nôtre. 

M. Charles Bally a fait récemment ressortir en termes heu- 
reux cette antinomie traditionnelle entre la langue écrite et 
le parler familier, ainsi que l'illusion des grammairiens à 
considérer la première comme uniquement légitime et digne 
de leur intérêt: « Il vaudrait la peine de montrer à quels excès 
et à quelles erreurs a conduit cette fausse concepti(jn d'une 
langue classique. C'est d'abord le fétichisme de la langue écrite, 
accompagné, bien entendu, d'un mépris souverain de la langue 
parlée, qualifiée de vulgaire, et qui est pourtant la seule vé- 
ritable, parce que la seule originelle. C'est la superstition d'une 
langue classique immuable, proposée comme modèle à toute 
la postérité; enfin l'action néfaste du purisme, qui veille ja- 
lousement sur ce palladium et frappe d'interdiction toute 
forme nouvelle qui s'écarte de la correction. Nul effort cepen- 
dant ne parvient à arrêter le mouvement irrésistible de la 
poussée vitale et sociale qui détermine l'évolution du langage. 
L'idiome vulgaire et parlé continue sa marche, d'autant plus 
sûre qu'elle est souterraine, il coule comme une eau vive 
sous la glace rigide de la langue écrite et conventionnelle, 
puis un beau jour la glace craque, le flot tumultueux de la 
langue populaire envahit la surface immobile et y amène de 
nouveau la vie et le mouvement '. » 

Les recueils de Locutions vicieuses ont pullulé, et presque 
chaque département en a vu éclore un ou plusieurs. Le pre- 
mier en date qui soit arrivé à notre connaissance porte ce li- 

1. Le Langage et la vie, Paris, 1913, p. i^, 



38 INTRODUCTION 

Ire « Les Gasconism.es * corrigés, ouvrag-e utile à toutes les 
personnes qui veulent parler et écrire correctement et princi- 
palement aux jeunes gens, dont l'éducation n'est point encore 
formée, par Desg-rouais, professeur au Collège Royale, Tou- 
louse, 17(36. » 

Une seconde édition parut en 1768, une autre en 1792, une 
troisième en 18Ô1, une quatrième et dernière en 1819. L'ou- 
vrage fut suivi par des recueils similaires jusqu'à nos jours '. 

Une trentaine d'années après Desgrouais, Lyon eut son 
grammairien : « Lyonoisismes ou Recueil d'expressions vi- 
cieuses employées même quelquefois par nos meilleurs écri- 
vains, auxquelles on a joint celles que la raison ou T usage a 
consacrées, par Elienne Molard, instituleur, Lyon, 1792. » 

Cet opuscule, successivement grossi dans les éditions u'té- 
rioures de 1797, 180i, 1810 et 1813 ^ est l'ancêtre des recueils 
autrement importants publiés de nos jours par Nizier de 
Puilspelu ' (1903) et Ad. Vachet (1907). 

Michel. — La Lorraine eut son recueil dès le début duxix'' siè- 
cle, grâce au zèle de J.-F. Michel, directeur d'une école secon- 
daire de Nancy : « Dictionnaire des expressions vicieuses 
usitées dans un grand nombre de départements et notamment 
dans la ci-devant province de Lorraine, accompagnées de leur 
correction, d'après la V édition du Dictioimaire de l'Acailé- 
mie, à l'usage de toutes les écoles, Paris, 1807. » 

Tandis que les opuscules de ce genre gardent d'habitude 
un caractère grammatical et orlhoépique plutôt que lexicolo- 
gique, le petit livre de Michel s'occupe souvent « des termes 
vicieux dont la signification assez arbitraire n'a pu toujours 
être exactement saisie, » et nous avons tiré parti de ses re- 
marques. 

Voici d'ailleurs en quels termes il expose le but de son livre 
(p. YI) : « Cet ouvrage tend à prémunir les jeunes gens et les 
personnes de tout sexe et de toute condition contre les vices 

1. Nous avons déjà cité le passage d'une lettre de Joseph Scaliger-, de 1584, 
où figure pour la première fois le terme gasconisme. 

2. Le dernier en date est intitulé : Gasconismes et choses de Gascogne par 
L. Pépin, Paris, 1895. 

3. Voir sur Molard et les grammairiens lyonnais à la fin du xviii" siècle, 
l'étude de G. Latreille et L. Vignon, dans les Mélanges fSriinot, 1904, p 237 à 
257. 

4. Celui-ci utilisa, entre autres recueils de ce genre, un manuscrit de 
N.-F. Gochard, du premier quart du xix* siècle. 



LOCUTIONS VICIIÎUSES 29 

ordinaires du langage... Tous y trouvcrijnt le moyen de se 
corriger, en grande partie, dos fautes qui échappent en par- 
lant, de n'apporter dans la société que des termes avoués par 
le bon usage, et de s'exprimer, soit de vive vf)ix, soit en écri- 
vant, de manière à ne pas s'attirer lés reproches qne l'on lait 
à l'ignorance et le ridicule qui l'accompagne. » 

Passons sur les publications similaires plus rapprochées de 
nous et consacrées aux différentes provinces ', et arrêtons- 
nous un instant sur celles qui concernent l'usage parisien et 
qui nous intéressent de plus près. Malheureusement, ces réper- 
toires — depuis celui de Blondin (1823) et le Dictionnaire ano- 
nyme de 1835 jusiju'au tout récent recueil de l'abbé Vincent 
(1910) — ne fournissent aucune donnée qui vaille, se répè- 
tent les uns les autres et témoignent tous de la même inin- 
telligence des faits linguisli<jues -. 

Desgrant.es. — Pour faire ressortir la nature spéciale de ce 
genre de publications et en caractériser la tendance puriste, 
qui tient exclusivement compte de la langue littéraire ^ d'une 
époque donnée, en faisant complète abstraction de l'évolution 
sociale et des transformations linguistiques qui l'accompa- 
gnent, nous allons choisir le moins insipide de ces opuscu- 
les, celui du révérend Père J.-G.-L.-P. Dcsgranges, jésuite, 
portant ce titre significatif : « Petit Dictionnaire da peuple à 
V usage des quatre cinquièmes de la France, contenant un 
aperçu comique et critique des trivialités, Ijcilourdises. mots 
tronqués et expressions vicieuses des gens de Paris et des 
provinces.. , Paris, 1821 ». 

C'est le recueil le moins connu, mais à coup sûr le plus in- 
téressant du genre. Il offre nombre de remarques utiles, cu- 
rieuses et instructives, présentées sous une forme plus ou 
moins burlesque, mais toujours piquante. 

i. Nous citerons, aux Sourcos, celles qui nous ont rendu des services. 

-. J'.-N. Blondin, Manuel de la pureté du Uinr/aç/e ou Recueil alphabétique du 
corrif/é des barbarismes et des iiéulugismes, des locutions vicieuses et des locutions 
impropres, Paris, 18:23. 

Dictionnaire critique et raisonmi du lauf/age vicieux ou. réputé videur... par un 
ancien professeur, Paris, 1835. 

Abbé Glém. Vincent, Le Péril de la langue française. Dictionnaire raisonné 
des principales locutions et prononciations viciemes et des principaux néologismes, 
Paris, 1910. 

3. Telle qu'elle est reflétée dans le Dictionnaire de V Académie. Cf. Desgran- 
pres, v° La desserre: « C'est ainsi qu'on ap[ieile la débâcle de la Loire; or, 
desserre n'est français qu'en province, et où l'on n'a ni académie ni diction- 
naire ». 



30 INTRODUCTION 

Non pas que son auteur témoigne de plus d'intelligence que 
ses prédécesseurs, mais il sait donner à son exposé une verve, 
une bonne humeur qui mérite Tindulgence : « C'est en rappe- 
lant à la masse, pour laquelle j'écris, ses fautes journalières, 
que je prétends l'obliger à moins mal s'exprimer... Si, par 
mon Dictionnaire, un de mes lecteurs s'en défait..., devenu 
puriste sans s'en douter, il se rira de ses amis et de ses pro- 
ches que je cherche à extirper. » 

Le recueil renferme, dans sa première partie^ un « petit 
Dictionnaire du peuple, » p. 9 à 93, avec cette remarq.ue : « Le 
lecteur est prévenu que j'appellerai barbarismes tous les mots 
qui ne sont pas français »; et, dans sa seconde partie, p. 94 
à 162, une liste de «Plirases vicieuses, balourdises principales, 
sans raison ni sens, classées autant que possible par ordre 
alphabétique. » 

On y rencontre certaines données qu'on n'est pas habitué 
de lire sous la plume de ses congénères. 

Argot des boulevards : 

Raffalé. Grand mot des boulevards ;]€ suis va /f aie, pour il ne me 
reste rien, n'est pas français. 

Ce terme expressif, qui manque aux dictionnaires jusqu'à 
Bescherelle (1845). se rencontre, au début du xix" siècle dans 
un écrit posthume du peintre-graveur Ambroise Louis Garne- 
ray. Mes Pontons (1861), çh. 11, dont la scène remonte à 1806 : 
« Je vais te mener voir le quartier des rafales; connais-tu ça. 
toi, les rafales ? Comme ce mot, originaire des pontons, 
n'avait pas encore pris son essor et fait son entrée dans le 
Jiionde, il m'était complètement inconnu... Avant tout. Ber- 
taut, pourrais tu m'expliquer d'où vient ce mot de rafale'^ — 
Pardi, c'est pas malin à deviner. Est ce qu'en terme de ma- 
rine, rafaler ou affaler ne signifie pas descendre quelque 
chose, se trouver sous le vent ? Eh bien I un rafale est un 
garçon qui est en bas, qui est sous le vent de sa bouée. » 

Argot des chillonniers : 

Guinche, veut dire guinguette, (juiiirher est proche parent de bas- 
triiKjuer. J'engage ceux qui ne veulent point prendre le genre d'éviter 
d'employer toute celte famille de mots et de la rejeter sur le tas 
d'ordures d'où les chin'onniers ont voulu les retirer, c'est à eux seuls 
qu'appartient de guincher. 



LOCUTIONS VICIEUSES 31 

Pimillons, argent — i\ous n'avons plus de picaUlons — est un 
mot de négociant au^crocliet '. 

Argot des faubourgs : 

Arsouille et s'arsouiUer sont des mots sublimes. Je conseille de les 
adopter et surtout de prendre l'air qu'ils indiquent, peut-être à l'instar 
des faubouriens. A propos des faubouriens, voilà un mot (c'est-à-dire 
faubourien) qui n'est pas non plus à dédaigner; on le souffre déjà 
sur le théâtre, à rien ne tienne qu'il s'introduise dans les salons. 

Ecorner, il a Pair de m'écorner, en langage d'arsouille, veut dire 
blâmer. C'est du français de la mère Radis -. 

Enrhumer, ennuyer. C'est du verbiage des faubouriens. 

Gober, le camarade la gobe. La charmante expression pour expri- 
mer être dupe, être attrapé, n'est bon que sur les bancs de nos 
Ramponneauxdes barrières ; en rentrant dans Paris, il faut l'oublier. 

Juguler. Cela me jugule, disent trivialement les gens, à bon droit, 
nommés arsouilles. 

Argot des troupiers : 

Bastringuer, aller au bastringue. Voilà du français de la Râpée ou 
de la Courtille. Ces mots doivent la naissance à nos soldats. 

Briquet, petit sabre, est un mot de soldat. 

Péquin, pour bourgeois. Rarbarisme. C'est un mot de la soldates- 
que. • 

Platine pour langue. Rarbarisme. Quelle platine il a! C'est une 
phrase de soldat ^. 

Vanner, en jargon du Cadet et du Fanfan, veut dire s'enfuir '•. 

-Emprunts provinciau.Y : 

Charabia. C'est ainsi qu'on appelle les iVuvergnats ou bien le jar- 
gon qu'ils parlent entre eux; mais charabia est du français des portes 
de Paris. 

Pétra, pour paysan. Rarbarisme. C'est du charabia Orléanais ^. - 
Bapin, lionr va pineur. Barbarisme usité à Orléansparmi les gamins. 

Ce dernier mot est devenu le sobriquet de l'apprenti pein- 

1. Ce nom méridional se lit déjà dans un écrit poissard de 1750 (v» Dict. 
général). 

2. Nom d'une gargotière de la Villette. 

3. D'Hautel se borne à dire : « Plalme, pour dire une bonne langue, une 
voix forte, un gosier rustique. Ha une bonne plaline, se dit d'un grand babil- 
lard... d'un crieur public qui fait de grands efforts de voix ». 

4. Dans le Bas-Maine, se vanner signifie s'agiter dans l'eau ou dans la 
poussière, en parlant des animaux et spécialement des oiseaux qui battent 
l'eau avec leurs ailes (Dottin). 

0. Cf. Molard, 18H : « Pétra, homme grossier et ignorant. C'est un pétra. 
Je crois que ce mot peut être remplacé par ceux de rustre ou manant ». 



32 INTRODUCTION 

tre : j^apin, induit de rapiner, si^iiilie à la fois avare (Lyon) 
et vaurien (Normandie). 

Ces indications, on le voit, ne manquent pas d'intérêt, aussi 
bien pour fixer la date d'introduction de termes alors nouveaux 
que pour indiquer les milieux spéciaux où l'on s'en servait. 

Que l'auteur manque de sens pour tout ce qui concerne 
l'histoire de la langue, rien d'étonnant pour l'époque. Voici, 
selon lui, deux « barbarismes ».. dont l'un et l'autre remon- 
tent cependant à Rabelais: 

Coronel, pour colonel. Ce mot de coronel est peut-être français à 
Strasbourg; mais à Paris, c'est un dialecte soldatesque. 

Gargamelle, pour gosier, est un barljarisme des plus grossiers. 

Deux autres archaïsmes sont également condamnés par ce 
censeur rigoureux : 

Du pain cVamonition. J'engage nos lecteurs à dire pain de munition, 
c'est un peu plus français ^ 

Arusmélique, pour arithmélique, est une faute grossière. 

Litlré remarque à propos du premier : « Le peuple dit d'or- 
dinaire amonition, c'est un archaïsme: anuuiitioii se trouve 
dans Carloix et dans Paré ». Quant au deuxième, il rerjionte^ 
encore plus haut: l'ancienne langue ne connaît qu'arisméti- 
que, qu'on lit dans Brunetto Latini, dans le Roman de la Rose 
et dans Oresmc.M. Jerosme Dubois, « pécheux du Gros-Cail- 
lou », écrivant à mameselle Nanette Dubut, « blanchis- 
seuse de linge fin », au sujet de Cadet Hustache, le déclare : 
« C'est un fignoleux, mais y fait trop le fendant, à cause qu'il 
a du bec, et qui fait la rusinëtiguc comme un abbé... " » 

Certes, on ne saurait reprocher à notre grammairien d'igno- 
rer en 1824 ces témoignages liistoriques ; néanmoins, ce qui 
ne laisse pas de surprendre, c'est sa totale inintelligence du 
cùlé métaphorique ou rhétorique du langage. 

On sait que le vulgaire affectionne les images grossières, 
les comparaisons banales : il assimile, par exemple, la ron- 

1. Cf. d'IIautel : « Pain de munilion. Le peuple dit habituelloment et par 
corruption pain d'amimilion, j et Dictionnaire de locutions vicieuses de 1835 : 
« Manger du pain dhimonilion... Ce barliarisinc est fort en iisîige parmi les 
iiiilit;iiros ». Il l'était déjà au xviii» siécU', et Vadé, dans sa |ièoe dt s Raco- 
leurs (ITo'ij, fait <iiri^ an sddat La Haniée, ^r, xvi : « Vous .ravcz \>ti\.i \v iniui 
d'utnonUion que je mangeons en campagne... » 

2. Vadé, Lettres de la Grenouillère, dans Œuvres, p. 80. 



LOCUTIONS VICIEUSES 33 

deur d'une tête à" celle d'une boule, et donne volontiers à 
l'imbécile des noms de cucurbitacées, tels que melon, corni- 
chon, etc. Le sens de ces métaphores populaires échappe tota- 
lement à Desgrang-es : 

Boule, Vamour lui a tourné la boule (p. 102). Ici boule veut dire 
tête. A rien ne tienne que par controverse on n'appelle un jeu de 
boules nx\ jeu de têtes; alors les joueurs auraient des boules sur le 
cou, et feraient rouler leurs têtes pour abattre des quilles. 

Cornichon, pris pour imbécile, n'est pas français. Un père qui trai- 
terait son fils de cornichon, se ferait passer peut-être dans la famille 
des concombres ; à rien ne tienne qu'il ait épousé une citrouille. 

On conçoit aisément, que l'auteur ignore une expression 
comme cracher, au sens de payer à regret, dont l'origine 
remonte au xvi'' siècle: 

Je lui ferai cracher de l'argent. Si le hasard voulait qu'un homme 
pût cracher de l'argent, je lui prêterais volontiers mon mouchoir... 

Ou encore celle de croquer le marmot, pour attendre, dont 
on n'a pas encore donné une explication satisfaisante : 

J'ai croqué le marmot pendant une heure. Il n'y a qu'un ogre qui 
croque le marmot, encore est-ce un être imaginaire. Tout autre ma- 
nière de l'entendre est une balourdise... 

Mais comment ne pas être frappé du défaut de raison dont 
témoignent des plaisanteries comme les suivantes: 

T'as joliment le fil. Quel fil ! Je l'ignore. C'est encore de l'esprit à 
la Fanfan. Ce n'est cependant pas un fil bien désirable, puisque les 
Normands ont le fil qui conduit à la potence. 

Avoir lefll, c'est avoir l'esprit fin, tranchant, semblable au 
couteau qui a le fil ; c'est une image très ancienne, tirée de 
la coutellerie: « Avoir la langue bien afjilée », est du xii" siè- 
cle et répond au « caquet bien affilé » qu'on lit dans Molière. 
Avoir du fil se trouve chez d'Hautel (1808), accompagné de 
cette explication : « Etre fin, adroit et audacieux. Cet homme 
a un bon fil, un fameux fil, se dit d'un homme rusé, d'un fin 
matois... » 

Nous sommes flambés. Vous croyez que les pauvres gens qui par- 
lent ainsi sont brûlés, rien de cela. On se sert de ce mot sans rime 
ni raison; et c'est par l'adoption de pareilles expressions que les 
étrangers sont réduits à ne pas comprendre le bas-peuple. 

3 



34 INTRODUCTION 

Flambé, pour perdu sans ressource, ruiné complètement, 
est une métaphore qu'on trouve déjà citée dans Oudin (1640): 
c'est un terme de joueur ou tricheur, synonyme de cuit, frit, 
etc., images tirées de la cuisine pour exprimer une perte to- 
tale et irréparable. 

Tout plein de talents. Tout 'plein quoi ? Est-ce plein une bouteille ? 
Ce tout plein là est une balourdise. 

Voici pourtant ce qu'en dit Vaugelas : « Tout plei(i, pour 
beaucoup, est fort bonne façon de parler... usitée à la Court 
et des bons auteurs », 

En somme, notre auteur partage les faiblesses et les illu- 
sions de tous les puristes qui prennent l'horizon borné de 
leur visi(tn pour les limites mêmes de l'univers. Le sens de 
toute innovation lexique leur échappe et, faute de la com- 
prendre, ils la condamnent ou s'en moquent. 

En dépit de ces lacunes, le livre du Père Desgranges n'en 
reste pas moins la production la plus utile de toute cette litté- 
rature didactique. 

Derniers vestiges, — Cette critique des Locutions vicieuses 
qui a duré près d'un siècle, a laissé partout des traces \. môme 
dans les œuvres des lexicographes comme Bescherelle et Littré. 

On ne lit pas sans surprise dans le Dictionnaire National 
du premier des affirmations aussi risquées que celles-ci : 

Embêter, Ce mot, quoique fort usité, est de la plus grande trivia- 
lité. C'est un barbarisme qu'on devrait bien remplacer par le mot 
liéhéle)', toutaussi expressif qa' embêter et plus régulièrement formé... 

C'est là un simple écho du Père Desgranges : « Embêter 
quelqu'un n'est pas français. Ne dites pas : Tu m'embêtes, 
mais tu n-ihébètes, il m'hébèle^ ». 

1. Une chanson comique de Baumaine et Blondelet — Les Locutions vicieuses, 
grammaire du jour — fut débitée vers 1873 par Perrin à l'Eldorado ; et l'Al- 
manadi Hachelle pour 1890 donne un recueil de 300 expressions vicieuses, 
sous le titre : « Tâchons de parler français », avec les rubriques tradition- 
nelles : « Ne dites pas... mais dites ». 

En partant de ce dernier recueil, M. Rémy de Gourmont, dans son Est/iéti- 
que de la langue française, p. 148 et suivantes, après en avoir analysé histo- 
riquement un certain nombre — tels estatue, coiidor, flanquette, cinlième, etc. — 
arrive à cette conclusion : i Le mauvais fran(;.ais du peuple est toujours du 
français et parfois du meilleur français (]ue celui des grammairiens ». 

2. Ce terme se lit déjà chez d'Hautel (1808) : « Embêter, verbe populaire qui 
signifie ennuyer, impatienter, obséder ; embêter quelqu'un signifie aussi le 
cajoler, l'entraîner par des paroles séduisantes et trompeuses à faire ce que 
l'on désire ». 



LOCUTIONS VICIEUSES 35 

Minable, misérable, qui fait pitié. C'est une mauvaise expression 
sous tous les rapports, puisqu'elle ne tient à aucune racine française 
ni étrangère qui en puisse faire comprendre le sens, et la rendre 
claire. 

Ici, encore, Bescherelle n'est que l'écho du Dictionnaire 
des Locutions vicieuses de 1835 : « Minable. Nous repoussons 
ce mot parce que nous ne le croyons réellement digne que 
d'un langag-e minable. Nous ne l'avons jamais lu dans un ou- 
vrage bien écrit, ni entendu dans la conversation des gens 
bien élevés. En vérité, notre langue peut bien faire le sacri- 
fice d'un terme de mépris pour la pauvreté; elle en a tant 
d'autres à sa disposition ». 

11 s'agit pourtant ici d'une métaphore assez transparente 
tirée de l'art militaire: Minable, c'est à-dire ce qui peut-être 
miné ou détruit, en parlant d'un rempart, sens technique re- 
montant au xv*' siècle (v. Dictionnaire général); l'acception 
figurée appartient au xix^ siècle et on la trouve mentionnée 
pour la première fois dans le recueil de Michel de 1807: 
« Minable, pour qui fait pitié: 11 a l'air h'xQW minable ». Le 
terme fut en vogue dans le premier quart du xix'^ siècle. 

Voici maintenant deux exemples tirés de Littré : 

Bouffer. Le langage populaire confond bouffer avec ôa/rer... Mais 
ce n'en est pas moins une locution rejetée par le bon usage. 

Il ne s'agit nullement d'une confusion. Bâfrer ou briffer a 
été remplacé par bouffer, tout simplement parce que ce der- 
nier exprime l'action d'une manière plus expressive que les 
deux autres. Tandis que Boiste se borne à noter en 1800 : 
a Bouffer, expression populaire pour manger », les grammai- 
riens s'empressent de le proclamer « barbarisme ^ ». 

Ce verbe n'en remonte pas moins au xvi*' siècle : 

S'il est vray, adieu le caresme, 
Au concile qui se fera ; 
Mais Rome tandis bouffera 
Des chevreaux à la chardonette... 

(Marot, Epiire XLIII) 

1. Cf. Michel, 1807 : « Bouffe)', pour manger n'est pas français... » — D'Hau- 
tel, 1808 : « Bouffer, enller ses joues. Dans le langage familier, bouffer signifie 
manger gloutonnement... i — Molard, 1811 : « Bouffer, manger avec excès. 
Ce mot n'est pas français. C'est une expression d'écolier. Dites : baffrer ». 
— Desgranges, 1821 : t Bouffer. BarLarisme. Ne dites pas : Nous n'avons 
rien à bouffer- v. 



36 INTRODUCTION 

et Rabelais emploie son dérivé déjà populaire à l'époque de la 
Renaissance: «... quelques bribes, quelque boitffaùje, quelque 
carreleure du ventre », 1. III, ch. XXIII. 

Flageolet. Variété de haricots... Il serait raisonnable d'abandonner 
ce barbarisme et de dire fageolet. Aucun des patois n'a cette / bar- 
bare. 

Cette assertion n'est pas tout à fait exacte: les patois du 
Nord disent flajole au lieu de fajole ^ ; d'ailleurs, le savant 
lexicographe s'est ici mépris sur-l'identilé de ces formes. Il 
s'agit en effet de deux mots différents. Le dialectal /a//eo/ re- 
flète seul le latin p/iaseolus, tandis que Jlageole ou Jlageolet 
signifie tout bonnement « flûte », appellation facétieuse don- 
née à cette variété de haricots, d'une digestion difficile, par 
allusion au bruit des vents qu'ils occasionnent, au même titre 
que les termes d'artilleur (dans le Loiret), de musicien et de 
pétard, dans le langage populaire parisi-en ou provincial ^ 

Le mot n'est donc pas « une corruption de flageolet, qui 
est un diminutif de fageol » (Littré), ni « une altération par 
étyrnologie populaire de Jlageolet » {Dictionnaire général), 
c'est simplement une appellation nouvelle, une saillie vul- 
gaire. 

Ces prétendus barbarismes se réduisent, on le voit, à des 
applications métaphoriques des termes anciens de la langue, 
ou à des renouvellements habituels dans l'histoire de son 
lexique. 

D'H.M'TEL. — Un caractère à part, mais rentrant quand 
môme dans cet ordre d'idées, distingue l'œuvre de d'FIautel 
que nous avons prise pour point de départ de notre travail. Elle 
porte ce titre: « Dictionnaire du bas-langage, ou des manières 
de [)arler usitées parmi le peuple; ouvrage dans lequel on a 
réuni les expressions proverbiales, figurées et triviales; les 
sobriquets, termes ironiques et facétieux; les barbarismes, 
solécismes; et généralement les locutions basses et vicieuses 
que l'on doit bannir de la bonne conversation. Paris, d'IIau- 
tcl, 1808 3 ». 

D'IIantel, dont le nom ne figure qu'à titre d'éditeur de l'ou- 

1. I{oUand, Flore popidah-e, t. JV, p. I7l, 

2. Ibidem. 

•i. Le Diclionnaire du 7nauvais lannar/e de J..P. Rolland (Lyon, 1813) est un 
simple décalque de celui de d'Hautel. 



L-ÔCUTIONS VICIEUSES 37 

vrage, en est en môme temps l'auleur. C'est un homme ins- 
truit et intelligent. Il partage au fond les tendances puristes 
de ses prédécesseurs. Son but n'est nullement de pénétrer 
l'esprit du langage populaire^ mais (nous dit-il dans sa pré- 
face) « de signaler avec sévérité ces locutions basses et vicieu- 
ses, ces barbarismes nombreux, qui, sous lé titrée^' expressions 
familières, se glissent journellement dans la conversation; et 
de livrer au ridicule ces néologismes bizarres et de mauvais 
goût, ces termes impropres dont un usage pernicieux semble 
depuis quelque temps tolérer l'abus ». 

Malgré ce caractère tendancieux, l'ouvrage est précieux 
et original : rien ou presque rien n'est emprunté au Diction- 
naire de Boiste, la publication la plus complète en ce genre 
parue en 1800. D'Hautel a puisé à la source : « C'est au mi- 
lieu du peuple môme, ou pour mieux dire dans les différentes 
classes de la société, que l'on a recueilli les matériaux de cet 
ouvrage; et pour le rendre aussi complet que possible, on s'est 
aidé de tout ce que les dictionnaires français, tant anciens 
que modernes, pouvaient fournir sur ce sujet ». 

Cette dernière remarque nous indique la réserve a;vec la- 
quelle il faut l'utiliser. Nous sommes d'ailleurs à même, grâce 
aux travaux antérieurs, de discerner, les matériaux originaux 
des rares emprunts faits par notre auteur. 

Bataclan. Mot baroque et fait à plaisir qui signifie ustensiles, ins- 
truments, outils nécessaires à la préparation, à la confection d'un 
ouvrage quelconque. Il a emporté le bataclan, pour dire tous ses ou- 
tils, tous ses effets. 

Mot du début du xix" siècle ^ de formation vulgaire (cf. 
Picardie, pataclan, bruit d'un corps qui tombe) et désignant 
des meubles qu'on remue avec fracas, d'où la notion usuelle 
d'attirail encombrant: la forme parallèle pa?ac/an est usuelle 
à Reims (seule connue), en Provence (à côté de bataclan), etc. 

Bonis. Terme bas et de mépris : cloaque, maison de débauche et 
de prostitution où les honnêtes gens se gardent bien d'entrer. 

Le mot est aujourd'hui usuel tant sous cette forme, que 
sous celle redoublée de bouis-bouis, cette dernière désignant 
tout particulièrement un tbéatricule de bas-étage ainsi que 

1. Cf. Michel, 1807 : « Bataclan n'est pas français. Ne dites pas : voilà tout 
le balaclun par terre, pour : Voilà tout par terre, quel fracas ! » 



38 ■ INTRODUCTION 

les marionettcs qu'on y jouait (v. Littré, SuppL). Mot d'ail- 
leurs d'origine provinciale: Bonis désig"ne, dans le Jura, un 
taudis, et, dans la Bresse, un petit bâtiment où on loge les 
oies et les canards. 

Débiner, décroître, aller en décadence, perdre sa fortune, son em- 
ploi, ses ressources, se laisser aller en guenilles: il est tout débiné, 
pour dire : il a un habit tout déguenillé, il est dans la pénurie, dans 
le besoin. — Débine. Mot fait à plaisir et qui signifie délabrement, 
déchéance, misère, pauvreté : être dans la débine, être déchu de sa 
condition, être déguenillé, réduit à une extrême indigence. 

Cette explication prolixe revient à dire que débiner signifie 
tomber dans la misère et débine, ruine, misère K Ce n'est 
pas non plus « un mot fait à plaisir », mais un.e métaphore 
empruntée aux opérations viticoles : débiner la vigne, c'est 
la labourer une seconde fois pour en détruire les mauvaises 
herbes. Le vulgaire en a tiré des images de dépérissement et 
de ruine, physique ou morale ; de là : 

1° S'affaiblir, se sentir malade (wallon : perdre ses forces); 

2° Déchoir, d'où débine, misère, gêne (mot passé dans le 
Dictionnaire de l'Académie de 1878); 

3° S'en aller, se sauver: « Patron, ye débine... », Méténier, 
Lutte, p. 252. 

Espèce... Terme de mépris dont les gens de qualité se servent 
pour désigner un homme de basse extraction, un sot, un imbécile. 
On joint souvent ce mot à un substantif et l'on dit une espèce d'homme, 
pour un fort petit honrnie ; une espèce d'auteur, pour un mauvais 
auteur. 

Plxplication intéressante qui nous éclaire sur le curieux dé- 
veloppement de ce terme : on a dit tout d'abord espèce de sot, 
d'imbécile, etc., et comme le mot était suivi d'épithètes tou- 
jours injurieuses, il a fini par devenir lui-même une injure: 
espèce de... 

Giries, forces, tours de bateleurs ; signifie aussi grimaces, douleurs 
feintes et hypocrites. 

C'est la dernière acception qui l'a emporté, aujourd'hui, 

1. Cf. Dictionnaire des locutions virienses de 1833 : t Cet homme est dans la 
débine, dans l'indigence. Le mot appartient au parois de Paris qui l'aura 
conquis probablement sur l'argol. Il est de si mauvais goût que toute per- 
sonne (jui a un peu d'usage ne s'en* sert jamais. Le principal tort de débine 
est de ne rien signifliir de plus que d'autres mots que nous avons déjà, et 
ce tort-là est inlinimont sérieux en grammaire ». 



LOCUTIONS VICIEUSES 30 

dans le bas langage parisien et provincial * : « En voilà des 
glries! ». Zola, Assommoir, p. 176. — Bruant, Rue, t. I, p. 33 : 
« C'est des giries, c'est des magnières... » 

Mais le sens, donné en premier lieu, par d'IIautel, est pré- 
cieux et nous met sur la trace de l'origine du mot. Son point 
de départ est la Normandie, où girie a encore conservé, outre 
le sens général de « grimace », celui de « farce, mauvaise 
plaisanterie », à côté de girot, niais, l'un et l'autre dérivant 
de Gire, forme normandè'.de Gille, un des types de la comédie 
bouiionne (Saint-Gire, pour Saint-Gile, est attesté en Nor- 
mandie dès le xii** siècle, dans la vie de ce saint). Girie est 
donc primitivement une farce, un tour de Gille, tantôt niais 
et poltron (cf. le normand girot, sot) et tantôt dégourdi, rail- 
leur, insouciant. Le mot représente un souvenir des ancien- 
nes farces provinciales. 

On le voit, ce Dictionnaire de d'Hautel est, de toutes nos 
sources, l'ouvrage le plus riche, le plus sûr, le plus original. 
C'est une. véritable bonne fortune que de rencontrer, au début 
même de notre exploration, un guide aussi expérimenté et 
aussi consciencieux. 

Remarquons pourtant que si, en théorie, nos grammairiens- 
puristes avaient tort, en pratique ils étaient parfaitement 
dans leur rôle d'opposer une digue à l'envahissement du néo- 
logisme qu'ils ont souvent confondu avec l'archaïsme et le 
provincialisme. Le temps s'est d'ailleurs chargé de remettre 
les choses en l'état : la plupart des termes censurés sont 
aujourd'hui courants et leur fréquence est en raison inverse 
des protestations qu'ils avaient soulevées. 

Sainte-Beuve, dans un article remarquable sur Vaugelas 
(écrit en 1863) a parfaitement saisi les différences profondes 
entre les tendances puristes du passé et les exigences amtre- 
ment larges à notre époque en matière linguistique, Déta- . 
chons-en ce passage : « Le moment actuel est, à certains 
égards, tout l'opposé de celui de Vaugelas. Alors tout tendait 
à épurer et à polir : aujourd'hui tout semble aller en sens con- 
traire, et un mouvement rapide d'intrusion se manifeste. Alors 
tous les mauvais mots demandaient à sortir : aujourd'hui tous 

1. Cf. Anjou, gi)'ie, mauvaise raison, mensonge, tromperie ; Berry : plain- 
tes hypocrites, jérémiades ridicules ; Poitou : moquerie, hypocrisie ; Lan- 
gres : « Il m'a, fait mourir de rire avec ses giries. Dites : avec ses grimaces » 
(Mulson, 1822). 



40 INTRODUCTION 

les mots plébéiens., pratiques, techniques, aventuriers même, 
crient à tue-tête et font violence pour entrer... Que de mots 
qui ne sont plus précisément des intrus et qui ont leur emploi 
légitime, au moins dans certains cas ! Je les vois se dresser 
en foule, frapper à la porte du Dictionnaire de l'usage et vou- 
loir en forcer l'entrée... Que l'Académie veuille y songer... 
l'usage se modifie et varie chaque jour: ce n'est point par le 
silence et l'omission qu'il convient de le traiter. 11 vit, il 
existe; on ne l'élude pas. La fln de non recevoir, avec lui, a 
bientôt son terme. En adoptant des noms nouveaux, en mul- 
tipliant des synonymes nombreux, voyants, saillants, exces- 
sifs, et en renchérissant à tout instant sur les anciens, l'usage 
ne fait, en somme, que répondre à des besoins et à des capri- 
ces, ce qu'il importe de distinguer à temps... et au profit de 
tous ' ». 

d. Nouveaux Lundis, t. VI, p. 394 et suiv. 



IV 

ARGOT ANCIEN ET MODERNE 



Aussi loin qu'on puisse remonter dans le passé, c'est sous le 
nom àe, jargon que nous connaissons le langag'e des malfai- 
teurs, et cette appellation spéciale est encore vivace ; mais 
dès la fin du xvii® siècle, le français commence également à 
désigner le jargon par le mot d'argot, terme tiré du jargon 
lui-même, mais profondément modifié quant au sens. De l'ac- 
ception primordiale de corporation ou métier des voleurs, 
argot finit par exprimer leur langue. Cette appellation, relati- 
vement moderne, n'est autre que la prononciation vulgaire 
d'ergot (de chapon), la « griffe » symbolisant le métier de 
voleur. Son sens spécial de « langage des malfaiteurs » resta 
en vigueur pendant tout le xviii® siècle et jusqu'au milieu 
du xix** K 

Nous avons suivi ailleurs, à l'aide des documents, la longue 
histoire du jargon, depuis le milieu du xv^ siècle jusqu'à nos 
jours. Bornons-nous à en relever ici deux résultats : le lan- 
gage des malfaiteurs a tiré la substance de son lexique (son 
seul côté original d'ailleurs) du bas-langage, tout en modi- 
fiant le sens et parfois la forme de ses emprunts; réciproque- 
ment, des termes de jargon ont franchi de temps à autre les 
milieux criminels pour pénétrer dans le bas-langage (et de 
là en littérature). 

Ce qui distingue avant tout le jargon, c'est son carac- 
tère essentiellement secret. Il resta tel, malgré des indiscré- 
tions isolées, jusqu'au xix<^ siècle. C'est alors que Vidocq le 

1. L'emploi indifférent des termes '.Jargon, argot et bas-langage a eu des 
conséquences fâcheuses et a produit toutes sortes de confusions. Voir à cet 
égard, notre article Jargon et bas-langage, Question de méthode, dans la Revue 
de philologie française de 1914, ainsi que l'Appendice B : Argot et Bas-lan- 
gage. 

Pour plus de clarté, nous désignerons par ya/'^o« exclusivement la langue 
des malfaiteurs, en réservant 1«js appellations argot et bas-langage (devenus 
synonymes au milieu du xls.« siècle) pour le langage populaire parisien. 



4 2 INTRODUCTION 

mit en vog^iie par deux publications successives : les Mémoi- 
res, en 1828. et lus Voleurs, en 1837. Les Mémoires, surtout, 
eurent un long- retentissement, et les plus grands écrivains 
de l'époque,, Victor-Hugo et Balzac — à côté d'Eugène Sue — 
les mirent à contribution pour peindre les milieux criminels. 
L'immense popularité do leurs œuvres ne laissa pas de dévoi- 
ler un langage resté jusqu'alors fermé et accessible aux seuls 
initiés. 

En perdant son caractère secret, raison unique d'existence 
pour toute langue spéciale, le jargon se fondit de plus en plus 
dans le bas-langage parisien, et finit par en être absorbé. 
L'argot moderne devint alors une autre appellation du bas- 
langage. 

Cette intrusion de plus en plus forte des éléments jargon- 
nesques dans le langage populaire parisien, existant depuis 
des siècles, est un fait linguistique de la plus haute impor- 
tance. Lente et presque inaperçue dans la première moitié 
du xix^ siècle, elle devint absorbante dans sa seconde moitié, 
au point de modifier l'aspect général de son lexique. 

Nous avons donné ailleurs le tableau d'ensemble de cette 
Jnfluence du jargon sur le bas-langage parisien; rvos recher- 
ches ultérieures, loin d'en diminuer la portée, pourraient en- 
core l'enrichir de nouvelles données. 

A ces emprunts de la dernière heure, qui n'ont pas manqué 
aux siècles antérieurs, mais qui n'ont jamais atteint un tel 
nombre ni une telle intensité, vinrent s'ajouter des éléments 
tirés des langues spéciales d'autres groupements sociaux : 
soldats, marins, ouvriers..., autant d'argots particuliers qui 
sont venus se fondre dans le creuset du langage populaire. 

« J'ouvre le Dictionnaire de l'Académie — lit-on en 1825 — 
et j'y trouve la définition suivante du mot Argot: « Certain 
langage des gueux et des filoux qui n'est intelligible qu'en- 
tr'eux ». Combien de nos jours on a donné de l'extension à ce 
mot! Il s'est élevé de l'espèce d'abjection qui le couvrait jus- 
qu'aux professions honnêtes qui semblaient autrefois le pros- 
crire. On ne peut pas dire qu'il se soit annobli entièrement, 
mais on ne rougit plus de le prononcer, et il sert comme 
point de ralliement pour des choses et des individus d'ailleurs 
fort honorables » ^ 

\. G. Gillô, Ma Robe de diamhre ou Mes Tablettes, Paris, 182o, t. II, p. 111 à 
m (chapitre iiititiilo « Arfj;ot »). 



ARGOT ANCIEN ET MODERNE 43 

« Argot, maintenant (nous dit à sun tour Vidocq en 1837) 
est un terme générique destiné à exprimer tout jargon enté 
sur la langue nationale, qui est propre à une corporation, à 
une profession quelconque, à une certaine classe d'individus... 
tels l'argot des soldats, des marins, des voleurs... ^ » 

Ces différents langages étaient encore, à cette époque (1837), 
indépendants les uns des autres, et leurs points do contact à 
peine perceptibles. Au cours de quelques dizaines d'années, 
tous ces argots se rapprochent, se mêlent et finissent par 
s'absorber dans le langage populaire parisien, devenu l'or- 
gane unique de toutes les classes, de tous les groupements 
légalement constitués: soldats, marins, ouvriers; ou qui vi- 
vent en marge de la société : apaches, vagabonds, tricheurs, 
camelots et saltimbanques, filles et souteneurs ^ 

Un bon observateur le constate, déjà en 1867. non sans une 
pointe dironie : « En France on parle peut-être français; 
mais à Paris on parle argot, et un argot qui varie d'un quar- 
tier à Tautre, d'une rue à l'autre, d'un étage à l'autre. Autant 
de professions autant de jargons différents... ^ » 

Les progrès constants de la démocratie le font même péné- 
trer de plus en plus dans les hautes classes, lui ouvrent les 
salons et l'introduisent sur les boulevards : « L'argot, c'est le 
français de l'avenir », déclare en 1873 Clotilde, dans la Famille 
Benoiton de Sardou, acte II, se. V. 

Cette fusion dans la langue populaire des éléments linguis- 
tiques les plus divers est -un fait accompli dans la scc(mde 
moitié du xix" siècle : « Tous les argots — écrit Banville 
en 1888 — celui des voleurs, celui des peintres, ceux des 
marins, des soldats, ont été mis en commun. Et tous les pro- 
vinciaux comme les Parisiens, depuis le vieux lascar jusqu'à 
la jeune fille ingénue, parlent la même la,ngue composite... 
Les classifications toutes faites ne serviraient plus à rien * ». 

Avant Banville, Charles Nisard. qui a le premier étudié le 
bas-langage parisien des xyii^'-xyiii" siècles, essentiellement 
différent de celui de notre époque, déclare expressément : 



1. Vidocq, Les Voleurs, 1837, v° arguche. 

2. Nous nous en tiendrons à cette répartition qu'on peut justifier par des 
raisons à la fois sociales et linguistiques. Voir, pour un point de vue diffé- 
rent, le livre récent de M. Alfred Niceforo, Le Génie de l'Argot, Paris, 19J2. 

3. Delvau, Dictionnaire de la langue verte, Paris, 1867, préface. 

4. Dans le Figaro du 7 juillet 1888, 



44 INTRODUCTION 

« On ne parlera point ici de cet argot parisien, décoré du 
nom de langue verte, et qui doit son origine au théâtre, aux 
cafés, aux bals publics, aux prisons, aux journaux mêmes et 
des mieux famés. Cet argot n'a pas et n'a jamais été, si ce 
n'est à de très rares exceptions près, le vrai patois parisien, 
encore qu'il tende de jour en jour à le devenir tout à fait * ». 

En présence de cette profonde transformation du bas-lan- 
gage et de sa force d'expansion, les grammairiens delà vieille 
école demeurent saisis d'élonnement : « Je désirerais bien sa- 
voir ce qui a contribué à répandre l'argot dans notre langue 
au point où nous le voyons aujourd'hui? » Telle est la question 
que formule un des rédacteurs du Courrier de Vaugelas, jour- 
nal consacré à la propagation universelle de la langue fran- 
çaise, en 187i. 

Mais comme une pareille question dépasse l'horizon des 
connaissances traditionnelles en matière de langue, elle reste 
sans réponse ou plutôt elle aboutit à cette conclusion déso- 
lante: « Que l'argot soit l'unique langage employé par les 
voleurs entre eux et à peu près le seul qui se parle dans les 
prisons et dans les bagnes, même parmi les employés et les 
infirmiers, je n'y trouve rien à redire; mais quand je vois 
ceux qui vivent dans la société honnête prendre plaisir, en 
quelque sorte, à émailler leurs discours de vocables d'une 
source aussi impure, je ne puis que m'en attrister profondé- 
ment avec les gens de goût "- ». 

Les gens de goût, hélas ! ont toujours méconnu les trans- 
formations sociales et les innovations qu'elles entraînent dans 
le vocabulaire. Gomme les puristes, qui vivent plutôt dans le 
passé, le besoin de renouvellement linguistique leur échappe. 
Ce mouvement de la langue est pourtant un des faits les plus 
naturels dans l'évolution de chaque idiome, et il s'impose à 
la fois par sa nécessité et par sa légitimité. Non seulement 
les mots usés sont remplacés par des vocables plus frappants. - 
mais la force créatrice de l'esprit national se manifeste à 
chaque moment par de nouvelles images, par des tours plus 
originaux de la pensée. 

Certes, à aucune autre époque, cette création verbale n'a 
été aussi intense, ni aussi féconde qu'à la nôtre. On en est 



i. Etude sur le langaç/e parisie?}, Paris, 1872, p. 124. 
2. Le Courrier de Vmajelas, V année, 1874, p. ioS. 



ARGOT ANCIEN ET MODERNE 45 

redevable à ce fait historique que des facteurs sociaux, qui 
comptaient à peine dans le passé, ont de notre temps acquis 
une importance exceptionnelle. La facilité toujours croissante 
des moyens de communication, matériels et intellectuels, n'a' 
pas peu contribué, à son tour, à amener ces résultats inat- 
tendus. 

En dépit des protestations réitérées, le vulgaire parisien de 
nos jours s'est partout imposé: c'est en fait la seule langue 
vivante, celle que parle la nation toute entière, celle qui ali- 
mente aujourd'hui la chanson, le théâtre, le roman. 

Cette influence universelle du bas-lang-age parisien a été 
judicieusement mise en lumière par un universitaire dans un 
discours, qui est un plaidoyer spirituel en faveur de l'argot : 
« Par delà la pénétration réciproque des argots, s*aperçi)it 
leur influence sur la langue générale. Qu'il faille en g'émir 
ou s'en féliciter, Parg-ot est aujourd'hui partout. Les gens du 
monde le parlent; les académiciens l'écrivent. Libre à M. Bru- 
nelière de déplorer qu'on le laisse s'introduire ^ Ni lui, ni 
vous, ni moi n'y pouvons rien; et le bisontin Ch. Nodier^ avait 
répondu d'avance : « Il n'appartient à personne d'arrêter ir- 
révocablement les limites d'une langue et de marquer le point 
où il devient impossible de rien ajouter à ses richesses ^ ». 

Dans son discours de réception à l'Académie française, 
le 18 février 1909. Jean Richepin, le maître du verbe, a fait 
l'apothéose de la langue populaire, de « ces mots admirables, 
miraculeux, évocateurs, magiciens... du paysan, du soldat, 
du mendiant, du vagabond, du goussepin... », et Edmond 
Rostand, le poète délicieux, s'en est souvenu dans son Chante- 
cler. 

1. Llauteur fait ici allusion à l'article do Ferd. Brunetiére « De la défor- 
mation de la langue pai' l'argot ■■>, paru dans la Revue des Deux Mondes 
de 1881. 

2. En tète de son Dictionnaire des Onomatopées, Paris, 1808. 

3. Armand Weil, L'Argot dans l'Université'. Discours prononcé à la distri- 
bution solennelle des prix au lycée de Besançon, Besançon, 1905, p. x. 



V 

ARGOT PARISIEN 



Mélange du langage vulgaire avec les derniers vestiges du 
jargon des malfaiteurs de la première moitié du xix** siècle,, 
l'argot parisien a vu encore grossir son vocabulaire par les 
contributions des langues spéciales — soldats, marins, ou- 
vriers de toutes catégories — et surtout par des apports pro- 
vinciaux. Ces derniers, très nombreux principalement dans 
la seconde moitié du xix*^ siècle, ont été propagés dans |a ca- 
pitale par le va-et-vient incessant des contingents militaires 
et professionnels. 

L'argot parisien ou le bas-langage de nos jours — on ne 
saurait assez répéter leur identité foncière ^ — est ainsi 
l'aboutissement des éléments linguistiques les plus divers : 
leur amalgame graduel s'est opéré pendant plus d'un demi 
siècle et leur fusion définitive, leur absorption, s'est elfecluée 
en quelque sorte sous nos yeux. 

Il n'y a en somme, aujourd'hui, qu'un seul argot, le langage 
populaire parisien, lequel, certains termes techniques mis ,à 
part, a englobé tous les autres. C'est lui qui est devenu, de 
nos jours, l'organe du peuple tnut entier, du chemineau à 
l'ouvrier, du soldat à la fille, du voyou au malfaiteur. Tous 
ces groupements sociaux lui ont fourni leurs traits les plus 
caractéristiques, leurs termes les plus pittoresques, leur tours 
les plus frappanis. De là. une richesse et une originalité qui 
contrastent singulièrement avec le vocabulaire de 1808, tel 
qu'il est reflété dans le répertoire très complet de d'IIaulel. 

Ce sont ces qualités qui ont fait sa fortune. Il a vu rapide- 
ment s'étendre son domaine au-delà de la capitale et il a pé- 
nétré en littérature par des voies multiples. Nous allons l'exa- 
miner sous ce double aspect. 

1 Voir rAiJpciiclicf B : Argot et Bus-langagu. 



ARGOT PARISIEN 47 

A. — Expansion. 

Dans son mémorable discours sur les « Pariers de France», 
Gaston Paris a excellemment mis en relief la valeur prépon- 
dérante de la langue de Paris et son action continue sur les 
pariers provinciaux: « De bonne heure il s'est formé des cen- 
tres d'influence qui ont assimilé autour d'eux les pariers de 
la région voisine, en effaçarit de plus en plus les petites diffé- 
rences qui auraient empêché de s'entendre. Le plus puissant 
de ces centres a été naturellement Paris, où était le foyer 
principal de la vie nationale ; il a constamment agi dès le 
moyen-âge, il continue d'agir sans cesse: par les relations 
devenues bien plus faciles et plus nécessaires, par l'école, par 
le livre, par le journal, le français littéraire, qui est en somme 
la langue de Paris maintenue autant que possible à un état 
archaïque et perpétuellement accru dans son vocabulaire par 
des emprunts faits au latin, au grec et à d'autres langues, 
gagne chaque jour du terrain sur les anciens pariers locaux 
et régionaux, réduits au rang de patois. C'est là un fait qu'on 
peut regretter à certains points de vue, mais qui a d'immenses 
avantages pour la civilisation et pour l'unité nationale ' ». 

Cette influence de la capitale sur la province est encore plus 
accusée de nos jours lorsqu'il s'agit du langage vulgaire de 
Paris et de son rayonnement à travers la France et hors de 
France. 

Définitivement constitué vers 1850, l'argot parisien, grâce 
à une facilité plus grande des moyens de communications, 
franchit vite la capitale et se répand dans les provinces, où 
il gagne de plus en plus do terrain. Les pariers provinciaux 
s'en ressentent et lies glossaires spéciaux, par exemple le Dic- 
tionnaire patois de la Bresse Loiihannaise et d'une partie de 
la Bourgogne par L. Guillemaut (1894-) ou le Glossaire des pa- 
tois et des pariers d'Anjou, par Verrier et Onillon (1908), 
constatent tour à tour cette influence grandissante. 

L'expansion du langage populaire parisien se fait d'ailleurs 
sentir des le second quart du xix^ siècle. La IIP édition du 
Dictionnaire du Rouchi^^ donnée en 183i par Hécart, est déjà 
plein de parisianismes que l'auteur relève comme tels : 

1. Mélanges linguistiques, p. 439, 

2. Le Rouchi est le patois parlé principalement à Valenciennes ; ailleurs, 
il 36 confond avec le Picard et le Wallon. 



48 INTRODUCTION 

Acre, aphérèse de sacré. On s'en sert à Paris d'où nos ouvriers ont 
pu le rapporter. 

Arsoule, homme de rien, homme méprisable. 3Iot introduit par 
les ouvriers qui ont voyagé. 

Boucan, tapage... On dit faire, un boucan sterlin, faire beaucoup de 
bruit. Ce mot n'est pas rouchi. 

Brûle-gueule. Ce terme populaire est en usage partout. 

Fashionabte. Mot anglais qui équivaut à celui du petit-maître. 
Nouvellement admis à Paris, et qui commence h gagner les dépar- 
tements. 

Grippe-Jésus... En France, ou donne ce nom aux gendarmes, et 
surtout à Paris... On le donne assez généralement partout, depuis 
qu'ils ont été chargés d'aller à la recherche des conscrits et de les 
arrêter. 

Minape, minable, qui a mauvaise mine, qui inspire la pitié... Au- 
jourd'hui (1823), ce mot est à la mode; on s'en sert pourtant moins 
actuellement (1831). 

Peinturlurer, peindre quelque chose de plusieurs couleurs... est 
devenu du style bouffon... C'est un mot populaire d'un usage général. 

Saute ruisseau. Nom dérisoire qu'on donne aux laquais qui se mé- 
connaissent (sec). Ce mot est venu d'ailleurs. 

Grâce au prestige exercé par la capitale, l'argot parisien 
se répandit môme en dehors de France, dans les pays où l'on 
parle français. 

Un Glossaire genevois, par Gaudy-Leforl, parut en 1820 ; 
dans l'édition qu'Humbert en a donnée en 1852, le vocabu- 
laire a été presque doublé en grande partie par l'apport de 
termes parisiens : « L'ancien glossaire n'avait guère plus de 
deux mille mots, le nouveau en compte plus de quatre mille. » 

Dans une savante étude consacrée au langage populaire 
suisse, M. Gustave Wissler nous apprend que ce parler ro- 
mand fourmille d'argotismes parisiens : Arsouille y est fami- 
lier à côté de biture (et biturer, boire copieusement) et go- 
dailler ; bouJJ'er et boulotler, à côté de briffer; boucan et 
bousin ; même schlinguer^ puer, parisianisme récent... * 

Dans la Suisse romande, comme partout ailleurs, c'est le 
service militaire qui a le plus contribué à faire pénétrer ces 
vocables dans le langage familier. M. Léon Granger a fort bien 

\. Dans les Rumanische Forschungen, t. XXVII, 1910, p. 690 à 8S1 : c "Das 
schweizerische Volksfranzôsisch », une des premières études qui tiennent 
compte des conditions à la fois sociales et psychologiques du sujet. Voir tout 
spéci;ili'ment la IV« partie consacrée à la Lexicologie, et sur les emprunts 
parisiens, les pages 731 et 837 et suiv 



ARGOT PARISIEN 49 

caractérisé l'influence considérable de ce fad^teur social sur 
lequel nous reviendrons : « L'argot est. dans la vie du soldat 
de la Suisse ïrançaise, le lang-ag-e courant, favori, celui qui 
seul exprime véritablement les étals de l'âme, donne aux ob- 
jets divers une nuance, une teinte, une valeur exceptionnelle... 
Nos troupiers apportent avec eux toute la provision de mots 
d'argot qu'ils connaissent et emploient dans la vie civile, et 
ils y ajoutent ceux qui sont proprement d'origine militaire. 
Certains soldats, aussi, venus de France, anciens légionnaires 
pour la plupart, importent dans notre armée quantité de 
mots d'argot qui ensuite passent dans l'usage familier *. » 

Le langage populaire de la capitale s'est même fait sentir 
par delà l'Océan, jusqu'au Nouveau Monde, dans les anciennes 
colonies. Le parler populaire des Canadiens français renferme 
des mots parisiens comme chiâler, pleurnicher (« expression 
acadienne ») ; chic, bien fait ; avoir du chien, avoir une tour- 
nure provoquante; épatant et épatrouillant , étonnant, etc. ^ 

M. Albert Dauzat a appelé à son tour l'attention sur cette 
influence du français parisien, qui s'impose aux provinces à 
la fois par le service militaire et par la presse : « Parmi tou- 
tes les influences externes qui ont agi sur les patois, celle du 
français est de beaucoup la plus considérable, puisque la lan- 
gue de Paris menace de détruire à bref délai tous nos parlers 
locaux. » 

Cette action, particulièrement destructive sur les parlers 
indigènes des bassins de la Seine et de la Loire, n'a pas épar- 
gné non plus le Midi de la France, où la résistance fut plus 
vive, par exemple en Auvergne : « A l'heure actuelle, dans 
les patois les mieux conservés d'Auvergne — qui peuvent 
compter parmi les plus indépendants — un bon tiers du voca- 
bulaire est composé d'emprunts faits au français ^ » 

B. — Production littéraire. 

L'entrée de l'argot parisien en littérature est encore plus 
significative. Au xviii'' siècle, à vrai dire, le bas-langage avait 

1. Léon Oranger, « Le langage militaire de la Suisse française, » dans 
Ans Leben tend Sprache der Schweizer Soldaten, zusammengestellt von Hanns 
Bachtold, Bàle, 1916, p. 65 à 72. 

2. N.-E. Donne, Le Parler populaire des Canadiens français, Qn/^bec, 1909. 

3. A. Dauzat, Essai de méthodologie linguistique dans le domaine des langues et 
des patois romans, Paris, 1906, p. 191, 124 et 196. La seconde partie de cette thèse, 
consacrée à l'étude des patois, est particulièrement originale et suggestive. 

4 



50 .INTRODUCTION 

alimenté pendant une cinquantaine d'années un genre litté- 
raire ; mais le poissard, malgré quelques œuvres de mérite, 
n'avait pas survécu à une vogue passagère. Il ne visait que cer- 
tains groupements isolés — les harangères, les bateliers — dont 
il cherchait à surprendre les manifestations extérieures, les 
grimaces et les injures, plutôt que la langue proprement dite. 
Tout autre est la tendance des œuvres d'inspiration po- 
pulaire écrites de nos jours dans l'argot parisien. Celte ten- 
dance est avant tout profondément sociale, embrassant des 
collectivités et visant à en pénétrer la vie toute entière, avec 
ses misères, ses faiblesses, ses espoirs et ses révoltes. 

RiCHEPiN. — Le premier qui soit entré dans cette voie féconde, 
l'initiateur de ce genre littéraire, fut Jean Richepin, le poète 
de la Chanson des Gueux (1876). Si nous faisons abstraction 
de quelques sonnets bigornes et de certaines réminiscences 
littéraires, le futur académicien y emploie le langage vul- 
gaire pour peindre la vie du mendiant, du vagabond, du 
voyou, de tous ces amoureux de la vie libre dont « la cons- 
cience est en loques comme le costume. » 

L'auteur qui a vécu lui-même au milieu des nomades, se 
fait fidèlement leur écho : « J'affirme hautement, déclare-t-il 
en tète du Glossaire argotique qui clôt son livre, que tous les 
sens présentés par ce glossaire sont rigoureusement exacts, 
puisés à la bouche même des gens qui s'expriment en argot' 
aussi naturellement que nous nous exprimons en français. » 
Aussi la Chanson des Gueux est-elle devenue., par sa grande^ 
richesse verbale, une des sources les plus importantes de 
l'argot de nos jours. Nous y avons largement puisé. 

Dans sa longue et féconde carrière, M. Richepin est souvent 
revenu aux humbles gens qui ont inspiré son premier hvre, 
et nous a successivement donné Le Paye (1883), La Mer (1886) 
et Truandante (1890). Jamais il n'a renié la profonde sympa- 
thie qu'il a toujours portée au langage populaire. Il l'a affirmée 
solennellement lors de son Discours de réception à l'Académie 
française, le 18 février 1909. ^ 

Bruant. — Toute une génération de chansonniers a défilé 
dans les cabarets artistiques de Montmartre, A coté de cou- 

1. C'est-à-dire en bas-langage. 



ARGOT PARISIEN 51 

plets satiriques, Immoristiques et surtout politiques, la plainte 
des miséreux y a parfois retenti en vers d'une sincérité plus 
ou moins profonde ^ Parmi les chansoutiiers qui y débitèrent 
leurs œuvres dans le langage populaire, dans Pargot parisien, 
relevons parmi les plus insignes, Bruant et Jehan Rictus. 

Aristide Bruant publia son premier recueil de chansons et 
monologues en 1889, sous le titre : Dans la Rue; un autre, 
paru en 1897, Sur la Route, en forme le complément. Bruant 
est, après Richepin, le chantre des miséreux, des habitués de 
l'assommoir et du pavé. Ses vers, habituellement d'une grande 
simplicité, s'élèvent graduellement avec le sujet jusqu'à un 
certain lyrisme. Sa langue, du meilleur aloi, est comme un 
décalque du vulgaire parisien ^ 

• Jeh. Rictus. — Jehan Rictus, de son vrai nom Gabriel Randon^ 
n'est pas seulement chansonnier, il est aussi poète, parfois 
grand poète. Son premier recueil. Les Soliloques du pau- 
vre, 1897, son livre récent, Le Cœur populaire, 1914, ont ré- 
vélé un chantre, à la fois artiste et prolétaire, dont l'inspira- 
tion peut lutter avec celle de nos meilleurs lyriques. La poésie 
contemporaine olfre peu de pièces comparables à son poème 
du premier recueil. Le Revenant-, ni de plus poignant que la 
prière, La Jasante de la Vieille, de son dernier livre. Celui-ci 
s'ouvre par la pièce, Le Piège, et se ferme par cette autre, 
Conseils, poèmes qui accusent des préoccupations nouvelles. 
L'auteur des Doléances (1900) H des Cantilène du Malheur (i902) 
s'y est assagi... Il a tempéré ses accents âpres et désabusés de 
jadis par une commisération profonde et par un ardent désir 
d'apostolat ^ La langue du poète, savoureuse et pittoresque, 
est marquée au coin du génie populaire ; les trouvailles y 
abondent, rnais aussi les mots crus et triviaux, qui gâtent 
souvent de belles envolées. ^ 

PouLOT, — Passons maintenant à la prose; mais avant de 

1. Léon de Bercy, Mûnlmartre et ses chansuns, poètes et chansonniers, Paris, 
1902, et Bertrand Rjilleiivoye, Anthologie des poètes de Montmartre, Paris, 1909. 

2. Voir en dernier lieu, sur Bruant, un brillant arlicle de Laurent Tail- 
liade, dans son volume Platines et Marbres, Paris, 191.3. 

3. Alpiionse Séché a consacré, à la poésie de Rictus, quelque pages excel- 
lentes, dans son livre : Les Accents de la Satire dans la Poésie comtempuraine, 
Paris, 1912. M.Léon Bloy, dans les Dernières Colonnes de l'Eglise (1902), avait 
antérieurement écrit, sur le Revenant de notre poêle, une quarantaine de 
pages, les plus enthousiastes qui soient sorties de la plume de cet âpre polé- 
miste. 

4. Voir Appendice G : Les mots crus et la langue populaire. 



53 INTRODUCTION 

parler (lu premier chef-d'œuvre qu'elle ait produit, il est juste 
de mentionner tout d'aburd un ouvrage sans prétention, écrit 
par un contremaître de Belleville, Denis Poulot, Il eut le pre- 
mier ridée d'étudier de près l'ouvrier des usines et de publier 
ses observations en 1870, sous le titre : Le Sublime ^ ou le 
Travailleur. 

Son enquête porte non seulement sur les questions purement 
sociales et économiques, mais encore — et cela constitue pour 
nous le mérite de sou livre — sur l'idiome parlé par cette 
classe des ouvriers en fer et des fondeurs, « langue bizarre, 
sorte de français en haillons, respirant surtout la misère 
emphatique et menaçante. » Il nous la fait connaître dans 
tout son réalisme: « Si ce langage des ouvriers est moins 
que fleuri, il est énergique ; nous le donnerons dans sa cru- 
dité, car la langue académique n'a pas d expression pour 
traduire cette espèce de langue verte... Tous les travailleurs 
parlent l'argot de l'atelier. II est regrettable que ce langage 
vert prenne un si grand développement ; il est vrai que nos 
écrivains, nos dramaturges donnent l'exemple, les masses 
copient ^ » 

Zola. — C'est l'ouvrage de Poulot qui a suggéré à Zola 
l'idée de son chef-d'œuvre : V Assommoir , paru en 1879. Le 
grand écrivain s'était longuement préparé pour peindre la 
vie populaire de certains quartiers parisiens habités par les 
ouvriers. Il avait étudié sur place le peuple des faubourgs, 
en prêtant une oreille attentive à son parler franc, brutal, 
mais pittoresque. Il compléta ensuite sa cueillette personnelle 
par celle qu'il trouva dans le livre de Poulot, ainsi que par 
les notes prises dans certains recueils de l'argot parisien, 
notamment dans le Dictionnaire de la langue oerte de Del- 
vau (1868) où il trouva le titre de son roman ^ : « Assommoir. 
Nom d'un cabaret de Belleville, qui esi devenu celui de l.ous 
les cabarets, où le peuple boit des liquides frelatés qui le 
tuent... '' » 

1. Sii/jlhne ost l'épithéte ironique de l'ouvrier fainéant, ivrogne et fanfaron. 

2. Le Sublime, p. 17 et 47. 

3. Voir, sur ces emprunts et sur la composition de VAssuinmoir, le volume 
instructif d'Henri Massis : Cummenl Emile Zola composait ses romans, d'après 
ses notes personnelles et inédites. Paris, 190(5. Cf. les pages 106 et suiv. (sur 
l'Assommoir), p. 187 à 188 (Expressions tirées de l'oulot) et p. 331 à 341 (Voca- 
l)Ies de l'Argot parisien, notamment d'après le livre de Delvau). 

-4. Le nom est cependant antérieur à Delvau : en 1850, Auguste Loynel avait 
déjà i)ul)lié une romance en sept couplets intitulée: L'Assommoir de Belleville. 



ARGOT PARISIEN 53 

La vie de l'ouvrier parisien, peinte avec l'intensité d'ob- 
servation et la sincérité propre à Zola, était de nature à in- 
téresser hautement le lecteur; mais ce qui fit la prodigieuse 
fortune do VAssommoif, ce fut cette forme originale et colo- 
rée, ce style foncièrement populaire, qui pour la première 
fois se lisait en prose, et dans une œuvre de cette envergure. 
Après des polémiques acharnées sur la valeur morale et lit- 
téraire de ce roman célèbre, il fallait convenir que l'auteur 
avait pleinement atteint son but, tel que lui môme se l'était 
tracé ^ : 

Montrer le milieu peuple et expliquer par ce milieu les mœurs 
peuple... Un tableau très exact de la vie du peuple avec ses ordures, 
sa vie lâchée, son langage grossier... Ne pas flatter et ne pas le noir- 
cir. Une réalité absolument exacte... 

L' Assommoir est à coup sûr le plus chaste de mes livres. Souvent 
j'ai dû toucher à des plaies autrement épouvantables. La forme seule 
a effaré. On s'est fâché contre les mots. Mon crime est d'avoir eu la 
curiosité littéraire de ramasser et de couler dans un moule très tra- 
vaillé la langue du peuple. Ah! la forme, là est le grand crime! Des 
dictionnaires de cette langue existent pourtant, des lettrés l'étudient 
et jouissent de sa verdeur, de l'imprévu et delà force de ses images. 
Elle est un régal pour les grammairiens fureteurs. N'importe, per- 
sonne n'a entrevu que ma volonté était de faire un travail purement 
philologique, que je crois d'un vif intérêt historique et social. 

Cette œuvre maîtresse, la première production durable en 
prose populaire, est jusqu'ici restée la plus importante. Sous 
le rapport linguistique, le style de Zola est l'image fidèle du 
parler des ouvriers parisiens à la fin du xix'' siècle'. 

RosNY. — La voie féconde, frayée par Zola, ne fut pas suivie 
de sitôt. Tout dernièrement seulement, un autre écrivain, 
maître du roman contemporain, M. J.-H. Rosny aîné, après 
avoir promené sa curiosité universelle dans les divers domaines 
de l'imagination et de la science, après avoir écrit de nom- 
breux romans préhistoriques et sociaux, vient d'aborder, après 
Zola, la vie des basses classes de la société parisienne. 

Après Marthe Baraquin, roman qui dépeint la condition 
misérable et douloureuse de la femme isolée dans le gouflre 
parisien, proie inévitable du mâla, iM. Rosny aîné nous a 

1. H. Massis, p. 100. 

2. Nous citons V Assommoir tour à tour d'après l'édition Charpentier (1877) 
et d'après l'édition illustrée qu'en a publiée Flammarion (1878). 



54 INTRODUCTION 

donné un roman de mœurs apaclies et bourgeoises, Dans les 
/?aes(1913). Avec sa sobriété coutumière, il y fait l'histoire 
naturelle d'un enfant des rues, d'un voyou, devenu-sucessi- 
vement cambrioleur et assassin. L'observation y revêt une 
précision presque scientifique, rehaussée par une admirable 
connaissance des milieux populaires et populaciers. Ajoutez 
une notation linguistique parfaitement adéquate, l'auteur 
faisant parler à chacun de ses personnages la langue qui lui 
est familière, le bas-langage parisien : 

C'est ici le résultat de longues promenades dans les faubourgs, de 
stations nombreuses au fond de certains bars et de rôderies en des 
heux un peu louches. Je suis loin d'avoir épuisé le sujet : il peut 
nourrir une littérature copieuse... 

En y déposant le fruit d'une enquête personnelle, longue et 
difficile, M. Rosny a donné à ses derniers romans un carac- 
tère documentaire à part. Jls nous fournissent d'ores et déjà 
des témoignages précieux sur les parlers des milieux qu'il a 
fréquentés, et cette valeur linguistique augmentera dans 
l'avenir. 

CouRTELixE. — Parmi les langues spéciales qui ont alimenté 
le vulgaire parisien de nos jours, l'argot des casernes est le 
plus important comme nombre de termes et comme force d'ex- 
pansi(jn. La vie militaire a fourni à Georges Courteline, Moi- 
naux de son vrai nom, matière abondante à des fantaisies plei- 
nes d'humoûî et d'entrain: Les_ Gaietés de l'escadron (1886), 
Potiron (1890), etc. Mais nulle part le talent d'observation 
de l'auteur et sa verve satirique n'ont atteint un plus haut 
degré d'intensité que dans cet admirable tableau de la vie 
de caserne qui porte ce titre: Le Train de 8 heures 47 (1888). 
On y admire à la fois une connaissance approfondie de l'âme 
rustique, une fantaisie débordante de vie et surtout une lan- 
gue d'une richesse et d'un coloris incomparables. Nous y 
avons largement puisé. 

Météxier. — Les bas fonds de la société parisienne * avaient 
été antérieurement observés de près par Oscar Mélénier 
(mort en 1013). Sa situation spéciale, comme secrétaire d'un 



1. Les nonihroux écrits d'Henri Monnier, tout particulièrement ses Scènes 
populaires (1830), ont une portée plutôt littéraire que linguistique. 



ARGOT PARISIEN 55 

commissaire de police à Paris, lui a permis de pénétrer dans 
ces milieux ferniés et d'en tirer la substance de quatre études 
d'argot parisien, qui parurent à Bruxelles en 1885, dans un vo- 
lume intitulé La Chair, à savoir: « La Casserole », « Confron- 
tation », « L'aventure de Marins Dauriat » et « En famille » \ 
La langue qu'y parlent les malfaiteurs est cet argot parisien 
familier à toute la population de bas- étage de la capitale. 

Ch,-H. Hirsch. — Parmi les romanciers de notre génération, 
M. Charles Henry Hirsch a su se faire une place à part. Son 
esprit souple lui permet de se mouvoir avec aisance dans 
les milieux les plus divers. La vie des coulisses, de la caserne, 
des fortunés et des humbles, tout palpite dans son œuvre fé- 
conde et séduisante. 

11 a traité de main de maître, dans le Tigrée et Coqueli- 
quot (1905), un des sujets les plus scabreux des bas-fonds de 
la vie parisienne, le milieu louche des souteneurs-assassins et 
des filles. Non seulement les personnages y sont peints d'après 
nature, mais la langue qu'ils parlent y est notée avec un 
grand souci d'exactitude, écho fidèle des bastringues et des 
cabarets borgnes \ 

Périodiques. — Il nous reste encore, pour épuiser la série 
des sources argotiques modernes, à dire quelques mots des 
périodiques écrits entièrement ou en grande partie dans le 
bas-langage parisien. 

Le premier en date est La Petite Lune (1878-1879), dans 
laquelle André Gill et Louis Grammont publièrent tout d'abord 
leurs poésies réunies plus lard sous le titre : La Muse à 
Bibi (1881) ; organe et poésies sans grande importance d'ail- 
leurs. 

Aristide Bruant édita ensuite Le Mirliton hebdomadaire 
(1885-1894), suivi de la Lanterne (1896-1898). Ce dernier re- 
cueil mit au jour, de mars 1896 à février 1898, XLVI lettres, 
écrites ei> argot parisien par Léon de Bercy (sous le pseudo- 
nyme de « Bibi Chopin »% imago assez exacte de l'idiome 

1. Ce volume fut réimprimé sous le titre : La Lutte pour l'amour. Etudes 
d'argot, Paris, 1891. 

2. Nonce Casanova s'était proposé, dans Le Journal à Nénesse {19U), d'écrire 
un roman ontiéi-ement en argot parisien. Cet effort digne d'attention n'a 
malheureusement pas abouti : son récit, d'ailleurs intéressant, est parsemé 
à chaque page d'anachronismes choquants qiii trahissent un travail fait à 
coup de dictionnaires. Voir nos Sou7-ces de l Argot Ancien, t. II, p. 258. , 



56 INTRODUCTION 

vulgaire fin de siècle, riche en termes et en expressions qu'on 
chercherait vainement ailleurs \ 

Mais le plus important de ces périodiques et, à proprement 
parler, le seul qui ait exercé une influence réelle, c'est le Père 
Peinard, « Reflecs hebdomadaires d'un g-niaff », qui, en diffé- 
rents formats (allant de rin-16 à l'in-8° et à l'in-i"), parut à Pa- 
ris de 1889 à 1900 ^ Pendant cet intervalle, il eut pour unique 
rédacteur M. Emile Pouget. 

Le Père Peinard est le petit neveu du Père Duchêne"^ 
d'Hébert, le célèbre pamphlet révolutionnaire qui parut à 
Paris de 1790 à 1795 en feuilles non datées (30 et 355 numé- 
ros),, portant cette légende: « Je suis le véritable Père Du- 
chêne, f... I » Le style d'Hébert, cynique et violent, n'a que 
des rapports assez éloignés avec la langue populaire de l'épo- 
que; c'est plutôt du français de mauvais aloi, mais du fran- 
çais, entrelardé de bougres et de /outres, destinés à relever 
sa phraséologie généralement banale. Le ridicule de l'emploi 
par trop fréquent de ces chevilles n'échappait pas à leur au- 
teur et voici comment il s'en excuse (n° 2, p. 6) : « Que ces 
écrivains bilieux qui se plaisent à grossir les objets, à tout 
exagérer; si f..., je pouvais me défaire de ma mauvaise ha- 
bitude do jurer. Si mes concitoyens me passent mes B. et mes 
F., ce n'est que par rapport à ma bonhommie, à ma fran- 
chise *. » 

Le Père Peinard a hérité de son aïeul l'esprit révolution- 
naire et le langage grossier, mais il lui est infiniment supé- 

1. M. Bercy a bien voulu nous communiquer le recueil de ses Lettres argo- 
tiques ; nous lui en exprimons nos vifs remerciements. — Léon de Bercy 
est mort en 1915. 

2. La collection complète est assez rare ; un exemplaire est à la Nationale 
et un autre se trouve à la Bibliothèque Carnavalet. (Trace à l'obligeance de 
M. Pouget, qui a mis à notre disposition un exemplaire complet du Père 
Peinard, nous avons été à même de l'utiliser avec fruit et sans perte de temps. 

3. 0! Un bon fieu qu'était à la hauteur dans son temps (et qui est un peu 
mon grand-père), le Père Duchêne, était de mon avis, » lit-on dans le Père 
Peinard du 9 novembre 1890, p. 6. 

4. D'Hautel n'a pas oublié de donner le nom de ce pamphlétaire dans son 
Dictionnaire du has-layigage : « Duchéne, le Père Du Chêne. Nom apocryphe 
d'un vil folliculaire qui, pendant les troubles de la Révolution et à la faveur 
d'un style bas, grossier, trivial et populaire, vomissait, dans une feuille 
ainsi intitulée, des imprécations et de sanglantes injures contre les pre- 
mières autorités de l'Etat. Le peuple a fait justice de cet écrivain incen- 
diaire, en le livrant au mépris qu'il mérite ; et lorsqu'il veut parler d'une 
rage vaine, d'un courroux impuissant et dont on n'a rien à redouter, il dit: 
C'est la colère du père Duchéne, et « Un Père Duchéne, pour dire un criard, 
un homme qui s'emporte sans sujet, et dont la colère n'est nullement à 
craindre ». 



ARGOT PARISIEN 57 

rieur pour le style et la langue. Celle-ci est souvent le meil- 
leur arg-ot parisien, le parler des ouvriers et des Parisiens de 
bas-étage, écrit par un homme sorti du peuple et qui a passé 
sa vie au milieu des foules. 

Le but qu'il poursuit, il l'expose ainsi en tète de sa feuille 
(24 fevr. 1889): « Les types des ateliers, les gas des usines, 
tous ceux qui peinent dur et triment fort, me comprendront. 
C'est la langue du populo que je dégoise, et c'est sur le même 
ton que nous jabottons, quand un copain vient me dégotter 
dans ma turne et que j'allonge mes guibolles par-dessus ma 
devanture pour aller siffler un demi-setier chez le troquet du 
coin. Etre compris des bons bougres, c'est ce que je veux». 

Le Père Peinard, doctrine et cynisme à part, est devenu 
une mine abondante pour l'argot parisien de la fin du xix" siè- 
cle. Il offre sous ce rapport un véritable intérêt linguistique. 
Nous y avons puisé nombre de citations ainsi que dans son 
pendant littéraire, V Almanach du Pèi^ Peinard, « farci de 
galbeuses histoires et de prédictions épatarouflantes » (pour 
les années 1894 et 1896 à 1898). dont l'auteur est également 
M. Emile Pouget. • 



VI 

PARLERS PROVINCIAUX 



Si les vocables parisiens ont de nos jours passé de plus en 
plus nombreux dans les parlers provinciaux, ceux-ci, à leur 
tour, n'ont pas eu une action moins intense sur le langag-e 
de la capitale. De tout temps des termes régionaux ont péné- 
tré à Paris dans la langue générale; les recueils lexicogra- 
phiques ,qui nous ont fourni des parisianismes, renferment en 
même temps des renseignements abondants sur les apports 
dialectaux '. La préface posthume du Dictionnaire de Fure- 
tière (1690), écrite par un anonyme, contient cette remarque 
importante pour l'époque: « Rien no survirait plus à perfec- 
tionner la science étymologique qu'une recherche exacte des 
mots particuliers aux diverses provinces du royaume ^ ». 

Des mots de terroir se sont donc fréquemnient acclimatés à 
Paris, mais ils n'ont jamais atteint, ni comme nombre ni 
comme importance, la proportion des provincialismes de nos 
jours. Nous montrerons plus tard les raisons sociales de cette 
immigration. Pour le moment, il nous suffira de faire ressor- 
tir, par quelques exemples, leur abondance et surtout le nou- 
veau développement qu'ils ont pris dans le milieu parisien. 

Examinons en premier lieu les synonymes régionaux pour 
désigner l'enfant du peuple, et tout particulièrement l'enfant 
perdu de la rue, le polisson. 

Celui-ci, quel que soit le nom régional qu'il porte — gamin 
ou voyou • — est un plant foncièrement parisien : il a poussé 
dans le sol de la capitale oîi il a acquis un développement 
singulier. Tandis qu'Eugène Sue, dans ses Mystères de Paris, 
y voit « ce type alarmant de la dépravation précoce, véri- 

■J. Ils ont été recueillis par M. W. Heymann, dans sa dissertation : Fran- 
zosisclie Dialeklivorter des XVI bis XVIII Jahrhundert, Giessen, 1903. 

2. Cf. Ducangn, Glossm-him, préface, cli. lxxiii : « Qui linguarum vulga- 
rium etymologias inquirit, peculiaria provinciarum idiomata probe noscat 
necesse est, cuin elyinoii (luod a Grœcis, aut Hebrseis, vel a longinquis petit 
regioni))us, a vicinis sœpe repetenduni sit ». 



PARLERS PROVINCIAUX b) 

table graine do bagne», Victor Hugo, dans les Misérables, l'a 
poétisé sous le nom de Gaoroche, gouailleur et narquois, mais 
« qui n'a rien de mauvais dans le cœur ». 

Gamin. — Ce mot qu'on croit « né à Paris et spécial aux 
Parisiens des faubourgs ^ », est d'orig-ine franchement provin- 
ciale. Il vient du Centre et tout particulièrement du Berry : 
c'est un dérivé du berrichon gainer, chiper, dérober (« il a 
gainé des fruits dans mon jardin, il m'a gainé vingt sous », 
(Jaubert), répondant exactement à ses synonymes gouspin et 
polisson % 

Dans le Centre surtout, gamin est l'équivalent de « garçon » 
et se prend généralement en bonne part : « Un père dit de 
son fils, et sans aucune acception défavorable, mon gamin, 
comme on dit ailleurs mon garçon ; jusqu'à 15 ou 16 ans au 
moins, une jeune fille est toujours une gamine et on ne l'ap- 
pelle pas autrement chez nous » (Chambure). Chez le peuple 
parisien. {/a/«m a toujours eu ce sens général: « Les gens du 
peuple désignent quelquefois ainsi leurs propres enfants...; 
mais il devient terme de mépris pour les enfants élevés avec 
soin », remarque Bescherelle en 1843. La nuance défa-vorable 
l'a emporté: « Hardi et cbipeur comme un gamin de Paris», 
écrit Balzac en 1856 ^ 

Victor H-ugo, à qui ce mot vulgaire est redevable de sa bril- 
lante fortune, se vantait de l'avoir introduit en littérature : 
« Ce mot gamin fut imprimé pour la première fois et arriva 
de la langue populaire dans la langue littéraire en 183i. C'est 
dans un opuscule intitulé Claude Gueux que ce mot fît son 
apparition. Le scandale fut vif.* Le mot a passé '' ». 

Le poète se faisait illusion», attendu qu'il l'avait employé 
lui-môme en 1831 dans Notre-Dame de Paris-. Quoiqu^il en 
soit, gamin se lit pour la première fois, en 1800, dans le Dic- 
tionnaire de Boiste, lequel l'a tiré lui-même d'un « Diction- 
naire des rimes » de Wailly, paru antérieurement. L'un et 

1. Delvau, Dictionnaire, v» gamin. 

2. Ea dérivation de l'allem. Gemeiner, un simple soldat, que Littré cite 
dans son Supplément et que répètent encore le Dict. général et Meyer-Lûbcke 
(p. 277), ne soutient pas l'examen : le bas-langage du xix» siècle ignore tout 
emprunt direct à l'allemand ; tout s'y oppose d'ailleurs : la forme, le sens, 
la géographie... 

3. La Maison de Nucingen, éd. 1856. p. 23. 

4. Les Misérables, III" partie, 1. I, cli. vu. 

5. Gomme l'a montré M- Edmond Huguet, dans la Revue de philologie fran- 
çaise, t. XII, 1898; 



60 * INTRODUCTION 

l'autre expliquent le mot par « marmiton », acception assez 
humble quand on pense aux destinées ultérieures du gamin 
de Paris, à l'immortel gavroche." 

Voyou. — Celte appellation, relativement la plus récente, 
nous vient, à en juger par la finale, des patois de l'Ouest, et 
particulièrement de la Bretagne (cf. gabelou). Voyou est pour 
voyeur, comme le breton châtrou est pour châtreur et spnnou, 
pour sonneur. -Le nom désigne l'enfant qui court la voie pu- 
blique, le polisson, répondant ^^clTeniiriM^Q vagabond adulte , 

Auguste Barbier s'en est servi le premier en 1830. dans 
ses ïambes (« La curée ») : 

La race de Paris, c'est le pâle voyou, 
Au corps chétif... 

et Bescherîjlle le recueille en 18io : « Voyou se dit populaire- 
ment à Paris d'un enfant du peuple, malpropre et mal élevé ' ». 
Combien cette' définition pâlit devant le portrait réaliste 
qu'en a tracé quelques années plus tard Louis Veuillol : « Le 
ùoyou, le parisien naturel, ne pleure pas, il pleurniche ; il ne 
rit pas, il ricane; il ne plaisante pas, il blague; il ne danse 
pas, il chahute; il n'est pas amoureux, il est libertin ^ ». 

Gosse, — De beaucoup plus compliqué est l'historique du 
synonyme gosse. Le jargon de la première moitié du xix*^ siè- 
cle donne ce terme sous les fermes suivantes ^ : 

Gonze, homme, individu, voleur (qui fait le niais), avec le 
féminin gonjsesse, femme de voleur, femme en général, l'un 
et l'autre propagés par les filles et les troupiers, passé dans 
les parlers provinciaux : Languedoc, gon^o, coureuse; Anjou, 
gon^e, gamin, moutard, et gon^esse, drôlesse; Canada, gon.se, 
moutard; faire le gonse, pleurnicher pour obtenir quelque 
faveur, proprement faire le bambin : « Ne fais pas le gonse 
comme cela, tu m'ennuies à la fin» (Donne). 

Gonse, gonce, un jeune homme, un individu quelconque, 
d'où le dérivé goncier, individu, homme : goncier de pain 
cVépice, individu sans valeur, bon à rien (Rossignol). 

Gosse, enfant, petit garçon {le gosse) ou petite fille (/a gosse), 

1. « Une einpoigneuse qui vous l)lague comme un voyou, » Goncourt, Journal, 
août 1854. On y lit également : vuyoucrate, voyoucralie, voyouterie et voyoï/tisme. 

2. L. Veuillot, Les Odeurs de Paris, 1866, 1. III, ch. iv.' 

3. Voir nos Sources de l'Argot ancien, t. II, p. 362 à 363. 



PARLERS PROVINCIAUX 61 

et gosselin, petit enfant {gosseline, jeune fille de quinze à seize 
ans) se rencontrent pour la première fois dans des glossaires 
arg-otiques de 1827 à 18i9 '. 

Sous cette dernière forme, le nom a passé des malfaiteurs 
aux ouvriers {gosse, apprenti, chez les typographes) et s'est 
généralisé dans le langage parisien : « Qui enlevait dans ses 
bras un camarade comme un gosse », PouVot, p. 99. 

11 est des plus fréquent chez les auteurs en langue populaire 
(^Richepin, Bruant, Jehan Rictus, etc.)? et chez les écrivains 
parisianisants (Guy de Maupassant, Daudet, Goncourt, Zola). 

De Paris, ce vocable s'est répandu dans les provinces : 
Saint-Pol, gosse^ enfant, moutard (« n'est usité que depuis 
une trentaine d'années », Edmont) ; Yonne, gosse, petit gar- 
çon, gai, vif, remuant, espiègle (Jossier) ; Anjou, gosse, ga- 
min, galopin (à côté de gonse), etc. 

Tout en manquant aux dictionnaires — de Bescherelle à 
Littré et au Dictionnaire général — ce mot est des plus usuels 
et constitue le dernier représentant de la nombreuse synony- 
mie pour « enfant » que la langue populaire a tirée du jargon 
à ditierentes époques : mioche, jnion, môme, polisson, ce der- 
nier répondant exactement, quant au sens, à gosse, gonse (in- 
dividu) voleur. 

Ce nom qui remonte à l'italien gon.so, niais, a parcouru 
aussi bien en Italie qu'en France une double évolution, litté- 
raire et jargonnesque, sur laquelle nous reviendrons. 

Veut-on maintenant apprécier l'enrichissement de certains 
de ces provincialismes, une fois transplantés à Paris, il suf- 
fira d'envisager l'évolution sémantique des termes suivants. 

Dégotter. — Originaire de l'Anjou, ce terme du terroir a 
poussé de nouveaux rejetons dans le sol parisien. 

C'est primitivement un mot particulier aux jeux d'enfants, 
et, comme tel, il nous a été transmis par Ménage, Angevin 
d'origine, dans son Dictionnaire étymologique {x" galet): « Nos 
enfants appellent f/als ou gau3C deux pierres" plantées et po- 
sées en telle distance que l'on veut, dans quelque grande 
place où ils jettent avec des<îrosses, dont ils frappent et pous- 
sent une balle, ou autre chose, et partant promptement du 
lieu ouest leur gai, tâchent de la pousser jusqu'à l'autre gai... 

1. Ibidem, t. II, p. 10(), 173, 20S, etc. 



62 INTRODUCTION 

On a dit dégoter, pour dire commencer à pousser cette balle, 
et dans notre province d'Anjou, quand celui qui la pousse est 
sur le point de la pousser, il crie aux autres joueurs : Dégot 
s'en va! et les autres joueurs lui répondent: Quand il vou- 
dra! » 

D'Hautel nous donne la première application de ce sens 
.technique: « Dégoter, terme burlesque fort usité parmi les 
écoliers, et qui équivaut à déplacer, chasser quelqu'un de son 
poste, le supplanter dans la place ou le rang qu'il occupait. 
Il a beau faire, il ne le dégotera pas, c'est-à-dire, quoiqu'il 
fasse, quelque peine qu'il se donne pour le déplacer, il n'y 
parviendra pas ». 

Déplacer la bille de l'adversaire, servant de but, la faire 
sortir de son trou, de son got (comme on dit en Anjou et en 
Poitou), c'est là l'acception primordiale : goter, c'est faire des 
gots ou trous peu profonds creusés en terre pour ce jeu (Ver- 
rier et Onillon) ; et dégoter. chasser du got ^ l'objet qui sert 
de b,ut, généralement une bille ou un palet. 

Les écoliers en ont tiré, les premiers, une application plus 
large : déplacer un camarade, le supplanter ; d'où l'acception 
générale donnée par le Trévoux de 1771 : « Dégotter, dépla- 
cer. Ce mot ne se dit qu'en badinant ». 11 cite pourtant, à 
cette occasion, ce passage, très sérieux, extrait des Observa- 
tions sur les écrits modernes, par Desfontaines et Granet, 1740 
(t. XXI, p. 12G) : « Les cartes modernes ne s'accordent point 
avec les anciennes et elles ditierent même entre elles, en sorte 
qu'on dégote mille fois Paris ». 

Ce sens est assez fréquent au xviii*' siècle ; on le lit dans les 
Mémoires d'Argensoii (v. Dicl. général), dans Voltaire (v. Lit- 
tré) et dans le Père Duchêne d'Hébert (n*^ 42, p. 5): « On sait 
que pour boire, fumer, jurer, tout seigneur Allemand dégote- 
roit le Père Duchêne ». 

Boiste le donne avec ce même sens en 1800 : « Dégotter, 
chasser d'un poste, l'emporter sur », sens passé dans le Dic- 
tionnaire de l'Académie de 1835, qui l'a supprimé en 1878, 
mais encore vivace aussi bien à Paris qu'ailleurs "^ Dans VAs- 
sommoir, lorsque Goujet explique à Gervaise la supériorité 

1. Ce got angevin est apparenté au wallon gote, marécage, au lorrain golel, 
petite mare, etc. L'angevin (jot, creux dans la terre, répond exactement au 
synonyme berrichon guiiUle. 

-'. Cf. dans l'Anjou, dét/oler, prendre la place de, supplanter, surpasser, 
l'emporter sur, etc. 



PARLERS PROVINCIAUX 63 

écrasante de la machine sur l'ouvrier, il ajoute (p. 182) : 
« Heinl ça nous dégotte joliment! Mais peut-ôlro que plus 
tard ça servira au bonheur de tous ^ ». 

Delvau l'explique ainsi : « Dégotter, surpasser, faire mieux 
ou pis ; étonner, par sa force ou par son esprit, des gens ma- 
ling-res ou niais ». 

Le développement sémantique ultérieur de ce terme techni- 
que, tiré desjeux.de gamins ou d'écoliers, comporte deux as- 
pects différents, suivant qu'on envisage le mot dans les par- 
1ers provinciaux ou dans le bas-langage parisien. 

A. — Dans les premiers, dégoter signifie : 

1° Tromper par finesse (Hainaul), d'où dégoté, fin, rusé 
(Hécart); wallon de Mons, se dégoter, se dégourdir, se décras- 
ser (Normandie: déniaiser). 

2° Voler (Havre), sens déjà donné dans un glossaire argo- 
tique de 18i6 ( « dégotter, piller, enlever »), et encore usuel: 
« A ce fourbi-là ils gagnent de la bonne galette, dégoterit 
de ci de là quelques maigres pots de vin, « Père Peinard, 
3 mars 1889, p. 3. 

B. — Dans l'argot parisien, dégoter a acquis ces sens nou- 
veaux: 

1° Découvrir, trouver (dans un glossaire argotique de 1846): 
« Il y a deux mois que je la cherche, j'ai fini par la dégotter » 
(Vipmaitre). — « Avec un peu de jugeotte, on dégotte la vé- 
rité », Père Peinard, 19 mai 1879, p. 1. 

2° Apercevoir, regarder: « Il m'a dégoté, il m'a fait signe », 
Méténier, La Lutte, p. 240. 

Delesalle : « Dégotte-inoi donc ça! signifie suivant le sens 
de la conversation engagée : Regarde moi donc ça ; cherche, 
ou trouve moi donc ça ». 

3° Avoir bonne ou mauvaise tournure : « Dégotter sq dit de 
quelqu'un mal habillé: Tu la dégottes mal » (Virraaître). Ce 
sens est également familier au Havre et en Bretagne: Avoir 
bonne tournure avec ses habits (Havre), avoir une mauvaise 
tournure en marchant (Pléchatel). Dans l'argot naval du 
Borda, dégoter signifie bien porter la toilette. 

Le mot a donc parcouru l'évolution suivante: Déplacer la 

1. « Une fantaise, un imprévu qui nous dégole tous, » Goncourt, Journal, 
21 mai 1806. — « Prud'homme admire le Rhin de Musset et demande si Mus- 
sot a fait autre chose? Voilà Musset passé poète national etdégotunt Béran- 
ger D, Flaubert, Correspondance, t. iV, p. 32. 



64 INTRODUCTION 

bille ou un autre objet servant de but, d'où : Prendre la place 
de quelqu'un, le supplanter ; — l'emporter sur, le surpasser; 
— en imposer par son intelligence ou par sa tournure; — 
enlever par ruse; — découvrir, trouver. 

Piger. — Ce terme a ég-alement subi à Paris une évolution 
sémantique inconnue au terroir d'où il est sorti. Voyons tout 
d'abord les acceptions de ce verbe au Centre et principale- 
ment dans le Berry : 

1° Mesurer, et tout particulièrement, dans le jeu de bou- 
chon, mesurer quel est le palet le plus près du bouchon : « Il 
faut piger ; pigeons donc ! exclamation fréquente du jeu de 
bouchon dans les cas douteux » (Jaubert). On dit aussi /aî're 
la pige, se défier à courir, à jimer, etc. (Delvau). 

Ce sens est lepremior attesté, en français, par d'Hautel(1808): 
« Piger. Terme de jeu dont les écoliers, les enfants se servent 
dans les cas douteux, et qui signifie disputer, contester entre 
soi l'avantage de la partie, prétendre être le plus près du 
but, vouloir l'emporter sur son adversaire: J'en pige, pour 
dire je gagne, je l'emporte, je fais des points dans cette par- 
tie ». 

De là : Pige, mesure de longueur ' (Jaubert), et, chez les ty- 
pographes parisiens, longueur d'une page ou d'une colonne : 
« Faire la pige, compter les lignes composées pour faire la 
mise en pages; la. pige est de 30, 35, 40 et 42 lignes à l'heure » 
(Boutmy). 

C'est le jeu de bouchon qui a produit Jes acceptions méta- 
phoriques suivants : 

2" Attraper, tromper (Berry, Anjou, Picardie), prendre l'ar- 
gent à quelqu'un (Picardie), réduit au sens de « chiper » 
chez les écoliers parisiens : « On m'a pigé mon porte-plume » 
(Rigaud). 

3" Pincer, surprendre, acception donnée par un glossaire 
argotique de 1846. Son point de départ est le terme d'écoliers 
piger, prendre en flagrant délit : « Le pion m'a pigé à cramer 
une sèche et m'a collé pour dimanche » (Rigaud); ensuite, 
son usage technique, chez les imprimeurs: Piger le truc, c'est 

1. C'est à celle notion que se rattache le sens jargonnesque : pige, année 
(Vidocq). Les autres acceptions : prison (Delesalle, Hector-France) et por- 
tefeuille (Delesalle) sont inexistants. 

2. De là Delesalle et H. -France induisent un o pi(/p, ...heure, etc. », qui est 
controuvé. 



PARLERS PROVINCIAUX 65 

suiprciidii' kl ruse (Houtiny). Ce sons cl très usuel : « Poisson 
aoait p'qc sa femme avec Lantier ». Zola. Assommoif p. 566. 

— « Ils [les flics] m'ont pigé... ils m'ont suivi », Rosny, Hues, 
p. 385'. 

4** Battre, rosser (Berry, Haut-Maine, Normandie) : « Piger 
les côtes de quelqu'un, et se piger, se battre» (Jauberl), appli- 
cation ironique de la notion « mesurer ». Ce sens n'est pas 
attesté dans nos sources, mais on lit dans le Supplément de 
Liltré : « Piger, pop. battre, employé à peu près comme toi- 
ser ; les ouvriers nomment pige la toise dont ils se servent ». 

A ces sens, le bas-langage parisien a ajouté les suivants : 

1° Saisir, attraper au vol: « On pige l'aspect d'un tableau, 
on va au théâtre, on essaye d'une aventure pour y piger des 
sensations, un regard de côté... [iour piger d'un coup la bille 
(« la figure ») du bonhomme -. 

2° Prendre, puiser : « La babillarde ousque je pige ces 
tuyaux », Père Peinard, 8 février 1891. 

3° Regarder, voir: « Piges-lu que c'est beau?» Delvau. 

— « Quelle cuite, bon sang! — Non, pige-moi le coup! » Cour- 
teline, Train p. 186. ^ 

Chez les imprimeurs, pi^er la vignette, 'c'est regarder attenti- 
vement et avec intérêt une scène ou une personne (Boutmy). 

4° Dépasser, dans le jargon des canotiers de la Seine : 
« Avec sa périssoire il pige tous^les canots » (Rigaud), sens 
devenu général (on dit aussi faire la pige) : « Le baluchon 
sur l'épaule, j'ai fait La pige * au Juif-Errant, j'ai trimardé 
sur les routes... » — « Il y a à Saint-Denis un bagne (« atelier ») 
qui peut facilement faire la pige aux plus affreuses prisons », 
Père Peinard du 13 avril, 1890, p. 1 et du 3 août 1890, p. 7. 

Voilà la floraison sémantique que le terme berrichon a fait 
éclore dans le sol parisien. 

En partant de son sens primordial « mesurer la terre » (en- 

1. Dans une caricature de Gavarni, du 27 janvier 1841 (v. Armelhault et 
Bocher, p. 133), un sergent de ville entraine violemment un débardeur : « Toi, 
je te repigerai !» 

2. Loliée, Parisia?iismes fin de siècle, dans la Revue des Revues, 1S89, t. I, 
p. 475. 

3. Cf. Guy de Maupassant, Miss Harriet, p. 24 (une artiste à une paj'sanne): 
f En arrivant à la maison, j'appelai aussi la mère Lecocheur en braillant 
à tue-téte : Ohé ! ohé, la patronne! Amenez-vous et pige moi ça I ». 

4. Cette expression n'a pas été comprise par nos argotistes : Delesalle la 
rend par « aller plus vite ou faire mieux », et H.- France, par « tromper, 
attraper ». 

5 



66 INTRODUCTION 

suite tout autre objet), notre /);'<7e/' est identique à son homo- 
nyme /)?V/e/', fouler aux pieds, qui se rencontre déjà avec ce 
sens au xvi*' siècle. DelbouUe cite ce texte de 1555 : « Petits 
arbustes freschement versez ai piges aux piez * ». Les deux 
termes représentent une prononciation provinciale, particu- 
lièrement berrichonne (comme bijer, pour biser), de piser, 
fouler, battre la terre à bâtir {Idùn pisare) '\ 

Il est intéressant de faire remarquer à nouveau que cotte 
série sémantique est toute entière sortie des disputes, contes- 
tations et rivalités des joueurs au bouchon, enfants et éco- 
liers ^ exemple curieux de l'influence que ces derniers ont 
exercé sur le développement du lexique.^ 

Les termes dialectaux, que nous venons de prendre pour 
type appartiennent aux patois de l'Ouest et du Centre. Cepen- 
dant toutes les provinces do France ont fourni des contribu- 
tions au vocabulaire du bas-langage parisien ; l'examen et la 
répartition de ces contingents régionaux formeront l'objet 
d'un chapitre spécial do notre travail. 

1. Romania, t. XXXIII, p. 593. 

2. Au Havre, piler, fouler avec le pied, figure dans les jeux : « T'as pilé! cri 
des enfants à leur camarade dont le pied a posé sur les rayes qui font les 
limites de certains jeux » (Abbé Maze). 

3. Voici un pendant provincial de notre verbe « Pider, mesurer avec le 
pied la distance d'un palet à un autre, d'une boule à une autre. Il faut 
pider; — jeter au but pour, savoir qui jouera le premier: A qui est-ce à 
pider? — Terme de collégien : vo'ler, dérober, filouter ; Quel est celui qui m'a 
pidé mon agate? » (laudy-Lefort, Glossaire Genevois, 18:27. 



I 



VII 

REFLETS SOCIAUX 



Lo langage, organe social par excellence, est le dépositaire 
fidèle du passé en même temps qu'un témoin sûr des derniè- 
res transformations de la société, de ses besoins nouveaux, 
de ses aspirations les plus récentes. Les faits linguistiques 
gagnent à être envisagés à la lumière des faits sociaux. 

On a vu plus haut que lo mot classe, par exemple, n'a 
commencé à désigner le rang social qu'assez tard, à la fin 
du xvn'- siècle, son dérivé, déclassé, restant même un produit 
de notre époque. 

De même, pour saisir la valeur péjorative du mot espèce, il 
faut se rappeler qu'au xviii*' siècle des personnes de qualité 
s'en servaient pour disqualifier les gens de basse extraction. 

Dès le début du xvii'' siècle, le terme bourr/eois, opposé à 
homme de qualité, était devenu une grosse injure, Francion, 
ainsi apostrophé par un page dans la cour du Louvre, s'en 
scandalise : « Alors luy et ses compagnons ouvrirent la bou- 
che quasi tous ensemble pour m'appeler bourgeois ; car c'est 
l'injure que ceste canaille donne à ceux qu'elle estime niais 
et qui ne suivent point la Cour. Infamie du siècle que ces 
personnes, plus abjectes que l'on ne sçauroit dire, abusent 
d'un nom qui a esté autrefois et est encore en d'aucunes villes 
passionnément envié ! » ^ 

Quelques années plus tard, en 1640, Oudin note dans ses 
Curiosités : « Bourgeois, c'est-à-dire sot ou niais. » 

Nous ne suivrons pas les vicissitudes ultérieures du mot ^ 
Ajoutons seulement que le mot, avec l'avènement de la démo- 
cratie, a repris sa valeur en désignant l'homme de la classe 
aisée, le patron, le mari ^ 

1. Charles Sorel, Histoire comique de FrancioJi, 1622, éd. Golombey, 1. IV,p. 140. 

2. Voir, là-dessus, un article de M. Conrad, dans la Revue de philologie fran- 
çaise de 1913. 

3. Le mot est encore une injure dans la bouche des artistes et des prolé- 
taires. 



68 INTRODUCTION 

Dans le discours de Mirabeau du 26 janvier 1790, on lit pour 
la première fuis le terme aristocrate : l'orateur jette ce titre 
aux privilégiés comme un atlVont ; et cette défaveur survécut 
à la grande Révolution, 11 n'y a pas de nos jours, pour la dé- 
mocratie, de mot plus désobligeant qu'am^o, l'injure la plus 
sensible dans la bouche des ouvriers * : « Cette réponse pro- 
voque une explosion d'injures : T'es t'un mufe... espèce 
à^aristo, bon à rien, va donc... », Poulot, p. 19. Cette insulte 
descend tous les degrés de la hiérarchie sociale : « Pour l'ou- 
vrier, un aristo est le Monsieur qui porte des gants gris-perle ; 
pour le voyou, c'est le voyou qui se paye un cigare de dix centi- 
mes ; pour le pégriot, c'est le voyou qui vient de ramasser un 
cigare à moitié fumé » (Rigaud). 

Dans une caricature de Gavarni, du 11 mars 1853, deux 
rôdeurs de barrière sont en train de se disputer (l'un en 
bourgeron, l'autre en redingote déguenillée) : a Aristo '^... 
Oui, aristo l » ^ 

Ainsi les vocables d'une langu^e reflètent fidèlement les vi- 
cissitudes mêmes de la société qui en fait usage. C'est là 
un des aspects do la question. 

Il y en a un autre, et de beaucoup plus compréhensif. L'en- 
semble de la nation est constitué par de nombreux groupe- 
ments, parmi lesquels ceux qui s'adonnent aux arts et métiers 
méritent une attention particulière. Ces facteurs sociaux, 
professionnels ou techniques, ont toujours exercé une action 
féconde sur le développement du lexique. Cette influence a 
été particulièrement sensible au xix.'^^ siècle, surtout dans sa 
seconde moitié. 

Les soldats, les marins, les ouvriers do tout genre ont cha- 
cun apporté au vocabulaire national leur contribution plus 
ou moins abondante, plus ou mjins caractéristique. La langue 
que parlaient ces divers facteurs, tout en appartenant au 
fond national, s'était peu à peu colorée de nuances particu- 
lières ou s'était enrichie dans ces milieux spéciaux de notions 
nouvelles. Celles-ci ont alors réagi sur la langue générale, 

1. Signalons la proniière protestation, chez un lexicographe, contre l'ac- 
ception péjoratif du mot peuple : « Du petit peuple. Nom do mépris que l'on 
donne aux artisans, aux ouvriers de la plus ijasse classe du peuple, qui, 
cependant, par leur industrie, leurs fatigues et leurs peines, font la fortune 
de nos gros négociants », d'ilautel, 1808. 

2. Voir J. Arinelliault et G. Bocher, L'Œuvre de Gavarni, Paris, 1S73, p. 348. 



REFLETS SOCIAUX 69 

action et réaction mutuelles "qui sont la condition même de 
toute évolution linguistique : « Le principe essentiel du chan- 
g-ement de sens, remarque un observateur sagace, est dans 
l'existence des groupements sociaux à l'intérieur du milieu où 
une langue est parlée... Il y a réaction constante du vocabu- 
laire commun sur les vocabulaires particuliers et des vocabu- 
laires particuliers sur le vocabulaire commun ^ » 

Nous allons montrer, par quelques exemples, le développe- 
ment de ces termes spéciaux et leur rejaillissement sur le 
langage populaire, parisien ou provincial. Nous les emprun- 
terons de préférence au milieu des casernes, dont le parler a 
exercé une influence considérable. 

Fourbi. — Soit le moi fourbi, terme éminemment militaire, 
dont le sens initial est « nettoyage », abstrait de fourbir, 
nettoyer, polir en frottant, verbe technique attesté dès les 
premiers monuments de la langue : 

Ferez, segnor, des espées fourbies... 

{Chanson de Roland, v, 1925) 

Ce premier sens, synonyme d'astiquage, est encore vivace : 
« Ce n'était pas celui-là qui s'abrutirait sur la fourbi, pour 
sûr !... s'il n'avait que son pognon pour engraisser les mar- 
chands d'encaustique et de tripoli, oh ben ! alors, ils pouvaient 
crever ^ » 

Ce terme a produit les acceptions suivantes particulières 
aux soldats : 

1° Métier militaire et tout ce qui s'y rapporte : bagage 
complet du troupier, service dans les casernes, etc : « Fourbi, 
mot universel susceptible de toutes les acceptions mais plus 
généralement usité pour désigner l'ensemble de l'équipement 
militaire : « Mon brosseur fait bien mon fourbi y); faire le 
fourbi, vendre au soldat les menus objets dont il a besoin » 
(Ginisty ). En voici un exemple : « Je voulais justement pré- 
parer ma revue ide détails pour ed'main, astiquer mon /oîirôi 
et tout. » Gourteline, Gaietés, p. 10. 

2'^ Volerie, petit larcin des fourriers dans la distribution 
de vin ou d'eau-de-vie aux troupiers : « Fourbi a deux accep- 

1. A. Meillet, Comment les mots changent de sens, dans l'Année Sociologique, 
t. IX (1906), p. 24 et 2o. 

2. Cité dans le Dictionnaire de Bruant, v° nettoyage. 



70 INTRODUCTION 

lions : tantôt, il veut dire détournement, gain illicite; tantôt : 
choses, travaux, matériel, etc. » (Merlin). 

3° Malice, habileté : « Connaîtr.e le fourbi, savoir une foule 
de trucs à l'usage des militaires peu scrupuleux » (Rigaud), — 
« En vieux soldat sorti des rangs qui connaît le fourbi du 
métier, » Courteline, Gaietés, p. 48. 

4° Besogne embrouillée, difficile: « En voilà d'un /oa/'&t 
arabe I » 

Voilà les sens militaires proprement dits. Passons mainte- 
nant aux acceptions du môme mot dans le bas-iangage : 

1° Travail écrasant, faute d'ordre: C'en est à\\n fourbi 
dans cette boîte-là (Verrier). 

2° Gratte, bénéfice accessoire et souvent illicite que se fait 
un ouvrier, un fonctionnaire, un employé quelconque, et spé- 
cialement, dans les hospices, petit détournement du comptable 
aux dépens des malades (Idem). 

3° Affaire compliquée, opération délicate (surtout en mau- 
vaise part) : « On se trouvait dans toutes sortes àQ fourbis, on 
finissait par se laisser pincer... Encore des fourbis tout ça. 
Je me méfiais.. », Zola, Assommoir, p. 191 et ool. — « Le po- 
pulo en a plein... de turbiner pour les richards, il voudrait à 
son tour flânocher un brin; seulement il s'y prend mal; sale 
fourbi que celui des huit heures, » Père Peinard, 18 sept. 1890. 

4° Piège, malice, dans l'argot du peuple : « Connaître son 
fourbi, être aguerri contre la malice des hommes et des cho- 
ses » (Delvau). 

0° Effets, attirail, mobilier personnel : « J'ai mis tout mon 
fourbi dans une malle » (Rossignol). En Bresse, amas de cho- 
ses : « Il a laissé tout son fourbi » (Fertuault) ; en Anjou, 
objet, mobilier : « Il a fallu déménager tout le fourbi »; et 
aussi saint frusquin, avoir : « Il a mangé tout son fourbi » 
(Verrier et Onillon). 

Aussi vrai je me fous de la turbine . 
A Deibler et de tout son fourbi... 

(Bruant, Hue, t. II, p. 12) 

6" Chose quelconque que l'on connaît (Hayard) : « Nous 
cherchons le... machin, le... chose, quoi ! la fourbi!... le truc, 
si vous préférez. — L'homme comprit, il lâcha le mot crû.» 
— Courteline, Train, p. 183. 

Fourbi est ainsi devenu un des termes les plus compréhen- 



REFLETS SOCIAUX 71 

sifs du bas-langage. Son équivalent le plus complet est truc, 
l'un et l'autre remontant très haut, mais n'ayant acquis tout 
leur développement que dans la seconde moitié du xix" siècle. 

Rabiot. — C'est à proprement parler un terme de pêche, le 
nom méridional du fretin, du rebut do la pêche (Mistral). 
Propagé par des marins ou des soldats, ce mot, sous la double 
graphie rahiot airabiau, a considérablement enrichi sa sphère 
sémantique. Ses nouvelles acceptions se sont développées au- 
tour de ces deux notions fondamentales : 

A. — Notion de reste ou de résidu : 

1° Ce qui reste (de vin ou d'eau-de-vie) dans le bidon avec 
lequel On a fait la distribution aux matelots ou aux troupiers; 
vivres (viande, riz, biscuits, café, etc.) qui restent après la 
distribution faite à une escouade : Les escouades au rahiot ! 
cri que pousse le caporal « d'ordinaire » lorsqu'il y a du café 
en trop. Le rahiot est une distribution de faveur. 

2° Reste, en général : Avoir du rabiot, toucher un reliquat 
sur lequel on ne comptait plus (Virmaître). Cf. Bresse, avoir 
du rabiau, dans un marché, obtenir une diminution de prix 
(Guillemaut), et aller au rabiau, au jeu, perdre des points 
([dem). 

3'^ Objets sans valeur, bagatelle : Donner, dire des rabiots 
(en Normandie, sens noté par DelbouUe). 

B. — Notion d'excédent, de superflu : 

1" Surplus: « Lorsque, dans un partage, chacun a eu son 
compte, ce qui reste est du rabiot qui est encore à partager » 
(Rossignol). 

2° Prolongation du service militaire pour inconduite : Faire 
du rabiot, rester au corps après la libération de sa classe, 
pour racheter les punitions qu'on a encourues pendant son 
service : « 11 acheva la journée dans des transes indicibles, 
poursuivi de l'atroce pensée qu'il allait faire du rabiot, se 
voyant déjà à Biribi en train de casser des cailloux sur la 
route, le dos dans une capote grise», Courteline, Gaietés p. 71. 

3'^ Par extension, heures de travail dans un atelier, de 
service dans un bureau, etc., après la fermeture réglemen- 
taire. 

4" Bénéfice illicitesur les fournitures, petits profitssupplémon- 

taires dans les casernes : « Un rabiau minutieux sur le pain, 
sur le sucre et les cafés livrés au percolateur... Lui regreltait 



72 INTRODUCTION 

surtout le rabiau, les fructueux tours de distribution, » Desca- 
ves, Sous-Offs, p. 56 et 133, — « Dans un coin, quatre boules 
de son empilées, rabiot des hommes en permission, opéré sur 
la distribution de la veille,» Courleline, Train p. 30. 

5° Volerie, rapine, en général : « Y a toujours des bricoles 
de perdues qu'il faut payer, ou si on est à sec, faire du rabiot; 
pour lors, c'est à qui soulèvera au voisin ce qui lui manque », 
Père Peinard, 28 sept. 1890, p. 4. 

6*^ Bénéfice fait sur une dépense : « T aura cinq francs de 
rabiot » (Verrier). 

7° Petite quantité de marchandise que l'on ajoute à une pe- 
sée, à une mesure (Idem). 

8° Invalide d'hôpital qui rend des services à ses compag-nons 
(Rigaud) : c'est un aide surnuméraire. 

Dans certaines de ces acceptions, rabiot touche de près à 
fourbi, et les deux se confondent lorsqu'il s'agit des petits 
profits que prélève indûment le fourrier sur les vivres ou la 
boisson des hommes de troupe ; par ailleurs, l'un et l'autre 
ont franchi le milieu des casernes. 

Nous tâcherons de suivre de près, au cours de notre travail, 
ces différents apports spéciaux, lesquels, en débordant les mi- 
lieux originaires, sont venus enrichir le vocabulaire du bas- 
langage parisien. 



VIII 

MÉTHODE 



Nous avons essayé d'exposer, dans les pages qui précèdent, 
l'objet de ce travail, on insistant sur les sources multiples 
qui ont alimenté et fécondé l'idiome vulgaire de nos jours. 
Nous avons montré et nous montrerons plus loin que les clas- 
ses professionnelles ont été un facteur de premier ordre dans 
la constitution de son lexique, et que celui-ci s'est enrichi, en 
outre, d'éléments venus de tous les coins de la France. A ces 
apports d'ordre social s'ajoute le travail mental sur les maté- 
riaux déjà existants dans la langue, la création métaphorique, 
dont le domaine, embrassant une partie considérable de 
l'idiome national, est pour ainsi dire illimité. Nous voudrions, 
avant d'aborder ces divers éléments, soumettre à un exa- 
men critique les données de certaines de nos sources et éta- 
blir ensuite quelques principes pour la recherche des origines 



des vocables vulgaires. 



I 
Considérations critiques. 

Dans une série de publications antérieures sur la forma- 
tion historique du langage des malfaiteurs, nous avons re- 
cherché les erreurs, de fait ou de transcription, les contresens 
où les coquilles, accumulés pendant des siècles et dont les 
recueils argotiques de nos jours ont été comme obstrués. 

11 ne peut pas être question cette fois d'un pareil travail 
critique. Nous avions à traiter alors d'un langage secret et 
conventionnel, dont les données avaient été altérées par des 
générations de copistes ignorants. 11 en était résulté un véri- 
table chaos qu'il fallait tout d'abord débrouiller pour être à 
môme d'y discerner le vrai du faux, le réel de l'imaginaire. 

Tout autre est l'état des choses actuel. Nous sommes main- 



74 INTRODUCTION 

tenant en présence d'un parler vulgaire qui a subi au xix^ siè- 
cle des influences diverses et profondes. Une partie notable 
des éléments qui ont enricbi son vocabulaire appartient à 
^ notre époque et plusieurs mémo sont venus s'y ajouter on 
quelque sorte sous nos yeux. Le point de vue ne peut être 
qu'essQntiellement différent. ' 

Les recueils de parisianismes ne manquent pas. Pendant 
une trentaine d'années, ils se sont succédés à des intervalles 
assez rapprochés, offrant des matériaux abondants, des détails 
souvent fort utiles. 

Lorsque de pareils ouvrages ont pour auteurs des hommes 
consciencieux, comme Lucien Rigaud (1881) ou Rossignol (1900), 
ils méritent pleine confiance : l'un et l'autre s'efforcent de pui- 
ser dans la réalité môme, c'est-à-dire dans les divers milieux 
parisiens. 

Go n'est malheureusement pas le cas de Georges Delesalle, 
qui, pour Bon Dictionnaire (1896), a utilisé, sans aucun dis- 
cernement, tout ce qui est tombé sous ses yeux. 

Notre réserve est encore plus grande en ce qui touche les 
matériaux surabondants qui constituent VArgot du A'X^ .stè- 
cle (1901) d'Aristide Rruant et Léon de Bercy, recueil copieux, 
mais dépourvu de toute critique. En le parcourant, on est 
frappé de son exubérance verbale, de ses longues listes 
d'équivalents puisés, à tort et à travers, dans Fargot ancien 
et dans le langage populaire parisien. En ce qui touche le jar- 
gon, nous avons montré ailleurs combien les vocables cités 
par nos deux auteurs sont sujets à caution, s'ils ne se rédui- 
sent pas à un pur néant. 

Ge n'est certes pas le cas des parisianismes disséminés dans 
leur recueil; et, cependant, tout n'y est pas de bon aloi. Aux 
vocables usuels nos auteurs ajoutent souvent, pour faire série, 
nombre de .termes analogiques, simples décalques obtenus 
par des rapprochements synonymiques. Ges mots surajoutés 
sont ou réellement contestables ou parfaitement superflus. 

Sn\l p('pin, au sons de capi'ice ou d'amourette, proprement 
graine d'amour. Rruant et Rercy, "en confondant ce mot avec 
son homonyme qui signifie « parapluie » insèrent dans leur 
Dictionnaire : 

Caprice... Oinbrcllo, parapluie, pépin. 

Dans une des LeHres de Bercy, écrites dans l'argot parisien, on 
lit ce passage : « Ah î cette terrine!... Ben, mon vieux, t'as une té- 



MÉTHODE 75 

terre... Mords-moi ce saladier 1 ... Où donc qu'on t'a salé comme ça 
la théière'?... Et le fait est qu'il avait une soupière pas ordinaire. 

On lit par suite dans leur Dictionnaire: « Tête... saladier, soupière, 
théière, terrine, léterre... » 

Ces prétendus synonymes sont tous calqués par voie analo- 
gique sur le terme réellement vulgaire : Boidllote ou cafetière. 

De môme, « argent », se disant vulgairement galette, nos 
auteurs ajoutent: biscuit et gâteau; la misère étant désignée 
par panade et purée, ils y ajoutent : bouillie et bouillasse, 
conjiture et marmelade, mousse et moutarde... 

L'édition de 1827 du poème Cartouche, de Granval, donne : 
danser, puer (nos auteurs ajoutent : polker) ; Rrgaud connaît, 
au môme sens, repousser (ils ajoutent: chasser), à côté de 
fouetter, puer (ils ajoutent : taper). 

On conçoit dès lors la réserve qui s'impose devant cette 
germination artificielle. 

En dehors de cette synonymie factice, les recueils argoti- 
ques de nos jours renferment des termes imaginaires, des in- 
terprétations douteuses, de fausses inductions ou des sens con- 
trouvés. On en trouvera le relevé dans une autre partie de ce 
travail^; bornons-nous pour le moment à ces deux exemples: 

Pige, 1» Heure; 2° Année; 3" Prison; 4° Portefeuille; 5'^ Faire la 
pige, aller plus vite ou faire mieux (Delesalle). 

Pige, piège : faire la pige, tromper, attraper. — Prison, argot des 
voleurs. — Heure... (H. -France). 

Rebouis, cadavre. — liebouiser, tuer. — Ribouit, œil; anus (Dele- 
salle). 

Rehouis, cadavre, argot des malfaiteurs. — liebouiser, tuer. — 
Ribouit, omI, anus (H. -France). 

De là: Cadavre, rebouis... (Bruant et Bercy). 

Ces significations n'ont jamais été appuyées par une cita- 
tion ou indication de source, et pour cause. Elles sont inexis- 
tantes :Pi^e signifie exclusivement «année», sens unique 
donné par Yidocq ; tous les autres sens sont faux. L'acception 
d" « heure » est abstraite du terme typographique pige, nom- 
bre de lignes qu'on doit composer pondant une heure; celles 
de « prison et do « portefeuille » sont le résultat d'autres con- 
fusions analogues; quant h f cure la pige, elle signifie simple- 
ment « surpasser »,sens également inhérent au simple piger. 

1. Voir Appendice F : Erreurs et fantaisies argotiques. 



76 INTRODUCTION 

D'autre part, Rebouis, cadavre (d'où rebouiser, tuer) 'est 
probablement une transcription erronée de refroidi, cadavre, 
en même temps que ribouit, œil, est une coquille pour reluit, 
œil... 

Ces tendances arbitraires et factices n'ont rien de commun 
avec le développement de l'argot parisien. 

II 
Principes étymologiques. 

L'objet principal de notre travail est de rechercher les fac- 
teurs sociaux, qui, au xix'^ siècle, ont contribué à donner un 
cachet à part au langage populaire parisien. Ce n'est que 
tout récemment qu'un des maîtres de la science linguistique 
a insisté sur l'intérêt qu'il y aurait à ne pas disjoindre ces 
deux ordres de recherches, la langue et la société qui la parle: 
« La considération des faits sociaux permettra, seule, de subs- 
tituer en linguistique à l'examen des faits bruts la détermi- 
nation des procès, c'est-à-dire à l'examen des choses l'examen 
des actions, à la pure constatation de rapports entre phéno- 
mènes complexes, l'analyse des faits relativement simples 
considéré chacun dans leur développement particulier * ». 

De là ces deux critères : 

1° Considérer les vocables dans leur ambiance sociale; 

2° Rechercher, autant que possible, leurs origines dans les 
sources indigènes, dans les préoccupations des classes labo- 
rieuses, dans les forces créatrices de l'intelligence nationale. 

En partant de ces principes, nous allons étudier un certain 
nombre de termes vulgaires réputés jusqu'ici comme étant 
d'origine inconnue. 

Arsouiller. — Le langage parisien tend à éviter non seule- 
ment la double consonne, mais encore la syllabe initiale re, 
qu'il change d'abord en er et ensuite en ar, suivant des habi- 
tudes orthoépiques du parler vulgaire. Aux exemples que 
nous citons ailleurs, ajoutons arsouiller et s'arsouiller, qui 
remontent ainsi à resouiller, se souillera nouveau, se souiller 
complètement, d'où se vautrer dans la débauche, mener une 
vie de crapule et se conduire comme tel. Avec cette dernière 
acception, le verbe était courant à la fin du xviii" siècle, comme 

1. A. Meillet, étude citée, p. 3. 



MÉTHODE 77 

le monlre ce passage du Procès de Babeuf do l'an V: « Déjà 
j'en connais quelques-uns (|ui prétendent avoir arsouillë {vous 
savez toute la valeur de ce terme) dans la révolution, et 
sont tous prêts à se remettre à la besogne, pourvu que ce soit 
pour tuer les coquins de riches, d'accapareurs... », Pièces, 
t. Il, p. 106. 

Ce terme est encore usuel. De là le substantif verbal a/'.soia7/e, 
crapule, qu'on lit dans les Mémoires de Vidocq de 1828, 
Vers la même époque, Maxime Du Camp en constatait la vo- 
gue dans l'argot parisien: « Ce moi ar souille était fort usilé 
à cette époque (1830-1833) dans le langage populaire de Pa- 
ris... ^ ». De la capitale, le mot pénétra dans la plupart des 
parlers provinciaux: Berry, Bourgogne, Poitou, Picardie, Nor- 
mandie, etc. 

Bernique. — L'ancienne langue, pour désigner la non valeur 
ou la nullité, disposait de nombreuses formules ou comparai- 
sons, tirées surtout de la nature ou des objets de première 
nécessité. Le langage moderne parisien en a hérité un grand 
nombre qui feront l'objet d'un chapitre spécial. Remarquons 
pour le moment que l'expression dépréciative était parfois 
rendue par la notion « coquillage » (anc. fr. coquille) : 

Aubère ne broine ne li vaut II. coquilles... 

{Mort Aimevy de Narbonne, y. :2439). 

Notre parler vulgaire, pour exprimer la môme négation, 
se sert de bernique ou beraicles. Cette dernière forme, prépon- 
dérante au xviii'' siècle % est ainsi définie par le Trévoux 
de 1771 : « Mot populaire pour dire rien : Il s'attendait à avoir 
un gros profit, et il a bernicles ». Boiste, en 1800, donne en- 
core bernicles, alors que la forme ultérieure bernique se lit 
déjà dans un écrit poissard antérieur, les Porcherons, 1773, 
p. 134 : 

Quand, mécontente est la pratique, 

A l'enseigne elle dit bernique... 

Or, bernicle est le nom vulgaire du coquillage du genre 
patelle, et bernique en est la forme usuelle en Bretagne *. Le 

1. « Un autre agent secret... arsouille consommé, » Mémoires de Vidocq, t. III, 
p. 87. 

2. Souvenirs littéraires, Paris, 1882, t. I, p. 52, note. 

3. Le mot se lit pour la première fois dans le petit glossaire argotique qui 
accompagne le poème Cartouche de Granval (1725): «e Brenicle, rien, non ». 

4. E. Rolland, Flore, t, XII, p. 20. 



78 INTRODUCTION 

nom de ces coquilles, qui pullulent sur les rochers et s'atta- 
chent innombrables aux flancs des navires, est devenu l'ex- 
pression symbolique de la nullité, du néant: « Bernique: 
Expression adverbiale qui veut dire que, croyant tenir quel- 
que chose, on ne tient rien: Vous comptez sur lui? Berni- 
que! » (Wailly, 1801). La forme primitive bernicles ! repré- 
sente le pluriel du môme nom de coquillage et renforce ainsi 
la notion négative. 

En somme, ce terme vulgaire, venu à Paris des côtes de la 
Bretagne, est, dans son acception figurée, une survivance des 
nombreuses tournures négatives ou dépréciatives dont abon- 
dait l'ancienne langue ^ 

Bisquer. — Ce mot populaire se lit fréquemment dans Vadé : 
« Fallait me dire ça plulât, je n'aurais pas tant fait bisquer 
ma mère, la pauvre femme! » Lettres de la Grenouillère, p. 93. 

Ce verbe, « banni du langage sérieux » (Littré), n'a pas 
naturellement trouvé grâce aux yeux des grammairiens : 

On dit souvent: // bisque, je l'ai fait bisque^'. Cela n'est point fran- 
çais. Il endève, il fume, il enrage; je l'ai fait fumer, endèver. — 
Michel, 4807. 

Bisquer, s'emporter fortement, s'impatienter. Ce mot n'est pas 
français. C'est un terme d'écolier. Dites: pester. — Molard, dSlO. 

Bisquer. Mot trivial qui signifie être mécontent. Bisquer est un 
barbarisme. — Desgranges, 1821. 

iMalgré ces protestations, le mot a fait son chemin: il est 
usuel à Paris et dans les parlers provinciaux. 

Son origine méridionale est indubitable : le provençal biscà,. 
endèver, signifie proprement prendre la chèvre ^ ancienne 
métaphore ^ qu'on lit encore dans Régnier et Molière et qui 
est toujours vivace dans le langage des imprimeurs. L'exis- 
tence d'une forme bisco, chèvre (parallèle à bico) est corro- 

i. II. Moisy semble avoir entrevu cette origine: « L'on peut ailmettre que 
bernicle, qui s'est dit et se dit encore pour bernacle, espèce de coquillage très 
commune, et heimique, rien, soient devenus la dénomination molapliorique 
d'un ol)jet sans valeur. Il est prolaable que bernique, comme le mot miette, 
qui (m patois normand, a le même sens, a fini par signifier rien du tout ». 
— Dictionnaire du patois Normand, Caen, 1883, v bernique. 

2. Le Avallon ardennais abisqiier, accourrir précipitamment, remonte à la 
même origine. 

3. Cf. E. Rolland, Faune, t. V, p. lo3 : t Bisquer... de bisque, chèvre, mot 
qui a dû exister, puisqu'on trouve bisquière, chevrière. » Littré et le Dict. 
général, sans tenir compte de l'apparition récente du mot, le rapprochent du 
Scandinave besk, aigre. 



MÉTHODE 71) 

borée par les dérivés dialectaux : bisquet, pu Ire, chevrier 
(Dôlo, Leçon te), Vendée bisquieii, domestique (jui mène le 
gros bétail aux champs (Lalanne), répondant à l'angevin bi- 
quai't ; bisqnière, gardcuse de chèvres (Bourgogne, Littré, 
Suppl.) 

Le pendant de notre verbe, bigoter \ se dépiter, se lit déjà 
dans une mazarinade parisienne d'e 1639 : « Jarnicoton, tu me 
fras bigote», éd. Rosset, p. 17. Cet autre emprunt (Dauphiné, 
bigota, pester) accuse la même image tirée du naturel em- 
porté de la chèvre ou du chevreau {bigue ou bigot dans les 
patois). 

Blague. — Terme militaire par excellence qui a pris rapide- 
ment une grande extension. Suivant les témoignages recueillis 
par Larchey, ce fut Cadet Gassicourt qui, dans le récit de la 
campagne de 1809, en fait le premier mention : « Les mili- 
taires ont inventé un mot pour exprimer un conte puérile ou 
ridicule, un mensonge, unegasconnade. Cela s'appelle 5/a^ae, 
d'où l'on a fait dériver blaguer, blagueur, blago?7iane '^ ». 

Ce caractère militaire est encore relevé en 1817 par Sten- 
dhal ^ et, vers 18i0, par Balzac: « Ce monde des choses fran- 
çaises désigné sous le nom soldatesque de blague, mot qui 
sera repoussé de la langue, espérons-le, mais qui seul peut 
faire comprendre l'esprit de la Bohème ^ ». 
> Encore aujourd'hui le mot est fréquent dans le langage 
des troupiers et on le-^it souvent dans les écrits de Courte- 
line : « Il faisait des blagues aux copains... Quelle blague! 
Toute la chambrée se mita rire... », Gaietés, p. 14 et 219. 

Blague, hâblerie, du limousin blagou, bavardage, ce dernier 
répondant au languedocien bagoul, même sons : la forme 
abrégée blague est parallèle à bague (bagou) du langage des 
malfaiteurs de la môme époque ^ Le sens des deux mots est 

1. Oudin l'a accueilli dans ses Curiositez (1640) : « Faire bigotter, mettre en 
colère »; et on le lit dans la Muse Normande de David Ferrand (t. I, p. 43). 

2. Voyage en Autriche, Paris, 1809 (cité par Larchey). Une année avant, 
d'Hautel mentionne exclusivemement les dérivés blaguer et blagueur, au sens 
de « mentir, hâbler, » etc. 

3. Paris en 1817, paru en 18'21 (dans Larchey) : «Cette vanterio égoïste et 
grossière que nous appelions blague parmi les officiers subalternes des ré- 
giments... » Et, dans la Correspondance du même (10 juillet 1818): « Dans le 
langage de l'armée française on appelle cela emporter son homme par la bla- 
gue, ce qui veut dire : éblouir un caractère faible. » 

4. Un Prince de la Bohême, éd. Lévy, p. 187. 

'S. Bagou, nom propre, se lit dans un opuscule argotique de 1790 : Le Rat du 
Châtelet. Vidocq donne, en 1837, avec le même sens bagou et bague. 



80 INTRODUCTION 

foncièrement le même: « Ce mut bagou qui désignait aulre 
fois l'esprit de repartie stéréotypée, a été détrôné par le mot 
blague »,. nous dit Balzac (cité dans Larchey). 

L'identité depuis longtemps admise ^ entre blague, vessie 
de tabac, et blague, vanterie, se heurte^ en dehors du sens, a 
une double difficulté chronologique et géographique: blague, 
vessie, est attesté pour la Bretagne dès 1771, tandis que bla- 
gue, gasconnade, ne remonte pas au delà du xix'^ siècle et ac- 
cuse une origine plutôt méridionale; d'autre part, le ratta- 
chement de blaguer au verbe archaïque braguer, se vanter, 
qu'on a souvent proposée 2, se heurte à une grosse difficulté 
sémantique: l'acception ancienne de braguer, celle de « se 
vanter », paraît inconnue aux patois (qui donnent générale- 
ment à ce verbe le sens de « .culotter »). 

Quoiqu'il en soit, le mot et ses dérivés firent fortune. 
Dès 1821, les grammairiens en proscrivent l'usage: i( Bla- 
guer, pour mentir, dans le baragouinage du peuple, rnais 
n'est pas français ; blagueur et blagueuse ne sont pas meil- 
leurs que blaguer : ce sont des mots bas ^ ». Cette dernière 
remarque est encore répétée par Bescherelle (1845): « Blague. 
Mot populaire et bas dont les personnes bien élevées évitent 
de se servir, si ce n'est dans une conversation très familière 
et par forme de plaisanterie ». 

Admis par \q Dictionnaire de rAcarfe'mte seulement en 1878, 
blague, vocable originairement soldatesque du début du xix^ siè- 
cle, au sens de gasconnade, désigne aujourd'hui une plai- 
santerie où domine le scepticisme, l'ironie: elle caractérise 
surtout la faconde des journalistes et la verve de l'esprit bou- 
levardier... C'est le pendant et le substitut de bagou, par- 
ler abondant et facile, mêlé de fanfaronnade, du gamin et do 
l'ouvrier parisien. 

Charabia. — Ce terme désigne primitivement le patois des 

1. Cf. Bescherelle (184S): « Blague, hâblerie... par allusion au contenu d'une 
vessie soufflée », et Fr. Michel (1856): « fî/açue, jactance... Quoi déplus sem- 
lilable à une vessie gonflée de vent qu'un discours pompeux et vide? » 

2. Entre autres, parCh. Nisard [Curiosités de l'étyinologie française, 1869, p. 
194 à 199) et en dernier lieu par Jeanroy (Revue de philologie française, t. XX, 
p. 290) : ni l'un ni l'autre ne touche au sens de braguer dans les patois, seuls 
en cause, étant donné le caractère vulgaire, soldatesque, du mot. 

3. Cf. aussi Dictionnaire Langrois (1822) : « Blagueur. Ce terme est employé 
pour désigner une personne qui parle excessivement et qui, dans ses récits, 
ne respecte pas toujours la vérité. On se sert aussi des mots blague et blaguer. 
Ces trois mots doivent être proscrits et remplacés par les mots bavard, ba- 
vardage, bavarder, quoiqu'il y ait une nuance qui en différencie le sens. » 



MÉTHODE 81 

Auvergnats qui apportèrent ce mot à Paris dans le premier 
quart du xix*' siècle. Il manque encore à d'IIautel, mais Des- 
grang-es note, en 1821, et sa date récente et sa provenance 
vulgaire : C'est « du français des ports de Paris », remarque-t-il. 

Etant donné ce caractère récent du mot, la dérivation de 
charabia de l'hispano arabe algarabia \ langue arabe, a l'air 
d'une simple facétie étymologique, malgré les autorités qui 
la soutiennent : la forme, la chronologie et l'extension géogra- 
phique du mot s'y opposent également. Proposée par l'orien- 
taliste hollandais Dozy, qui ignorait le pays d'origine et le 
véritable sens du mot, il est inconcevable qu'une pareille fan- 
taisie se lise encore dans le Diciioiinaire général. 

L'auvergnat charabia est inséparable du lyonnais cliaraba- 
rat, marché aux chevaux, maquignonnage (de Puitspelu), l'un 
et l'autre se rattachent à la famille nombreuse, do forme et 
de sens, qu'a fécondée autour de lui le type charivari que 
nous avons étudié ailleurs ^ 

Une de ses variantes provinciales, charavièu (dans le Var) 
est précisément proche parent de notre charabia: le sons es- 
sentiel des vocables du type charicari, étant «bruit confus», 
conduit tout naturellement à celui de confusion linguistique, 
de baragouin ou de jargon inintelligible. Ce terme, essentielle- 
ment indigène, rentre ainsi dans son pays d'origine. 

FiON. — Pour finir, nous allons suivre les vicissitudes du 
terme vulgaire Jwn depuis ses humbles origines jusqu'à son 
plein épanouissement. 

Le mot était déjà assez répandu à Paris, parmi les classes 
ouvrières, à la fin du xviii" siècle. Sébastien Mercier en parle 
a\ec enthousiasme en 178-3: 

« Un François enseignait à des mains royales à faire dos 
boutons; quand le bouton était fait, l'artiste disait: A présent, 
Sire, il faut lai donner le Jîon. A quelques mois de là; le mot 
revint dans la tète du Roi; il se mit à compulser tous les Dic- 
tionnaires, Richelet, Trévoux, Furetière. l'Académie Fran- 
çaise ^, et il ne trouva pas le mot dont il cherchait l'explica- 

1. « E parlan son algaravia, » dans Guill. de la Barre, éd. Paul ?iIoyer, p. 39. 
L'éditeur rapproche l'esp. algarabia et le fr. charabia (ce dernier aurait pu 
manquer). 

2. Dans la Revue des Etudes Rabelaisiennes, t. IX (1911), p. 256 à 2îi8. 

o. Comme notre mot ne remonte pas au-delà du milieu du XVIII" siècle, 
il n'est pas étonnant qu'il manque aux dictionnaires cités qui appartiennent 

6 



82 INTRODUCTION 

tion. Il appella un Neuchâtelois ' qui était alors à la Cour, et 
lui dit : Dites-moi ce que c'est que le flou dans la langue fran- 
çaise ? — Sire, reprit le Neuchâtelois, le Jioa c'est la bontie 
grâce ». 

« Graves auteurs, graves penseurs, vous n'êtes pas dispen- 
sés do donner le Jîon à vos livres; sans le Jion vous ne serez 
pas lus. Le Jîon peut s'imprimer dans une page de métaphy- 
sique comme dans un madrigal à Glycère. Académiciens qui 
parlez de goût, étudiez le Jion et placez ce mot dans votre 
Dictionnaire qui ne s'achève point I ^ ». 

Ce vœu de Mercier n'est pas encore exaucé. Le Dictionnaire 
de l'Académie, qui vient de donner asile à engueuler et épa- 
tant, n'a pas accueilli jusqu'à ce iour Jîon, ce terme populaire 
par excellence. 

Quoiqu'il eh soit, voici les témoignages ultérieurs du mot : 

Donner le flon à quelque chose s'emploie improprement et trivia- 
lement pour perfectionner, mettre la dernière main à quelque chose. 
— Michel, 1807. 

Fion. Mot vulgaire dont le sens es-t fort borné et qui équivaut à 
peu près à poli, retouche, le dernier soin que l'on donne à un ou- 
vrage afin de le perfectionner. Il faut lui donner encore un petit fion^ 
pour il faut encore ajouter à cet ouvrage quelque ornement pour 
qu'il soit parfait, il faut y mettre la dernière main. — D'IIautel, 1808. 

Fion, donner le fion à quelqu'un. Dites: grâce, tournure. — Mo- 
lard, 1810. 

Fion, il s'agit de donner un fion à cette araire, ce qui signifie une 
tournure, une subtilité. On dit encore: Cet homme a le /ion, pour 
exprimer qu'il est rusé, adroit. Le mot fion est un barbarisme. — 
Langres, 1822. 

Passons au sens. Le mot se rencontre dans un jeu de saute- 
mouton très compliqué (il comporte vingt-quatre figures dif- 
férentes) : 

1° Cri que poussent les joueurs en sautant par-dessus le 

la plupart au XVII°. De nos jours, le tenue est donné en [la^sant par Lit- 
tré, mais il manque au Dict. général. 

1. Ce « Neuchâtelois » est ici indiqué tout bonnement parce que Pouvrago 
de Mercier s'imprimait à Neufchatel (sous la rubrique Amsterdam). M. J. 
Jeanjaquet, un des rédacteurs du Glossaire des patois de la Suisse Romande, 
m'a obligeamment communiqué ceci: « D'dprès les renseignements que j'ai 
recueillis et ceux que fournissent les matériaux du Glossai7'e, le mot fto}i 
n'existe pas actuellement à Neufchatel ni dans le reste de la Suisse romande 
au sens (jue lui donne Mercier et qu'enregistre Littré. » 

2. Le Tableau de Paris, Amsterdam (Neufchatel), 17S2-1788, t. VI, p. 296. 



MÉTHODE 83 

ninuton. Un joueur présente ses poings fermés à ses camara- 
des jiisfju'à ce que Tun d'eux, en saulanl, le frappe en criant : 
Jioii! 

2° Coup qui achève le jeu ou lui donne une autre tournure. 
Dans une variante de ce jeu, en sautant, on donne un coup 
de talon dans la partie charnue du mouton, en criant: y^o/z/ ^ 
Ailleurs, cette figure du jeu s'appelle coup de pied ou coup 
d'éperon ^ 

De là tout un développement sémantique qui a fait oublier 
ces humbles origines : 

3° Coup de grâce, coup en général: 

Le roi qu'est un vivant d'affût 
Fit tout trembler quand il parut ; 
Par la sacrédié, queu compère ! 
Pour ficher un fion, à li le père ! 

(Vadé, Sur la prise de Menin en 1744). 

4° Dernier coup de main donné à un ouvrage : « Bien es- 
suyer et frotter un travail terminé est lui donner un coup de 
fion » (Rossignol). 

5° Tournure, bonne façon, chic. Ce dernier sens se prend 
aussi en mauvaise part ou ironiquement, d'où les acceptions 
péjoratives (affectation, ruse, mensonge) familières surtout 
aux patois : Jionner,îàï?Q le beau, qI fionneur, élégant pré- 
tentieux. 

Ce terme connu à Paris au xvin*' siècle, avec son acception 
propre (Vadé) et figurée (Mercier), s'est répandu au xix" siè- 
cle dans les parlers provinciaux de toute la France, mais 
exclusivement au sens métaphorique. En voici le tableau: 

Normandie et Picardie: Avoir le fion, avoir l'adresse néces- 
saire pour réussir (Corblet). 

Berry : Fion, poli que l'on donne à son ouvrage; — habile 
dans un travail quelconque (avoir le Jîon, avoir le chic) ; — 
se dit aussi en mauvaise part : Cette affaire prend un mauvais 
fion (Jaubert). 

Anjou : Fion, dernière main mise à l'ouvrage : coup de 
Jîon ; — air affecté, coquetterie: il fait du Jion (Verrier et 
Onillon). 

Champagne, Marne : Fion, ruse, adresse, savoir faire (Gay). 

1. Louis Isquieu, Les Jeux populaires de Venfance à Rennes, Rennes, 1890, 
p. 33 et 65. 

2. Verrier et Onillon, Dictionnaire des patois de VAnjou, t. IL p. 463 (donne 
une description détaillée des différentes figures du jeu). 



84 INTRODUCTION 

Lyon: Fions, tours d'adresse, de grâce: « Quand le véloci- 
peteux a vu la Bonoite, i s'est mis à faire des fions » (Puitspelu). 

Dauphiné: Fion, chic, tournure: se donna lou Jioiin, faire 
le gracieux (Mistral). 

Suisse., Vaud : Fion, orgueil, belle apparence, vanité: se 
bailii clou fion, se donner des airs (Bridel) ; — Genève: Fiou. 
Terme d'écolier qui équivaut à fini, achevé, terminé : C'est 
flou, voilà qui est flou (Humbert). 

Fion n'a, aujourd'hui, dans la Suisse romande, — d'après 
l'obligeante communication de M. Jeanjaquet — que le sens 
de « brocard, mot piquant et désobligeant », comme dans les 
autres patois franco-provençaux ^ Quant au neuchâtolois 
fion (de Mercier), M. Jeanjaquet pense que « ce mot n'a rien 
de spécifiquement suisse et notamment rien de Neuchâtelois ». 

Venons maintenant aux origines du mot. 

Nous avons montré que le sens primordial de flou, se trouve 
dans les différentes figures d'un jeu d'enfants où il désigne 
tantôt le cri des joueurs frappant leur camarade et tantôt le 
coup qu'on donne-à ce dernier, coup qui met un terme au jeu 
ou le modifie. En parlant de cette donnée essentielle, flon est 
une simple variante orthoépique ^ de flon : Flon- flon! Mots 
imaginés pour imiter le bruit que produisent les coups de bâ- 
ton que l'on donne à quelqu'un (d'Hautel). Richelet cite ce cou- 
plet (1680): 

Si ta femme est méchante, 
Apprends-lui la chanson ; 
Voici comme on la chante 
Avec un Jjon bâton , 
Flon, flon ! 

La succession des sens est ainsi toute indi(juéo: Cri pour 
frapper et le coup lui-même; de là, dernier coup de main, 
façon ou retouciie donnée à un ouvrage; — soin méticuleux, 
impliquant une nuance plus ou moins prononcée d'exagéra- 
tion ; — finalement, alieclation matérielle (coquetterie) ou mo- 
rale (adresse, ruse). 

. On le voit, cette rechorcho dos vocables vulgaires dins leur 

1. Ce sens s-e rattache probablement à une autre orif^ine : cf. Bas-Maine, 
fionner, irriter, et afjionner, agacer, eifrayer, en parlant eles animaux : t Les 
piqûres dos mouches affionncnt les bestiaux » (Dollin). 

2. La douljle forme subsiste dans les patois de la ^Mayenne et ailleurs : 
Fionner et flonncr, embellir (Doltin^. 



MÉTHODE 85 

milieu et leurs attaches sociales peut devenir féconde en ré- 
sultats positifs. Si le principe phonétique s'impose lorsqu'il 
s'ag-it de scruter les origines de la langue ou son évolution 
immédiate, ce principe devient purement social et intellectuel 
dès qu'on aborde la période moderne du développement lin- 
guistique. Tandis que l'état phonétique (ou plutôt orthoépi- 
que) du langage populaire est essentiellement resté le même 
depuis quatre siècles, le lexique a subi des changements con- 
sidérables. Ces acquisitions modernes du vocabulaire relèvent 
en premier lieu des créations populaires, des préoccupations 
d'ordre professionnel, du travail mental des foules. La recher- 
che étymologique, surtout pour les époques modernes, n'est 
en somme qu'un autre aspect de l'histoire sociale, de la psy- 
chologie. 

Nous allons maintenant, à l'aide de ressources multiples*, 
tracer un tableau d'ensemble de l'argot parisien ou du lan- 
gage populaire de nos jours sous le triple aspect : grammati- 
cal, lexicologique et sémantique. 

1. Voy. Appendice D : Nos Sources. 



LIVRE PREMIER 

GÉNÉRALITÉS 



CHAPITRE PREMIER 

PRONONCIATION 

Le parler vulgaire est, sous le rapport de la prononciation, 
comme sous beaucoup d'autres, plus conservateur que la lan- 
gue littéraire. L'état des choses est à cet égard à peu près le 
même de nos jours qu'au xvi" siècle. La plupart des diver- 
gences orthoépiques, particulières au langage parisien, re- 
présentent autant d'archaïsmes qu'on trouve encore vivaces 
dans les patois, tout particulièrement dans ceux du Centre 
et de l'Ouest. 

Nous ne tiendrons compte que des faits les plus frappants, 
en nous attachant à relover leur caractère parisien, attesté 
déjà comme tel par les vieux grammairiens^ et lexicogra- 
phes. 

1. Nous les citons d'après l'ouvrage fondamental de Tliurol, De la pronon- 
ciation française depuis le commencement du xvi« siècle, d'après les témoignages 
des grammairiens, 1881-1882. 

On ne possède jusqu'ici aucun travail sérieux sur le sujet: les disser- 
tations allemandes de Lotsch (1895), de Wimmer (lOOOj et de Pfau (1901) por- 
tent sur les particularités orthoépiques de la langue moderne en tant qu'elles 
se reflètent dans les écrits de Zola, d'Erckman-Ghatrian et de Gyp. 

Quant à la partie correspondante de l'Etude de Gh. Nisard, elle est purement 
empirique, et il suffira d'en citer ces deux remarques: « Le patois parisien 
dénature les mots français plus brutalement, et à la manière des voleurs. 
La cause en est à la disposition de l'organe vocal du peuple de Paris.., à 
son afl'ectation évidente à corrompre ou à forcer la prononciation régulière » 
(p. 128). — « En général, le peuple se fait un mérite fanfaron de ne pas par- 
ler correctement s (p. 149). 

Voici les noms des grammairiens qui ont noté la prononciation, parisienne 
et les titres de leurs ouvrages : 

Bérain, Nouvelles remarques sur la langue française, Rouen, 1675. - 

Estienne (Rob.), Traicté de la grammaire française, Paris, 1557. 

Hindret, L'art de bien prononcer et de bien parler la langue française, Paris, 
1G87. 



88 GÉNÉRALITÉS 

Avis "PRÉLIMINAIRE. — En ce qui touche la transcription des 
textes populaires, remarquons ceci. 

L'amuïssement graduel et aujourd'hui définitif, dans la 
langue parlée, de e médian ou final, ainsi que de certains li- 
quides finales (i pour il), est généralement marqué par des 
apostrophes, chez les auteurs poissards comme chez les écri- 
vains populaires de nos jours. De là les nombreuses élisions 
qui donnent un aspect particulier à la prose et à la poésie 
parisiennes. 

Nous avons cru devoir renoncer à cette notation, devenue 
aujourd'hui parfaitement superfiue, et rapprocher autant que 
possible la transcription des textes populaires de l'orthographe 
habituelle. Ce procédé d'unification avait d'ailleurs été déjà 
appliqué par Vadé, dans sa Pipe cassée, et il est à souhaiter 
qu'il se généralise pour débarrasser les écrits en langue 
vulgaire de cette singularité graphique qui n'a plus sa raison 
d'être. 

1. — Voyelles. 

A. — Sa réduction en e, devant r, a été caractérisée comme 
parisienne par Geoffroy Tory (1529) et La Mothe le Vayer (1647); 
ce dernier la trouve « plus efféminée et d'enfant de Paris qui 
change l'a en e ». Elle est encore vivace (Bruant, Route, 
p. 160) : 

Do Montmertre à Montperno... 

et elle Tétait déjà à l'époque de Villon. 

De même, en errière pour en arrière, qu'on rencontre dans 
les poésies de Marguerite de Navarre, est encore usuel (Rictus, 
Cœur, p. 70), tout en étant condamné par les grammairiens 
du xix" siècle: 

« Marcher c'/i errière... Barbarisme ». — Michel, 1807. 

c( En errière, pour en arrière. Faute do prononciation. Quand 
j'entends dire à certains officiers que la bravoure plus que 

La Mothe le Vayer, Lellres louchant les nouveUa remarr/ues sia- la laïujue fran- 
çoisp, Paris, 1G47. 

Ménage, Observations sin- la langue française, P{iris, 1G72. 

Oiidin (Ant.), Grammaire franroi.se rapportée au hmr/age du temps, Paris, 1633. 

Pelolier du Mans (Jacquos), Dialof/ne de l'nrl/in;/rafe e prononciacion fran- 
çoese, Lyon, lo.'i.i. 

Tory (deoffroyi. Champ /leurii, Paris, 1529. 

Villecomte, Lettres modernes avec leurs réponses, Venise, 1751. 



PRONONCIATION 89 

réruditiun g-uide : En errière, ouvrez vos rang-s! Je voudrais 
leur fermer la bouche. Rappelez-vous, jeunes instructeurs 
de régiments, qu'on doit prononcer : En arrière ». Desgran- 
ges, 1821. 

Dosgrang-es relève, en outre, ertijlce pour artifice (« voilà 
de la prononciation parisieniio ! »), à cùté de clerinetie, cla- 
rinette, etc. 

Et de même devant n, comme vingince (Richopin, Gueux, 
p. 183), pour vengeance: « Ecoutez le gamin de Paris quand 
[[ d'il cinc frincs cinquinte cintiines » (Nisard, Étude, p. 132). 
De là la prononciation minsingue pour mannesingue, etc. 

Plus rarement devant d'autres consonnes: Médème, pour 
madame, est déjà relevé par les anciens grammairiens; mé- 
got, pour magot (phase intermédiaire maigôt), au double sens, 
« excédent de recette » (Larchey) et « bout de cigarette encore 
fumable », appartient au xix*' siècle (Bruant, Rue, t. I, p. 103). 

La prononciation ormoire, pour armoire, était au xvii" siè- 
cle celle de « presque tout le petit peuple de Paris » (Riche- 
let, 1680). Donnée par Oudin (1642) et relevée comme bar- 
barisme par les g-rammairiens du xix'' siècle, elle subsiste 
toujours (Rictus, Doléances, p. 240). 

E. — La progression vers a, devant les liquides, est aujour- 
d'hui moins fréquente que dans le passé : darrière, pour der- 
rière, encore usuel, est dans Vadé {Jérôme et Fanchonnette, 
se. XI) ; mais la prononciation aile, pour elle (réduit parfois 
à aJ), mentionnée par Bérain (1675) comme ceHe « des filles 
ou des femmes de Paris », est encore vivace (Bruant, Rue, 
t. l, p, 39): 

Aile avait pus sos dix-huit ans... 

Acouter, pour écouter, est un archaïsme : « Aucuns disent 
acouter, les autres ascouter ; d'autres et plus communément 
escouter » (Nicot, 1606); mais le Tréoousc remarque déjà : 
« Acouter n'est en usag-e que dans la populace ». Cette forme, 
très fréquente dans Vadé, est encore vivace dans les provin- 
ces (Picardie, Berry, Bourgogne, etc.) et à Paris : « Acoute, 
ma belle,... c'est la dernière fois que je le dis ». Rosny, Mar- 
the, p. 8. 

1. La prononciation elle couime el est ancienne et courante au xvi' siècle 
(cf. Brunot, Histoire de hi lanç/ue, t. i, p. 337, et t. II, p. 247). 



90 GÉNÉRALITÉS 

Le phénomène le plus important est l'amuissement de Ve 
féminin entre deux consonnes. On le rencontre assez souvent 
dès le xvi^ siècle: Robert Estienne (lo57) donne à la fois char- 
tier et charretier, plote ou pelote, pelouse (« prononcez pres- 
que plouse y)), pelure (« prononcez presque /?^w/'e »), etc. Cet 
amuïssement devient tout à fait fréquent au xvii*' siècle. Ou- 
din, dans sa Grammaire françoise (1633), remarque expres- 
sément que Ve féminin « au milieu des mots Se mange tout 
à fait » ; il progresse au xvui*^ et devient un fait accompli 
au xix''. Oudin transcrit déjà dmander, dvant, achter, et le 
Tréoowjc (1752) remarque: « Philippe. Le peuple dit Phelippe 
et prononce Flipje * ». La forme velà, prononcé vlà, est déjà 
fréquente au xV siècle. 

La prononciation- fumelle, femme, est archaïque (cf. Mys- 
tère du Vieil Testament, v. 3671) ; donnée par Robert Es- 
tienne (1357), elle est encore usuelle dans les provinces et à 
Paris : « Faut être louf de se trouer la peau pour une fu- 
melle », Rosny, Rues, p. 260. 

D'Hautel remarque, en 1808, au mol femelle : « Le peuple 
prononce /wme^/e », et Desgranges, en 1821, y voit une « pro- 
nonciation de paysan ». 

I. — La prononciation ben et reii se rencontre, dès le début 
du xvii*^ siècle, comme celle du « peuple de Paris » (cf. Thu- 
rot, t. I, p. 483). Ben est aujourd'hui général; ren, moins 
répandu, est usuel surtout dans les casernes (et dans les pro- 
vinces): « Voyons... Vas-y, puisque tu ne fais re/i », Courte- 
line, Gaietés, p. 117. 

Remarquons que militaire sonne mélétaire dans la bouche 
des gens .du peuple % alors que ménuit, minuit, remonte 
au xvi" siècle (mesnuit): « J'en ai connu qu'avaient vingt-huit 
sous pour s'abîmer les yeux jusqu'à ménuit », Rosny, Marthe, 
p. 93. 

2. — Diphthongues. 

EAU. — La prononciation io fut longtemps en usage à Pa- 
ris r « Les Parisiens... au lieu d'un seau d'eau disent un sio 



1. De h'i, dans le bas-langage, pipe, canaille. 

2. .Mac-Nab, Chansons du Chat-Noir, Paris, 1890, t. I, p. 18. 



PRONONCIATION 91 

cVio », remarque Jacques Pelletier en 1555. Elle n"a laissé que 
des traces isolées. 

Piau, peau : « 11 n'a que la piau et l'os. C'est un mot digne 
du plus bas peuple j), Desgrang-es, 1821. Son dérivé, dépiau- 
ter, au sens de « dépouiller, déshabiller », est aujourd'hui 
plus répandu: « Il y en avait deux qui se dépiautaient à la 
sortie ».. Zola, Assommoir, p. 231. 

Siau, seau : « Le peuple dit habituellement un siau », 
d'Hautel; « Siau, pour seau, prononciation basse », Desgran- 
ges, 1821. 

Ajoutons l'expression être dans le siau, être perdu ': « Mon 
vieux*, nous sommes dans le siau-.- », Courteline, Train, 
p. 221. 

EU. — La prononciation u, dans dos noms propres comme 
Ugène et Ustaclie, est depuis longtemps populaire (cf. Thurot, 
t. I, p. 522). 

Ul. — La réduction en i est un des traits les plus frappants 
du parler vulgaire : pis, puis, depis, depuis, etc. 

Par contre, on prononce cheux, pour c/^e.s', et cette diphlhon- 
gaison est relevée par Gaillières, en 1692, dans ses Mots à 
la mode, comme celle d'un « vieux seigneur de la Cour » (éd. 
Schenk, p. 35). 

Elle se lit déjà dans la Satire Ménippée (p. 19: « chascun 
dieux soi ») et Desgranges remarque en 1821 : « Cheiix pour 
chez. Les paysans disent c/ieMcT nous. C'est une faute grossière». 

3. — Consonnes. 

Certains changements consonantiques. très fréquents jus- 
qu'à la fin du XYiii*^ siècle, semblent avoir complètement dis- 
paru au.xix**. Ainsi l'alternance de /'-^, et inversement de .s-r, 
attestée par de nombreux témoignages dès le xvi*^. siècle, se 
rencontre encore au xviii^, dans les écrits poissards, mais n'a 
pas laissé des traces dans le bas-langage de nos jours. 

Groupe de consonnes. — On l'évite par divers procédés, dont 
le plus habituel est la suppression de la deuxième consonne. 
Cette élimination est loin d'être moderne : en 1687, Hindret 

1. Elle est synonyme de cette autre, être dans le lac : « Le souper frit, le 
rata dans le lac, répandu sur le plancher.^.. », Courteline, Train, p. 68. 



92 GÉNÉRALITÉS 

remarque déjà que « la petite bourgeoisie de Paris dit une 
tahe^ un cofe, du suque, pour une table, un cofre, du sucre ». 
Le phénomène peut être : 

a. — Initial : Ostiner, obstiner : « Le peuple de Paris dit 
ostination, mais les honnêtes gens disent et écrivent obstina- 
tion », remarque Richelet en 1680. Cette prononciation osti- 
ner, est encore dans Vado {Jérôme et Fanchonnette, se. III), 
et elle est toujours vivace (Rictus, Cœur, p. 132). 

De môme, copain, pour compain, est très usuel ; Vadé écrit 
copère, copagnie, etc. 

h. — Final, cas extrêmement fréquent. On prononce aujour- 
d'hui chambe (chambre), /)i«^e (mufle), pif, gros nez (pitfre), 
râpe (râble), suque (sucre), tringue (tringle), etc. 

Et de même: quate, note, vote, aute, etc. (cf. Thurot, t. II, 
p. 280 et suiv.), à côté de paceque (parce que), petête (peut- 
être), pus (plus), cette dernière prononciation attestée par 
Vaugelas comme ancienne, tandis que celle de /îsse (fils) est 
attribuée aux Parisiens (cf. Thurot, t. II. p. 81). 

Un autre procédé pour éviter deux consonnes de suite est 
leur assimilation. L'exemple le plus ancien est flemme, 
flegme, qu'on lit déjà au xm*^ siècle sous cette forme (v. Lit- 
tré) ; le sens vulgaire de « paresse » ou « inertie invincible » * 
répond à la qualité que la médecine ancienne attribuait au 
flegme, une des quatre humeurs: « Le flegme rend l'homme 
endormy, paresseux et gras », nous dit Ambroise Paré. Cette 
acception ne remonte pas au delà du xix^ siècle: « F.lènie n'est 
qu'un barbarisme. La populace dit: il a la flème, pour expri- 
mer qu'un homme est paresseux; mais ce mot n'est intelligible 
que pour les habitués de la souricière », Desgranges, 1821. 

On dit, de même, catécliisse, catéchisme, et analogiquement: 
anarcJiisse, artisse, etc. 

Liquides. — Leur alternance a produit des prononciations 
comme ca.neçon (caleçon), nantilles (lentilles), etc. La pre- 
mière est attestée par Bérain (1675), la deuxième par Mé- 
nage (1650)- ; l'une et l'autre sont encore vivaces : « Le peu- 

1. « S'il a la flemme, c'est qu'il a un poil dans la main », Poulot, p. G8. — « Il 
ne retournait à la boilc, il avait la flème, » Zola, p. 51. 

2. Cf. Trévoux (17;i:2) : <i Ménage prétend qu'il faut dire nantilles avec les 
Parisiens, et non pas lentilles avec les Angevins. On doit dire au contraire 
lentilles, et nantilles ne se dit que dans les provinces, par le peuple de Paris 
ou par des ignorans ». 



PRONONCIATION 93 

pie do Paris prononce naiitilles, comme il dit caiieçon au lieu 
de caleçon y>, d'IIautel, 1808. 

On dit collidor (corridor) et à la bonne jlanquelte, à la 
bonne franquette (Molière), c'est-à-dire franchement, tout 
bonnement, à coté de flanche, jeu défendu, pour « manière 
franche y>, appellation ironique. Vadé écrit na:si pour la^^i ^ : 
« C'est un petit chien de casseux qui a des sucrés najis un 
peu trop de rechef », Lettres de la Grenouillère, p. 80. 

L'on devient non - dans certains patois (normand, etc.), 
d'où no dans le bas-langage parisien : « Au moment où no 
tendrait la patte, y aurait une sonnette », Rosny, Rues, p. 73. 

Le phénomène le*plus important que présentent les liqui- 
des est le mouillement. La prononciation de 17 mouillée, 
généralement attribuée à « la petite bourgeoisie de Paris » 
(Hindret, 1687), a définitivement triomphé, malgré les pro- 
testations des grammairiens depuis Hindret jusqu'à Littré. Le 
vulgaire prononce souyers (souliers) et escayer (escalier) : 
« Escayé, c'est ainsi que les paysans appellent un escalier... 
Souyé, pour soulier, cette faute appartient à la dernière classe 
du peuple », Desgranges, 1821. 

On disait yard (liard) au xviii" siècle : « Bien des Parisiens 
disent un yard... », affirme le grammairien Dumas en 1733, 
et cette forme se lit dans Vadé. 

La fusion d'un n, suivi d'un y, a toujours été considérée 
comme un parisianisme. Hindret, en 1687, reproche à « la 
petite bourgeoisie de Paris » de dire un pagnier (panier), pro- 
nonciation encore vivace, à coté de faignant (fainéant) — 
« prononciation do rustaud », Desgranges, 1821 ^ ; — gna (il 
n'y a), se magner (manier), se mettre en train, magnière 
(manière), ces trois derniers déjà dans Vadé (p. 41, 47 et 239). 
De même : fignoler (finioler), torgnole (torniolej, etc. 

1. Au sens de gestes boufïons, comme dans ce passage du Tkéâtre italien de 
Gherardi (t. III, p. Ii3) : « -Pierrot, derrière elle, faisant lazzi d'être amou- 
reux. » 

Quant au moderne nazi, maladie vénérienne (Rossignol), il remonte à lazi 
(Vidocq), proprement mal de Saint-Lazare, prison des filles. 

2. On le lit, sous la forme nan, dans une mazarinade parisienne de 1649 : 
« Nan ne serret tizé (=z tiré) une bonne parole de touay », Agréable conférence, 
éd. Rosset, p. 32. La forme moderne no est usuelle dans les casernes : « Mais 
no va vous donner une chambre pardi... Espérez un brin,'no va dire », Leroy, 
Lieutenant Bernard, p. 93. 

3. C'est à tort que Génin a vu dans les graphies fainéaiit et faignant deux 
vocables différents, explication admise dans le Dictionnaire étymologique de 
Scheler. 



94 GÉNÉRALITÉS 

Amuïssemenl de / final : t, pour il ou ils, se rencontre déjà 
au xvi^ siècle (Thurol, t. I, p. 140); gae (quel), quéque (quel- 
que), qui'qiCun (quelqu'un): (( Il se trouve des raffineurs qui 
soutiennent qu'il faut prononcer kécun et kéque r>, proteste 
en 1680 Richelet. 

Cas isolés. — Cintième, cinquième (étage): « Je loge au 
cintième. C'est ainsi que s'expriment les enfans de Paris », re- 
marque Desgranges en 1821. Prononciation encore vivace : 
« C'est le gros caniche ^u tailleur, du cintième, au fond du 
collidor », Monnier, Scènes populaires, p. 16 K 

Quèque se dit parfois quête (dans le poissard queute répond 
à queuque) (\\v on lit dans Rictus {Doléances, p. 16). 

Des prononciations commQ méquier (métier) ou gaiens (tiens) 
sont encore répandues. De même caloquet, chapeau' de femme 
(d'Hautel), est pour calotet (cf. calotte), à côté de calouquet, 
sobriquet de l'étudiant en médecine, d'après l'ancien béret 
qu'il portait. 

Cravail (travail) et crottoir (trottoir) sont ^ assez répan- 
dus (Rictus, Soliloques, p. 80) : 

Es-tu venu sercher du cravail? 

Geule, pour gueule, est un archaïsme (Bruant, Eue, t. I, 
p. 195). On le lit au xv*^ siècle dans le Mystère de Saint-Quen- 
ler (v. 1693), et au xyi**, dans Brantôme. 

Ajoutons (jringue, pain (Rossignol), à côté de grigne * (« on 
dit à Paris la grigne de pain », Le Roux), d'où la forme ana- 
logique gringal ^ (d'après son synonyme brutal, du langage 
militaire). 

4. — Phénomènes spéciaux. 

Métathèse, — Elle tend surtout à un moindre effort, soit en 
allégeant un groupe de consonnes soit en évitant une con- 
sonne iuilialc. Le premier but est atteint dans lusque (luxe), 

1. .4u.ssi avec le sens de casquette de souteneur (haute comme un cin- 
quième étage), dans Richepin, Gueux, p. 171. 

2. (S Et sans même ôter son chapeau, un caloquet noir qu'elle appelait sa 
casquette... i, Zo\?i,. Assommoir, p. 459. 

3. A moins qu'il ne s'y agisse des formes contaminées sous l'influence ana- 
logique de crever et de crotte (Cf. crottard, trottoir, dans Delvau). 

4. Ce i démouillement » de la nasale est fréquent dans l'ancien argot : si- 
gne (signe), sorgue (sorgne), etc. 

5. Paul Paillette, Tablettes d'un lézard, Paris, 1910, p. îil. 



PRONONCIATION 95 

Félisque (Félix), etc. La plus fréquente de ces interversions 
concerne la syllabe initiale re, qui devient ei' ^ et ensuite àv. 
Ce phénomène est commun au lang-ag-e parisien et à plusieurs 
parlers provinciaux, notamment au picard -. 

Lalanne, dans la préface de son lexique des Œuvres de 
Brantôme, cite, d'après les manuscrits de notre historien 
(t. X, p. 165), entre autres particularités orthoépiques, pour 
la plupart usuelles à la Cour, celle cVar regarder, pour regar- 
der, forme qu'on relève fréquemment chez Jehan Rictus (Pi- 
card d'orig-ine). 

Arboiir, rebours, est dans Vadé ; arposer, reposer, revient 
souvent dans les poèmes de Jehan Rictus. 

Voici quelques exemples lexicologiques : Arbif'\ emporté 
{arbiffer, rebiffer, est usuel dans le picard) ; ar/iif, police, à 
côté de renifle. Sûreté (Hayard); arnaque, tromperie et police 
ou agent de police ^, à côté d'arnaquer, frauder (Rossignol) 
proprement renâcler ; arsaut et arnaud, dépité, formes pa- 
rallèles à ressaut et renaud ^ 

Inversement, mais très rare : remone, tapage (Rigaud), 
pour arnione, armonie (ironiquement). 

Les mots, surtout monosyllabiques, commençant par une 
autre consonne qu'/', affectent également la métathèse : ed, 
ej, et pour de, je, te, etc. : « J'irai me balader edvant le café... 
Vlà edjà qu'il est huit heures... faut pas cor et plaindre... », 
Courteline, Train, p. 56, 64 et 66. 

Abrègement. — La tendance à retrancher la syllabe, initiale 
ou finale, des mots polysyllabiques est un des traits caracté- 
ristiques du bas-langage ; elle devient de plus en plus forte 
et frappe une partie considérable du vocabulaire. Etant don- 
née l'importance du phénomène, nous allons l'envisager do 
plus près. 

1. « Eh ben,mon colon, dit Faës, faut croire que c'est le monde erlotirne, 
puisque c'est les hommes ed la classe qui sont commandés de fourrage du- 
rant que les bleus n'en fichent pas une secousse s, Courteline, Train, p. 83. 

2. Dans son Glossaire Saint-Polois (i891), M. Edmont cite de nombreux exem- 
ples sous la double forme ar et re (p. 42 à 64 et 78 à 8:2). Voir, à ce sujet, la 
dissertation de Kurt Dammeier, Berlin, 1903. 

3. Ce mot se lit dans la dernière édition du Jargon, laquelle renferme nom- 
bre de termes vulgaires. 

4. « Pas d'arnaque... on est seuls », Rosny, Rues, p. 2'.)G'. 

'.i. L'arftien français connaît déjà arnauder, chercher noise, à. coté du mo- 
derne renauder, l'une et l'autre encore vivaces dans les patois (Maine, An- 
jou, etc.) 



96 GÉNÉRALITÉS 

L'abrègement présente un triple aspect, suivant qu'il a lieu 
au début, à la fin des mots ou aux deux à la fois. 

A. — Exemples d'aphérèses : Bus (omnibus), chiner (échi- 
ner), travailler péniblement; core (encore), très usuel ^; cliand 
de vin (marchand), troquet (mastroquet) et dingue (manne- 
zingue) : « Chez le chaud de vin de la rue Croix Nivert », Mé- 
ténier, La Lutte, p. 253. 

Ainsi que les vocables suivants : 

Boche, Allemand, abréviation parisienne de caboclie, simple 
sobriquet avant la guerre qui s'est généralisé depuis avec 
une nuance de mépris ^ 

Bochon, coup sur la tète, même sens que cabochon ^ : « A ren- 
fort de bochons cherchant à les disperser », Père Peinard, 
l*"'' mars, 1891. 

Gnole (pour tortjnole). giffle, tape, attesté déjà dans le 
poissard (Vadé, Pipe cassée, III'- chant). Gnole est également 
un mot de fripier : Gnole ou niole, chapeau d'homme retapé, 
c'est-à-dire auquel on a donné une tape, une gnole K 

Gnon (pour oignon), coup, horion ^ : « Cette fois il avait un 
gnon sur l'œil, une claque amicale égarée dans une bouscu- 
lade », Zola, Assommoir, p. 149. 

Perlot, tabac à fumer, à côté de semperlot (Delvau, SuppL), 
en rapport avec semper, nom soldatesque du caporal ordi- 
naire: « Ce qu'on s'embête! Pas seulement du perlot pour rou- 
ler une cibiche », Rosny, Rues, p. 149. 

Tatouille (ratatouille), volée de coups, association d'idées 
familière au bas-langage : « Nana empochait toujours des 
tatouilles de son père », Zola, p. 404. 

Trou fi gnon est abrégé cnjignon, à'oii figne,Jjgnard,flgnot, 
à côté de troufion, d'où Jion, au double sens de derrière et 



1. Surtout dans le langage militaire: « Nous y serons core avant toi », Gour- 
telinc, Gaietés, p. 94. — Dans le mémo langage : faitement (parfaitement), turel- 
/eme»/'^(naturellement), etc. 

2. Voir sur l'origine et les vicissitudes de ce parisianisme, notre Argot des 
tranchées, p. 9 à 13, 135-136 et l'Appendice final du présent ouvrage. 

3. Cf. Rossignol : « J'ai reçu un cabochon qui m'a fendu la tête ». En fran- 
çais, sorte de clou à tête : le mot exprime donc, dans le bas-langage, la 
contusion que laisse un coup fortement appliqué. 

4. Cf. Normand, Vie de Paris, 18So, p. 79 : o; Une niol/e est un chapeau 
d'homme relapé; les niolleurs sont marchands de vieux chapeaux i. 

5. Dans le Lyonnais, oigne, coup sur les phalanges que reçoit le perdant 
aux jeu des gobilles (Puitspelu), est également abrégé à' oigiion : cf. Limousin, 
iqnou, articulation du gros orteil, propr. oignon : fa tous ignous à%t/aiiciin, 
saisir et torturer le poignet de quelqu'un entre le pouce et l'index (Mistral). 



PRONONCIATION 97 

de bèlo: « On serait do la viande à claques, des moiilards et 
des fions », Rosny, Rues, p. 250. 

B. — Exemples d'apocopes : Bat-d'AJ\ bataillon d'Afrique; 
estoine, estomac ' ; Jîche, (ichcr (« va te J'aire fiche ï)); fortifes, 
fortifications; fripe, fripouille; (jogues (goguenots), latrines, 
terme militaire-; /)a{//ie _(panier). lit, ci poigne (poig-née), 
force du poignet ^ 

De même les vocables : 

Bombe, bombance, mot soldatesque : être en bombe, faire 
la bombe, s'amuser : « Les jours de la Sainte-Barbe, les artil- 
leurs sont en bombe » (cité dans Bruant, Dict., p. 21). 

Claque (claquedent), bordel : « Quéque tu veux que nous 
allions au claque, nous savons même pas oùsque c'est, » Cour- 
teline, Train, p. 133. 

Colon, colonel (et terme vague de camaraderie entre les 
troupiers, généralisé) : « Mon pauvre colon, t'a pas de veine, » 
Courteline, Gaietés, p. 292. 

Douille, argent, proprement douillet (cf. argent mignon) : 
<( Le négoce va-t-il, Monsieur Champignol, gagnez-vous de la 
douille'^ » La BédoUière, p. 77 \ 

Estafe, taloche, mauvais coup (d'Hautel), proprement esta- 
filade : a II a reçu son estaffe, se dit de quelqu'un à qui l'on a 
donné une volée de coups de bâton, au moment où il ne s'at- 
tendait pas » (Idem). — « // a reçu son estaffe. Cela n'est pas 
français », Desgranges 1821. 

Flan, à la fan, à l'aventure, sans chercher, c'est-à-dire à 
la fanquette (v. ci-dessus, p. 93) : « Etre à la fan, être bonne 
nature, sans cérémonies et sans manières » (Rossignol). 

Mais aussi, ironiquement, de mauvaise qualité, détestable : 
« Tous ces fourbis de socialos d la fan, les trois huit, le mini- 



1. Cette forme abrégée parisienne a passé en Lyonnais. DePuitspelu y voit 
à tort l'accentuation grecque azô\j.oiyoz »• 

2. « Quoi alors, où ce que c'est qu'on va pouvoir bYiffer? — Dans les r/o- 
guesl hurla le brigadier », Gourteline, Train, p. 82. 

Ce terme de caserne est devenu familier à Rennes : Goguel interjection, ré- 
ponse négative à un propos déplaisant. Voulez-vous me prêter ceci, me faire 
cela? — Goguel... C'est le mot de Cambronne, c'est le bran de Rabelais » 
(Coulabin). 

Citons quelques autres apocopes usuelles dans les casernes : sous-off, 
caf-conce (café-concert), marchis, maréchal de logis (Merlin), etc. . 

3. Cf. Michel, 1807: » Pogne, poigne, ne sont pas français. Ne dites pas : Cet 
homme a une fameuse poigne, a le poignet bien fort ». 

4. De là : douiller, payer (Rossignol), et doiiillard, riche (Ilayard) : « Il faut 
laisser financer le Père Douillard », Poulot, p. 116. 

7 



98 GÉNÉRALITÉS 

mum des salaires, etc. c'est des dérivatifs », Almanach du 
Père Peinard, 1894, p. 54. 

Mare, dégoût, à côté de marée, même sens : « La musique, 
ça medég-oùte maintenant... J'en aima/'e», Hirsch, Tigre, p. 91. 

Mlstou/ïe, mistoufe, misère, forme abrégée de mistoujlet, 
mig-non, appellation ironique (cf. Jura, miste, misère, propre- 
ment gentille, et Lorraine, miston, mendiant, proprement mi- 
gnon) : être dans la mistoufle (Rossignol). — « Le soleil rend 
la mistoujle moins cruelle aux purotins », Almanach du Père 
Peinard, 1887, p. 18. 

Le mot signifie, au pluriel, misères, tracasseries ' « Causer 
des ennuis à quelqu'un ou le taquiner, c'est lui faire des 
mistoufies » (Rossignol). 

Preu, premier, abrévalion familière aux enfants dans leurs 
jeux: « Le joueur, attentif aux billes, s'écrie successivement : 
Coup de preu ! Coup de segue (second) I Coup de troisse ! » ^ 
Au sens généralisé : « 11 n'y a pas de danger qu'on le renvoie, 
lui, le preu.., les preus de la capitale », Poulot, p. 95 et 190 ^ 

Rata, ratatouille, spécialement ragoût servi aux troupiers 
les jeudis et les dimanches : « Son angoisse lui comprimait 
l'estomac, il ne toucha ni à son pain, ni à sa portion de rata... 
qu'il laissa se gélatiner lentement dans sa gamelle refroidie», 
Gourtelihe, Gaietés, p. 71. 

Soce, au double sens de société (Rictus, Doléances, p. 32) 
et de groupe de malfaiteurs : « Toute la soce a pris la fuite, 
en voyant un chapeau de gendarme » (Rossignol). 

Surse, attention (abrégé de l'interjection sur seise!). Mot 
d'alerte des employés pour .avertir de l'arrivée du patron (Ri- 
gaud);/at/"e la surse, faire la sentinelle pour donner l'alarme 
dès que le patron apparaît; et avec le sens généralisé: a J'ai 
fait la surse, j'ai dégotté mon voleur ». — « A force défaire 
la surse, les types ont paumé la mère liaudin », Père Peinard, 
13 et 27 juillet 1890, p. 6 et 12 \ 

Un autre . groupe de ces apocopes a ou comme point de 
départ des abrévations ■' telles que : Arislo, aristocrate; typo, 

1. De là emmislou/lnr, ennuyor : « Lo chapelet... d'éclipsés sociales, bou- 
grement pénil)lcs au pauvre inonde, continue à nous emmisloufler », Alma- 
nacli du Père Peinard, 1897, p. 2.'5. 

2. Esquieu, Jeux, p. GS. 

3. Aussi avec le sens de premier étage : « II nous a loué son preu », Mon- 
nier, Scènes populaires, p. 73. 

4. On lit derjuer, pour dégoûter, dans Bruant, Dicl., p. 148. 

5. Peut-être des termes militaires, d'origine italienne, comme turco, etc. 



PRONONCIATION 99 

typographe, eLc, qui' ont produit à leur tour nombre de for- 
mes analogiques: Anarcho, anarchiste; apéro, apéritif; avaro, 
a\arie; caïuaro, camarade; garno, garni; sergo, sergent, 
etc., à côlé de populo, pupulaire; prolo, prolétaire; proprio, 
propriétaire, etc. 

Une classe spéciale, assez nombreuse, concerne la finale 
ion, suffixe qui répugne à cause de sa fréquente monotonie. 
Cette répulsion est de vieille date. L'ancienne langue dit déjà 
exirace, extraction, forme qu'on lit encore dans Villon {Tes- 
tament, str., XXXV). 

Le vulgaire moderne dit de môme : Administrace, éniosse 
(émotion), occase, contravence et preoence, explique (explica- 
tion) et réflec (réflexion), etc. 

G. — Exemples à la fois d'aphérèse et apocope : Binaise, 
combinaison (« Nous voudrions bien trouver une binaise pour 
arriver au même résultat », Père Peinard, 21 sept, 1890, p. 3); 
Père Péca, sobriquet du docteur dans le langage des trou- 
piers, d'après ipécacuana, remède fréquent dans les. infirme- 
ries militaires. 

Artichaut, porte-monnaie, est abrégé d'une part en artiche, 
mônie sens, et d'autre part, en tiche, bénéfice des commis do 
nouveautés (synonyme de guette). — Bistoquette. membre vi- 
ril, a donné à la fois bisto, écrit bistot ou bistaud, apprenti 
commissionnaire (venu de la province), appellation hypocoris- 
tique K et quéquette, qui a gardé son sens libre ^ 

La réduction des mots est un des traits saillants de l'argot 
des casernes, principalement lorsqu'il s'agit des jurons : sacré 
nom de Dieul devient scrongnegnieu ! dans la bouche du capi- 
taine Ramollot. D'autre part, niargis désigne le maréchal de 
logis, et salbinet (salle cabinet), à l'Ecole polytechnique, si- 
gnifie : Rendez-vous au cabinet de l'officier de service pour 
prendre communication d'un ordre du commandant de l'Ecole. 
C'est à une tendance analogue qu'on est redevable du mot 
micameau, gloridi, tasse de café mélangée d'eau-de-vie, terme 
fréquent dans les parlers de l'Ouest (Bretagne, Anjou, 
Mayenne^) : il résulte de la fusion des mots mi-ca (fé) mi eau, 

onl-ils aussi été pour quelque chose dans cette propagation analogique. Cf. 
invalo, invalide, et Lazaro, Saint-Lazare : «t Au fond, il se moquait pas mal 
d'être flanqué au lazaro », Courteline, Gaietés, p. 303. 

1. Cf. le synonyme l3erriclion bitaud, terme familial et amical qu'on adresse 
à de tout petits garçons (de bite, mot enfantin pour verge). 

2. Faire quéquette, c'est faire l'acte vénérien. 

3. « Micameau... Mot connu dans le Bas-Maine depuis i830 » (Dottln). 



100 GÉNÉRALITÉS 

composé rappelant le vespetro, espèce de ratafia stomachique 
fait d'eau-de-vie où l'on a fait infuser de l'angélique et de la 
coriandre, ainsi nommé d'après les vertus carminatives (vesse- 
pet-rot) attribuées à cette liqueur. On appelle de même au- 
jourd'hui mcHécasse (abrégé en mêlé), un verre de cassis mêlé 
d'eau-de-vie. 

Elargissement. — L'addition d'une syllabe peut avoir lieu 
au commencement, au milieu ou à la fin du moi. 

a. — Exemple de prosthèse, pour éviter une double con- 
sonne initiale, procédé aujourd'hui assez rare : Esqueletie , 
estatue, etc. 

b. — Exemple d'épenthèse, ouvèrier, prononciation empha- 
tique et ironique pour ouvrier*. 

c. — Exemples de paragoge : Au Heur "- de, « mot du bara- 
gouinage villageois » (Desgranges, 1821), est encore vivace 
(Bruant, Rue, t. II, p. 196). 

Par contre, desur ^ dessus, est un archaïsme qu'on lit en- 
core dans Le Menteur de Corneille (acte III, se. IV). Vadé 
l'emploie dans ses Lettres de la Grenouillère, et il est encore 
populaire (Rictus, Soliloques, p. 86) : « Tu marchais même 
dessur la mer... » 

Une s paragogique se trouve dans l'expression quatre-2- 
ijeux ^, autorisée par l'Académie et défendue par Littré. De 
là syeuter^ regarder, guetter (Rictus, Cœur,^. 170). 

Le langage vulgaire ajoute cette s à tort et à travers. On lit 
dans le I'-'" chant de la Pipe cassée de Vadé : 

Manon, fesant de la z-huppée, 
Gomme (jnand on a z-a de quoi, 
Dit, i me faut un homme d'épée, 
Ne pensez plus t'a moi... 

et ces « pataquès » sont toujours courants. 

L'n prosthétique résulte d'une agglutination analogue : 
Nwil, œil (=un œil), à l'exemple de inamour {= m'amou.r), 
caresse, cajolerie; et, analogiquement, n'aoec, n'a {en a), etc. 
fréquents dans les poèmes de Jehan Rictus. 

1. Dans l'Anjou, IfS paysans désignent par dérision l'ouvrier des villes 
par ovériau. 

2. Cette r paragogique est depuis longtemps reprochée aux Parisiens (v. 
Thurot, t. II, p. 81). 

3. De même sus, sur (forme (exclusivement vulgaire) est un archaïsme. 

4. Cf. Zola, Assommoir, p. 281 : « huil-z-ijeiix ravissants ». 



PRONONCIATION 101 

Analogie. — Dos prononciations vulgaires telles que ceusses, 
ceux, etc.*, sont déjà notées comme vicieuses par les grammai- 
riens du xYiii" siècle : « Il ne faut point imiter les Français 
qui prononcent ceusses ; il faut dire ceux-ci... y), remarque 
Villecomte en 1751. Encore vivace : « Comme ça, je ferai pas 
de concurrence à ceusses qui serchent de l'ouvrage », Rosny, 
Marthe, p. 172. 

De môme : Eusses, eux, eune, une, etc. relevés comme 
« fautes » par Desgranges (1821), et aujourd'hui très répan- 
dus. Ces parisianismes ont pénétré dans les parlers provin- 
ciaux; notons cette remarque sur leur intrusion dans l'Anjou: 
« Eusses, eux. C'est une prononciation affectée qui nous est 
venue récemment des villes ; les vrais patoisants n'en usent 
pas » (Verrier et Onillon). 

On prononce également alorsse, alors : « Ecoutez, chef, que 
je fais alorss », Courteline, Gaietés, p. 37. 

Ajoutons : énutile, inutile, qu'on lit déjà dans Vadé {Pipe 
cassée, chant IV). 

Remarquons finalement que le ti ^ analogique, comme signe 
d'interrogation, a été induit de la troisième personne du 
singulier {a.-til1). Cette particularité du bas-langage qu'on 
trouve aussi en dehors de la forme interrogative (fai?ne-ti 
pour j'aime, etc.) se rencontre déjà dans les mazarinades pa- 
risiennes du XVII'' siècle, et, plus tard, elle a pénétré, de Pa- 
ris, dans plusieurs parlers provinciaux : Normandie, Lorraine, 
etc. 



1. Voir Gaston Paris, Mélanges linguistiques, p. 276 à 280 : Ti, signe d'inter- 
rogation. 



CHAPITRE II 

DÉRIVATION 



Tandis que la morpholog-io présente peu d'intérêt pour no- 
tre sujet — on en trouvera dans la syntaxe quelques particu- 
larités saillantes — la dérivation a pour nous, en revanche, 
une grande importance. En passant sur les détails connus, 
nous nous attacherons spécialement aux faits nouveaux ou 
moins connus jusqu'ici. 

1. — Dérivation impropre. 

Elle est représentée par des substantifs tirés : 

a. — D'infinitifs: Bagou, bavardage où il entre de la har- 
diesse et de rcffronterie (tiré de bagouler, parler à tort et à 
travers), mot attesté dès la fin du xviii" siècle (v. Fr. -Michel), 
aujourd'hui très populaire ^ appliqué surtout à l'élocution fa- 
cile du gamin ou de l'ouvrier parisien ^; briffe, nourriture ^. 
débine, misère, épate, pose, embarras \^/Zd;ie, flânerie, etc. 

b. — De participes : Beuglant, café-chantant de bas-étage (les 
spectateurs y chantent en chœur avec les artistes), bequant 
ou bècant ^ oiseau de basse-cour, poulet (proprement qui bec- 
queté). 

2. — Composition. 

Elle revêt les aspects suivants : 

a. — Composés dont le premier élément est un impératif: 
Abat-^oin. vocable rural; accroche-cœurs, terme métaphori- 
(juo qui, après avoir désigné la boucle des cheveux appliquée 
coquettement sur la tempe des paysannes et des bourgeois, a 

1. Balzac écrit à tort bagou It {d''du[res bcKjoùl): «J'attraperais parfaitement 
le bar/oidt de la triinine «, lyillustre Gaiidissarl, 1832, t. VI, p. 327. 

2. « Une drôlerie gouailleuse d'ouvrier parisien, i)leine de bagou... Gadet- 
Gassis avec son bagou parisien... », Zola Assommoir, p. 58 et IS-ï. 

3. « Vlà la bri./fe\ cria-t-il en riant », Rosny, Marthe, p. 93. 

4. Bruant, Roule, p. KiO : « I fait de l'épate... i crâne... i pose... » 

5. Bruant, Rue, t. II, p. 18, et Rictus, Doléances, p. 52. 



DÉRIVATION 103 

fini par être longtemps la coiffuro des filles et des souteneurs^; 
avale-tout-cru, goinfre et matamore '; bouffe-la-halle, goin- 
fre ^; brûle-gueule, pipe "* au tuyau court (elle brûle la bouche 
du fumeur) ; cache-misère, vêtement ample servant à cacher 
des vêtements usés qu'on porte par-dessous (composé récent) ; 
casse-poitrine., eau-de-vie ordinaire ^; croque-mort, appella- 
tion ironique ; croque-mitaine, vieil édenté qui ne peut mâ- 
cher que des mitaines*, épouvantail dont les mères menacent 
les enfants (dernier représentant parisien du moine-bourru;; 
pique-assiette, parasite, néologisme censuré par les gram- 
mairiens '' ; tord-boyaux, eau-de-vie ordinaire (Hayard). 

b. — Justaposés. d'un adjectif et un substantif : Malfrein, 
mauvais sujet*, répondant à l'ancien synony momaugouoert, etc. 

c. — Composés irréguliers, formés de phrases entières: Dë- 
croche^-moi-ça désigne à la fois le vêtement d'occasion ^ la 
boutique du fripier et le fripier lui-même, etc. 

La phrase est parfois cristallisée en un seul mot : Catula, 
douanier, terme de mépris, d'après sa demande habituelle : 
qu'as-tu là? — /ws/«cr?f, quidam, très en vogue jadis (vers 1660), 
mais encore usuel, désignant un individu original (« l'eusses- 
tu-cru ? »); — quand est-ce, la bienvenue d'un nouvel ou- 
vrier dans un atelier ^^ 

1. Le mot manque encore à Bescherelle (1845). 

2. D'Hautol donne : « Avale-tout-dru, glouton, goulu ». 

3. Dans les parlers provinciaux : joufllu (Giiampagne), homme gros, court 
et ventru (Reims), etc. 

4. « Elle riait... aux consommateurs fumant leur bnile-gueiile, criant et cra- 
chant... », Zola, Assommoir, p. 366. — Le mot se lit dans Balzac, Colonel Cha- 
bert, 1832, t. X, p. 27 : « Une de ces humbles pipes de terre Jjlanche nommées 
des brûle-f/ueules ». 

5. « Les tournées de casse-poilrine se succèdent... jusqu'à ce que la dernière 
chandelle s'éleignit avec le dernier verre! » Zola, p. 271. 

6. « Les Parisiens nomment croquemitaine une espèce d'ogre dont ils mena- 
cent les enfants. Ils disent à ceux-ci que les dents de ce personnage étant 
tombées, il ne pourra les manger, mais qu'il leur donnera le fouet et les 
renfermera dans un cachot jusqu'à ce qu'ils deviennent sages j. — A. de 
Ghesnel, Dictionnaire des superstitions, erreurs, préjugés et traditions populaires, 
éd. M igné, Paris, 1856, v" croque-mitaine. 

7. Cf. iMichel, 1807 : « Piquer Vassietle, pique-assiette ne sont pas français. 
Piquer les tables, parasite... Celte expression piquer l'assiette est fort usitée 
en Lorraine »; et d'Hautol, 1808 : « Pique-assiette, sobriquet injurieux que 
l'on donne à un parasite, à un homme qui vit sur le commun ». 

8. « Maintenant les fils de famille se metlent peut-être dans les malfreins », 
Bercy. XXXII» Lettre, p. 6. 

9. « La belle toilette de madame Lorilleux,... les jupes fripées de mademoi- 
selle Piemanjon, mêlaient les modes, traînaient à la iile les décrochez-moi-ça 
du luxe des pauvres », Zola, p. 79. 

10. « Le lendemain de l'embauchage, le iâmewx'quand est-ce marche, tout le 
monde y prend son allumette », Poulot, p. 152. 



104 GÉNÉRALITÉS 

d. — Composition à l'aide des particules : 

a : Amocher, meurlrii-, blesser, (Rossignol), proprement 
rendre moche : « On s'alignera en grand... et après ça qu'on 
soye amoché on pas... », Bercy, XIV^ lettre, p. 7. 

dé: Débecqueter, vomir {faire débecqueter, écœurer, Ros- 
signol) ; débringuer, mettre en bringues, déchirer ; décarcas- 
ser, etc. 

é : Egiiaffer, étonner \. proprement rendre gnaf ou confus; 
égnaaler, émerveiller S proprement rendre gniole ou niais, etc. 

en: Embêter, dérivé souvent censuré par les grammairiens 
(cf. encore Balzac : « Il ne se laissa jamais embêter, mot de 
son argot », L'illustre Gaudissart, 1832, t. VI, p. 319); engueu- 
ler, dérivé poissard, et engueuser, enjôler, c'est-à-dire séduire 
à la manière des gueux ou mendiants, ces deux derniers ver- 
bes remontant au poissard du xyiii*^ siècle. 

j^e : Repiger, rattraper ^ etc. 

3. — Suffixes. 

Le nombre des suffixes dans le parler vulgaire est de beau- 
coup plus considérable que dans la langue littéraire. Il im- 
porte d'en établir le classement suivant leurs origines ; on 
peut en distinguer plusieurs catégories que nous allons abor- 
der successivement. 

Suffixes français, — Voici le tableau des suffixes communs 
à la fois à la langue parlée et écrite : 

a. — Substantifs en : 

ade : Brimade, cotonnade (« mot usité dans le commerce », 
Michel), engueulade, lichade ^ rigolade, toquade ; 

âge : Abattage, battage (« mensonge »), boulottage, collage 
(« union illégitime »), débitïage, (« propos malveillant »), etc.; 

aille: Pestaille, agent de police (Rossignol), copaille, pédé- 
raste. (« Alors, qui qu't'attends ? Une copaille », Méténier, 
p. 80), compagnon de prison (de copain), etc.; 

aison : Crevaison, agonie, etc. ; 

ard: Pochard ^, ivrogiie {de poche: cf. sac à vin), etc.; 

1. « Tu m'égtia/fesl riposte sardoniquement Jacques », Rosny, Rues, p. 99. 

2. Rictus, Cœur, p. 15 : « Oh! maman, ce que je suis egnaulé! » 

3. « Quand tu te cavalerais pour l'Algérie, je te repir/erai », Rosny, Ma?-- 
ihe, p. 6. 

4. « Voilà où menaient l'amour de la fripe, les lic/iades et les gueuletons », 
Zola, p. 359. 

5. « Va donc, soùlard, va donc avec tes pochards », Poulot, p. 46. 



DÉRIVATION 105 

asse : Chenasse (écrit aussi schnasse), visage, figuro, vi- 
laine figure, proprement figure de chien V, etc.; 

aiion : Dëgoûtation, personne ou chose dégoûtante ',, etc. ; 

ée: Flopée et tapée, grande quantité ; pochetée, même sens 
(et bêlise, ivresse), etc. ; 

erie : Gniolerie, niaiserie^; loufoquerie, bêtise, etc.; 

eur: Bonisseur, annonceur forain; noceur', qui aime à ^'di.- 
museT ; tonibew, lutteur forain, etc.; 

ien : Faubourien, néologisme censuré par Desgranges 
en 1821 (« Soiffer, pour boire, est un mot de faubourien et 
aussi français que faubourien lui-même »); 

ier: Boulevardier, néologisme récent; troupier, autre néo- 
logisme censuré par les grammairiens *; 

ment : Boniment, chambardement, etc. ; 

oir : Abattoir, etc. ; 

oir^e : Achetoire, argent, monnaie, proprement ce de quoi 
on achète ^ ; 

ure: Biture, ivresse; friture; revoyure, ce dernier remon- 
tant au poissard {Riche-en-Gueule, 1821, p. 109). Encore très 
usuel dans les parlers provinciaux ^ 

b. — Adjectifs en : 

ant: Crevant, roulant, etc. ; 

ard : Flémard, mochard (même sens que moche, vilain), 
soiffard {a ivrogne »), tortillard (« boiteux »), etc.; 

asse: Dégueulasse, dégoûtant; chelasse, écrit aussi schlass, 
ivre'', de cJieuler, boire abondamment ; 

eux : Grincheux, etc. 

c. — Adverbes en : 

ment : Censément ^, je suppose (« néologisme mal formé et 

1. (t Le pognon sera toujours le pognon, et qu'y ait dessus la quetche à 
Bading,ue ou la chenasse à Marianne », Bercy, A7F« lettre, p. 5. 

2. 8 Ce n'était pas possible, la dégoûtation était si grande, l'odeur devenait 
telle... a, Zola, p. 285. — « L'abomination de la dégoûtation », Goncourt, Jour- 
nal, 15 avril 18G1. 

3. « Cette gnolerie nous vient des Romains », Ahnanach du Père Peinard, 
1.894, p. 3. 

4. Cf. Desgranges, 1821: «C'est un vieux troupier. Troupier n'est qu'un mot 
de'soldat ». 

5. Très usuel dans les provinces: « Sans achetoires on ne va pas au marché » 
(Rennes, Coulalnn). — « Tu parles bien pour acheter, il faut avoir des ache- 
toires j) (Anjou). 

6. « A la revoijure, portez-vous' ben tertous » (Berry). — « On prend habi- 
tuellement congé des gens en disant : Jusqu'à la revoyure! » (Anjou). 

7. « Va pas croire que je suis schlasse... », Bercy, XLI^ lettre, p. 4. 

8. « Au même patelin ousque nous restions censément porte à porte », Gour- 
teline. Gaietés, p. 33. 



106 GÉNÉRALITÉS 

inutile », Vincent, 1910); urfément^ excellemment, parfaite- 
ment*. 

d. — Verbes en : 

ailler : Chenailler , gronder, engueuler, proprement crier 
comme un chien ^' ; 

er : Bambocher'^, s'amuser (« n'est pas français », Michel et 
Desgranges), synonyme de musarder, autre néologisme ; fau- 
ter, faire une faute, surtout en parlant d'une jeune fille séduite 
(déjà chez d'Ilautel); sacquer, renvoyer un ouvrier, lui don- 
ner son sac; soiffer, boire avec excès (d'Hautel), réprouvé 
par Desgranges, mais très usuel ''; 

ir : Bonir, dire, parler, proprement dire de bonnes. 

e. — Diminutifs en: 

ette : Casquette, gigolette, à côté de com.prenette, intelli- 
gence; causette (« n'est pas français », Michel), risette; 

iot : Cafloi, mauvais café (chez d'Hautel); loupiot. enfant, 
louveteau (proprement) : « Ça te cliagrine tant que ça, dis, 
d'avoir un loupiot ? » Méténier, p. 85 : 

on: Gueuleton, repas copieux, terme déjà usuel dans le pois- 
sard (v. ci- dessus, p, 16), et pognon, argent de poche (Rigaud) 
ou argent en général (Rossignol), proprement petite poigne 
au sens de poignée^; — et des verbes comme gohichonner, 
courir les cabarets pour un bon repas (Rigaud), diminutif do 
gober, verbe employé dès 1847 par Balzac: « Il se sentit ca- 
pable des plus grandes lâchetés pour continuer à gobichonner 
(mot populaire, mais expressif) de bons petits plats soignés », 
Cousin Pons, t. XVII, p. 309; 

ot : Bécot, baiser (proprement petite bouche) ; poivrot, ivro- 
gne ^; — et des verbes comme crdnoter, faire le crâne; (jobe- 
loter, boire, rire et chanter (Rigaud), de gobelot, forme pro- 
vinciale pour gobelet. 

1. « Il y a dans notre patelin (Saiivt-Quentiii) un zigue qui débute urfément 
bien pour la vendaisonde tes tlanches », P'ere Peinard, 25 janv. 1891, p. 6. — 
Cf. « Pour se rincer la dalle, il y aura des troquets très hurfes, à la mode 
de tous les patelins », IbiJ., 28 janv. 1879, p. .">. — Voir, sur ce mot, nos Sour- 
ces, t. II, p. 210. 

2. « Je n'ai pourtant rien fait pour (lue tu sois toujours à me chenaillef », 
Virmaitre, Supplément. — Dans le Berry, ce verbe signifie : mener une vie 
de chien; à Genève : secouer, tracasser; dans la Bresse : s'accoupler. 

3. Pour vivre stri'Uement et non pour bambocher ^), Balzac, Cojcsine Bette 
(l.Si7). t. XVII, p. 56. 

i. « VAlo soiff'nit à tire-larigot », Zola, Assoïnnioir, p. 447. 

5. « Pas de pognon, pas d'œil, c'est dur tout do même », Poulot, p. 71. 

fi. Richepin, Gueux, p. 192. 



DÉRIVATIONS 107 

Quant à la dérivation savante, latine, elle n'a laissé que 
peu (le traces dans le bas-langage. L'unique suffixe est iste 
qui a donné : Banqaiste, saltimbanque riche, maiichisie, men- 
diant (llayard), chanteur ou joueur, qui fait la quête devant 
les établissements de consommation, à côté à^ je m' en- fichiste, 
etc., ce dernier plutôt livresque, comme les quelques termes 
en isme (tels: loufoquisme, maboulisme, etc.) qu'on lit fré- 
quemment dans \q Père Peinard. 

Suffixes vulgaires. — Ils sont, pour la plupart, communs 
au langage parisien et aux parlors provinciaux : 

aque: Barbaque. viande (à côté de barbi), forme provinciale 
de berbi, brebis, etc; 

oque: Chenoque, nigaud (écrit aussi schnock), proprement 
bête comme un chien ^ ; loufoque, fou, de loufe, imbécile, 
répondant exactement au synonyme provincial matoc (c'est- 
à-dire matoqué), sot. forme parallèle à mastoc, lourdaud; 

oche : Bidoche, viande (à côté de bide) ; gourdoche, pièce de 
cinq francs, répondant à mastoc, pièce de dix centimes, lune 
et l'autre désignant la grosse pièce ; pe^oclie, sac où le gar- 
çon de banque enferme la recette (« releveur de pezoche, gar- 
çon de recette » (Rigaud), à côté àQ pèse, argent, etc. 

eux (pourear): Galvaudeux, vaurien; gâteux., tombé dans 
l'enfance; tafouilleux, chiiï'onnier des bords de la Seine (Ri- 
gaud), proprement qui fouille dans le las d'ordures; vengeux-, 
vengeur ^ 

Suffixes analogiques. — Mentionnons les suivants: 

al: CliapaU chapeau (singulier induit du pluriel: cf, che- 
val-chevaux), dans le langage familier^; gigal, compagnon 
ouvrier (do gigue, gigot: cf. gigolo et social, ami); gringal, 
pain, à côté de gringue (voy. p. 9i); — chicder, pleurer {chier 
des yeux), etc. ; 

atif: Dégueulatif, dégoûtant (Rigaud), modelé d'après dé- 
goâtatif, etc. ; 

icot, cot : Boscot, bossu (« diminutif badin et moqueur », 

1. Rictus, Cœ;<r, p.88: « Spèce de 5c/i«GtV,:, tu vas pas flancher! » — (;:;f. le com- 
posé schnockobol, ou poire de schnock, antipathique, sobriquet donné à l'Alle- 
mand, proprement niais qui amuse iboler, amuser) : « C'est encore un Schno- 
kobol, un Prusco, et 1 dit qu'il est Alsacien » (cité dans Bruant, Dicl , p. 17.) 

2. « Avec cette téte-là, ça doit être un vetigeux s, Rosny, Marthe, p. ~. 

3. Voir Appendice E: Suffixes jargonnesques et suffixes fantaisistes. 

4. Ce suffixe a acquis une certaine extension dans l'argot des polytechni- 
ciens : Gigal harical désigne, à l'Ecole, le gigot aux haricots. 



108 GÉNÉRALITÉS 

d'IIaiitel), à côté de bossicot, même sens (dans l'Anjou), forme 
parallèle à bonicot, bon (d'Hautel), moricaud (cf. Arbicot, 
Arabe), Prusco, Prussien, etc.; 

lâche: Camerlache, Ciima.r àde, campluclie, campagne\ l'un 
et l'autre très populaires. 

pin (suffixe induit àa galopin, gouspin) : Auverpin, Auver- 
gnat ^ ; marloupin, jeune marlou (à côté de marloupatte et 
marloupiat, autres formes analogiques) ; youpin, juif (à côté 
de fjoute), etc. 

Parmi les préfixes, es, abstrait de nombreux verbes méri- 
dionaux commençant par es (tels esbigner, esbroujfer, esquin- 
ter, etc.), est à son tour devenu formatif, mais avec une valeur 
purement intensive ^ : Esblinder, stupéfier (« dans le jargon 
des ouvriers », Rigaud), sens intensif de blinder, « être ivre au 
superlatif», dans le même jargon^ ; 656/0(21(6/', étonner, ébour- 
riffer (« dans l'argot des soldats qui songent au bloc plus 
souvent qu'ils ne le voudraient », Delvau), même sens que 
bloquer, mettre au bloc, consigner, terme de caserne généra- 
lisé ^ ; esf/oa/'c/e, oreille, proprement gourde, appellation facé- 
tieuse très usuelle ^ 

Substitution des suffixes. — La tendance à confondre les 
suffixes a toujours caractérisé le parler vulgaire. Dans la Co- 
médie des Proverbes, do 1630, Lydias reproche déjà ce tra- 
vers à son valet Alaigre, (acte I, se. VII) : « Il est vray, Alai- 
gre, tu fais toujours de comparitudes et des siinilaisons qui 
n'appartiennent qu'à toy ». 

La raison de ces substitutions n'est pas toujours apparente. 
Elles sont souvent inconscientes, comme les confusions fré- 
quentes dans le poissard (circonférence, pour conférence, con- 

1. <r Ftoréal pomponne la campluche... Ceux qui ne geindront pas, si ça dé- 
gouline (la plnie)... ce sont les campliichards >■>, Almanach du Père Peinard, 
189i, p. 9 et 15. 

2. « Un homme qui n'est ni Auverpin ni Charabia », Privât d'Anglemont, 
Paris Anecdote, 1854, p. 66. — « Je m'iialjillerai en Auverpin, je parlerai fouch- 
tra et vougri, je ferai n'importe quoi », Ricliepin, Truandaille, p. 72. 

3. Ce rôle réduit du suffixe se trouve déjà dans les verbes argotiques, esôa- 
lancer, jeter, et esbazir, tuer, que Vidocq donne avec le même sens que les 
simples balancer et hazir. 

4. Des ouvriers, ce verbe a passé dans le monde de la galanterie. On lit 
dans le Tani-Tam do 1875 (cité par Larchey) : « Ça m'étonne un peu, mais ce 
qui m'esblinde, comme disent les cocottes de la haute... » 

5. Richepin, Gueux, p. 184: « Parait que je suis dal)e ! ça m'esbloquel... » 
6^ ï Tu ne viendras pas me le crier dans les esgourdes », Piosny, Rues, 

p. 259. De là esqourder, écouter (Hayard). 



DÉRIVATION 109 

fusion, pour profusion, etc.). Souvent aussi elles sont dues à 
l'analogie. 

Une forme comme consolance, pour consolation, qu'on Ht 
dans Vadé (p. 76), s'explique pour éviter la longueur du suf- 
fixe correspondant de la langue littéraire; on dit aujourd'hui, 
pour la même raison, manifestance. Par contre, accueillance, 
doutance, oubliance, valissance (« valeur ») sont des forma- 
tions analogiques à l'aide d'un suffixe très populaire encore 
aujourd'hui : la vieille langue disait déjà aidance, pour aide, 
et cette forme est encore vivace. 

La substitution étant un phénomène fréquent dans le bas- 
langage, nous allons passer en revue les cas les plus frap- 
pants : 

Artifailles, nippes, à côté d'attif ailles, l'une et l'autre formes 
encore vivaces dans les provinces : Anjou, Poitou, Yonne, etc.; 
elle était jadis usuelle à Paris: « Artifailles. Ce mot appar- 
tient à la dernière classe et remplace pour elle le mot attifets, 
parure de femme ; quant à artifailles, j'ignore son utilité dans 
la conversation », Desgranges, 1821. 

Béard, calme (proprement béant), c'est-à-dire qui regarde 
niaisement avec la bouche bée; faire un béard, c'est faire le 
simple spectateur * à une partie de jeu : « Quand trois amis 
sont réunis pour faire une partie et qu'ils ne veulent jouer 
qu'à deux, ils tirent au sort : celui qui ne joue pas/ai<! béard » 
(Virmaître, Suppl.) 

Même substitution dans Gascard (c'est-à-dire Gascon), qui 
a la spécialité de la chine ou colportage (Coffignon, p. 66), et 
dans inastar "% massif (c'est-à-dire mastoc)\ et avec le sens 
de plomb, c'est-à-dire métal pesant (comme l'équivalent four- 
besque pesa/2Z!e, plomb): Rossignol donne mùis^a/" (variante in- 
fluencée de mince), par allusion à la feuille de plomb. 

Fricot, ragoût (de fricasse, influencé par haricot), bonne 
chère « mot bas et trivial » (d'Hautel), qu'on lit pour la pre- 
mière fois dans le poissard {Les Porcherons, 1773, p, 129). 

En dépit des protestations des grammairiens ^, fricot et son 

1. Et avec le sens généralisé, rester tranquille: « Et si le daron fait de 
l'harmone, reste béard v (dans Bruant, Dict., p. 24), 

3. De là, dans le langage des malfaiteurs, mastaroufleur, voleur de plomb 
(fusion de mastar et de maroufle). 

3. Avec ce sens dans Rictus, Soliloques, p. 58, 

4. « Faire fricot, fricoter ne sont pas français. Le mot fricot s'emploie trivia- 
lement pour bonne chère : Il y avait grand fricot à ce diner.,. Fricoter et faire 
fricot se disent ordinairement des gens qui se rassemblent pour faire quel- 



110 GÉNÉRALITÉS 

dérivé fricoter, faire bonne chère, sont encore très usuels à 
Paris et dans les provinces. 

Frigousse, même sens qua fricot (à côté àa frigale,. bonne 
chère, dans la vieille langue et dans les patois): « Frigousse. 
Mot baroque qui équivaut à fricot, bonne chère... signifie 
aussi ripaille, débauche » (d'Hautel). Comme fricot, la forme 
frigousse se lit pour la première fois dans le poissard (Z-e.s 
Porcherons, p. 136). Mot encore très usuel: « L'amour de la- 
frigoiisse », Zola, Assommoir, p. 514. 

Friot, frio, froid (induit de frisquet), forme très popu- 
laire: aLefr'io estourbit les pauvres diables », Père Peinard, 
25 juin 1891. 

Gniole, niais : « Il n'est pas gnole, il est adroit, fin, rusé » 
(d'Hautel). — « A-t-il l'air gnolle .. Tous ces gnolles-\k sont 
des mois dignes de ceux qui s'entre-appellent arsouilles », 
Desgranges, 1821. 

Grafouil(er\ gratter, à côté de gratigner, même sens dans 
les poèmes de Jehan Rictus {Doléances, p. 73). 

Monouille, monnaie : « Vu la morte-saison, la monouille 
sera aussi rare dans nos portes-braises que la justice dans les 
jupons desjugeurs», Almanach du Père Peinard, 1894, p. 21. 

La variante en est menouille, forme influencée par menue 
(monnaie): « Le samedi quand on déballe la menouille de la 
paie sur la table », Poulot, p. 54. 

Nigousse, nigaud, sobriquet du Breton bretonnant et du 
conscrit breton (dans le langage militaire). 

Même substitution dans vigousse, vigueur analogue au cor- 
respondant (poitevin vigace), qu'on lit dans une lettre de Flau- 
bert du 15 mai 1872: « Mais pour écrire congruement un 
vrai morceau, la vigousse et l'alacrilé me manquent », Cor- 
respondance, t. IV, p. 117 '-. 

que bon repas en secret... Ce mot, dans ce sens, n'a pas de synonyme que 
faire gogaille, terme populaire, ou se régaler en secret i, Michel, 1807. 

« Fricot. Barbarisme, Dites: du ragoût, de la fricasse », Desgranges, 1821. 

I Ils fonl fricot, ils fricollcni. Expressions triviales et non françaises pour 
ils font bonne chère », Blondin, \.^'12>. 

1. De même rigouiller, rigoler : cf. Anjou, baç/ouiller, bavarder ( — bagouler) 
et dégriuffoinller, dégringoler. 

2. Ajoutons : Feigjinsse, à côté de faignant, fainéant (Bruant, Dict., p. 217), 
et fiasse, ami, -pour fieu (Id., p. 20); godasse, chaussure (pour godillot), mot 
usuel dans les casernes (Hayard), etc. 



DERIVATION 111 

4. — Croisements. 

Deux mots synonymes, ou à pou près, se présentent en 
même temps à l'esprit : il eh résulte une combinaison dans 
laquelle l'idée initiale est renforcée ou mise en relief. La plu- 
part de ces contaminations appartiennent au lexique; mais 
parfois la fusion est d'ordre purement phonétique ou mor- 
phologique. Etant donné le rôle important que les unes et les 
autres jouent dans le bas-langage, un examen circonstancié 
s'impose. 

A, — Croisements formels. 

Soit, par exemple, Ma:^as, nom de la prison cellulaire dé- 
molie en 1900 qui avait remplacé la prison de la Force : il 
devient tour à tour Ma:^aro, qui désigne la salle de police et 
tout particulièrement la prison militaire de la rue du Cher- 
che-Midi, et Ta^as, prison de Mazas, par contamination des 
synonymes La^aro, prison de Saint-Lazare, et Tas, le Dépôt: 
« A Tasas... elle est seulement pas venue m'assister », Mété- 
nier, Lutte, p. 121. 

Voici d'autres exemples: 

ArtijTot, artilleur: « Comme y aurait pas de grivetons, ni 
fantabosses, ni cavalos, martiflots », Bercy, .YA'LY'- lettre, p. 5, 
C'est une contamination de fljtot fantassin (ce dernier tiré de 
Ji ferlin, soldat): « Elle dit: des Jlfîots! y a rien de fait », 
Courteline, Train, p. 207. La finale s'est ensuite propagée par 
voie analogique: gourdiflot, niais, gourde (Rossignol, Hayard). 

Bistringue, même sens que bastringue (chez les Français du 
Canada), contaminé par bistro, d'où la forme rédmle bistingo , 
mentionné en 1856 par les frères Concourt ', et bustingue, 
hôtel garni où couchent les bateleurs, les savoyards, les mon- 
treurs de curiosités (sens déjà donné par le Jargon de 1849). 

Fringale, faim-valle, forme contaminée par //'m^yMe/', gam- 
bader: cette maladie, rendant les chevaux très voraces, les 
fait tomber dans un état d'épilepsie dont ils ne peuvent sortir 
qu'après avoir mangé. Ce néologisme de vétérinaire est déjà 
mentionné par d'Hautel (« Le moi fringale ne se trouve nulle '^ 

1. « La tournée finie, nous allons tous quatre dîner dans un bislinyo à la 
porte d'Auteuil », Goncourt, Journal du 23 déc. 1836. 

2. Il est dans Michel, 1807: « Fringale, pour faim canine. Espèce de ma- 
ladie ». 



112 GÉNÉRALITÉS 

part »), ensuite par DesgTauges (1821) : « Fringale, besoin 
extrême de manger, n'est pas français. Nos académiciens 
n'ont pas souvent la fringale, car ce mot n'a pas trouvé place 
dans leur Dictionnaire K Mieux vaut male-faim ». 

Dans le langage militaire: Capiston^, capitaine (influencé 
par fiston)^ et tringlot, soldat du train des équipages militaires : 
c'est train, influencé par tringle, fusil. 

B. — Croisements lexioues. 

Ceux-ci, fort nombreux, constituent une des parties carac- 
téristiques du bas-langage. Suivant le degré d'affinité do 
leurs éléments en fusion, on peut les répartir en trois caté- 
gories. 

1. — Croisements de synonymes. 

Cette contamination de deux termes apparentés donne à 
leur combinaison une valeur plus intense. C'est ainsi que be- 
c^o/îdame (Rabelais) représente une combinaison populaire de 
bedon eibedaine; dans le vulgaire moàcvnQ. ^ foultitude (fusion 
des synonymes /oM^e et multitude) désigne une grande quan- 
tité: (.(\]nefoultitude d'autres panacées, plus loufoques qu'uni- 
verselles, dans l'espoir de décrocher le bonheur ». Almanach 
du Père Peinard, 1898^, p. 2. 

Voici d'autres exemples : 

Alboche, allemand, sobriquet ironique postérieur hitête de) 
boche, fusion de ce dernier avec Allemand ^ 

C/ielipoter, schlipoter, puer (de chelinguer et galipoter, faire 
ses besoins), qu'on lit à la fois dans Richepin (Gueuse, p. 172) 
et dans Jehan Rictus (Cœur, p. 194). 

Louftingue, fou (des synonymes louf et tingue) : « Je viens 
de gagner cent mille francs. — Il est louftingue ! » Rictus, 
Numéro gagnant, p. 8. 

Mannesingue,! marchand de vin, contamination de manne- 
quin, petit bonhomme, et singue, comptoir, le marchand de 
vin étant plaisamment conçu comme l'automate du comptoir 
en zinc ^. La forme parallèle, mannestringue (que Larchey 

1. Il no figure que dans l'édition de 1835, 

2. « Alorsse, le capiston l'a fait venir », Bercy, XXXVI* lettre, p. 4. 

3. Voir, sur ce mot, notre At'got des Tranchées, p. 129. 

4. Voir d'autres hypothèses étymologiques dans le Courrier de Vaugelas, t. 
VIII ^1878), p. 59, 113 et 133; A. Larchey, SuppL, p. XXI et 145. 



DKRIVATIÛN 113 

cite dans son Supplément) est nne double contamination des 
synonymes mannesiiigue et bastrinfjue. 

' I.c mot, ainsi que sa variante ' mùuiiKjue (qui en est la 
prononciation parisienne), est à peu près sorti d'usage et rem- 
placé par mastroquet : « J'ai fini mon après-midi dans la cour 
du min^ingo ». Poulot, p. 72. — « C'est un manne^irifjue de 
l'ancien jeu ». Zola, p. 192. 

Mômignard. petit enfant (de môme et mignard), et mômi- 
nette, fillette (de môme et minette). 

Pétrousquin, le derrière (fusion des synonymes pétard et 
troussequin), et, ironiquement, paysan : « Vous voulez donc 
passer pour des pétrousquins? » Méténier, Lutte, p. 246. — 
« Les pauvres ouvriers pétrousquins ont la tête farcie d'igno- 
rance )>, Almanach du Père Peinard, 1894, p. 54. 

Petsouille, pède^ouillc. le derrière (fusion des synonymes 
pétard ei ve:souille), et, plaisamment, paysan, rustre: « Je 
crèverai dans la peau d'un cabot et d'un pède^ouille », Desca- 
ves, &ous-o£'s, p. 127. 

Ratiboiser, rafler ou décaver au jeu (fusion des synonymes 
ratisser et emboiser'^) : « Et le roi de cœur pour finir. La vole. 
Trois jolis points, bein, Desforges ? — Ratiboisé. La suivante. 
Je donne, coupez! » Frescaly, p. 74. 

De là : ratiboisé K sans le sou (Virmaitre), et ratiboiser "*, 
voler: «Les brigands dévalisaient les diligences, ratiboisaient 
le pognon de l'état, déquillaient les gendarmes », Almanach 
du Père Peinard, 1894, p. 48. 

. Ribouldingue, fête, noce, vocabïe tiré de ribouldinguer, ce- 
lui-ci représentant une fusion des verbes synonymes ribouler, 
rouler, et dinguer, rebondir '\ 

Rigolboche, s'amuser de toute manière (fusion des verbes 
synonymes rigoler et bambocher), d'où rigolboche^, très ri- 



1. Une autre variante, mulzinfjue (dans Vidocq), s'explique par rallernance 
habituelle des liquides. 

2. Emboiser, tromper : » Mot bas et du menu peuple » (Le Roux). Balzac s'en 
est encore servi: « Emboisez-xwo'x bien ces gens-là j, Eugénie Grandet, p. 226. 

3. Et, au figuré, ruiné : « C'est fini, le vieux monde est ratiboisé, le populo 
lui passera sur le corp's! » Père Peinard, 9 mars 1890, p. 5. — Ce vocable a 
été employé par Alph. Daudet et Guy de Maupassant (v. la thèse de Mary 
Burns, p. 88). 

4. Ce verlie a acquis des sens spéciaux dans les parlers provinciaux: Rati- 
boiser, Itattre, rosser (Anjou), et briser un objet, détériorer quelque chose 
(Bas-Maine). 

5. Voir, sur ce mot récent, notre Argot des Traticltées, p. 20 à 22. 

6. C'était aussi le surnom d'une fille galante, célébrité de bastringue sous 

8 



114 GÉNÉRALITÉS 

golo (Virmaître) : « C'est pas rigolboche de plaquer son métier, 
son patelin, sa îdimxWQy) , Alinanadi du Père Peinard, 1894, p. 38. 

Tripatouiller, tripatrouiller, tripoter en tout sens (fusion 
des verbes synonymes tripoter et patrouiller ou patouiller), 
au propre et au figuré : « Vous n'allez pas bientôt finir de me 
tripatrouiller, vous allez me chiffonner » (Virmaître). — « On 
lui en fait endurer de cruelles à notre pauvre globe 1 On le 
tripatrouille d'une sacrée façon ! » Alinanach du Père Pei- 
nard, 1898, p. 20. 

La forme réduite tripatouiller ^ signifie, modifier ou rema- 
nier, contre le gré de l'auteur, une œuvre dramatique ou lit- 
téraire "-. 

2. — Croisements de termes apparentés. 

Un exemple curieux nous en est offert par le franco-proven- 
çal, lyonnais ou dauphinois boustifaille, mangeaille, bonne 
chère, mot qui a pénétré partout à Paris ^ et dans les provin- 
ces ^. Il est déjà mentionné, en 1821 , par Desgranges: « Tu ne 
fais que boustiffer ^ vive la boiistif aille ! Tous ces mots-là 
sont des barbaristnes enfantés par la populace ». 

Ce mot représente une contamination de bouffaille : le ber- 
richon possède, à coté de boustifaille, les formes parallèles 
boutifaille et bouffetif aille ; le Limousin dit bouchifaio et bour- 
difaio ^. ce dernier répondant au manceau bourdifaille, au 
savoyard bortifaille et à l'angevin pourtifaille (à côté de bour- 
nif aille), tous au sens de provisions de mets sur une table, de 
copieuse nourriture, ce que le patois havrais exprime par 
gourdifaille (Languedoc, gourdufaio). Les éléments qui en- 
trent en combinaison ne sont pas toujours apparents : tour à 

le second Empire. Huysmans s'est servi du verbe correspondant : a Fallait 
laisser croire que vous rigolbochiez avec cette dame », Sœuv Marthe, p. 272. 

1. Emile Bergerat s'attrijjue la paternité de ce sens littéraire. Voir ses 
Souvenirs d'un enfant de Paris, t. III (1912), p. 320. 

2. Rossignol cite en outre batifouiller, s'embrouiller, patauger (a il bâti- 
fouille au moins une heure »), lusion de batifoler et bafouiller; Virmaître, 
patri fouiller, manier malproprement, fusion de -patrouiller et fouiller, etc. 

3. « C'est de la boustifaille et pas autre chose » (caricatures de Gavarni du 
28 juin ISiO). — « Autrefois on faisait nn bon contrat (de mariage), ensuite 
une bonne boustifaille », V. Hugo, Misérables, V" partie, p. 602 — « Mettons- 
nous à table, il sent la boustifaille de loin », /obs. Assommoir, p, 103. 

4. En Picardie, Anjou, Berry, Yonne, etc. 

î). Aujourd'hui boustif ailler, manger souvent, synonyme de bouloUer. 

6. A (ienève, bourdifaille signifie grosse pâtisserie et, figuréinent, tète éva- 
porée (Humbert); dans le vaudois, bourdifalo a ci; triple sons : 1" tripes, res- 
tes de viande; 2« panse; 3" carîaille. 



DERIVATION 115 

tour les notions bouche ou vessie (en provençal, bout), rebut 
(en provençal, borda) ou abondance, etc. contaminent l'ac- 
tion du verbe bouffer à un degré excessif. 

Voici une série d'autres croisements similaires : 

Carapater, marcher, en se traînant, se sauver (fusion de 
crapaud et patte,) c'est-à-dire tirer les pattes comme un cra- 
paud, marcher à quatre pattes en tâtonnant^ : « Dis donc, 
ma biche, faut nous carapatter », Zola, Assommoir, p. 461. 

Chijne, terme du début du xix'' siècle et d'origine vulgaire. 
Son sens a varié : « Qu'est-ce que le peuple entend par chipie? 
Il n'en sait peut être pas plus que moi », écrit Desgranges 
en 1821. Erreur, il en sait plus: Femme avare (Bas-Maine), 
qui rapine sur tout, pingre (Champagne), mauvaise femme 
(Bresse, Bourg-ogne), etc.; à Paris : bég'ueule... 

Le sens primitif en est hargneuse et voleuse comme une pie: 
chipie, c'esi-k-dirc chipe-pie, pie qui chipe (cf. voleuse comme 
une pie), d'où les acceptions secondaires de grippe-sou et de 
femme impertinente -. Son pendant normand et manceau est 
^/*tyj/e (c'est- à dire gripe-pie), chipie, méchante femme (Moisy), 
femme hargneuse, voleuse (Dottin), tandis que l'ang'evin chi- 
gripie, femme maigre et méchante (Ménière), représente la 
contamination à la fois parisienne et provinciale. 

Cibige, cibigeoise, cigarette (contaminée par bige, bigeois, 
simple, ordinaire), aussi sous les graphies sibige (Rossignol) 
et sibiche ^ : « Quand on avait envie d'une sibiche, on la gril- 
lait », Père Peinard, 9 novembre 1890, p. 10. 

Coinsto, abri (Hayard), fusion de coin et hosto, hospice : 
« J'aurai peut-être plus tard un coinsto pour moi seul », cité 
dans Bruant. Dict., p. 4. 

Dégueulbif, dégoûtant (de dégueulasse et rebiffe), forme 
donnée par Bruant, à côté de dégueulbi: « Ils se disent que 
c'est dégueulbi de crever la faim », Père Peinard. 11 jan- 
vier 1891, p. 1. 

De même frisbi, froid (Rossignol), fusion da frisquet et re- 
^fff<^> proprement froid à rebiffer. 

' Epastrouiller, étonner {d'épater et pastrouiller, forme dia- 
lectale de patrouiller), d'où épastrouillant, merveilleux: «Une 

1. De là : Carapatas (forme provinciale pour carapalaud], marinier d'eau 
douce (v. Larchey) : il carapale ou marche en se traînant. Le mot désigne 
aussi Le soldat d'infanterie (Rossignol). 

2. Gf. Dict. général : « Chipie... semble dérivé du radical de chipoter ». 

3. Delvau cite encore sibijoite, cigarette, à côté de sibigeoise. 



116 GÉNÉRALITÉS 

découverte épastrouillante qui va réjouir tous les boit- sans- 
soif ». Alinanach du Père Peinard, 1894, p. 25; — à côlé 
d'espatrouiller, même sens (« Espatrouillant exprime le com- 
ble de l'admiration », VirmaîLre) : « Une bonne bougresse 
s'espatrouillait de ce que... », Père Peinard, 7 février 1892. 

Epatoufler , étonner {d'épater et patoujler, dialectal, patau- 
ger), forme alléguée par Bruant, à côté à'épataroufier, même 
sens (d'épater et maroufler), d'où épataroufJant , étonnant : 
« Finies, les géantes, les femmes torpilles, les nains et autres 
phénomènes cpataroajlants... », Alnianach du Père Pei- 
nard, 1896, p. 22. 

Mastroquet, marchand ' do vin (de niastoc, contaminé par 
stroc, setier), conçu comme un petit gros bonhomme qui dé- 
bile des setiers^: « S'il [le sublime] est marié, il paie son 
boulanger,... son mastroquet jamais », Poulot, p. 68, 

Nigaudinos, petit niais, de nigaud' ai chriataudinos, même 
sens (c'est-à-dire Cliristi audi nos!), terme employé par Balzac 
(v. Larchey) et très usuel à Lyon (v. de Pustspelu). 

Niguedouiile '% grand niais, de nigaud et andouille, au fi- 
guré (« barbarisme bas et vil », Desgranges, 1821) : « Nous 
sommes assez niguedouilles pour nous laisser piper », Père 
Peinard, 9 juin 1889, p. 4. 

Patagueule, ennuyeux, proprement bavard (fusion de pa- 
ta[ti-pataia] et gueule) : « C'est lui qui trouvait ça patagueule 
de jouer le drame devant le monde », Zola, p. 322. 

Peinturlurer, peindre grossièrement on couleurs criardes : 
« C'est un barbarisme », Desgranges, 1821 ; « Mot ironique et 
burlesque », Bescherelle i84o. C'est la contamination de 
peinture ai turelure, au hasard. 

Requimpette, rcdingotto, de redingotte, prononciation vul- 
gaire, et (cf. pet-en-l'air, sorte de veston) pette'\ postérieur, 
la première forme dans les Soliloques de Rictus (p.- 53). 
Tarabiscoter, réparer lesmoulures par des petits creux (ap- 

1. Le mot se lit dans la diM-nière éJilion du Jarr/on de 18i9. 

2. Voir une autre étymologie dans le Siipplémenl de Littrc. 

3. Gf. Oudin : « A° sieui- de Nu/ au dis, de la Nigaudiè re, vulg. un sot ». 

4. La forme antérieurement attestée hir/uedouUlf; (ilans Uegaard) est une 
variante que donm^ encore d'IIaulel (cf. le nom propre Mcod à côté de Nirjaux). 
A Vaud, on dit niguedouiile et niquedandouille (Callet). Le synonyme vulgaire 
jucdale, niais, répond au franc-comtois Jar(/ues Dailles. 

5. On retrouve cet élément méprisant dans adjupèle, adjudant, à côté d'ad- 
juvache, même sens, api)ellations ironiques qu'on entend souvent dans les 

casernes. 



DÉRIVATION 117 

pelés par les menuisiers tarabiscots) : terme technique récent, 
fusion de tarauder et rabiscoter, raccommoder (en Anjou et 
ailleurs, aussi sous la forme rabistoquer). 

Viauper, pleurer comme un veau (Rig-aud), de viau, veau, 
eijaper: « Quand le refrain recommença, plus ralenti et plus 
larmoyant, tous se lâchèrent, tous viaupèrent dans leurs as- 
siettes... crevant d'attendrissement... Goupeau, soûl comme 
une grive, recommençait à viauper et disait que c'était le 
chag-rin », Zola, Assommoir, p. 239 et 326 K 

Viscope, casquette à longue visière comme en portaient les 
gens faibles de la vue (contamination de visière et télescope), 
d'où : 

1° Visière de casquette, longtemps particulière au soute- 
neur: « Tu on as une viscope à la bêche » (Rossignol). 

2° Képi de troupier, schacko (Merlin). 

Le plus récent de ces croisements est midinette, trottin (de 
midi et dînette), ces jeunes ouvrières sortant en grand nom- 
bre à midi, de leurs ateliers, pour déjeuner et prendre l'air 
(vOy. une citation dans H. -France). 

Un des plus anciens est brindesingues , dans la locution être 
dans les brinde.iingues, avoir une pointe de vin, être à demi- 
gris (d'Hautel), qu'on lit dans Vadé: « Tiens, toi t'es déjà 
dans les brinde.<ingues », Les Racoleurs, 1756, se. XI. L'ex- 
pression est encore vivace : « On s'était réuni pour porter une 
santé au conjungo, et non pour se mettre dans les brinde^in- 
gues », Zola, Assommoir, p. 112. 

C'est une contamination provinciale du vieux mot brinde ', 
toast. Bas-Maine, brindesis (ce dernier répondant à l'italien 
brindisi) .^SiT un mot apparenté qui reste à déterminer. Il est 
intéressant de relever le sens généralisé du mot dans les par- 
1ers provinciaux. Tandis qu'en Normandie, bresingue et besin- 
gue (qui en est la forme réduite) signifie également « ivre », 
comme dans l'Anjou berMingue; le Lyonnais désigne par ber- 
singue celui qui marche de travers, répondant à la fois au 
mançois marcher en brindisis, marcher de travers comme un 

1. Larchey, en citant ce dewiier passage de Zola, i-end à tort iuauper par 
« faire la vie », interprétation erronée passée chez Virmaîtrc. 

2. La forme parallèle bringue (que donne déjà Gotgrave) est encore vivace 
en Bretagne, où elle désigne la débauche des matelots, d'où bmif/uer, boire 
avec excès, en parlant des matelots : 

Dès qu'il a son col bleu de matelot. 
Le soir même i brinr/ue à terre.,. 

(Nibor, Cols bleus, p. 98) 



118 GÉNÉRALITÉS 

ivrogne, et au genevois de bisingue, de travers (dans le Suppl. 
de Littré, avec une citation de Tôpffor). 

D'autres croisements ont pris dans le langage parisien une 
grande extension et plusieurs proviennent du milieu des ca- 
sernes: 

Cabombe, bougie (de camoufle et bombe), altérée en cal- 
bombe (Rossignol) et cabande j^Rigaud) : « Une espèce de gui- 
gnol où y a des dessins qui passent dans un cadre que, pour 
le voir, on éteint toutes lescalbombes », Bercy, V® lettre, p. 6. 

Lesbombe, prostituée (de lésée, môme sens, et bombe), à 
côté de lésébombe, forme plus rare donnée par Rigaud: « Un 
coup de batterie avec une lesbombe », Méténier, Lutte, p. 216. 

Et d'autre part: 

Claquebosse, bordel (de claquedent et bosse) : « Jolie petite 
ville... Ça manque de claquebosse », Les Gaietés du Régiment 
(cité dans H. -France). 

Faniabosse, fantassin, dont le havresac fait la bosse sur 
son dos K dans Jehan Rictus (Cœur, p. 90) : « Cabot faniabosse 
ed iïiarine. » 

Féebosse, vieille femme laide et méchante (semblable à la 
féeCarabosse), dans Bruant {Rue, t. II, p. HO): al] ne féebosse 
qu'est pas du quartier... » 

On voit le nombre considérable de ces croisements dans le 
bas-langage parisien. La plupart sont assez transparents pour 
permettre de préciser les éléments lexiques qui entrent en 
combinaison; la formation des autres" — en très petit nom- 
bre d'ailleurs — n'apparaît pas assez claire pour faire entre- 
voir les raisons de leur contamination. 

1. Rigaud y voit un « aimable jeu de mots : fente à bosse,., d, etDarmesteter 
« iiii calembour par à peu prés sur fantassin » {Création des Mots nouveaux, 
p. 166). 

2. Tels sont : 

Auverpinches, gros souliers d'Auvergnat (Rigaud). 

Morhec, morhaque, vermine (Rigaud) et enfant désagréable (Delvau), même 
sens que morpion. 

Probloque, propriétaire (Rossignol, liayard) : « On peut lécher les pieds 
des pi'obloques et des llics... Et puis? » Rosny, Rues, p. 295. 

Pébroque, pépin, parapluie (Hayard). 



CHAPITRE II 

REMARQUES SYNTAXIQUES 



Ces remarques seront de nature générale. On trouvera, 
dans les dissertations déjà mentionnées, des détails complé- 
mentaires qui échappent forcément à un examen d'ensemble K 

1. — Substantit. 

Noms communs tirés de noms propres. — Procédé fécond qui 
a fourni au bas-langage nombre d'appellations dérivant des 
sources les plus variées. On pourrait les répartir ainsi : 

A. — Noms de fabriquants ou industriels : 

Bénard, pantalons à pattes d'éléphants, longtemps portés 
par les souteneurs (d'après le nom du tailleur qui en avait la 
spécialité) : « Je me gonflais de pouvoir chanstiquer mon fal- 
zar à la Bénard conte un fendard à la mode... Avec un bé- 
nard à pattes d'un thunard... », Bercy, X'LP lettre, p. 6. 

Desfoux, casquette en soie, bouffante et de forme élevée, 
portée par les bouviers, toucheiirs de bestiaux, laitiers, bou- 
chers en gros, etc. longtemps adoptée par les souteneurs (ap- 
pelée antérieurement david "-, l'un et l'autre noms de chapeliers 
voisins du Pont-Neuf) : « C'est pas la peine de f... tes desfoux 
sur l'œil... », Méténier, Lutte, p. 194. 

Eustache, couteau de poche (d'après Eustache Dubois, cou- 
telier de Saint-Etienne) : « On donne ce nom à une espèce 
particulière de couteau, dont se servent les gens de la plus 
basse condition », dHautel, 1808 ^ 

Godillots, souliers d'ordonnance (du nom d'un fabricant de 
chaussures, fournisseur de l'armée en 1870), gros souliers, 

1. La Neufranzbslsche Syntax de J. Haas (Halle, 1909) tient compte, dans 
une certaine mesure, du langage parisien. 

2. « Les rouflaquettes bien cirées, la blouse de fil tirée aux épaules, le 
david crânement posé sur le front... », Humbert, Mon bagne, p. 40. 

3. En Anjou, ii.ilaclie désigne un petit couteau à manche de bois (le couteau 
y porte le nom de quillaume): cf. ustaches, ciseaux (Delesalle). 



120 GÉNÉRALITÉS 

terme militaire généralisé : « Je l^altais la semelle, rapetas- 
sant tous les godillots du village », Père Peinard, 13 avril 
1890, p. 2. 

B. — Noms généralisés de personnages réels : 

Bidard, veinard, riche bourgeois (d'après le nom de l'em- 
balleur, gagnant du gros loi de l'Exposition de 1878): « Les 
bidards qui avez des paletots et des nippes de rechange », 
Almanach du Père Peinard, 1897, p. 14. 

Collignon, cocher, appellation plutôt injurieuse (un cocher 
de ce nom assassina en 185o son voyageur) : « Les collignons 
pourraient écrabouiller les bourgeois tout leur content », 
Bercy, XXXV^ lettre, p. o. 

Poubelle, boîte à ordures (Poubelle, préfet de la Seine, les 
imposa aux Parisiens en 1883) : « La bande faisait concur- 
rence aux biffins et fouillaient lespoubelles », Bosny, Rues, p. 6. 

Wallace, eau des fontaines, publiques (du nom de Sir Ri- 
chard Wallace, philanthrope anglais, qui dota Paris en 1872 
d'une centaine de petites fontaines) : « Ça me fait mal au ven- 
tre de te voir pomper de la wallace », Méténier, Lutte, p. 216. 

G. — Noms de lieux généralisés : 

Chabanais, lupanar (situé à Paris rue de Chabanais), d'où 
tapage nocturne: « Il est rentré, il s'attendait à un chabanais 
monstre », Poulot, p. 72. t- « Ah! reprit l'homme,' est-ce une 
raison pour- faire un chabanais pareil? » Courteline, Train, 
p. 222. 

Irlande, jeu de billes (au cent dix) : envoyer en Irlande, 
envoyer les billes à droite et à gauche (Delesalle). 
! Zanzibar, jeu de trois dés (qui se joue sur le comptoir des 
marchands de vin): « Une vingtaine seulement s'enquillent 
au Zanzibar, chez un bistrot des environs », Père Peinard, 
1" mars 1891, p. 1. 

Noms tirés d'une forme verbale. — L'exemple le plus connu 
Gsi j'ordonne (Monsieur, Madame^ Mademoiselle), appliqué aux 
personnes qui aiment à donner des ordres : « C'est un monsieur 
f ordonne. Sobriquet que l'on donne à un tatillon, à un jeune 
homme, fier et allier, qui commande ses subalternes avec 
hauteur et emportement, qui veut être obéi à la parole », 
d'Hautel, 1808. 

Voici un témoignage plus récent de cette expression fami- 
lière: « Nana régnait sur ce tas de crapauds; elle faisait sa 



REMARQUES SYNTAXIQUES 121 

mademoiselle f ordonne avec des filles deux fois plus grandes 
qu'elle... », Zolsi, Assommoir, p. 195. 

Un autre exemple, pâtiras ou pâtira, victime, c'est-à-dire 
celui qui va pâtir, remonte au poissard : « Quand vous tour- 
mentez les riches, ce sont les pauvres bougres d'ouvriers et 
les petites gens quifinissont par être le pâtira », La Guin- 
guette patriotique, 1790, p. '. 

Abstrait pour concret. — L'exemple le plus intéressant est 
Jeunesse, au sens de « jeune fille ». Il remonte au xvi*^ siècle 
(Vauquelin de la Fresnay); Racine l'a employé au xvii*^ siècle 
{Plaideurs, acte III, se. lY) : « Je suis tout réjoui de voir 
ccXlQ jeunesse y), et Vadé, au xviii*': « Ma maraine dit comme 
ça, qu'y gna pas de temps plus zenty pour \xnQ jeunesse que 
où ce qu'on se fait l'amour «^ Lettres- de la Grenouillère, 
p. 91 K ~ 

Voici quelques autres exemples : 

Connaissance, maîtresse, dans la bouche des troupiers : 
« Est-ce que tu te le figures que je vais... balayer l'écurie et 
rouler la litière pendant que tu penseras à ta connaissance f » 
Courteline, Gaietés, p. 26. 

Gouvernement, femme, dans la bouche de l'ouvrier: « Quand 
un ouvrier parle de sa femme, il dit volontiers mon gouver- 
nement » (Rigaud). 

De même, «cZee, petite quantité (d'absinthe, de poivre, etc.); 
innocence, jeune fille innocente, etc. On dit cet amour d'enfant 
(amour pour aimable) et, inversement, pour rendre plus ex- 
pressifs des termes généraux : Aller son petit bonhomme de 
chemin, suivre tranquillement et modestement sa voie, ex- 
pression déjà donnée par d'Hautel qui l'explique ainsi : « Faire 



1. Ajoutons : Quitourne, fenêtre, dans l'argot des filles {allumer la quUourne, 
c'est mettre la lampe derrière le rideau de la fenêtre), et faire la quitourne, 
c'est appeler le client de sa fenêtre. 

2. Le marquis d'Argenson en prend la défense vers la même époque : i Pour- 
quoi avoir banni du beau langage une expression populaire, une jeunesse, 
pour parler d'une jeune fille ou de plusieurs jeunes gens ensemble? Rien ne 
supplée à cela, et la langue en était d'autant plus riche... On entendait en 
même temps de bonnes et d'aimables qualités avec quelques défauts; enfin, 
cela présentait une image... De dire c'est une jeune personne, ne dit point 
cela. Quand on dit : C'est m-WQ jeunesse qui se divertit, c'est comme si on di- 
sait: cela se divertit parce que cela est jeune ». — Journal, éd. Jannet, t. V, 
p. 21!). 

Dans le Berry, ./ew/fcsse s'applique également au ])étii],.au sens de jeunes 
bestiaux : « ha jeunesse se vendait ben à c'te foire » (Jaubert). 



122 ^GÉNÉRALITÉS 

droitement sa besogne, n'entendre finesse en rien, secondaire 
avec prudence et probité ^ ». 

Collectif POUR individuel. — Deux exemples, remontant au 
début du XYii" siècle, sont encore vivaces : 

Pays, compatriote : « Pais, c'est-à-dire homme du même 
païs » (Oudin, 1G40). — « Bon jour, pays. Se dit en saluant 
un compatriote. C'est mon pays, pour dire qu'il est né dans 
le même pays que moi » (d'Hautel, 1808). 

Furetière (1690) y voyait un « salut de gueux... du même 
pays » ; aujourd'hui, c'est plutôt un mot de soldat (féminin 
payse): « Nous étions pays, nés le même mois », Courteline, 
Gaietés, p. 33. 

Populo, enfant : « Un populo, un petit populo, c'est-à-dire 
un enfant » (Oudin). — « Populo^, pour dire un petit enfant, 
un nouveau né: elle a fait un petit populo, se dit par déri- 
sion d'une fille qui s'est laissé séduire » (d'Hautel). 

Changement de genre. — Les exemples les plus significatifs 
sont ; 

Chose, celui dont on ne se rappelle pas le nom, ou dont on 
ne veut pas se souvenir, terme vague par lequel on supplée à 
un nom propre. 

Gouin, matelot débauché, masculin moderne induit de 
gouine, prostituée (mot qu'on lit déjà dans Ménage et qui est 
encore vivace) : « Gouin, masculin de gouine, a pris racine 
dans le Vendômois; mais le mâle est barbarisme, et la femelle 
est une épithcte dégoûtante ». Desgranges, 1821. 

Machin, même sens que chose, appliqué suvtout aux objets: 
masculin induit du primitif machine, qui a le même sens chez 
d'Hautel. C'est un terme sorti des milieux professionnels qui 
désignait tout d'abord les machines ou les outils indispensa- 



1. Zola emploie des tournures analogues : « une sacrée coquine de soif n 
{Assommoii-, p. 112), « un gueux de soleil » (p. 179), « un gredin de froid » (p. 230), 
à coté de « Ce nom de Dieu de tremhleynent » (p. 499), « Un tonnerre de Dieu de 
cambuse » (p. 474), « un bruit de tonnerre de Dieu » (p. 531), etc. 

Cette personnification des choses est de tous l'es temps : Du Fail parle de 
i sa bonne femtJie d'eschine » (t. II, p. 18), et Oudin rend la locution ton bou- 
(jre de despit par « malgré toi ». 

2. J,ps frères Concourt emploient ce mot au sens de prolétaire, homme du 
peuple : « Un populo assistant par hasard à la Chambre », Journal. 10 déc. 1893. 
— Aujourd'hui, le mot désigne la plèbe, la populace. 



REMARQUES SYNTAXIQUES 123 

bles à l'ouvrier, et ensuite tout objet ou même toute personne 
dont le nom échappe *. 

Manque est féminin dans le langage vulgaire et dans les 
parlors provinciaux: « Eh ben, monsieur Jérôme, je sis fâché 
à présent de vous avoir fait une manque de bienveillance », 
Yadé, Œuvres, p. 97. 

De là: à la manque, défectueux, détestable, maladroit, bon 
à rien : « Los radicaux et les socialos à la manque avaient 
eu beau pistonner le populo avec leur suffrage universel et 
une salade de réformes à la flan », Père Peinard, 28 septem- 
bre 1890, p. 14.' 



o 



Adjectif. 



Des adjectifs tirés des substantifs sont très fréquents dans 
le langage populaire moderne, mais un seul exemple -remonte 
à la fm du xviii*^ siècle, crâne, donné comme synonyme de 
fou et d'écervelé par le Dictionnaire de Féraud (i787) et que 
d'Hautel définit ainsi (1808) : « Crâne. Tapageur, mauvaise 
tête, vaurien; mettre son chapeau en crâne, c'est-à-dire sens 
devant derrière, à la façon des tapageurs et des mauvais su- 
jets ». Aujourd'hui, le mot a plutôt le sens de fier, hardi, 
avec les dérivés : crânement, fièrement, et crâner, affecter 
de grands airs : « Crâne donc pas et vas-y », Méténier, Lutte, 
p. 29. 

Le sens en est encore plus étendu dans les parlers provin- 
ciaux : bon, beau (Picardie), fameux, remarquable, de choix, 
appliqué même aux objets (Berry). 

Voici d'autres exemples : 

Chicoré, de chicore, ivre, c'est-à-dire Vert comme la (chico- 
rée, répondant au synonyme pistacJie, légère ivresse, par al- 
lusion au visage verdâtre de l'ivrogne (Bruant, Dict., p. 270). 

Farce, amusant, drôle: « Il 'est farce, pour il est farceur, 
c'est un farceur », Michel, 1807. — « Ça serait /arce si sa 
chemise se fendait », Zola, p. 30. 

Mare, dégoûté, blasé (et mare! assez !), lire de marée, dé- 

1, « Machin n'est pas français, se dit plus particiilièremont d'un outil quel- 
conque, dont on ne sait pas, ou dont on ne se rappelle pas le nom. On dit aussi 
quelquefois ^nachine, dont machin dérive. Si j'avais un machin, une |)etite 
machine, y: forais un trou dans cet endroit, pour : Si j'avais une vrille, un 
foret, etc. On abuse du mot Machm comme on fait du mot Chose : Monsieur 
chose. Madame chose, etc. On doit éviter avec soin d'employer un pareil 
langage, qui annonce ordinairement une éducation pou soignée ou, du moins, 
peu de présence d'esprit... » — Michel, 1807. 



124 GÉNÉRALITÉS 

goût : « Je suis mare du jeu, j'ai joué toute la journée » (Ros- 
signol). 

Marlou, malin ^ (comme un souteneur), se lit dans Riche- 
pin {Gueux, p. 164) : « L'œil marlou, il entra chez le zingue... » 

Ajoutons : Bœuf, énorme, à côté de monstre, colossal (« un 
succès bœuf, un succès monstre ») ; nature, naturel (« bœuf 
nature »); peuple,^ commun, trivial (« être peuple »); pocheté, 
crétin (de pochetëe, bêlise) ; rosse, méchant (comme un mau- 
vais cheval), etc. 

3. — Verbe. 

Passage d'un état a l'autre. — Les verbes neutres agoniser 
et tomber ont acquis une valeur active dans le bas-langage, 
le premier, dès le xviii*' siècle, -le deuxième de nos jours. Ago- 
niser quelqu'un, l'accabler d'injures, est déjà fréquent dans 
le poissard, alors que tomber quelqu'un, le terrasser, vaincre 
un adversaire en luttant, nous. vient du langage des athlètes 
forains, des tombeurs: « A preuve que moi, l'Asticot, je con- 
nais quéqu'un qui vous tombera quand vous voudrez », Ri- 
chepin, Truandaille, p. 70. De là, au sens généralisé^ venir 
à bout d'un adversaire quel qu'il soit. 

D'ailleurs, dans l'ancienne langue, tomber était souvent 
actif: 

Mes la contraire' et la perverse, 

Quant de lor gran estât les verse 

Et les tumbe autor de sa roe, 

Du sommet envers .dans la boe. .. 

lit-on, à propos des vicissitudes de la Fortune, dans le Roman 
de la Rose, v. 491 i*. Et au sens vulgaire moderne, dans une 
lettre de grâce du xiv*^ siècle (v. Ducange) : « Icellui Giraut 
donna audit Manson un si grand coup sur l'espaule que il le 
tumba par trois fois en la charrière». Est encore dans Ronsard 
(v. Littré). Il s'agit donc en l'espèce d'un vénérable archaïsme 
qui mériterait de revivre aussi dans la langue littéraire'-. 

D'autre part, s'amener a le sens neutre d'arriver, venir, 
sens très populaire. 

De pareils changements sont d'ailleurs fréquents à toutes 
les époques de l'histoire de la langue. 

1. Un glossaire ari,'Otiqae de 1829 écVit merlou (« voleur roué, rusé »), sous 
l'influoncc de merle (cf. c'est un fin merle). 

2. Nous passons sur l'usage vulgaire de conjuguer les verbes neutres avec 
avoir {<i il a tombé n), tendance dérivant également du passé. 



REMARQUES SYNTAXIQUES 125 

Changement de conjugaison. — Exemple, moiwer, mouvoir, 
qui remonte au xvi'' siècle, vivace encore à Paris et dans les 
parlers provinciaux (Anjou, Berry, etc). De là moiweitc, dé- 
nonciateur, proprement honune remuant *: « Les mots chan- 
g-ent aussi selon le quartier; un délateur, qui est une casse- 
role à Montparnasse, sera une mouDette à Montmartre, et une 
bourrique à Grenelle », Rossignol, p, VI. 

Pluriel substitué au singulier. — L'emploi d'une construc- 
tion comme /aco/is remonte au xvi'^ siècle. Henri Estienne 
constate, par la bouche de Philausone, que « les mieux par- 
lans » parmi les courtisans disaient : j'allons, je venons, Je 
soupons, etc. et Coltopliile do répondre : « Vous m'estonnez 
merveilleusement, de me dire qu'un si vilain lang'ag'e soit or- 
dinaire aux gentilshommes courtisans ». Plus loin, il met ces 
« façons de langage » parmi « les plus élégans barbarismes et 
solecismes », et Philausone va jusqu'à comparer un tel « courli- 
sanisme, en matière de langage» à « quelque bel atticisme- ». 

La vérité est que cet usage, à toutes les époques éminem- 
ment rustique et populacier, était très répandu au xvi*^ siècle, 
même parmi les personnnes instruites K Le Moyen de paroe- 
nir s'en moque \ et François de Gallières déclare nettement, 
à la fin du xvii« siècle : » Si un homme de qualité disoit, /es- 
tions à Paris et fen partismes pour Versailles, il parleroit 
comme le menu peuple ^ ». 

Ajoutons que l'omission du pronom- sujet, encore courante 
au XVI'' siècle, est aujourd'hui commune au langage enfantin, 
rustique et vulgaire. 

4. — Particules. 

Prépositions. — Les gens du commun se servent de l'ex- 
pression histoire de (au sens de « pour »), pour signifier une 
action à laquelle on attache peu d'importance : « A l'hôpital 
les médecins faisaient passer l'arme à gauche aux malades 
trop détériorés, histoire de ne pas se donner l'embêtement de 
les guérir », Zola, Assommoir, p. 124. 

1. Cf. d'Hautel: « Marie mouneUe, petite fille turbulente », sens encore vivace 
dans l'Anjou. 

2. Dialogues, éd. Liseux, t. I p. 172-173, et t. II, p. 286. 

3. Voir Brunot, t. II, p. 335. 

4. Cf. ci-dessus, p. 6. 

5. Du bon et mauvais usage, Paris, 1693, p. 135. 



126 GÉNÉRALITÉS 

De même, rapport à, à cause de, qu'on lit dans Vadé : « Je 
vous le pardonne rapport au sujet de la cause... », Œuvres, 
p. 272; et exemple plus moderne dans Balzac, Goriot, p. 44: 
« Vous veillerez au lait, Christophe, rapport au chat. » 

Adverbes de quantité. — La notion « beaucoup » est géné- 
ralement rendue par celle de volée de coups (c'est-à-dire par 
la même notion que représente étymologiquement beaucoup 
lui-même): \]ne flopée d'enfants, une grande tapée d'ouvrage 
(cf. Michel, 1807: « Il a une bonne tapée, beaucoup, une 
grande quantité, n'est pas français »). 

La même notion est exprimée par tout plein, beaucoup, ex- 
pression empruntée aux mesures de capacité, qu'on lit cou- 
ramment au xvi^ et xvii^ siècle : « On dit encore tout plein de 
bons mots venant de luy », Despériers, Nouvelle xlvii. — 
« Tu prends de la peine tout plein », Comédie des Proverbes, 
acte 11, se. III. Cette locution adverbiale, est donnée par Ou- 
din (1640), et Vaugelas la considère encore comme « une fort 
bonne façon de parler ». D'IIautel y voit une « locution vi- 
cieuse » ; elle est toujours vivace dans lesparlers provinciaux. 

De même, et le pouce, davantage (sans compter le reste), 
est aussi un souvenir des anciennes mesures : « Et faire le glo- 
rieux, tout au long de l'aune, pouce et tout », lit-on chez du 
Fail K Cette locution est également usuelle dans les provinces 
et à Paris : « La Déclaration des Droits formulée il y a un siè- 
cle et le pouce », Almanach du Père Peinard, 1898, p. 2. 

Formules négatives. — L'ancienne langue possédait un très 
grand nombre de formules pour renforcer la négation ou pour 
exprimer Tinsignifiance, la petitesse ou la nullité. C'étaient 
des comparaisons tirées de la nature (animaux, plantes, mi- 
néraux), des parties du corps humain ou des objets de pre- 
mière nécessité (nourriture, monnaies, etc.)- 

Le langage populaire moderne a conservé plusieurs de ces 
formules que nous allons examiner suivant leur provenance. 

Dans l'argot parisien ou provincial, ces tournures servent 
en même temps à exprimer un refus, l'inutilité ou l'incrédu- 
lité. Elles dérivent de sources très variées, à savoir : 

a. — Noms de plantes, principalement racines et fruits ali- 

1. Discours d'EiUrapel, t. II, p. 55. 

2. G. Drej'ling, Die Aiisdruckswelsen der ilberlriebenen Verkleinprung ini alt- 
franzusischen Karlepos, 1888. Bon travail que nous avons mis à profit. 



REMARQUES SYNTAXIQUES 127 

mentaires : navet, nèfle, pomme, radis etc., sur lesquelles nous 
reviendrons. 

b. — i\oms Je coquillages très communs, comme les ber- 
nacles, qui. sous leur forme bretonne bernicle ou bernique, 
sont devenus à Paris, dès le xviii*^ siècle, l'expression du 
néant (v. ci-dessus, p. 77). 

c. — Noms de parties du corps. — Les noms vulgaires de 
certaines parties spéciales du corps ont fourni des formules 
fréquentes de négation, en premier lieu le membre viril: 

Nœud! mon nœud ! « Propos que les voyous ont sans cesse 
à la bouclie, et qu'ils trouvent plus énergique, sans doute, 
que des navets! du flan! des nèfles! qui en sont les varian- 
tes adoucies » (Rigaud;. 

Peau, la peau l rien! ' « Alors c' gsI jjour la peau que j'ai 
tiré cinquante-neuf mois et quinze jours de service ? » Cour- 
teline, Gaietés, p. 291. — « El tout ça pour arriver à quoi? 
à la peau ! » Idem, Ti'ain, p. 182 "-. 

Ce terme est souvent renforcé: 

Peau de balle \ non, point, dans le langage des troupiers, 
ensuite généralisé (la formule est souvent complétée par ba- 
lai de crin) : « Aussi, pour nous aller pieuter à la caserne, 
c'est peau de balle et balai de crin, et variétés diverses, » 
Courteline. l^rain, p 88. — « Pour ce qui est des éclipses de 
lune, peau de balle et balai de crin! On en sera privé cette 
année, » Almanach du Père Peinard, 1897, p. 23. 

Peau de nœud ! rien, jamais de la vie : « Il est poli, peau 
de nœud! On n'a jamais vu de particulier moins poli » (Ri- 
gaud). 

Tringle, tringue, rien (Hayard), la tringle, pour la tringle, 
même signification (Bruant) : « Le trêpe pourra pas y voir 
que tringue, » Bercy, XIV^ lettre, p. 6. 

Les noms provinciaux des testicules, — mes blosses ! mes 
bûmes ! — jouent le même rôle négatif. 

d. — Noms de pâtisseries, surtout légères : 

Flan, du flanl non, jamais, réplique à une demande im- 

■1. Cf. Larchey, Suppl. : « Peau, rien, zéro. La peau est ce qui a le moins de 
valeur dans la bête. — Peau de balle, rien... Mot à mot ventre creux ». 

2. La peaul rien, est parfois abrégée en lap\ (écrit lape dans Bruant, et lapp 
dans Rossignol) : « Il m'a fait travailler pour lapp, je suis -malheureux, je 
n'ai que lapp » (Rossignol); « Le major verra bien que t'as juste lape et que 
tu veux tirer au flanc », Bercy, XA'Xr/" lettre, p. 6. — Sous cette forme abré- 
gée, le mot a passé dans l'argot des polytechniciens : » Il entend lap » (-voir 
Cohen, dans Mémoires de la Société' de Linguistique, t. XV, 1908, p. 176 et 191). 



128 GÉNÉRALITÉS 

portune ou intempestive : « Exclamation particulière aux ga 
mins qui ajoutent souvent et de la galette! y) (Rigaud) : « Sur 
quoi, du flan! la peau ! » Richepin, Truandaille p. 71. 

L'ancienne langue employait, avec le même sens déprécia- 
tif, les synonymes //a/m'c/^e et gastel, gâteau. 

Dans le picard « n'y connaître flan » signifie n'y connaître 
goutte (Gorblet); et en Bourgogne, niflet! non! du tout! dans 
le langage des écoliers : « Ah ! tu crois que je vas t'en bailler ? 
Niflet! » répond à nifflettes, petites pâtisseries à la crème, 
mot usuel à Provins (Fertiault). 

e. — Nom de monnaies, comme valeur dépréciative fré- 
quente dans l'ancienne langue K Dans le parler vulgaire de 
nos jours, c'est le cas de dalle, écu bu daler flamand, qui, 
après avoir désigné l'argent en général, comme dans ces vers 
de Pierre Durand (cités dans Larchey) : 

Faut pas aller chez Paul Niquet ; 

Ça vous consomme tout votre pauve dalle... 

a fini par signifler un rien : « Le populo entrave que dalle, » 
Bercy, VJII^ lettre, p. 6. 

C'était, dès le xvi*^ siècle, une monnaie d'argent flamande 
— ((.dalle, monnoyeen Allemaigne, ); Tabourot, 1587 — d'une 
valeur variant de trois à cinq francs ^, qui devint au début 
du xix*^ siècle équivalent d'argent monnayé, et, une fois ce 
sens oublié, de non-valeur, de néant. 

Ce genre de tournures était destiné dans l'ancienne laja- 
gue à renforcer le manque de valeur qui va de l'insigni- 
fiance à la nullité, au néant. Elles se retrouvent en grande 
partie dans le langage populaire moderne, tandis que la lan- 
gue littéraire en a à peine gardé des traces. 

1. Cf, Dreyling, p. 67 à 87, et Eustache Deschamps, OEuvres, t. III, p. 41, 
à propos des Flamands (dont la menue monnaie s'appelait wiz7ey: « Leur sou- 
verain n'ont prisié une 7nile. » 

2. Le mot se lit avec ce sens, dans la Satyre Ménippée. 



LIVRE DEUXIEME - 

VOCABULAIRE. — FACTEURS SOCIAUX 



SECTION PREMIERE 

CLASSES LÉGALEMENT CONSTITUÉES 

Si l'on compare le bas-langage parisien du commencement 
du xix^ siècle, tel qu'il est représenté dans le Dictionnaire de 
d'Hautel, avec ce qu'il est devenu à la fin de ce même siècle, 
on est surpris de l'énorme accroissance de son vocabulaire, 
de cette exubérance verbale qui rappelle parfois celle 
du XVI'' siècle. Mais tandis que la langue de la Renaissance 
est plutôt de source savante et étrangère, que la richesse de 
son lexique est surtout puisée dans les langues classiques et 
dans l'italien, le bas-langage parisien de nos jours est presque 
entièrement indigène. 11 a continuellement augmenté ses res- 
sources par des apports de la province et notamment par des 
contributions des classes professionnelles. 

Les professions et les métiers ont concouru à toutes les épo- 
ques à enrichir la langue nationale. C'est là un fait constant. 
Mais cette influence n'a jamais été aussi féconde ni aussi gé- 
nérale que dans la seconde moitié du xix*' siècle. 

Plusieurs raisons expliquent cette évolution: avènement de 
la démocratie; facilité de plus en plus grande, vers le mi- 
lieu du XIX® siècle, des moyens de communication, routes ou 
chemin de fer; effacement des distinctions sociales du passé 
en même temps que du particularisme des anciens corps de 
métiers ; contact de plus en plus fréquent des diverses classes 
professionnelles, entraînant le mélange graduel de leurs lan- 
gues spéciales, lesquelles finissent ainsi par être absorbées 
dans le langage populaire parisien. 

Nous allons étudier la répercussion successive de ces facteurs 

9 



A: 



130 FACTEURS SOCIAUX 

sociaux, nombreux et divers, sur le lexique du bas-langag-e, 
et tout d'abord nous y discernerons un double groupe social, 
suivant que leurs représentants appartiennent aux classes 
légalement constituées ou bien qu'ils vivent plus ou moins en 
marge de la société. 

Il va sans dire que nous ne passerons pas en revue l'en- 
semble des classes professionnelles. Sous le rapport linguisti- 
que qui nous occupe, un petit nombre seulement a exercé une 
influence réelle et, parmi celles-ci, l'armée, la marine et 
la classe ouvrière ont été particulièrement fécondes. En ou- 
tre, comme ces groupements ne possèdent pas à proprement 
parler des langues spéciales, mais simplement des terminolo- 
gies propres, des vocabulaires à part, nous rechercherons seu- 
lement quels de ces éléments, professionnels ou techniques, 
ont franchi leur milieu spécial pour se généraliser dans le 
bas-langage. 

De toutes les corporations parisiennes reconnues par la loi, 
une seule — celle des bouchers — a possédé jusqu'à ces der- 
nières années, une véritable langue spéciale ^. c'est-à-dire 
une déformation systématique du langage courant; mais le 
loucherbem, actuellement en voie de disparition, n'a laissé au- 
cune trace sérieuse dans le parler vulgaire. 

Ajoutons que les vocabulaires spéciaux des soldats, des 
marins, des ouvriers, appartiennent au xix** siècle, et que tous 
ont subi l'action efficace du jargon, qui a pu ainsi pénétrer 
par des canaux différents dans le vulgaire parisien et pro- 
vincial. 



1. Voir, sur la théorie des langues spéciales, l'étude pénétrante et sugges- 
tive que leur a consacrée M. Arnold Van Gennep (étude réimprimée dans son 
volume. Religions, Mœurs et Légendes, deuxième série, Paris, 1909, p. 285 à 316). 



CHAPITRE PREMIER 

SOLDATS 



Le service militaire obligatoire a exercé une influence des 
plus marquante sur la constitution du bas-langage. Les con- 
tingents ruraux ou provinciaux, d'une part, par leur long sé- 
jour dans les casernes, ont rapporté, à leur retour dans leurs 
foyers, des expressions et des termes particuliers à ce mi- 
lieu; d'autre part, par leur dispersion à travers la France, 
les contingents parisiens ont été le grand facteur de l'expan- 
sion des termes d'argot de la capitale dans les provinces. Nous 
avons déjà relevé l'importance de ce rôle. 

On sait la part considérable qu'a eu l'élément militaire dans 
la formation du vocabulaire roman. L'action de la soldates- 
que s'est fait ultérieurement sentir à diflerentes époques, mais 
elle n'a jamais été aussi intense qu'à la nôtre. 

Il n'y a pas d'ailleurs bien longtemps que la langue des 
casernes possède un vocabulaire à part K Son lexique ne s'est 
développé que dans la seconde moitié du xix® siècle, époque 
à laquelle remontent plusieurs recueils de cette langue spé- 
ciale ^ ainsi qu'une littérature qui va s'augmentant de jour en 
jour ^ 

A ce fond s'ajoute le petit stock des termes algériens impor- 
tés par les troupes coloniales et dont plusieurs sont devenus 
familiers, grâce au contact rapide des différentes classes socia- 

1. L'ouvrage des capitaines Vidal et Delniart {La caserne, Mœurs militai- 
res, Paris, 1833) est encore étranger au vocabulaire ultérieur de nos troupiers, 
ainsi que ceux de Jules Noriac (Le 101' Régiment, 1858) et d'Emile Gaboriau 
{Le 13' Hussard. 1861). 

2. Paul Ginisty, Manuel du Réserviste, Paris, 1882, et Léon Merlin, La langue 
verte du troupier, Paris, 1886. 

Et, à titre comparatif, Paul Horn, Die deutsche Soldalensprache, ^Giessen, 1905. 

3. Georges Gourteline, Les Gaietés de l'escadron, 1886, Le Train de S h. 47, 
Vie de caserne, 1888; Potiron, 1890. Voir, sur ces ouvrages, ce que nous en 
avons dit ci-dessus, p. 54. 

Lucien Descaves, Sous-Offs, Roman militaire, Paris, 1890 (40° éd. 1901). 
Les nombreux écrits de Charles Leroy (dont le plus connu est Le Capitairie 
Ramollot) sont moins importants sous le rapport linguistique^. 
Major H. de Sarrepont, Chants et chansons militaires de la Fra7ice, Paris, 1887. 



132 FACTEURS SOCIAUX 

les et grâce aussi à l'influence considérable de la presse. Nous 
consacrerons un chapitre à part à ce glossaire africain *. 

I, — Éléments constitutifs, 
1. — Richesse synonymique. 

Les termes les plus nombreux du vocabulaire militaire se 
rapportent à la prison, à la salle de police. Cette synonymie 
exubérante jette un peu d'ombre sur la vie des casernes et 
trahit la facilité avec laquelle les gradés dispensent les châ- 
timents à leurs subordonnés. Des types, comme l'adjudant 
Flick si admirablement peint par Courteline, n'apparaissent 
pas comme des exceptions : « Celait la terreur de la caserne, 
dont on n'osait plus pousser une porte ni tourner un angle 
de mur sans craindre de se trouver nez à nez avec lui, ren- 
contre au bout de laquelle, inévitablement, il y avait pour le 
rencontré quatre jours de salle de police. Pourquoi ces quatre 
jours? pour rien! ou pour tout, ce qui revient au môme ^ ». 

Voici cette nomenclature : 

BloCf salle de police : « On dit : mettre et mieux/... au 
bloc » (Merlin). « Dépêchez-vous donc..., dit complaisamment 
le brigadier, vous allez vous faire fiche au bloc », Courteline, 
Gaietés, p. 56 ^ 

Boite, rappelant l'ancien synonyme boîte aux cailloux, pour 
prison (qu'on lit encore chez/d'Hautel) : « Coucher à la boîte; 
boulotter de la boîte, être souvent puni, grosseboîte, prison » 
(Ginisty). « Et tout de suite la danse commençait, la manne 
céleste des nuits de boîte et des basses corvées ». Courteline, 
Train, p. 21. 

On dit aussi boîte à musique, expression répondant à l'an- 
cien synonyme violon *, salle de police. 

Boucle, terme parallèle à malle : « Un militaire mis à la 
salle de police est bouclé » (Rossignol). « Vous savez, me dit 

1. Tout récemment, le langage militaire a connu un renouveau dans les 
tranchées, pendant les années 1914 à 1916. Voir, sur cette dernière phase, 
l'Appendice final sur l'Argot des tranchées. 

2. Courteline, Train, p. 21. 

3. Ce terme a produit le dérivé, déjà mentionné (p. 108), esbloquer, stupé- 
fier, lequel a passé des casernes dans le bas-langage. 

4. Balzac s'en sert, dans la lll" partie de ses Splendeurs des courtisanes (éd. 
185'j, p. 4) : I Les inculpés sont amenés au corps-de-garde voisin et mis dans 
ce cabanon nommé par le peuple violon, sans doute parce qu'on y fait de la 
musique : on y crie et on y pleure ». Voir, sur la véritable origine de ce 
terme, nos Sources de V Argot ancien, t. I, p. 73 à 74, et t. II, p. 467. 



SOLDATS 133 

le commissaire de police, à la sixième contravention c'est la... 
boucle » (cité dans Bruant, Dict., p. 369). 

Clou, terme énergique qui désigne les différentes salles de 
discipline (Ginisty) : « Coller au clou, mettre en prison » 
(Merlin). 

Et au sens généralisé, comme plusieurs autres termes de 
cette catégorie (Rictus, Soliloques, p. 27): « Y me ferait f... au 
clou par prudence ». 

Grosse, sous-entendu 5o?7e; jeter à la grosse, emprisonner: 
« Grosse caisse, prison, dans le jargon du régiment » (Rigaud). 

Hosteau (prononcé aussi ousto), terme provincial qui dési- 
gne à la fois l'hospice et la prison : « Quand on n'a pas plu- 
tôt le képi sus le cabochard, faut pas crâner... on vous colle 
à Vousto, comme des tambours », Bercy, A'ZAl'/*^ lettre, p. 4. 
Avec le sens généralisa (Bruant, Route, p. 116): « Qui voulait 
me conduire à Vhosto. » 

Jettard (écrit aussi schtard), c'est-à-dire endroit où l'on 
jette (terme déjà donné par un glossaire argotique de 18iG) : 
« Pour la joie, c'est midi! On les fout au jettard, quand is ri- 
golent », Bercy, XL'' lettre, p. 7. — « A Tours ! A dix heures 
du soir? Tu te ficherais de ma figure. Tiens, vlà comment je 
vais y descendre au jetard! Et ce disant, il s'applique du bout 
des doigts une claque sonore sur la bouche », Courteline, 
Gaietés, p. 213. 

La^aro, terme apporté dans les régiments par les soute- 
neurs qui avaient leurs marmites à Saint-Lazare : « Alors le 
malheureux... enfilait sa blouse et s'en allait finir son rêve 
au Icuaro », Courteline, Gaietés, p. 128. 

-Malle, appellation rappelant l'ancien synonyme co(/)'e (mas- 
sis) qu'on lit déjà dans une ballade en jargon chez Villon, en 
même temps iin' eiimaller , emprisonner (« Emnalés en coffre, 
en gros murs... ») — « Nom de Dieu, il faut en finir, tout le 
peloton couchera à la malle ce soir », Courteline, Gaietés, 
p. 23. 

Ma^aro, salle de police, prison, sens généralisé, d'après 
Mazas, nom de la prison cellulaire démolie en 1900 (v. H.- 
France). 

Ours, proprement lieu ténébreux oi^i l'on passe la nuit sur 
de la paille (lieu comparé à une tanière d'ours) : « La Bos- 
cotle, fourré à Vours par une température pareille, c'est la 
congestion forcée », Courteline, Gaietés, p. 32. 



134 FACïEUSS SOCIAUX 

Ce mot a passé dans l'argot des polytechniciens et des élè- 
ves de Saint-Cyr. 

La série synonymique n'est pas finie; il faut y ajouter les 
emprunts faits au jargon (auquel remontent certaines des 
appellations déjà citées, telles que malle), à savoir : Lourde 
ou grosse lourde, salle de police (Merlin), proprement porte, 
grosse porte, et mite, prison {mitard, dans Rossignol et Hayard) : 
« Le colon de la f... au mite », Père Peinard, 7 juin 1891. 

Ces exemples suffiront à montrer la richesse de cette syno- 
nymie; passons maintenant aux éléments divers qui ont con- 
tribué à former le fond du vocabulaire des casernes. 

2. — Termes jargonesques. 

De nombreux termes de l'argot ancien sont entrés dans la 
langue militaire d'où ils ont passé dans le bas-langage et les 
parlers provinciaux. 11 suffira de les mentionner ici, en ren- 
voyant au bilan d'ensemble que nous en avons tracé ailleurs ^ : 
Blavin, mouchoir; camoufle, chandelle (« le dernier couché 
éteint la camoufle », Ginisty); cuiller^, main (« toucher la 
cuiller, donner une poignée de main », Merlin); culbute'^, 
culotte; cric, eau-de-vie; douilles, cheveux; frangin, frère 
{frangine, sœur); frottin, billard ^; gaye, cheval; gonzesse, 
maîtresse de troupier; grivier, soldat, et griffeton^, troupier, 
appellation plutôt méprisante, passée dans le bas-langage 
(Rictus, Cceitr, p. iSl); limace, chemise; m^Aies.se, maîtresse 
de troupier; pieu, lit (et pieuter ^, se coucher); pioncer, dor- 
mir; poisser, se faire poisser, se faire prendre en flagrant dé- 
lit; radiner, rentrer, arriver, aller; rond, argent; trèfle, tabac. 

En revanche, plusieurs vocables de troupier ont passé dans 

1. Voir dans nos Sources de VArgot ancien, t. II, p. 207 à 261 : « Les survi- 
vances de l'argot ancien ». 

2. C'est le correspondant français du synonyme jargonnesque louche, main, 
terme qu'on lit déjà dans le dossier du procès des Coquillards (1455). Voici 
un exemple choisi en dehors des casernes: i On rigole, on chante, on pique 
un chahut et l'on serre la QuiUer à plusieurs mineurs en leur glissant une 
pièce de vingt balles », Père Peinard, 10 août 1890. 

3. La citation de Gourteline {Soujxes, t. II, p. 228) est à rectifier ainsi : 
d Mon pau'ieux... je veux pas ertirer ma culbute ». 

4. « Ce farceur-là c'a tiré les pieds par dessus le mur pour aller faire un 
frotlin au caoua », Gourteline, Train, p. too. 

5. « .Je resterai simple .7n/fe<û/^pendant tout mon congé », Descaves, Sous- 
Offs, p. 34. 

6. Tiens, vlà comme nous allons pieulcr à la caserne », Gourteline, Train, 
p. 88. 



SQLDATS 135 

l'arg-ot des prisons el fîg-urent comme tels clans Vidocq (1828 
et 1837): 

Boule de son, pain de munition : « C'était du paimioir mêlé 
de son; aujourd'hui, pain mêlé de farine de seigle, de forme 
ronde, distribué tous les jours aux prisonniers » (Rossignol). 

Bouillante, soupe, appellation ironique : « Elle n'est guère 
bouillante lorsque vous êtes de garde et qu'un camarade vous 
l'apporte à une lieue de la caserne » (Merlin). Le mot se 
trouve déjà dans un glossaire argotique de 1827. 

Cavaler, se cavalei\ partir au galop, se sauver, expression 
appartenant primitivement aux troupes à cheval : « Vous al- 
lez me faire le plaisir de cavaler au corps de garde », Courte- 
line. Potiron, p. 14. 

Terme devenu populaire: « Je suis en retard, je me cavale » 
(Rossignol). 

Elixir de hussard, nom donné par les fantassins à la mau- 
vaise eau-de-vie, à l'eau-de-vie de grains que l'on vendait 
dans les cantines (H. -France). 

Hirondelle de potence, gendarme, appelé jadis hirondelle 
de grève ou hussard de la guillotine. 

Landau à haleines, parapluie : « Quand on voit des pékins 
qui se balladent avec leurs pépins et s'empêtrent les uns dans 
les autres, on s'écrie : « Attention! V'ià un encombrement de 
landaus à baleines! ^ » Cette appellation se lit déjà dans la 
dernière édition du poème sur Cartouche (1827). 

Planche au pain, banc des accusés, allusion à la planche à 
pain des troupiers, laquelle, dans les casernes, est suspendue 
horizontalement au plafond, au-dessus de leur lit. 

3. — Termes provinciaux. 

Les patois ont fourni un certain nombre de termes, qui, 
après avoir modifié leur forme et leur sens dans ce nouveau 
milieu, ont passé ensuite dans le bas-langage parisien et pro- 
vincial. Tels sont : 

Bidoche, viande, portion de viande et spécialement morceau 
de bœuf bouilli, l'ordinaire du soldat : « On n'en mange pas 
tous les jours de la bidoche chez toi? » Descaves, Sous-Offs, 
p. 11. — « Faut me rendre un service... J'ai besoin de bido- 
chey), Rosny, Rues, p. 1.31. 

1. Langue verte du troupier (cité dans H. -France). 



13!B FACTEURS SOCIAUX 

Ce mot S qui signifie proprement viande de mouton (cf. Berry, 
bide, vieille brebis), figure avec le sens de « viande », dans 
un glossaire argotique de 1846, et cette acception généralisée 
est celte du bas-langage (Richepin, Gueux, p. 171) : « Trop de 
bidoche autour des boyaux... » 

De môme, dans les provinces, par exemple dans l'Anjou : 
« Bidoche, viande. Mot de la langue des casernes et d'intro- 
duction récente » (Verrier et Onillon). 

Bricheton, pain, et brichet (Hayard). répondent au normand 
d'Euro brichet. pain d'une ou deux livres de forme variée 
qu'on fait expressément pour les bergers (Robin) : « Via ton 
bricJieton et ta bidoche ». Courleline, Gaietés, p. 309. 

Terme généralisé : « Pain, dans le jargon des ouvriers » 
(Rigaud) et des gueux (Richepin, p. 171) : « Deux ronds de bri- 
clietori dans l'estomac... » 

Brignolet^ môme sens que le précédent (pour bringolet : 
cf. le poitevin bringue, morceau de pain) : « Le troupier dit 
aussi que son pain est du bricheton, du brignolet », Lacroix 
(dans Larchey). — « Pas de brignolet, à se coller entre les 
mandibules », Le Sans-culotte (cité dans Rigaud). 

Mot également généralisé : « Un coup de jus, mon vieux birbe, 
et une croûte de brignolet », Huysmans, Sœur Marthe, p. 71. 

Goguenot avec ses deux acceptions : 

1° Gobelet en fer blanc et marmite de campagne, chez les 
troupiers d'Afrique : « llolà les goguenots, hurla le clairon des 
zouaves; qu'on se dépêche! J'ai le gosier sec comme une pierre 
à fusil », Camus, t. I, p. 272. 

C'est là le sens primordial ^. encore vivace en Normandie :■ 
goguenot, pot à cidre (répondant au manceau coquenot, co- 
quille de noix). 

2° Récipient en fer blanc servant au régiment de tinette, 
sens universellement connu et qu'on lit déjà dans le Jargon 
de 18i9 (« goguenot, pot de nuit »). 11 a passé dans les par- 
1ers provinciaux : baquet d'ordures (Anjou), lieu d'aisance 
(Bresse), etc.; aussi, sous la forme abrégée gogue, déjà men- 
tionnée. 

Péquin, civil, dans la bouche du troupier, mot qui date du 
premier Empire ^ : « Péquin, pour bourgeois. Barbarisme. 

1. Dans le Bas-Maine, on dit bidale, à côté de /»'f/oc/(e (Pas-de-Calais, 6«rfeZ/e). 

2. Conservé aussi dans ç/oguenot, mortier (Merlin). 

3. Voir l'anecdote citée par Littré, au mot pécjuin, à propos de Talleyrand. 



sôLbAîs 137 

C'est un mot de la soldatesque », nous dit tiesgrangcs» en 1821 ; 
mais, dès 1808. d'Uautel, toilt on citant l'usage spécialement 
militaire, altribiie au mot Une acception plus larse : « Pé- 
qtlui; terme injurieux qui équivaut à ignorant, sot, imbécile; 
homme intéressé, avare au dernier degré. C'est aussi un so- 
briquet que les soldats se donnent entre eux. » Ce sobriquet, 
appliqué aux civils, vient du Midi, oii péquln signifie « chétif, 
malingre », épilhcte dérisoire donnée aux bourgeois. Ce terme, 
sur l'origine duquel on a étrangement divagué \ se trouve 
ainsi être de provenance indigène. 

Voici (|uelquc8 exemples : « 11 y avait toute une révolution 
dans répithètede pékin, si facilement jetée au visage du bour- 
geois », Vidal et Delmart, Caserne, p. 371. — « La Garde Impé- 
riale est polissonnée dans toute la ville!... Les péquins l'em- 
bêtent », -Balzac, Un ménage de garçon, 1842, t. VI, p. 270. — 
.« En entrant à la caserne, il faut déposer ses frusques de 
pékin..., » Almanach du Père Peinard, 1896, p. 38 ^ 

Ratatouille, ragoût servi aux troupiers les jeudis et les di- 
manches : « Il va payer à dîner et cela vaudra mieux que la 
ratatouille du quartier », Vidal et Delmart, Caserne, p. 131. 

Terme populaire, au sens de « mauvais ragoût ». Desgran- 
ges en fait déjà mention en 1821 : « Ratatouille \ mauvai-je 
fricassée. Ce mot est un barbarisme ». 

Le simple tatouille n'a gardé, dans le bas-langage, que le 
sens métaphorique de « raclée de coups », mais, à Genève, ce 
mot signifie encore, « piquette, ripopée ». C'est un dérivé de 
tatouiller, verbe encore vivace dans plusieurs patois, au sens 
de « salir » (Xormandie), de « patrouiller ou se baigner » 
(Anjou) \ etc. Ce verbe semble avoir été usuel à Paris dans le 
premier quart du xix*' siècle, et Desgranges en fait mention 
en 1821 : « Tatouiller est un barbarisme. Ne dites plus : Il 
Va tatouille dans la boue, mieux vaut jeté ». 

4. — Épithètes. 
Comme tous les vocabulaires spéciaux, celui des casernes 

Le mot se lit pour la première dans la Correspondance du général Hardy de 
1797 à 1802, imprimée en 1901", p. 138. 

1. Dans Le Courier de Vaugelas, t. VII, 1876, p. 44,74, 1:21, 137 et 177. 

2. En Anjou, pécju'm a fini par sij^nifier quidam, particulier; au figuré, il 
fait son pét/uin. il se gobe (Verrier et Onillon). 

3. Vigny, dés 1835, lui ilonne asile dans Grandeur et servitude militaires. 

4 Cf. Dict. général: « Ratatouille, emprunté du provençal moderne ratalou- 
Iho, d'origine inconnue ». Le mot provençal est tiré du français. 



138 FACTEURS SOCIAUX 

fait un usage fréquent de qualificatifs pour désigner des objets 
particuliers à ce milieu. Tels : 

Bancal, sabre recourbé de cavalerie : « Voilà M. Oranger 
qui apporte le bancal » (caricature de Gavarni, 1841). — « Ils 
frôlaient alternativement de leurs coudes et de leurs i>a/2ca^s 
des devantures baissées », Courteline, Train, p. 178. 

Brutal, canon : « Le brutal, nom burlesque que l'on donne à 
une pièce de canon : As-tu entendu ronfler le brutal? » (d'Hau- 
tel). En patois normand, brutal est très fréquemment appli- 
qué à des choses : un outil est brutal, une machine est brutale, 
lorsque leur usage est dangereux, quand ou s'en sert sans 
précautions (Moisy). 

Réchauffante, capote. D'Hautel, en 1808, donne à ce mot 
« trivial et burlesque » le sens de perruque (avec lequel il a 
passé dans le vocabulaire de Vidocq). 

Souffrante, allumette : « Les souffrantes au clair, ceux qui 
en ont! » Courteline, Potiron, p. 17. 

Et de même : Collant, cale(;on; fumante, cigarette (appelée 
aussi sèche); grimpant, pantalon '; soufflant, clairon, ol souf- 
flante, trompette, etc. 

5. — Termes ironiques. 

L'ironie joue un grand rôle dans le vocabulaire des caser- 
nes, très riche en appellations facétieuses qtii témoignent de 
la bonne humeur de nos troupiers. Voici un premier groupe : 

Le havresac y est appelé armoire à poils et, lorsqu'il était 
fait de peau, veau et A^or, ce dernier très fréquent : « Déses- 
pérant de mon projet et voulant en finir, j'ai lavé jusqu'à 
mon A^or... Le mauvais drôle avait vendu jusqu'à son havre- 
sac », Vidal et Delmart, Caserne, p. 91. 

Le peloton d'exécution, c'est le bal (« aller au bal »), qu'on 
lit chez d'Hauteravec un sens apparenté : « Donner le bal à 
quelqu'un, le gronder, le châtier rudement ». La punition, 
cran, y est identique à une consommation : « distribuer des 
crans ». Le manche à balai y est un bâton de maréchal, et, 
inversement, le hautbois y devient un manche de balais, tan- 
dis que le trombone est assimilé à une seringue '. 

1. Dans Richepin {Gueux, p. 178) : « Un grimpant et des ripatons... y>, pen- 
dant du synonyme vulgaire montant (celui-ci dans Vidocq). 

2. Inversement, en normand, saquebute, seringue, signifie primitivement 
trombone. 



SOLDATS 139 

Le fusil porte le nom de clarinette ^ Cette appellation est 
déjà donnée par d'Hautel en 1808, avec cet exemple : « Pren- 
dre la clarinette de cinq pieds signifie se faire soldat, s'enrô- 
ler ». La balle, c'est la dragée, la prune ou le pruneau. 

Le garde-magasin est n.^^Q{ê garde-mites ou miteux. 

Le lit s'enrichit de toute une synonymie facétieuse. Il est 
assimilé tantôt à nn panier - (d'oii pagnoter^, se coucher), et 
tantôt à un portefeuille (Rossignol) : se fourrer dans le por- 
tefeuille répond à se bourser, se coucher (Rigaud). Une farce 
très usitée dans les casernes consiste à mettre le lit du bleu 
en portefeuille « de façon qu'il n'y puisse entrer plus loin que 
les chevilles et qu'il emploie une partie de sa nuit à tenter 
de remettre un peu d'ordre dans des draps qui s'enrouleront 
d'un côté tandis qu'il les déroulera de l'autre... » (Courteline, 
Gaietés, p. 303). 

Ajoutons : Plumard ^, c'est-à-dire lit de plumes (par allu- 
sion à la dureté de la paillasse), d'où se plumarder % se cou- 
cher. 

Voici maintenant un autre groupe : 

Bidonner, boire, le vin étant distribué aux troupiers (et aux 
marins) dans un bidon : « Passe- moi donc la vinasse... nous 
allons bidonner un coup », Courteline, Train, p. 92. 

Avec le sens généralisé : « Tu ne ferais pas mieux de tra- 
vailler, au lieu d'être toujours à bidonner chez le marchand 
de vin? » (Hébert, dans Bruant, p. 6i). 

Caisson, tête et cervelle, d'où se faire sauter le caisson, se 
suicider (le caisson saute lorsque la poudre s'enflamme), ex- 
pression devenue populaire : « Le caporal s'est fait sauter le 
caisson ^, en se tirant sous le menton un coup de revolver », 
Père Peinard, 1«' déc. 1889, p. 3. 

1. « Faut se coller l'as de carreau sus le rabe, décrocher sa clarinette et 
descende sus les rangs », Bercy, A'XXF/e lettre, p. 5. — Cf. Larchey, SuppL, 
prêt". XXVIII : « Le peuple appelle le fusil clarinette de cin<j pieds, parce qu'il 
appelle troubadour le soldat«qui en joue sur les champs de bataille. » Les deux 
expressions sont chronologiguement indépendantes, troubadour étant un sou- 
venir de l'école romantique. 

2. a Je vais vous mettre dans votre panier, dit le caporal », Descaves, Sous- 
0/fs, p. 56. 

3. « Ah! ça, que que tu fabriques? G'est-yque tu vas pagnotter'? o Cour- 
teline, Gaietés, p. 12. 

4. » Calmé net, il dégringole de son plumard », Courteline, Train, p. 72. 

5. « Les plus casaniers auront des envies folles d'aller plumarder dans les 
prés », Almanach du Père Peinard, 1894, p. 17. 

6. Les frères Concourt notent dans \e,\xr Journal du 23 nov. 1857: « Il s'est 
fait sauter le caisson (propos entendu sur le boulevard) » — Cf. Richepin, 
Glu, p. 6 : « Il ne s'était pas non plus fait sauter le caisson ». 



140 FACTEURS SOCIAUX 

Harnais^ vêtement (Rossig-nol), et harnacher, habiller 
(Bruant), ont passé des casernes dans le vulgaire parisien : 
« Alors on m'a payé des harnais neufs, lin fendant et un al- 
pague en velours », Bercy, UF lettre, p. 5 

Marcher, faire une marche militaire, a acquis le sens figuré 
de consentir, d'accepter, acception passée dans le langage des 
imprimeurs, des ouvriers et des filles : je marche! je ne mar- 
che pas ! ]q suis, je ne suis pas d'accord. 

Pied de banc, sergent dans une compagnie (un banc a qua- 
tre pieds et une compagnie quatre sergents) : « Les bleus s'ali- 
gnent tant bien que mal; le pied de banc les compte, les re- 
compte.. », Alnianach du Père Peinard, 1894, p. 40. 

Dans l'argot policier, avoir les pieds dans le dos, c'est être 
suivi par un agent (Rossignol). 

Souper, en avoir assez, en être excédé, sens très répandu 
dans les casernes : « Souper de la Jiole de quelqu'un, être fâ- 
ché avec un camarade; dans le même sens on emploie indif- 
féremment les mots caillou^ hure, kilo, matricule, gueule, 
etc. » (Ginisty). 

Pour comprendre cette acception spéciale, rappelons le nom 
ironique que les troupiers donnent à la soupe, la- bouillante, 
qui est plutôt tiède (v. ci-dessus). Ce sens particulier est de- 
venu d'un usage général : « J'ai soupe de ma femme, de sa 
société, de sa conversation » (Rossignol). 

Voici quelques citations : « T'as donc soupe de battre la 
semelle?... Le populo a l'air à' avoir soupe pour de bon, 
d'être le dindon de la farce », Père Peinard, 5 juillet 1891 
et 10 avril 1892. 

Trujfard, soldat, les trulfes ou pommes de terre garnissant 
souvent l'ordinaire du troupier : « Vous savez bien qu'elle ne 
fait jamais l'œil (« crédit »)aux truffards », Camus, t. I, p. 40. 

Terme devenu populaire : « Le truffard... se plie sans trop 
de rouspétance aux exercices, gardes, travaux de propreté », 
Almanach du Père Peinard, 1894, p. 41. 

De même : Carotte, visite du docteur au régiment (de l'ex- 
pression tirer une carotte au médecin) : c'est le moment de 
prétexter une maladie imaginaire, pour se faire exempter du 
service (d'où carottier, soldat qui évite les manœuvres et les 
corvées); chaussettes \ ganls. à côté de mains courantes, pieds 

1. Cf. le synonyme alleni in 1 llandscht/h, gant, proprement chanssette de 
la main. 



SOLDATS 141 

OU souliers; jus de claque, café (Merlin), d'après la couleur; 
matviculer , voler (« le numéro matricule étant la seule mar- 
que de propriété au régiment », Merlin); permission de minuit, 
gourdin au bout ferré*; tableau d'avancement^ liste des hom- 
mes punis déposée au corps de garde; torcher, manger (cf. se 
torcher les babines), etc. 

L'expression tailler une basane, à l'origine propre aux 
troupes à cheval, exprime un geste de défi ou de mépris que 
les soldats exécutent sur la cuisse (autrefois couverte de ba- 
sane) : « Et tandis que du revers de la main il se caressait le 
menton, de l'autre il se giffla la cuisse, taillant une basane 
gigantesque au nez du colonel absent », Courteline, Gaietés, 
p. 197. 

Cette expression a passé dans le bas-langage: « Tailler une 
basane, geste familier des gamins qui se frappent la cuisse du 
revers de la main droite » (Virmailre). 

Tirer au flanc, chercher à esquiver le service (même sens 
que carotter), à côté du synonyme tirei' au cul, user de pré- 
textes pour paresser (la marche de flanc, c'est le repos) : 
« T'arriveras là-bas, tu passeras la visite, on saura que tu tires 
au Jïanc et on te renverra illico au quartier avec quinze jours 
de prison... Tu coucheras à la boîte ce soir pour t'apprendre 
à tirer au cul. Ah! carottier, ah! fricuteur », Courteline, Gaie- 
tés, p. 80 et 130. 

Quelques-unes de ces appellations plaisantes remontent plus 
haut, telles : " . 

Bannière, chemise dont les pans flottent au vent (jadis la 
bannière était blanche); Oudin donne (1640) : « Bannière 
d'Orléans, des lambeaux, un habit déchiré. » 

Poulet d'Inde, pour cheval ^ qu'on lit déjà dans Vadé {Pre- 
mier bouc/uet poissard). 

Platine, pour langue bien pendue, appellation donnée 
comme « soldatesque» par Desgranges (1821), tandis que d'Hau- 
tel l'attribue au bas langage en général : « Il a^une bonne 
platine, se dit d'un grand habilleur, d'un homme qui parle 
avec une grande volubilité et pondant longtemps, d'un crieur 
public qui fait de grands effets de voix ». Le mot désigne pro- 

1. « Pour traverser la zone militaire.., il s'était muni d'une permission de 
minuit, un fort gourdin au bout ferré » (cité dans Bruant, Dict., p. 35). 

2. « Le fantassin n'a qu'à penser à lui, et non tout d'abord an poulet d'Inde 
que le cavalier doit toujours soigner », Vidal et Dehnart, Caserne, p. 17. 



142 • FACTEURS SOCIAUX 

prement une plaque, une chose large et plate, rappelant l'an- 
cienne expression 'synonyme plat de la langue, et son corres- 
pondant argotique platue, langue (terme qu'on lit dans le 
Jargon de 1628) : « Si tu devenais député, tu as une i\hrepla- 
tine », Balzac, Un ménage de garçon, 1842, t VI, p. 308. 

Toute une série de sobriquets sont donnés aux différentes 
armes: Blaireau, conscrit; boucs de régiment, sapeurs; chien 
de quartier, adjudant (il est le seul gardien responsable de la 
caserne); écrevisse de rempart, lignard (à cause du pantalon 
garance); marsouin, soldat d'infanterie de marine; — ci- 
trouilles, dragons (par allusion à leur casque), et chaudron- 
niers, cuirassiers (cf. marmite, cuirasse); — pieds blancs, 
fantassins, appelés aussi pousse-cailloux, image de la marche 
sur les routes fraîchement chargées. 

6. — Vie de caserne. 

La vie fermée du troupier se reflète sous ses différents as- 
pects dans les expressions : 

Cafard, sorte de spleen des casernes qui travaille la tète 
du troupier ou du gradé (Ginisty).: c'est le nom d'un insecte, 
la blatte orientale, application analogue à araignée, hanne- 
ton, etc. 

Classe, contingent arrivé à sa dernière année de service; 
être de la classe, appartenir à celle qui sera la première ren- 
voyée dans ses foyers : « Lorsqu'un soldat en est venu là, il 
ne craint plus ni punition ni souffrances d'aucune sorte, et il 
oppose à tous les coups de la fortune son irréfutable et stoïque 
argument : Bail! je suis de la classe! » (Ginisty). — « Ne te fais 
donc pas de bile! Pus que quatre ans à tirer et tu seras de la 
classe », Courlcline, Gaietés, p. 234. — « La prison, ça compte 
sus le congé, et y a toujours la classe qui est là pour un coup. 
La classe! mot magique, cautère moral du troupier », Idem, 
Train, p. 245. 

Connaître, la connaître (ou la connaître dans les coins), 
sous-entendu la théorie, être au courant de, au fait de, et 
par suite: n'ignorer aucune des roueries militaires, savoir es- 
quiver l'ennui du métier (Ginisty). — «Sentencieusement il 
ajouta : 7^u la connais dans les coins, mais c'est pas tout de la 
connaître, il faut savoir la praliqucr... Encore un qui la con- 
naît », Courteline, Gaietés, p. 224 et 305. 

On^it, avec le même sens, être à la liauteur (sous-entendu 



SOLDATS 143 

du service OU du métier militaire), être irréprochable sous le 
rapport de la tenue et de l'instruction (Ginisty), être au cou- 
rant du métier (Merlin). C'est une application particulière de 
l'expression littéraire : être à la hauteur de la situation ', gé- 
néralisée dans le bas-langage sous la forme abrégée des ca- 
sernes (aussi avec le sens : avoir les poches bien garnies) : 
« Suffit! on est à la hauteur, mon bonhomme. . ».. Zola, As- 
sommoir, p. 4S. — « Des gas à la hauteur ont mis la chose eh 
train », Alinanach du Père Peinard, 1896, p. 27. 

Gauche, jusqu'à la gauche, jusqu'à la mort : « Vous serez 
consigné jusqu'à la g...! vous entendez bien, n'est-ce pas?/as- 
qu'à la gauche...! C'était son mot ce jusqu'à la gauche, une 
expression de caserne qui no signifie pas grand'chose, mais 
impliquait évidemment en lui une idée confuse d'éloignement, 
personnifiait l'éternité en son imagination vague de vieil ivro- 
gne... Un jour garde de police, un jour garde d'écurie, et 
comme ça. jusqu'à la gauchey), Courteline, Gaietés, p. 23 et 52. 

Dans les parlers provinciaux, par exemple en Anjou, jus- 
qu'à la gauche, a acquis le sens général de complètement, à 
fond : « Il te l'a engueulé jusqu'à la gauche » (Verrier et 
Onillon). 

L'expression est du ressort militaire. Les groupements (sec- 
tion, peloton, compagnie, etc.) se rassemblent habituellement 
on deux rangs, numérotés de la droite à la gauche. Chaque 
homme s'aligne sur son voisin de droite. Si l'un d'eux doit 
rentrer ou sortir, pour rectifier l'alignement, tous ceux qui 
sont à sa gauche doivent rentrer ou sortir également — et ce 
mouvement s'opère yasga'à la gauche, jusqu'au dernier. 

Une autre locution, /jasser l'arme à gauche, pour mourir, se 
rattache à un même ordre d'idées : en vie, lorsque le soldat 
est dans le rang, il porte le fusil à sa droite ; jmsser l'arme à 
gauche, c'est dévier de l'ordre usuel, rompre le rang, mourir. 

Cette expression s'est généralisée dans le bas-langage : 
« Bien sûr, elle sauverait son homme, tandis qu'à l'hôpital 
les médecins faisaient passer Vanne à gauche aux malades 
trop détériorés, histoire de ne pas se donner l'embêtement de 
les guérir », Zola, Assommoir, p. 124. — « Rien que pour 
cette semaine, c'est trois pauvres troubades qui viennent de 
passer l'arme à gauche », Père Peinard, 7 déc. 1890, p. 8. 

1. Larchey, Supplément, explique à tort être à la hauteur par être de la haute, 
dans une bonne position. 



144 FACTEURS SOCIAUX 

Son pendant antérieur est descendre la garde, mourir, mé- 
taphore devenue de bonne heure populaire : « Descendre la 
garde! Expression plaisante et figurée qui signifie, parmi le 
peuple, tomber d'un lieu élevé, s'en aller dans l'autre monde, 
laisser ses os dans une affaire d'une batterie quelconque », 
d'Hautel, 1808. — a II a descendu la garde à Marengo. Cela 
veut dire en langue soldatesque qu'il est mort à Marengo; 
mais descendre la garde n'est pas français », Desgranges. 1821. 

Voici un exemple de cette généralisation : « Merci, mar- 
chand de coco, dit l'enfant qui reprit haleine, sans vous je 
descendais la garde », La Bédolliôre, p. 76. 

On dit, avec le riiême sens, défiler la parade : « Boche ques- 
tionnait Gervaise d'un air de doute, en lui demandant si elle 
était bien sûre qu'il n'eût pas défilé la parade derrière sjn 
dos », Zola, Assommoir, p, 460. 

Membrer, manœuvrer dur, c'est-à-dire peiner de tous ses 
membres, aux exercices militaires : « S'arrètant tous les trois 
pas pour contempler ,. les camarades qui membraient... », 
Courteline, Gaietés, p. 131. 

On dit, avec le même sens, pivoter, faire un pas à droite ou 
un à gauche, en avant ou en arrière, c'est-à-dire tourner 
comme sur un pivot : « Alors, tu te figures bonnement que 
j'aurais pivoté trois heures dans la pluie et dans la saleté... 
et tout ça pour en arriver à quoi? à la peau? », Courteline, 
Train, p. 182. 

Pour exprimer ce même travail machinal, on dit, ironi- 
quement, faire le Jacques, c'est à-dire faire l'imbécile: c'est 
manœuvrer en décomposant une! deusses! troisses! (« s'appli- 
que de préférence aux exercices de l'école du soldat », Ginisty). 

C'est de ces exercices que dérive l'expression un temps 
trois mouvements: « Il commandait : Portez!... armes! Un 
temps trois mouvements ! Un! » Courteline, Gaietés, p. 129. 

Expression généralisée : « Un chouette copain est là qui en 
deux temps trois mouvements envoie le type à Dache... Une 
douzaine de zigues d'attaque ont radine à la piôle et en deux 
temps et trois mouvements tout le bazar était dans la rue », 
Père Peinard, 20 avril 1890, p. 1 et 21 fév. 1892, p. 4. 

Midi! C'est midi! midi sonné! midi moins cinq! pour dire 
il est trop tard! ça ne sert à rien, c'est inutile! expression 
plaisante de refus ou de négation, on usage dans les caser- 
nes : « Tu comprends bien que pour pagnater au quartier, là- 



SOLDATS 145 

bas au patelin, à Saint-Mihiel, c'est macailie et midi sonné ! 
tu ne voudrais pas! » Cuurteline, Train, p. 86. 

Expression fréquemment généralisé dans le bas-langage : 
« Tant qu'à s'étaler sur l'iierbe aux endroits qu'y a pas de 
feuillage, c^est midi! » Bercy, XVIT' lettre, p. o. 

Planche, dans l'expression avoir du pain sur la planche, 
avoir des vivres, et. figurément, avoir dos ressources prépa 
rées pour l'avenir: expression prise des troupiers qui reçoivent 
leur portion de pain pour quatre jours, en le gardant sur une 
planciie suspendue au-dessus de leur lit (v. ci-dessus, p. 135). 

Revue, être de la revue, être déçu, la revue militaire et 
surtout les préparatifs qu'elle exige étant une corvée pour le 
s )ldat. Courteline nous en a donné une description pittores- 
que : 

■Le jour de la revue arriva 

Depuis quatre heures du malin, les liounnes liivaient le plancher 
à grande eau, graltaient la planche à pain du bout <le leurs cou- 
teaux, enduisaient de cirage les pieds du lit, et récuTaient au tri- 
pjli les gourmettes t^es shakos et les coquilles de sabre. Toutes les 
cinq minutes, dans un vacarme de portes qui battent et retombent, 
des sous-officiers entraient, suant, hurlant, jurant des « sacré nom 
de Dieu » et accablant de jours de boîte le malheureux homme de 
chambre qui, ne sachant plus auquel entendre, galopait comme un 
affolé, dans les criailleries continuelles de : « L'homme de chamjjre, 
à l'eau! L'homme de chambre, au cirage ! L'homme de chambre, au 
coup de balai ! — Gaietés de l'escadron, p. iOO. 

De là, passé dans le bas langage, comme expression du dé- 
sappointement : «.Fais le casquer d'avance ou sans quoi tu se- 
rais de la revue... Ah! c'est que nous avons été de la revue! » 
Bercy, /r« lettre, p. 5, et 77/*^ lettre, p. 7. 

Cette locution trouve son pendant au xvi'' siècle dans e.^^/'e 
du guet qu'on lit chez du Fail (t. H, p. 228) : « Je cuyday... 
estre du guet d'après minuict », c'est-à-dire être attrapé, être 
dupe de, sens ' (jui résulte de cet autre passage de Brantôme 
(t. I. p. 260) : « Il est bien vray qu'il [le connétable de Bour- 
bon] fut fort compris dans le traicté de Madrid; mais le roy 
[François T'] le rompit tout à trac, quand il fut de retour en 
France, si bien que M. de Bourbun fut du guet et eut la cas- 
sade )). 

1. Voir Revue du XVI' siècle, t. III, p. 2i 2o. 



146 FACTEURS SOCIAUX 

7. — Réminiscences littéraires. 

L'époque du romantisme a laissé quelques traces isolées : 

Piquer une romance, dormir, ronfler (Merlin), expression 
devenue populaire : « Quand qu'on a envie de piquer eune ro- 
mance... », Bercy, XV W lettre, p. 4. 

Troubade, troupier, pioupiou, forme abrégée de trouba- 
dour, le troubadour des romances, terme très populaire: « La 
mère glissa au nouveau troubade le maigre boursicot qu'elle 
a pu réunir à force de liarder », Almanach du Père Peinard, 
1894, p. 39. 

On lit ce mot dans le Journal des frères Concourt (2 sep- 
temb. 1865) : « Il avait encore son habit de troubade sur le 
dos ». 

8, — Souvenir historique. 

L'unique rappel au passé semble être faire suisse, boire 
seul, sans inviter ses camarades, c'est-à-dire s'isoler pour 
boire copieusement — « boire comme an suisse, c'est-à-Hire 
beaucoup » (Oudin) — à la manière des Suisses de la garde 
royale, fameux biberons qui préféraient pourtant se régaler 
en compagnie : « Lans, tringue! à toy, compaing! » s'écrient 
les Suisses de l'époque de Rabelais. Quoiqu'il en soit, le fait de 
se divertir seul est considéré comme infamant dans le milieu 
des casernes. 

Voici quelques citations dans leur ordre chronologique : 

« Le soldat a pour point d'honneur de ne jamais manger ou boire 
seul. Cette loi est tellement sacrée que celui qui passerait pour la 
violer serait rejeté de la société militaire, et on dirait de lui : // 
boit avec son suisse ^ et le mot est une proscription », V^idal et Del- 
mart, p. 351. 

« Faire suisse. Ce mot, à la caserne, équivaut à une injure indélé- 
bile. Faire suisse, c'est vivre seul, mesquinement, en égoïste, sans 
relations amicales et sans appuis; c'est entasser son prêt, lésiner, 
thésauriser, s'imposer des privations volontaires ou dépenser sour- 
noisement son argent loin des autres, sans jamais songer à offrir la 
moindre consommation à un pays ou à un camarade de lit serviable 
et dévoué. Faille suisse est une insulte si grande que, lancée obstiné- 
ment à la tête d'un troupier, elle le force ou à renoncer à ses habi- 
tudes ou à changer de compagnie », Camus, t. I, p. ;277. 

i. Sous cette forme, la locution n'est donnée qu'ici: en est-elle la primi- 
tive? 11 est permis d'en douter. 



SOLDATS 147 

« Ah! vous n'en savez rien? continua Ilurluret; eh bien, moi, je 
m'en vais vous le dire. Ça signifie purement et simplement que vous 
êtes un goinfre et un porc, qui cachez vos provisions dans un lit 
qui n'est même pas le vôtre, pour les dévorer sournoisement, à l'insu 
de vos camarades 1 

A ces mots, un murmure s'éleva : 

— Hou ! hou ! // fait suisse! Il fait suisse I 

— Parfaitement, reprit Ilurluret, vous vous conduisez d'une fa- 
çon ignoble, et si vos camarades vous passaient en couverte, ce 
n'est fichtre pas moi qui les en empêcherais », Courteline, Gaietés, 
p. 95. 

Comme le reste de cette nomenclature, l'expression a passé 
dans le bas-langage : « J'ai du bon à boire et ça m'ennuie de 
faire suisse... Du madère, les amis ! un velours au palais et 
chaud sur l'estomac... », Hirsch, Le Tigre, p. 54. 

V Tous ces éléments constitutifs du vocabulaire militaire sont 
donc exclusivement indigènes. Nous verrons plus loin qu'il s'y 
est ajouté nombre d'éléments orientaux importés par les ré- 
giments d'Afrique. 

II. — Expansion. 

A toutes les époques, des mots de soldats ont franchi la ca- 
serne pour se généraliser dans la langue : Alarme et alerte, 
comme battre Vestrade et en venir aux mains, pour citer 
quelques exemples, ont appartenu primitivement à la sphère 
militaire. 

Do nos jours, l'influence de ce vocabulaire spécial a été au- 
trement intense. 

Nous avons déjà montré par une série d'exemples — tels 
bagou, J'ourbi et rabiot — comment ces termes foncièrement 
militaires ont acquis,, une fois passés dans le langage popu- 
laire, des acceptions et des nuances nouvelles. D'autre part, 
en ce qui touche les vocables des casernes que nous venons 
de passer en revue, nous avons partout noté leur incursion 
dans le parler vulgaire parisien. En somme, peu d'entre eux 
sont restés confinés dans leur milieu spécial; la grande ma- 
jorité a pénétré dans la langue populaire. Nous ferons la 
même constatation pour les mots algériens dont une grande 
partie est devenue populaire. 



148 FAGTEUnS SOCIAUX 

De plus, les soldats ont été les principaux propagateurs des 
mots parisiens dans les provinces, et cela au point de modi- 
fier profondément l'aspect du vocabulaire dialectal. Le lan- 
gage populaire parisien a vu ainsi s'étendre de plus en plus 
son horizon jusqu'à se confondre avec les limites mêmes du 
pays tout entier et franchir même celui-ci pour pénétrer 
hors de France, dans les pays où l'on parle français K 

Une action aussi considérable répond d'ailleurs à l'impor- 
tance grandissante de ce facteur spécial, la nation armée, 
dans la démocratie moderne, ainsi qu'au rayonnement magi- 
que de la capitale aux yeux des provinciaux. 

1. Voir ci-dessus les remarques de Léon Granger sur le langage militaire 
de la Suisse romande. L'auteur y cite, entre autre, ces exemples : « Le bri- 
cheton, le brignol, plus rarement le brutal, signifient le pain. Ces termes sont 
très employés. Autres termes concernant l'alimentation : Ja/fe pour soupe, 
bidoc/te pour viande (le slnye est la viande de conserves), becqueter pour man- 
ger, terme le plus récent (autres expressions : bouffer, boulotter, briffer)... le 
capiston, le capitaine, le cabot, le caporal... » 



CHAPITRE COMPLEMENTAIRE 

VOCABLES ALGÉRIENS 



C'est encore aux troupiers, aux régiments d'Afrique, qu'on 
est redevable de Tintroduction de tout un stock de mots ara- 
bes et bispano-italiens, venus de PAlgérie. 

Un premier contingent, les termes arabes, remonte à l'or- 
ganisation militaire des indigènes après la conquête définitive 
de la province africaine. Les bataillons d'infanterie légère 
d'Afrique, institués dès 1831, furent primitivement au nom- 
bre de trois, surnommés les Zéphirs, c'est-à-dire agiles comme 
le vent, les Chacals et les Chardonnerets. Tandis que cette 
dernière appellation a complètement disparu, celle de Chacals 
est devenue le surnom des Zouaves, d'après leurs clameurs 
sauvages imitant le cri de cet animal rusé et maraudeur. 
Plus lard, furent organisés les régiments des tirailleurs al- 
gériens, les Turcos et les Zouaves, et les escadrons de cava- 
lerie indigène, les Spaliis et les Chasseurs d'Afrique, les 
ChassWAfK 

Les Z'épliir s sont surtout connus aujourd'hui sous le nom de 
Batd'Af, bataillon d'Afrique, ou encore sous celui de Joyeux : 
« Les Zéphirs, qu'on nomme aussi Joyeux, se recrutent dans 
tous les régiments d'infanterie et cavalerie, et forment une 
petite légion fougueuse, irascible, hostile aux règlements, re- 
belle au devoir, qui approvisionne très consciencieusement 
les prisons et les conseils de guerre, » Camus, t. I, p. 6. 

Ce bataillon est constitué des conscrits ayant subi une 
peine infamante avant leur entrée au corps ainsi que des 
soldats indisciplinés, des fortes têtes, qu'on envoie en Afrique 
p mr casser des cailloux, c'est-à-dire percer et entretenir les 
routes. On leur laisse la barbe, mais on leur rase la tête, d'où 

1. Voir A. Camus, Les Bohèmes du dra/.eau. Types de l'armée d- Afrique : 
Zéphirs, Turcos, Spahis, Trinqlots, deux vol. Paris, 1863; et, pour les spahis, 
:\]arcel Frescaly (Palat), Le K/<= Marqouillat, Paris 1882. — Cf. Valéry-Mayet, 
Voyage au sud de la Tunisie, 2= éd., Paris, 1887. — Georges Darien, Biribi, Ar- 
mée d'Afrique, Paris, 1890. 



150 FACTEURS SOCIAUX 

le sobriquet de tête de veau. C'est ce qu'on appelle Birihi, le 
bataillon de discipline d'Afrique. 

Voici quelques citations dans leur ordre chronologique : 
« Les sept-dixièmes de l'armée tournent mal; et si les fa- 
milles ne se hâtent de les faire remplacer..., bon nombre vont 
en Afrique prendre l'air des compagnies de discipline ou, pour 
parler comme au régiment, rouler la brouette à Biribi », Ga- 
boriau, 18GI, p. 9. 

« Casser ta trompette à présent ! Un effet de grand équipe- 
ment que tu couperais pas du Conseil et d'un an au moins 
de Biribi ï), Courteline, Gaietés, p. 30. 

Et quand on veut faire des épates, 

C'est peau de zébi. 
On vous fout les fers aux quate pattes 
A Biribi. 

(Bruant, Rue, t. II, p. 54). 

Uneexplicatioa plausible, étant donnée l'origine récente du 
mot, est celle-ci : le travail du disciplinaire, à Biribi, consiste 
à casser des cailloux sur la route et à faire des terrassements ; 
ces cailloux ont été assimilés aux coquilles de noix du biribi, 
jeu de bonneteur, bien connu des Arabes. On dit avec le même 
sens : casser du sucre sur la grand'route (Courteline) et les 
pierres cassées, ou morceaux -de sucre, sont payées à quatre 
sous le mètre cube. 

C'est par l'intermédiaire de ces troupiers^africains que nous 
sont venus des termes tels que : 

Bavarder, vendre ses effets de linge et chaussures aux bro- 
canteurs arabes des bazars : « Au bataillon d'Afrique, la fré- 
quence de ce délit en fait une vertu du corps; tout conscrit 
doit une fois au moins vider son havre-sac, » Camus, t. I, p. 168. 

Sens généralisé : Vendre à bas prix et en bloc des objets * 
dont on veut se défaire. « Elle aurait bavardé la maison, elle 
était prise de la rage du clou, » Zola, Assommoir, p. 364. 

Chaparder, aller au fourrage, marauder, c'est-à-dire rôder, 
en guettant la proie, comme le chat-pard ou le chat-tigre 
d'Afrique. Sons militaire qui s'est généralisé dans le bas- lan- 
gage, voler: « En nous promenant à la campagne, /lous avons 
chapardé des cerises » (Rossignol) ^ 

1. De même, bazar, ed'ets de troupier, d'où mobilier, en général : « La cam-- 
buse brûlerait, elle aurait fichu en personne le feu au bazar », Zola, Assom- 
moir, p. 343. 

2. Parmi les termes importés d'Africiue, on range généralement aussi 



VOCABLES ALGÉRIENS 151 

Aux régiments des Zouaves, se rattache, en outre, quelques 
expressions traditionnelles dans les chambrées qui ont rayonné 
au dehors des casernes. Ce sont : Dache ou Plumeau, légen- 
daires perruquiers dont les nom>s, passés en proverbe, vien- 
nent du refrain d'une chanson des Zouaves ^ 

On dit aussi : Envoyer à Dache, envoyer promener: « Dans 
les casernes, on renvoie les hâbleurs, les raseurs, les impor- 
tuns à Dache, perruquier des souaves''-. — « Aller donc racon- 
ter cela à Dachel » (Merlin) — « Un chouette copain est là 
qui, en deux temps trois mouvements, envoie le type à Dache, 
le perruquier des zouaves, » Père Peinard, 20 avril 1890, p. 1. 

Parmi les chansons militaires, recueillies par Sarrepont, se 
trouve « Le conte à Plumeau », p. 73: 

Les Français sont braves ! . .. 
Ça c'est du nouveau !... 
Faut le dire à Plumeau 
Le p(u"rui[uier des zouaves ! 
Et si Plumeau y est pas, qu'on s'ad^-esse à Dache ! 

Ce nom a pénétré aussi dans les parlers provinciaux : en 
Anjou, dache! marque l'incrédulité ironique ou un refus dé- 
daigneux. 

Les termes algériens que nous allons maintenant examiner 
remontent, non pas à l'arabe proprement dit, mais à un mé- 
lange linguistique, d'arabe et d'européen, le sabir. 

Ce jargon des soldats algériens à peine francisés est connu 
sous le nom de sabir ^ C'est un mélange d'arabe, de français, 
d'italien et d'espagnol, c'est-à-dire des idiomes les plus ré- 

chichstrac, excrément (en sahir) : e Corvée de chichstrac, corvée de quartier, 
c'est-à-dire balayage, nettoyage des cuisines, cours et autres lieux » (Merlin). 
C'est probablement l'arabe algérien chichma, latrines, influencé par le syno- 
nyme Scheissdreck, seul mot allemand familier aux casernes. 

1. Cf. Bruant, Dictionnaire, v. comment. Sous forme d'interrogation avec idée 
d'incrédulité, de moquerie ou de refus. Chez qui? Chez Dache? Chez Plumeau? 

Au mot jamais. Avec idée de moquerie ou de supériorité : Chez qui? Chez 
Dache? Chez Plumeau? 

Au mot OM? Interrogation dans un sens de moquerie, d'ironie ou de refus : 
Chez Dache? Chez Plumeau? 

Au mot i'/wrt7!C?;'' Interrogatif et dans un sens ironique: Chez Dachel Chez 
Plumeau? 

2. Voir le récent volume de Paul de Semant, Dache, Perruquier des Zouaves, 
Paris, 191C. 

3. Nous ne "possédons aucun travail sérieux sur le sabir. Il n'y aurait à 
citer que l'article t La langue sabir «de Mac-Garthy et Varnier, dans le 

.journal l'Algérien du 11 mai 1852, et les notes superficielles du Général Fai- 
dherlje dans la Revue scientifique du 26 janvier 1884. 



152 FACTEURS SOCrAUX 

pandas dans les contrées du N.-O. do l'Afrique. Véritable Un- 
(jua f/'cinca ^ dont le nom est tiré do la répli!|ue constante 
des Levantins et des Algériens : ml no sabir, moi non savoir 
(je ne sais pas) qu'on lit déjà dans Molière (Bourgeois Gentil- 
homme, actcr IV, se. X) : 

Se li sabir, ti respondir; 
Se non sabir, tazir, tazir ! 

Le sabir, comme toutes les langues internationales, réduit 
les formes grammaticales à leur dernière expression. L'infi- 
nitif y résume toute la conjugaison et tel mot y devient le re- 
présentatif de toute une catégorie du lexique: « En général, 
chaque mot y caractérise non pas une idée, une chose, un 
fait, mais un ordre d'idées, de choses, de faits. C'est ainsi 
que bono, seul ou accompagné de la négation no, tient lieu de 
la moitié des adjectifs des langues ordinaires » (Mac-Garthy 
et Varnier). 

Voici maintenant quelques citations accompagnées parfois 
d'écliantillons de sabir : 

Le sergent d'escouade fut chargé d"entainer avec Ben- Salem un 
dialogue en sabir... Il faut songer à lui offrir le di/fa^, vous m'en- 
tendez... c'est mon camarade et je tiens qu'on fasse une ripaille 
d'.Vrbicos. — Sahir! sabir ! bezef ! répondirent en riant les' auditeurs 
de l'ancien zéphir. Ces frois mots fréquemment employés sous la 
tente, signidaient : Nous comprenons très bien! » Camus, t. I, p. 176 
et 203. ■ • 

Nos Aral)es ont peu de mots français à notre service, mais quelques 
mots italiens. Le sa/»»- supplée à ce qui manque... Nous ne saurions 
résister au plaisir de citer la phrase en sabir ù.oni notre chamelier 
s'est servi pour nous raconter l'événement : Arhi djeniel, moi fousil, 
fantasia bezef, ce qui peut se«traduire ainsi : Un Arahe a voulu vo- 
ler mon chameau, j'ai pris mon fusil et j'ai tiré » — Yaléry-Mayet, 
p. 37 et 68. 

Sai"r(p.)nt cite, p. 1(57, un écliantillon plus complot de ('otie 
langue, luixto, un fragment de récit, où un disciplinaire turco 
expose en sabir comment les Fram;ais ont pris en 1830 la ville 
d'Alger (|ui, antérieurement, avait résisté aux attaques des 
Espagnols et des Anglais: 

1. Vdir l'Appendice E : Liii.uiia fraiic;i. 

2. C'est-ti-diro 1(î festin (en arabe, daynfi^h): « Nous avons eu l'occasion de 
prendre la diffa avec plusieurs marins indigènes >», Valéry-Mayet, p. 41. — 
« Ce fui t><)ur la tiiiui l'ûrcasion f\ii di/fux et de fantasias interminables », A. 
Dau lel, Contes du L/nuli, p. I.'li. 



VOCABLES ALGÉRIENS 1[)3 

Briino SbagnoiU venir fazir guerra... b(Him ! boum I Sbagnoul 
meskin ., macach trabadjar ^ bono".. no poder chiapar l'AIgir !.,. 
andar... 

Venir Ingliss... fazir bo-oum!.,. bo-ouni!... boum!... medfa^ grandi, 
bezef la founié !... no poder chiapar l'AIgir... andar !... 

A'enir Francis .. chouïa-chouïa ! fazir basta: pi ! pi ! pan !... pi! 
pi ! pan ! basta ! Tout de suite chiapar l'AIgir !.,. Francis bono chia- 
par l'AIgir ! 

Les quelques termes ' arabes, on le voit, y sont connue 
noyés au milieu d'une nomenclature à la fois espagnole, ita- 
lienne et française. 

I. — Termes arabes. 

Le fonds des vocables importés par les soldats d'Afritiue -^ 
est relativement important, mais ces termes n'ont pénétré 
en français que dans la seconde nioitié du xix*' siècle "*, et tout 
particulièrement après 1860. Ils s'acclimatèrent si rapide- 
ment que des mois comme maboul, des expressions comme 
kif-kij\ sont compris, non seulement à Paris, mais d'un bout 
à l'autre de la France. Quelques-uns de ces apports orientaux 
acquirent même, une fois transplantés, des acceptions et des 
nuances inconnues au pays primitif, à l'arabe algérien: phé- 
nomène sémantique que nous avons déjà rencontré à plusieurs 
reprises. Un nouvel exemple suffira. 

Soit lascar, équivalent arabe du troupier ou piou-piou, de 
l'arabe a''skei\ armée et soldat, qui désigne proprement le 
bon soldat, qui a longtemps servi : « Le litre de lascar, sol- 
dat, a pour leTurco une scmorité prestigieuse, » Camus, t. I, 
p. 174. 

Soldat en général : (( A peine dormait-on encore. Levé à 
quatre heures et demie, les /asca/'y y étaient encore quand 
sonnait l'e.xtinction des feux », Courteline, Gaietés, p. 169. 

Et tout spécialement, soldat qui connaît toutes les ficelles 
du métier: « Aii! voleux de métier où tout le monde cimti- 

1. « Il ne trouve pas bon à travailler ». 

2. Canon (en araiie, n.edfaa). 

3. M. Paul Casanova, professeur d'aralie au Collège de France, a Jiien 
voulu nous éclairer sur la provenance africaine de ces termes spéciaux. Ils 
manquent au Dictionnaire étymolofjique des mots d'origine orientale de Marcel 
Devic, Paris, 1877. Nous citons les vocables africains d'après J.-J. Marcel, 
Dictionnaire français-arabe des di dectes vulgaires d'Alger, d^Eggpte, de Tunis et 
du Maroc, 2' éd., Paris, 1869. 

4. La Conquête d'Alger racontée pur un sergent de Zouaves (Paris, 1811) n'en 
renferme aucun. 



154 FACTEURS SOCIAUX 

mande sans qu'il y aye seulement un lascar pour savoir de 
quoi qu'y retourne ! » — Gourteline, Gaietés, p. 12. 

Ou par contre, ironiquement, soldat paresseux, débauché, 
insoumis : «Eh! eh ! mes lascars, il y a du bon... ce soir. At- 
tendez un peu, tas de vermine, je m'en vais vous montrer 
comment on fait des hommes », Gourteline, Gaietés, p, 148. 
« Ces deux lascar^s se sont bien payé ma figure et ils m'ont 
fait monter à l'échelle comme un bleu, » Idem, Train, p. 102. 

De là ces dilîérentes acceptions dans le bas-langage : 

1° Gaillard, brave (synonyme de colon), dans Bruant, Route, 
p. 38 : « Va, Ramoneau, va, mon lascar... » 

2" Homme rusé, malin: « Trois cents cinquante !... T'as 
donc marché dedans, bougre de lascar! Ah! zut! je ne joue 
plus », Zola, Assommoir, p. 2(36. 

3° Individu, en général, surtout expérimenté et énergique : 
« Est-ce que le lascar n'avait pas jusqu'à une bague d'or au 
petit doigt? » Zola, p. 522. — « Quatre maîtres d'hôtel, quatre 
grands lascars, à favoris immenses y>,'Mirheau, Journal cVune 
femme de chambre, p. 261. 

4" Homme débauché, insoumis : « Nom qu'on donne à tout 
homme de mauvaises mœurs, à tout réfractaire, à tout in- 
surgé... » (Dolvau) : « Des marins... de sacrés lascars qui ne 
boudent pas sur le plaisir, » Mirbeau,- p. 24,5. 

En Provence, lascar est un terme injurieux pour mauvais 
matelot. 

Le sens favorable s'est encore conservé en Bretagne, chez 
les marins : « Chez les matelots boulonnais, lascar ne signi- 
fie plus que malin, rusé : il est pris en bonne part après avoir 
été une grande injure » (Deseille). A Dôle, lascar est un terme 
très vague, servant à désigner un individu, un type ; pris 
souvent en mauvaise part (Lecomte). 

Envisageons tout d'abord un premier groupe de vocables 
arabes qui ont pénétré dans la langue populaire : 

Arbi, Arabe (et tirailleur algérien), en algérien a'rabij, 
aussi, sous forme diminutive Arbicot, d'où, par aphérèse, bicot 
(Rossignol): « Eh Y Arbi, combien la viande, crie un zéphir en 
helb; humour... une ripailhj à' Arbicos », Camus, t. 1, p. 10 
et 203. — Refrain des Zouaves : 



VOCABLES ALGÉRIENS 15§ 

Pan, pan, VArbl^ 
Les Chacals sont par ici 1 
Les Chacals et les Vitriers i 
N'ont jamais Inissé le colon nu-pieds... 

La forme abrég-ée, bicot, désigne le tirailleur alg-érion. 

Barca, assez (âr. barkaJi) : « Ah ! Et puis, barca! je dirai 
au- Qiajor que j'ai mal à la gorge », Courteline, Gaietés, p. 105. 

Béni, nom qui figure en tète des tribus arabes {ben, fils, pi. 
bentj) : les Beni-Yousouf, c'est-à-dire les enfants ou les hom- 
mes de la tribu de Yousouf. La langue populaire en forme 
divers composés plaisants : Beni-coco, imbécile (« être de la 
tribu des béni-coco », Merlin); béai-bouff'e-tout, gendarme 
(Rictus, Soliloques^ p. 17). 

Béni-Mouffetard, sobriquet donné par les troupiers d'Afri- 
que aux faubouriens de Paris, et particulièrement aux habi- 
tants du faubourg- Saint-Marceau : « Le nez est franchement 
béni-mouffetard, camard, aux narines ouvertes, point bridé, 
spirituel » (C. de Perrière, 1873, cité dans Larcher). 

Be^ef, beaucoup (de l'algérien bij^sef^-, abondamment) : 
(( Picaillons, pas 6(?^e/dans le niétier » (Ginisty). — « La Guil- 
laumette, cependant, demeurait contemplant dans sa main 
ouverte les cinq francs soixante de voyage. A demi voix... il 
dit enfin : c'est pas bezef, » Courteline, Train, p. 58. 

Mot devenu populaire : « Y a be^ef... tout un matelas de 
fali'es, » Rosny, Rues, p. 178. — « Des pauvres affiches, trois 
heures après l'affichag-e. il n'en restait pas be^ef, » Pè/'e Pei- 
nard, l^rfévr. 1891, p. 3. 

Ca/ioua, café (de Par. qahouah), à côté de caoudji (algérien 
qahoaadji, cafetier), déjà mentionné : « Cécile a pas voulu 
qu'on suce auto chose que du cahoua, » Bercy, XLIIP lettre, 
p. 4. — « Le kalu)ua d'Ibrahim le cahouadji est bono bezef, » 
Valéry-Mayet, p. 35. 

Cliouia-choaïa, doucement: « La répétition du mot est fré- 
quente dans la langue arabe populaire d'Alg-érie » (Casanova) : 
chomjéh cliouijéJi, môme sens : « Ah, ben non, en voilà assez! 
— chouua! cliouya! — Enlevez-le. » Courteline, Train, p. 70. 

Cleb, chien, à côté de kelb, nom arabe du chien, terme de- 
venu tout à fait populaire (Rossignol) : « Rà ! ben-kelb! Ar- 

1. Les Vitriers ou Casse-carreaux est le sobriquet donné au Chasseurs à 
pied (v. Delvau sur l'origine de ce nom). 

2. Par riiiteniiodiare des Levantins, ce mot a passé de bonne heure en Ita- 
lie; Oudin {Re-herches, 16i2) donne déjà : a bizzeff'e, en quanlité. 



156 FACTEURS SOCIAUX 

rière, tas des chiens ! » Camus, t. I, p. 185. — « On aurait dit un 
cleh * échappé de la fourrière... Ou a bien fait de s'arrêter... 
ça habitue le cleb à notre odeur, » Rosny, Rues, p. 98 et 324. 

Gourbi, hutte de branchages et de terre sè''he, comme 
celle des Kabyles et des Arabes cultivateurs. Ce mot se lit à 
la fois dans Bruant {Rue, t. II, p. 55), à propos de Biribi, et 
dans Jehan Rictus {Doléances, p. 46), avec le sens généralisé 
do logis ou demeure primitive. 

Kif-kif, pareil, tout comme (algérien kyj'), mot répété de 
même que cJiouia-chouta (adverbe : pareillement, de même). 

1" Dans la bouche d'un Algérien : « Arbi bono, kif-kif 
Francis, je suis un bon arabe, ami des Français, nous dit il 
humblement », Valéry-Mayet, p. 09. 

2" Dans le langage des casernes : « Tu m'as fourré au pieu, 
kif-kif eune maman, » Courtcline, Gaietés, p. 16. — « C'est 
pas dégoûtant à la fin que c'est kif-kif ioiiies les fois-, » Idem, 
Train, p. 69. 

3" Des troupiers, l'expression a passé chez les ouvriers : « Les 
compositeurs emploient l'expression kif-kif, pour dire qu'une 
chose est la môme qu'une autre : c'est kif-kif, c'est équiva- 
lent, c'est la mÔFue chose » (Boulmy). — « Sans calendrier... 
on vivoterait à l'aveugleite, kif-kif les animaux », Almanach 
du Père Peinard, 1894, p. 2. 

Celte locution est devenue tout à fait populaire, surtout 
sous sa forme complète : kif-kif bourriquot - : « Une fois frus- 
ques, on leur apprend à marcher, à parler, à saluer... Pour 
le reste, c'est kif-kif bourriquot », Almanach du Père Pei- 
nard, 1896. p. 38. 

Maboul, fou, toqué (algérien, niaUbouh fou) : « Des cla- 
meurs et des rires au milieu desquels nous distinguons net- 
tement les mots spains maboul », Valéry-Mayet. p. 83. — 
« C'est-y que t'es mabouH dit le chef. — Je suis pas maboul, 
que je réponds ». Courteline, Gaietés, p. 35. 

Mot devenu tout à fait populaire: « Elle était un peu ma- 

1. On en a tiré le dérivé: cléher, manger (Rossignol), c'est-à-dire dévorer 
comme un cliien, à côté de clehjev, manger (H. -France: klebjer), ce dernier 
croisement des synonymes clébir et manger: i Pas un rotin, pus rien à cléber 
et nib de perlot! Ah! j'étais Ijath! » (cité dans Bruant, Dicf., p. 304). Ce mot 
se lit déjà dans un glossaire argotique de 1846. 

2. Voir, pour l'origine libre de cette expression, l'explication qu'en donne 
Rossignol. — _Le Dictionnaire de la langue franque (1S30) donne: bouriqua, âne, 
et le (Jénéral Faidherbe, dans l'article mentionné, cite cette phrase en sa- 
bir : « Sbanioul cii ipar (a volé) botirrico ». 



VOCABLES ALGÉRIENS 157 

boule », lluysmans, Sœur Marthe, p. 48. Il a passé dans les 
parlons provinciaux : Bretagne (Dole) Anjou, Bresse, etc. 

Macache, non, pas du tout (ar. algér. makanch = classi- 
que makdincli}'. « Expression négative: macache argent, pas 
d'argent; macache be^ef. pas beaucoup » (Ginisty). 

Voici quehjues exentples du milieu des casernes : « Ma- 
caïUsche, en ta maboul F Non, tu es fou ! » Camus, t. I, p. 11. 
— « Debout à trois heures du matin! Ah! macache! » Courte- 
line, Gaietés, p. 158. — « D'abord, à partir d'aujourd'hui, fini 
les permissions ! macache les permissions ! rasibus les permis- 
sions! » Idem, 7'rain, p. 258. 

On dit, avec le même sens macache bono (v. ci-dessous) : 
(( Tète des galonnés quand on sonne l'exercice; macaciie-bono, 
y avait plus personne », Père Peinard, 17 août. 1890, p. 5. 

Smalah, famille nombreuse, marmaille (de Par. algér. 
^mala = class. ^amala, famille d'un chef et son mobilier). 
Terme devenu populaire et figure, comme tel, dans la der- 
nière édition du Dictionnaire de l'iVcadémie. 

Sérouel, pantalons larges et flottants comme les portent 
les Zouaves, de Par. algér. serouâl, culotte, pantalon (l'algé- 
rien cherouâl est la prononciation africaine du turc chalwâr) 
et pantalons en général: c( Les baguenaudes de mon sérouel 
sont déglinguées » (Rossignol). Cf. Valéry-Mayet, p. 10 : « En 
Tunisie, le pantalon boulfant au-dessus du genou, séroual, 
collant sur la jambe, va jusqu'à la cheville » Rappelons que 
charivari, au sens de pantalons de cavalier (garjiis de cuir 
entre les cuisses et de boutons sur les cùlés), emprunt du 
russe cJiarivary, pantalons flottants, dérive de la même source 
orientale. 

Zébi, membre viril (ar. :^ebbi, mon membre: algérien, Jo6, 
^obr, membre viril); sébi morto, impuissant: « Bah! objecta 
l'ancien turco, quand il sera entre deux belles moukères. il 
ne restera pas longtemps sébi-morto ; moi je vous le dis » 
(cité dans Bruant, Dict., p. 261). 

L'expression peau de ^ébi (^obi) est une formule de refus : 
rien ! « Peau de ^ébi, ce mot qui se dit souvent, même dans 
les cafés-concerts, ne veut toujours rien dire de la façon dont 
il est employé » (Rossignol). 

Voici quelques citations: « Eh ben, je vas préparer peau 
de balle et peau de ^ébie... Vous signeriez donc des billets? 
— Je vas y si gnar jj eau de ^ébie ». — « Ici, les hommes ed la 



158 FACTEURS SOCIAUX 

classe, comme vlà moi, ont tout juste peau de j^ébi, peau de 
balle et balai de crin ! Gourleline, Gaietés p. 10, 26i et 296. 

Le mot est parfois francisé en :;èbre (VirmaîLre, Siippl.) ou 
réduit en ^ébe (Rictus, Cœur, p. 88). 

Passons maintenant à un deuxième groupe de vocables res- 
tés confinés dans le milieu des casernes : 

Barda, fourniment (Bruant), liavresac du troupier (Rossi- 
gnol), de l'ar. bardah, bagages : (f Le barda ne te fait pas 
caponner », Camus, t. I, p. 196. 

C/iéchia, bonnet rouge, à la façon des Turcos (de l'algérien 
diâchiijeU, bonnet, proprement de mousseline), mot employé par 
Bruant, à propos deNazesou tirailleurs algériens {Route, p. 92): 
« Ils vont la c/^ec/<îa sur l'oreille, Marcliant au son de la nouba. » 

Gouin, contingent de combattants fournis par les tribus 
algériennes, de l'ar. algérien goum (class. qauin), troupe, 
dans Sarrepont, p. 172 : « Un \ieux goum d'Arbis... » 

Guitoune, maison (de l'ar. algér. guitoun. tente de voyage 
= class. kitouii): « Où vas-lu ? — Je rentre à la guitoune » 
(Rossignol). 

Kasba. citadelle et palais d'un souverain, de l'ar. algér. 
qasbah ou gaçaba, château : « Ce qui frappe dès l'abord dans 
la ville moderne de Gafsa, c'est la kasbah, ciladelie, tout un 
quartier entouré de murs Crénelés », Valéry-Mayet, p. 107. 

Kébir, chef de corps (Merlin), de l'ar. kebir, grand : « En 
remerciement de l'officier kébir », Camus, t. I, p. 210. — « H 
a été à la caserne avec ses cinq loupiols et il a dit au ké- 
bir..., » Bercy, leltreXXXVI\ p. 7. 

Au sens généralisé (prononcé aussi kibir) pour chef ou pa- 
tron : « Le grand kibir des agents de police est le préfet » 
(Rossignol). 

Moucala, fusil (Merlin), de l'algérien mokahâlali. carabine, 
fusil: « Le turco est maître de son moucala, et il le manie 
presque aussi bien que l'instructeur lui-même », Camus, t. 1, 
p. 182. — (( Les Arabes sont armés d'un fusil à pierre, la Ion 
gue moukhala », Valéry-Mayet, p. 70. 

Nouba^, musique des turcos (sur des airs populaires arabes 
(v. ci-dessus v° chéchia). 

Phécy, calotte des chasseurs d'Afrique (de l'ar. J'éci, coiffure 

1. Ce mot a fini, lui aussi, par devenir populaire pondant la Grande 
Guerre. Voir notre Argot des Tranchées, p. 57. 



VOCABLES ALGÉRIliNS 159 

de Fez) : « Est-ce que je porte mon pliécy comme une tourte, 
grond-a-t-il » (cité dans Bruant, Dict., p. 287). 

Terme passé à l'Ecole polytechnique, où le phécij est au- 
jourd'hui remplacé par le calot. 

Roumy. chrétien {oarowny, rohiny, nom que les xVlgériens 
donnent aux Grecs et aux chrétiens) et soldat nouvellement 
débarqué en Afrique *, de l'ar. lîown, Rome, Romain, catholi- 
que : « Les Arabes savent que les Roiiinis cachent le schaouch, 
que derrière le sabre, il y a le bâton », Camus, t. I, p. 241. 

Toubib, médecin major (H. -France), de Tar. algér. tebyb 
(class. tabyb), à côté de toubib'^, élève de l'école de chirurgie 
militaire (Bruant, Dict., p. 18i): « Puis \q toubib. — Ah! le 
docteur... », Frescaly, p. 5-5. — « Tout Français est réputé 
tebib, médecin », Valéry-Mayet, p. 40. 

roMfii, juif algérien, juif en général ({/AoMC^O: «C'est un //o?idf 
qui fourguait de la brocante... » (cité dans Bruant, Dict., p. 58). 

Un autre nom africain du juif, deldinek, se lit dans ce pas- 
sage : « Les juifs... quiens, quand que j'en renconte un... je 
l'appelle youdi, youpin, mercanti, deldinek. eq cœtera », 
Bercy, XIV" lettre, p. 4. 

M. Casanova y voit une déformation de l'ar. alger. na'ldi- 
nek. Dieu maudisse ! 

Ajoutons le suffixe dji (écrit aussi gi ou ji), fourni par le 
sabir et propagé par nos troupiers d'Afrique. Caoudji ^ café 
(proprement cafetier, à côté de caoua), en a été le point de 
départ et a produit par voie analogique cognegi, cognac *, 
ai fromgi, fromage ^ ainsi que cabji, caporaP, à côté de 
cabot ; crocji, soulier, à côté de croquenot (Bruant, Dict., 
p. 411); pétgi. pétard (Rigaud), etc. 

IL — Emprunts espagnols. 
Nous venons de passer en revue les vocables arabes du sa- 

1. M. Frescaly a risqué le dérivé déroumlser, dégourdir : « Tous les services 
incoiiil^eiit aux jeunes officiers pour les déroumiser plus vite », p. 20.. 

2. Macé, Mes Lundis, p. 236, donne le mot sous la forme altérée, trombif, 
médecin (passée chez Delesalle et H. -France). 

3. « Aux Batt-d'Af, quand on veut boire une tasse de café, faut venir à la 
cantine, et la mère Tambour vous sert ça avec un air grognon : Faut cas- 
quer, les joyeux, sans ça nisco de caoudji\ » Méténier, Lutte, p. 93. 

4. « Allons, Firmin, encore un coup de cognegi, ça te donnera des forces » 
(dans Bruant, Dict., p. 112). 

5. Rictus, Cœur, p. 218 : « Et du fromgi dans les doigts de pied... » 

(i. (1 Tous les cabgis et les pieds de banc l'ont tenu à l'œil », Bercy, .YA'XF/e 
lettre, p. 4. 



160 * FACTEURS SOCIAUX 

hir; voici maintenant les autres éléments de ce langage po- 
lyglotte, et en premier lieu les ingrédients espagnols : 

A(jua \ eau (Rossignol): « A s'a f... de Vagoiia à toute à 
l'heure », Bercy, XXVI'' lettre, p. 7. 

Bourricot, âne de petite taille, en Algérie (csp. borrico): 
« Un de ces tout petits ânes qui sont si communs en Algérie 
et qu'on désigne là-bas sous le nom de bourriquots », A. Dau- 
det, Tartariti. p. 114. Nous avons déjà mentionné la locuti n 
sabir « kif-kif bourriquot ». Cette dernière forme s'est géné- 
ralisée (à côté de bourriquet) : « On charge sur les bourri- 
quots tout ce qu'il y avait de précieux dans la turne ». Alma- 
nacli du Père Peinard, 1894, p. 50. 

C/iainporeau, en Afrique, sorte de café concassé et fait à 
froid ; en France, dans les casernes, café froid ou (:haud (Mer- 
lin). C'est un mélange de liqueurs, ou de café au lait et de 
rhum, dérivant do l'espagnol champorro -, mélange {chain- 
purrar, allérer par mélange, frelater des eaux-do-vie) : « Le 
temps d'aller se gargariser avec un chainporeau ou un petit 
sou, dont un calvados impétueux ranimait les vertus équivo- 
ques », Descaves, Sous-Oj^s, p. 31. 

Fantasia, divertissement équestre des cavaliers militaires, 
particulièrement des cavaliers arabes (proprement fantaisie ^) : 
« A la première /Vm/as/a, je tâcherai d'en ramasser d'autres, ré- 
pondit notre héros », Camus, t. I. p. 201. — « Abd-Allah. spahi, 
Arabe ou plutôt Berbère de Sousse, interprète plus de sabir (jue 
de français, Tunisien dans l'âme, autrement dit un peu couard, 
fantasia bezef, faiseur d'embarras », Valéry-Mayet, p. 77. 

C'est un terme caractéristique en Algérie et en Tunisie: 
Fantasia y désigne l'ostentation, la parade, l'éclat, mais 
aussi l'arrogance, la morgue, l'embarras. 

Moukère, mouqueira, femme, maîtresse, proslituée(de l'esp. 
niujej\ prononcé moukhère) : « Avec eux nous séduirons les 
moukeiras, qui, vous le savez, s'affolent de tout ce qui brille... 
Bel homme, au dire des nioukeiras qui Padorent », Camus, 
t. 1, p. 67 et 174. — « 11 y rôde bien des mouqueires, un tas 
de moricaudes », Méténier, Lutte, p. 92. 

1. « Toi bibir lafjuu » est un dos éclianlillous du s«6ir donnés pai- le Géné- 
ral Faidlierbe (.article cité). 

2. On a inventé un docteur portant ce nom : «'Un bienfaiteur de l'huma- 
nité, le docteur Ghamporeau, a inventé le breuvage qui porte son nom », 
Sarrepont, p. 153. 

3. « Si les gosselines pouvaient s'attifer gentiment, s'enrul)aner à leur 
fantasia », Almanach du Père Peinard, 1804, p. 14. 



VOCABLES ALGÉRIENS 161 

Presto, promptement, et SM6i7o,, subitement., vocables qu'on 
lit fréquemment dans le Père Peinard: «... jésuites qui, chas- 
sés par la porte, rentraient sibito par la fenêtre... », 20 jan- 
vier 1897. 

Arrêtons-nous à ces quelques emprunts positifs. D'autres 
ont été allégués, mais ils ne résistent pas à l'examen '. 

III. — Emprunts italiens. 

Basta, assez ! (Merlin) : « Quant au perlot, basta, y a plus 
plan de fumer », Père Peinard, 23 juin 1889. 

La forme francisée basie! a été usuelle auxvi*^ siècle (Guill. 
Bouchel) et au xvii*' (Corneille et Molière) : elle est encore vi- 
vace dans la marine. 

Voici maintenant les termes levantins : 

Bono. bon: « Bono ! Bono!... criaient les turcos au chœur, 
ce qui signifiait: Très bien! » Camus, t. I, p. 221. — « Bono! 
déclara Hurluret, en suçant le retour de ses fortes mousta- 
ches », Courleline, Train, p. 50. 

Surtout dans les locutions, bono be:^ef, très bien ; tnacache- 
bono, ce n'est pas bien : « Mecantsche bono, c'est un mauvais 
procédé, réplique le conscrit impatienté », Camus, t. I, p. 179. 
— « On n'en pouvait rien tirer que des bono besef, macache 
bono », A. Daudet, Contes du Lundi, p. 168. 

Citons ce refrain de la chanson d'une négresse et d'un 
zouave : 

Macache bono ! 
Répondit la négresse ; 
. Macache bono! 
Répondit le turco... 2 

Locution devenue populaire, comme expression du refus : « Ils 
nous lâchent la bride s'ils savent que nous n'en profiterons 

d. On lit dans La Défense de la langue française de M. A. Dauzat (Pa- 
ris, 1912, p. GO) : « (je n'est pas un hasard cependant si l'Espagne a donné 
à l'argot moderne ses mendigos et son agua — devenus mendigot et agoiit 
(écrits à tort avec t) — en y joignant le mot frio : le froid est particulière- 
ment sensible en Gaslille, et les Espagnols sont particulièrement frileux ». 

On ne voit pas bien comment, de la Gastille, frio aurait pu pénétrer dans 
le bas-langage parisien {frio et frisquet, synonymes, sont d'ailleurs le même 
mot, V. ci-dessus, p. 110). Remarquons en outre q^n'agout, forme provinciale 
pour e'gout, emprunt antérieur, n'a rien de commun avec agoua, importation 
récente d'Afrique; et que mendigo se trouve dans le même cas que /"Wo 
(v. l'appendice E). 

2. Cité par G. Thurau, f>e;- i?e/7-a!/i in der franzôsischen Chanson, BerVui. 1901, 
p. 298. 

11 



162 FACTEURS SOCIAUX 

pas pour faire du chabanais ; sinon macache bono, c'est 
comme des dattes », Père Peinard, 7 février 1892, p. 5. 

Mercanti, marchands algériens de denrées et liquides, à la 
suite des armées (c'est le pluriel de Tit. mercante, marchand): 
« Les mercantls, ces providences ambulantes des corps expé- 
ditionnaires, avaient expédié leurs provisions », Camus, t. I, 
p. 146. 

Le mot se prend fréquemment au sens péjoratif de trafi- 
cants "(v. H. -France). Il tend à devenir français. 

Turco, tirailleur algérien, proprement Turc, au sens de 
mahométan (Bruant, Route, p. 190) : « La grande tenue du 
Turco. » 

Cette nomenclature, que nous pouvons maintenant embras- 
ser dans son ensemble, n'est pas dépourvue d'intérêt. Les trois 
couches que nous y avons discernées — vocables arabes, espa- 
gnols et italiens — sont certes de valeur inégale. Les termes 
arabes importés du nord de l'Afrique en forment le fond, tant 
par le nombre que par les notions qu'ils représentent. Une 
bonne partie d'entre eux est venue enrichir le vocabulaire du 
bas-langage parisien. Cette influence n'est d'ailleurs pas res- 
tée confinée au lexique; on a relevé ailleurs les traces d'or- 
dre morphologique qui dérivent de la même source. 

Ces emprunts du sabir algérien (dont quelques-uns comme 
gourbi, smalali et turco, ont fait leur entrée dans la dernière 
édition an Dictionnaire de l'Académie) constituent la plus ré- 
cente couche' d'une influence orientale, qui, à dilierentes épo- 
ques, a pénétré en France, non pas directement de l'Orient, 
mais plutôt par l'intermédiaire de l'Espagne et de l'Italie. 

1. Elle vient de s'enrichir récemment de nouveaux éléments que les trou- 
piers d'Afrique ont apportés en France, dans les tranchées, pendant les 
deux premières années de la Grande Guerre. Voir, à cet égard, notre Argot 
des tranchées, p. 36 à 59 et l'Appendice final du présent ouvrage. 



CHAPITRE II 

MARINS 



De tout temps les matelots ont fourni des termes pittores- 
ques dont abonde leur langage : 

Les mathurins ont une langue. 
Où le verbe n'est point prison. 
L'image y scintille à foison, 
Or vierge dans sa rude gangue, i 

Des vocables, comme aborder, bas-fonds, calme, échouer, 
etc., ont primitivement appartenu aux gens de la mer. 

Dans la constiLulion du langage parisien de nos jours, le 
contingent fourni par les marins est un des plus importants ^ 
Des ports et des villes maritimes, ces termes spéciaux, grâce 
à la facilité des communications et au mélange fréquent des 
classes sociales, se sont répandus à Paris et dans tout le pays. 

I. — Expressions caractéristiques. 

Les marins ont tiré du vocabulaire nautique des images 
frappantes. qui souvent n'ont pas franchi le milieu spécial où 
elles ont été créées. En voici quelques-unes (d'après Bonne- 
foux et Paris) : 

Etre pris dans la balancine, se trouver dans une situation 
forcée et pénible; compter ses cliemises, vomir par l'eti'et du 
mal de mer (allusion à la position penchée); n'avoir ni quart 
ni gamelle, n'avoir rien à faire A bord ; Jeter un coup de sa- 
bord, donner le coup d'œil du maître, vérifier l'ouvrage (sa- 
bord, fenêtre, et, au pluriel, yeux); suijjë, qui porte des vête- 

1. Piichepin, La Mer : a Parler Mathurin ». 

2. Nos sources : 

Jal, Glossaire nazitiqiie, 1848, et Bonnefoiix et Paris, Dictionnaire de ma- 
rine, 1830. — E. Deseille, Glossaire du patois des matelots Boulonnais, 1884. — 
G. de la Lan délie. Le langage des marins, 1859. 

Abbé G. Maze, Elude sur le langage de la banlieue du Havre, Le Havre, 1903. 
— A. Dagnet et J. Mathurin, Le parler ou langage populaire Cancalais, Saint- 
Servant, 1906. 

Jean Richepin, La Mer, 1876, et Yanne Nibor (Albert Robin), La Chanson 
des Cols-bleus, Chants populaires de la flotte française, 1901. 

Louis Royer-ReLab, Les forçais de la mer, vingt-quatre heures de bordée, 1905. 



164 FACTEURS SOCIAUX 

inents élégants ou neufs, semblable au navire dont la carène 
a été enduite^de suif (de là suiffard \ bien mis, élégant); — 
tremper le nés dans le vinaigre, essuyer une tempête ^ etc. 

II. — Mots de jargon. 

De toutes les langues spéciales, celle des marins est la plus 
originale, n'ayant fait au jargon que des emprunts isolés aux- 
quels ils ont généralement imprimé un cachet à part. Ce sont 
les termes suivants: 

Bocard, chez les marins, cabaret de bas-étage, nom tiré du 
jargon (Vidocq) : 

Pans leurs hamacs, et dans leurs bocards, j'ai dormi. 

(Richepin, Mer, p. 3). 

Desgranges le mentionne déjà comme tel en 1821 : « Un 
bocard, en langue de marin, est une tabagie où vont les 
filles de joie ; mais ce mot n'appartient qu'à la racaille». 

Envergner, duper, attraper : « Ce mot s'emploie familière- 
ment dans le sons d'embarrasser, en parlant des choses, ou, 
au figuré, dans le sens d'une position fâcheuse, difficile ou 
seulement désagréable, en parlant des personnes » (Bonne- 
foux). Le terme signifie proprement encitadiner (de l'argot 
vergne, ville): pour le maria, la vie urbaine a quelque chose 
d'embarrassant, de pénible, dont il s'empresse de sortir, de 
se dévergner. Le Parisien '\ aux yeux des matelots, ,estle beau 
parleur, mais il passe pour niais, novice (il désigne, dans les 
bâtiments, un pauvre sujet et quelquefois un mauvais sujet). 

Redouiller, vexer, ennuyer (Bonnefoux), c'est proprement 
faire des cheveux, des douilles. 

Inversement, la marine a fourni au jargon des termes li- 
bres (tels que godiller), et toute une nomenclature pour ex- 

1. » Est-il asHez suiffard, l'animal? » Zola, Assommoir, p. 523. 

2. « L'autre nuit, si vous m'aviez vu tremper le nez dans le vinaigre avec la 
solide équipe du Bleu-Blanc -Rougo, je ne renâclais pas », A. Daudet, Pelite 
Paroisse, p. 133. 

3. « Un marin, c'est celui-là, voyez-vous, qui n'est ni pioupiou ni Parisien, 
sauf votre respect; un liomme comme moi, quoi ! » G. de la Lalandelle, Les.. 
Gens de mer (cité dans H. -France). 

« Parisien, sorte d'injure à un matelot. Désignation, dans les bâtiments, 
d'un pauvre sujet, et quelquefois d'un mauvais sujet. Gela vient sans doute 
de ce que le plus grand nombre de jeunes gens de la capitale qui allaient 
s'embarquer arrivaient dans les ports avec des vices et peu de dispositions 
pour un métier qui demande de la force, de l'agilité, un goût décidé, au 
lieu d'être énervés », Willaumez, Dictionnaire de inarine, II1« éd., 1831, v Pa- 
risien. 



MARINS 165 

primer l'escroquerie : arcasse, drague, etc., tandis que des 
noms de vaisseaux {cor Dette, f régate , etc.) y désignent l'amour 
antipiiysique. 

III. — Beuverie et débauche. 

La vie pénible des marins s'épanche souvent dans des ri- 
pailles, d-ans des orgies. Plusieurs de ces termes ont produit 
des métaphores aux acceptions défavorables. La mauvaise ré- 
putation des matelots est ancienne, et tout particulièrement 
celle du calfat, qui désigne un fainéant, un salaud. Au xvT- siè- 
cle, gallefretier , nom du calfat chez Rabelais, est devenu 
ultérieurement une appellation du coquin, du misérable, du 
vagabond, à peu près ce que la langue moderne exprime par 
gouin, mauvais matelot, mauvais garnement. 

De là une première catégorie de vocables désignant la dé- 
bauche: 

Biture, cuite, proprement dose de boisson excessive, dans 
la locution: prendre {se flanquer) une biture^, s'enivrer, être 
très ivre. Dans le langage maritime, biture désigne la portion 
déterminée d'un câble, « qui doit se filer librement d'elle- 
même, après qu'on a laissé tomber l'ancre sur laquelle il est 
étalingué; de là, chez les matelots: dose de liquide ou de bois- 
son spirilueuse prise avec abondance » (Bonnefoux). 

Chez les matelots boulonnais: s'en donner eine biture, s'eni- 
vrer (Deseille). Un gabier composa une Barcarole de la biture, 
chantée par l'armée de terre (Sarrepont, p. 144). 

Des marins, l'expression a passé dans le bas-langage: «En- 
core une biture à la clef », Descaves, Sous-offs, p. 69. — 
« Ah! mon salaud, dit le conteur, tu parles d'une biture. Et 
quand ils ont dégotté le Champagne, mince de bombe! Seule- 
ment voilà, quand is ont été chlasses, is s'ont foutu à goualer 
comme des perdus », Liart-Courtois, p. 243. 

Il est à remarquer que le sens du mot s'est généralisé dans 
les parlers provinciaux. Biture désigne, en Bresse, un repas 
copieux (Guillemaut) et, à Nantes, une grande quantité de 
nourriture- : « Se flanquer une bonne biture de patates frites » 

1. On en a tiré : se biturer, s'enivrer (et manger copieusement, boiilotter, 
dans l'argot de Polytechnique) : « Tous les jours il se biture » (Briollet, 
dans Bruant, Dict., p. 193). 

2. A Polytechnique, biture, aujourd'hui vieilli, désignait à la fois une 
nourriture copieuse et une grande quantité. (« On disait une biture d'objets 
pour un grand nombre », Arqot de VX). 



166 FACTEURS SOCIAUX 

(Eudel). Celle dernière acception s'est enc(tre g-énéralisée 
dans l'Anjou, où le mol s'applique à une pêche fructueuse: 
« J'avons pris du gardon, en masse, y en avait une biture » 
(Verrier et Onillon). 

Bordée, débauche prolongée, proprement route que fait un 
navire au plus près, sans virer de bord {tirer ou courir des 
bordées, louvoyer en changeant des amures). 

1° Chez les matelots : « Courir ou tirer eine bordée, faire la 
noce (Doseille). 

2° Chez les soldais : « Tirer une bordée, octroyer une per- 
mission ou prolonger celle qu'on a » (Ginisty), pour aller cou- 
rir les mauvais lieux: « Ces bordées duraient six journées », 
Courteline. Gaietés, p. 136. 

3° Chez les ouvriers, débauche de cabaret : courir une bor- 
dée, s'absenter de l'atelier sans permission pour aller courir 
les cabarets : « Hé, arrivez-vous, c'est Riche-en-Gueule qui 
régale ; la bordée est commencée... Il lire une bordée de qua- 
tre ou cinq jours », Poulut, p. 73 et 84. — « Le zingueur lâ- 
chait l'ouvrage, commençait une bordée qui durait des jour- 
nées et des semaines. Oh! par exemple, des bordées fameuses, 
une revue générale de tous les mastroquels du quartier, la 
soûlerie du malin cuvée à midi et repiucée le soir, les tour- 
nées de casse-puitrine se succédant, se perdant dans la nuit », 
Zola. Assommoir, p. 330. 

4° Chez les filles, noce, amusement : « Ils fimssaient par 
accepter les bordées de Nana », Idem, Assommoir, p. 497. 

Bosse, synonyme de biture, désigne proprement un fort cor- 
dage servant à tendre un câbie, d'où, chez les matelots, par- 
lie désordonnée de plaisir ou de débauche, sens figuré fami- 
lier au bas-langage: « La partie s'annonçait très bien, pas 
une bosse à tout avajer, mais un brin de rigolade... Ahl nom 
de Dieu! oui, ()n s'en flanque une bosse I... Vrai, on voyait 
les bedons se gonfler à mesure », Zola, Assommoir,- ip. 70 
et 228. 

Le terme nautique s'est grelïe sur son homonyme de la lan- 
gue générale : « Se faire une bosse, locution basse et triviale 
qui signifie ribotter, s'empiflVer, se mettre dans les vignes du 
Seigneur », lit-on déjà dans d'Hautel (1808); et dans les par- 
lers provinciaux, se faire une bosse, se rassasier (Anjou), etc. 

Rappidons l'expression bitte et bosse! le dernier commande- 
ment relatif à l'amarrage du navire qui vient de mouiller 



MARINS 1C7 

une ancre: « Il emporte l'idée d'achèvement,, il emporte aussi 
celle du repos. Or, le repos pour le marin, c'est la terre et ses 
plaisirs; si bien que bitte et bosse! est encore le cri du matelot 
qui fait bombance dans un cabaret » (De la Landelle, p. 279). 

De là bosser, s'amuser, chez les matelots et les soldats : 
« Histoire de dire le lendemain : Vrai alors, ce que j'ai bossé 
hier! », Courteline, Train, p. 292. 

Drive, dérive, débauche (« être en drive ») : En drive, ou 
en dérive, se dit proprement d'un navire flottant au gré du 
vent, des lames et des courants. Chez les matelots boulonnais, 
s'en aller à la dérive, c'est être fort malade, et s'en aller en 
dérive, en débauche (Deseille). 

Vadrouille, drolesse, proprement balai fait de vieux corda- 
ges servant à nettoyer le pont des navires, d'où fille qui traîne 
dans les ports de mer ou prostituée de tavernes. De même, à 
Mée, dans la Haute-Bretagne, -on appelle rf/'a^we ^ une femme 
vagabonde et de mauvaise tenue (Leroux). 

Mot devenu populaire: « Son loup de père l'appelait va- 
drouille », Zola. Assommoir, p. 428. 

De là, vadrouiller , traîner dans les bouges, aller de caba- 
ret en cabaret; et le dérivé secondaire vadrouille, promenade 
de débauche (en parlant des filles) : « Elle amenait des types 
ignobles qui la lâchaient aussitôt... Ces vadrouilles devenaient 
de plus en plus clairsemées », Rosny, Marthe, p. 43. 

Les parlers provinciaux (Anjou. Bresse, etc.) disent, avec 
le même sens, badrouiller d'où, la prononciation négligée pa- 
risienne badouiller, courir les bastringues : badouille. homme 
lâche, et badouillard, viveur, noceur : « Les bousingots se 
firent viveurs... Ils prirent le noble nom de badouillards. 
Pour être bon badouillard, il fallait passer trois ou quatre 
nuits au bal, déjeuner toute la journée et courir en costume 
de masque dans tous les cafés du quartier latin jusqu'à mi- 
nuit... », Privât d'Anglemont, 1854, p. 189. 

Le sens primordial du verbe est : se traîner dans la fange, 
barbotter (Havre : vadrouiller, même sens, à côlç de se vau- 
drer, se vautrer). 

Ce sont les marins normands ou bretons qui ont introduit 
dans le bas-langage les termes désignant des bouges ou de 
mauvais lieux, termes qu'ils avaient eux-mêmes recueillis de 
la bouche des matelots anglais : 

1. Inversement, la drague est appelée Marie-Salope, à la Rochelle. 



168 FACTEURS SOCIAUX 

Boxon, lupanar, (mot donné par Vidocq), répondant à l'an- 
glais vulgaire boxon, cabinet particulier de taverne. On lit 
ce vocable dans Jeh. Rictus {Doléances, p. 198). 

Bousin, cabaret borgne, terme donné par d'Hautel (1808) : 
« Bousin, terme bas et incivil qui signifie tintamarre, tapage, 
bruit scandaleux, esclandre; et par extension, tripot, lieu de 
débauche et do prostitution. Cette maison est un vrai bousin, 
pour dire qu'elle est mal gouvernée, que chacun y est maî- 
tre; faire un bousin de tous les diables, c'est-à-dire un va- 
carme, un bruit extravagant que font ordinairement les gens 
vifs et emportés lorsqu'ils sont en colère et les ivrognes dans 
leurs orgies ». 

Le mot désigne tout d'abord la débauche des matelots et 
spécialement le bouge, théâtre de leurs orgies; en second lieu 
(contrairement à la filiation donnée par d'Hautel et Littré) le 
bruit ou le désordre qui les accompagnait : « Un vrai bousin, 
leur chez eux, à cette heure », Zola, Assommoir, p. 417. 

Le terme a pénétré en français par l'intermédiaire du pa- 
tois normand, qui l'a reçu à son tour de l'anglais populaire 
bowsing, cabaret borgne, celui-ci d'origine jargonnesque : 
bowsing ken, maison de boisson, brasserie, se lit dans le plus 
ancien recueil du carit donné en 1566 par A. Harman. 

Le dérivé bousingot, d'un primitif bousing, a le même sens 
(\\x(i' bousin : « Il allait à « La Puce qui renifle », un petit bou- 
singot où il y avait un billard », Zola, Assommoir , p. 336. 

Bousingot désigne, en outre, le petit chapeau de matelot en 
cuir bouilli et les jeunes républicains après la révolution 
de 1830 (qui l'avaient adopté). En normand, bousingot a ac- 
quis le sens d'homme petit et mal fait. 

IV. — Vie pénible. 

Voici les termes qui se rapportent à la vie dure dos mate- 
lots : 

Affaler, tomber, s'affaisser : « Un bâtiment s'affale lors- 
qu'il perd sous le vent, c'est-à-dire que, malgré ses efforts pour 
s'éloigner d'un point situé sous le vont, il lui est impossible 
d'y réussir et même qu'il va toujours en s'approchant; de là, 
être affalé sous le vent, se trouver dans une position fâcheuse 
ou désagréable » (Bonnefoux). 

Généralisé dans la langue populaire : « Du premier coup de 



MARINS 1(39 

poing, je l'ai affalé... Je suis fatigué, je vais m' affaler sur 
mon pieu » (Rossignol). 

Barder : 1° Sens nautique, pousser loin de la bonne voie : 
(( Le vent les a bardées contre la pile du pont » (Verrier), 

2° Sens généralisé : Courir vite (du cheval), aller de côté et 
d'autre (d'une voiture rapide), la première acception usuelle 
dans,le Bas-Maine; la seconde, dans la Bresse; de là: ça barde, 
ça va, ça convient : « On s'arrangera. Et ça harde, vous au- 
tres? — On marche! » Rosny, Rues, p. 244. 

Dans les casernes barder veut dire manœuvrer, comportant 
une idée de fatigue, d'excès : « On barde, je ne dis pas. mais 
la revue de demain est supprimée », Descaves. Sous-Off's, p. 24. 

En Languedoc, barda, signifie plaquer, jeter contre, jeter à 
terre violemment, proprement couvrir de boue (de bard, boue). 

Bourlinguer, vivre péniblement (d'où bourlingue, position 
précaire), terme nautique dès la fin du xviii*' siècle au sens 
de : éprouver de la fatigue à cause du mauvais temps ou des 
manœuvres longues et pénibles : « Bourlinguer est un de ces 
verbes énergiques perpétuellement dans la bouche des mate- 
lots » (De la Landelle, p. 2G1). 

Voici, quelques exemples de cette acception technique :« Moi, 
pai bourlingué dans les pèches d'Islande... Tu fais beaucoup 
de bruit et pas beaucoup de travail comme tous les Mocos, 'ça 
en fout pas une datte! Ah! si ça serait les Bretons, pour bour- 
linguer, y a pas comme eusses », Boyer-Rebab, p. 66 et 7o. 

Ce verbe a acquis, dans le bas-langage parisien, le sens de 
renvoyer quelqu'un, d'où bourlingue, congé, renvoi, et bour- 
lingueur, patron grincheux, ayant toujours la menace à la 
bouche (ïL-France). Le patois normand dit, de même, boulin- 
guer, envoyer promener. 

Ecoper, boire « dans le jargon des typographes » (Delvau), 
proprement vider avec une écope l'eau qui entre dans une 
chaloupe ou dans un canot. Le sens de « boire » a amené ce- 
lui d'attraper des reproches, des coups, etc., même évolution 
de sens que pour trinquer, boire et être la victime, payer les 
pots cassés. 

1" Dans les casernes, recevoir une punition ' ou des horions 
(Merlin) : « Je dis, répondit le brigadier, que fai écopé de 
deux jours pour t'Bvoir annoncé comme permissionnaire de 

1. Et, aussi, attraper une avarie, une blessure, une maladie (synonyme 
d'étrenner). 



ItO Facteurs sociaux 

dix heures... », Coiirteline. Gaietés, p, 213. — « Il avait écopé 
de deux jours sur lé terrain des manœuvres », Idem, Train, 
p. 74. 

2° Chez les ouvriers* ironiquement (aussi avec une nuance 
favorable) : « Avant de commencer, j'ai écopé mon abattage 
(c'est-à-dire : j'ai reçu des éloges pour mon travail) », Pou- 
lot, p. 177. — « Ceux qui écopérit.,, ce sonl les prolos », A/- 
manach du Père Peinard, 1894, p. 54. 

3" Cliez les apa;ches et les filles : être condamné à la prison 
(Delesalie) : « j'y ai rendu service à Un moment où il allait 
écoper », Méténier, Lutte, p. 92. 

Embarder, faire une embardée, c'est-à-dire lancer un bâ- 
timent dans le vent ou en travers, et faire entrer un bateau 
sous l'arche d'un pont ou dans le sas d'une écluse (propre- 
ment l'envaser, l'embourber, sens du provençal embardâ). 
Cette double acception nautique, l'une propre à la navigation 
maritime, l'autre à la navigation fluviale, a fourni au bas- 
langage les sens suivants : 

j° Tergiverser, dans l'argot des ouvriers (Delvau); chez les 
marins, embarder signifie « se tromper ». 

2^ S'engager dans une affaire (II. -France) ou dans un en- 
droit : « J'ai embardé dans une carrée », Beauviilier, Mé- 
moire (dans le Figaro du 4 août 1873). 

3° Sous la variante dialectale, embarber \ entrer (Rossi- 
gnol), le terme a acquis le sens généralisé d'entrer quelque 
part : « Alors tout d'un coup, on a embarbé dans le truc... Le 
domestique le fait embarber dans le cabinet de son singe ». 
Bercy, lettre XX\ p. 7, et lettre XXXV, p. 7. 

Pagaie, désordre, à côté de pagaie et pagaille, variantes 
déjà données par le Tré-ooux (1703) : « En pagaie, en pagaye 
ou pagaille, précipitamment, san^ ordre », et représentant 
autant de prononciations locales. La pagaye est une sorte do 
rame courte, à large pelle, en usage sur les pirogues indien- 
nes, malaises, etc. ; en pagaye, ou en pagaie, vite, en désor- 
dre, sans soin ni précaution (comme sur ce genre d'embarca- 
tions) ». 

1. Elle est usuelle, par exemple, dans l'Yonne : « Embarber, en navigation, 
faire pénétrer on droiture l'avant d'un bateau dans l'ouverture d'une ôclnse 
ou dans l'arche d'un pont, sans i)atti"e à droite ni à gauche, sans raser la 
barlie des [jarois » (Jossier). (Jette dernière explication est une véritable 
étymologio populaire. — Une forme parallèle, embarquer, est donnée par 
II. -France. 



MARINS 171 

Le terme nautique et son application figurée remonlenl 
donc à la fin du xvii'^ siècle : « En pagaie correspond à l'idée 
de désordre, de confusion, de précipitation. On arrive ainsi 
eo tas, en paquet, pèle-niêle, lorsqu'on est pressé par le temps, 
par la marée Quicontjue fait quoique ce soit avec pou de 
soin» le fait en pagaie... Le matelot qui s'habille à la hâte, 
sMiabille en pagaie... » (De la Landellc, p. 315). 

Des marins, .l'expression passa tout d'abord chez les trou- 
piers : Mettre en pagaie, mettre en désordre : « Farce qu'au 
régiment les anciens font aux conscrits, qui trouvent leurs 
lits arrangés en bascule; d'où des culbutes et des occasions de 
se divertir aux dépens des bleus » (I\igaud). 

L'expression, au sens généralisé, est encore vivace dans le 
bas langage : « Il s'est aubade avec un chineur qui fourguait 
des tapis d'Afrique et il y a foutu sa camelotte en pagaille » 
(cité dans Bruant, Dict., p. 307). 

On en a induit Pëgale, Mont-de- piété (Rossignol), conçu 
comme un endroit plein de désordre, de confusion : « Tes 
boniments tu peux les porter au Pëgale! Tu verras si on te 
prêtera dessus » (cité dans Bruant, Dict., p. 322.) 

Eu Anjou et ailleurs : En pagaille, en pagaie, en pëgale. en 
désordre : « Il a jeté tous ses vêtements eli pagaie, il s'est 
étalé en pagaie » (Verrier et Onillon); à Cancale, pagaille, dé- 
sordre : « 11 a tout foutu en pagaille; larguer -en pagaille, 
laisser tomber » (Daguet et xMathurin). 

Rafale, miné (matériellement ou physiquement), se dit pro- 
prement du navire (|ui a subi une rafale et, figurément, du 
matelot alfaibli ou privé de tout (Bonnefoux). Cette acception 
mélapbori(iue est déjà donnée par Desgranges (1821). qui l'ap- 
pelle « gran l mot des boulevards ». Le mot se lit dans Vid(jcq 
et il reste populaire : « Il gardait aux autres une iière ran- 
cune de s'être laissé rafaler en deux ans », Zola, Assommoir. 
p. 370. 

Rapiqaer, repiquer, diriger un na\ ire au |)lus près <lu vent, 
venir au vent (Deseille); de là, rapiquer. revenir : 

lâchez les marins : rapiquer au vent, venir au vent; repi- 
quer au truc, reprendre service (Deseille); et pi(iuer au uent, 
se dit d'un navire qui se lance dans le vent. 

2° Chez les troupiers : repiquer au truc, recommencer et 
spécialement se rengager; repiquer à la corvëe, revenir à la 
charge : « Mon pauvre salaud, demain tu n'y couperas pas. 



172 FACTEURS SOCIAUX 

faudra faire ton sac comme les camarades et repiquer à la 
corvée », Courteline, Gaietés, p. 328. 

3° Dans le bas-langage, au sens généralisé, revenir : « Une 
fois la praline posée, ne repique plus au turbin », Hogier- 
Grison, Le Monde où Von vole, p. 303, 

La forme parallèle rappliquer est également d'origine 
technique f« appliquer de nouveau ») au sens de revenir, re- 
tourner, très usuel dans le bas-langage et particulièrement 
dans les casernes : « Le chef et moi, nous rappliquons à l'hô- 
pital », Courteline, Gaietés, p. 33. 

Ce terme a passé des casernes dans le français provincial. 

Souquer, serrer fortement les nœuds, les tours d'un cor- 
dage : Souque un coup pour accoster, fais effort pour attein- 
dre le but; souque dur! se dit à un rameur pour forcer sur 
les avirons (Deseille). Dans le bas langage, le terme a ce dou- 
ble sens : l*' frapper, rudoyer; 2*^ travailler dur, trimer (v. les 
exemples dans H. -France;. 

V. — Appellations ironiques. 

Le langage des marins est riche en métaphores plaisantes, 
qui ont passé pour la plupart dans le bas-langage : 

Baderne, vieille baderne, homme usé, gâteux, et spéciale- 
ment vieux matelot qui n'est plus propre au service : « En 
attendant qu'il devienne eine vielle baderne, le cambusier se 
montre souvent un gas à tous crins » (Deseille, p. 32). Le sens 
nautique proprement dit est vieille tresse, molle, llasque, 
hors de service, qu'on place sur certains objets lourds pour 
amortir le choc occasionné par le roulis ou pour garantir des 
frottements certaines parties du navire. Cette épithète est 
souvent appliquée aux anciens militaires retraités. 

Badingue, surnom donné à Napoléon III, d'après sa barbi- 
che au menton, semblable au cordage nommé habituellement 
martingale : « 11 l'appelait Badingue par blague, pour se 
ficher de l'empereur », Zola, Assommoir, p. 235. 

Cette corde qui relie les flottes au câble bordant les filets, 
s'appelle bandingue, à Boulogne (Deseille), et badingue, à Fé- 
camp (L'dlvé). 

Bigorneau, soldat d'infanterie dans la marine, d'après le 
nom du coquillage qu'on trouve sur les côtes de la Manche. 

Bitte, le membre viril, proprement cheville: /)eaa de bitte. 



MARINS 173 

formule négative qui équivaut à « rien », analogue à celle de 
peau de balle (Rigaud). 

Bossoirs, fortes pièces de bois qui supportent l'ancre à la 
proue: « Le bateau s'achève, montre ses bossoirs très gracieu- 
sement arrondis; leur forme sert aux comparaisons les plus 
galantes... ei ne paire ed bossoirs, seins (Descille, p. 8). Le 
terme désigne surtout les seins rebondis (qu'on nomme aussi 
avant-scènes) : « C'est la belle-sœur de notre hôte... elle en a 
des bossoirs; c'est gros comme une pelote, rond comme une 
buée... », Vidocq, Mémoires, éd.'Villiod, t. 1, p. 302. 

CabilloJ, soldat à bord de navire, proprement cheville : al- 
lusion aux chevilles de fer ou de cuivre qu'il /faut fourbir tous 
les matins à bord des navires de guerre. 

Craquelin, gringalet, désigne proprement le navire dont 
la membrure, trop légère, joue et craque à la mer. 

Galipot, poix-résine pour enduire les vergues, signifie ex- 
crément (v. H. -France), d'où galipoter, faire ses besoins (en 
Anjou : manier avec une idée de dégoût). 

Péniches, gros et larges souliers, chez les militaires, répon- 
dant aux synonymes populaires bateaux et marnois (c'est- 
à-dire bateaux marnois) ; cf. inversement, sabot, barque, 
navire : « Aller dans le sabot, s'embarquer, s'enrôler sur 
mer, partir pour les îles, prendre la profession de marin » 
(d'Uautel). 

Rafiau, infirmier, garde-malade : c'est le nom d'un petit 
canot à rames dont on se sert pour les promenades dans les 
ports, d'où le sens d'embarcation médiocre et do peu de va- 
leur ; de là, aussi, chose de peu d'importance, camelote 
(Delvau). 

Tasse, dans l'expression grande tasse, mer : « La mer est 
dite parfois grande tasse ; boire à la grande tasse, se noyer » 
(Deseille). Cette expression se lit déjà chez d'Hautel (v° tasse) : 
« Boire un coup à la grande tasse, pour se noyer, se jeter à 
l'eau. » Le terme est encore vivace à Brest, à Lorient et ail- 
leurs : « Les capitaines sont cause que de pauvres binigres 
[de maleli)ls], souvent pères de famille, font le plongeon dans 
la grande tasse », Père Peinard, 6 mars 1892, p. 3. 

Les locutions grande tasse et boire à la grande tasse S(jnt 
également usuelles au Canada (Donne). 



174 FACTEURS SOCIAUX 

VI. — Manœuvres nautiques. 

Parmi les vocables de marins dont Je sens s'est généralisé 
dans le bas-langage, une première série désigne les opéra- 
tions nautiques proprement dites : 

AJfoiirclier, s'ancrer, prendre du repos: « Vient-on passer 
quelques heures ou peu de jours dans une baie dont on compte 
appareiller vivement, on ne jette qu'une seul& ancre... ; mais 
si le temps ne manque pas. si l'on peut prendre ses aises, on 
s' a jf ourdie,... on tient solidement au fond par les deux chaî- 
nes-câbles de tribord et de bâbord, dont on a élongé les 
touées » (De la Landelle, p. 299). 

De là, CCS deux applications générales : Se retirer des affai- 
res (Delvau) et ne plus raccrocher, en parlant des filles (Vir- 
maître). 

Amarrer, attacher un navire, frapper une manœuvre ; de là : 

1** Attacher, lier en général : amarrer une échelle, un étui, 
un paquet, dans le parler populaire normand (Moisy). 

2" Accrocher : « On le dit peu causeur, mais je vais quand 
même tâcher de Vamarrer par des boniments pour savoir ce 
qu'il a dans le ventre » (Rossignol). 

3° Manœuvrer, pour tromper ou voler (Bruant, Route, 
p. 118) : ft ^A pour amarrer les chopins... » 

4° S'attacher quelqu'un, en parlant des filles : « Tai amarré 
un chouette gonce qui casque tout le temps » (Virmaître). 

Appareiller, faire les manœuvres nécessaires pour quitter 
le mouillage, d'où l'idée de sortir : « Cinquante synonymes se 
présentent pour exprimer cette féconde idée du départ qui 
joue une si grande place dans la vie nomade du marin : ap- 
pareiller, faire voile... lever l'ancre, démarrer, déraper,' filer 
son câble, filer son nœud, prendre la mer, prendre le large. •. » 
(De la Landelle, p. 182 et 218). 

Caler, plonger dans l'eau (en parlant d'un navire) ou lais- 
ser aller une voile le long des mâts. De ce double sens déri- 
vent les acceptions : 

1° S'en aller, surtout sous la forme itérative caleier : « Je 
suis j)ressé, je calete » (Rossignol). — « Caletes ! Et plus vile 
que ga » (Rictus, N'' gagnant, p. 7). 

2" Mourir, surtout sous la forme intensive cakincher : « 11 
est bien malade, il xacalancher » (Rossignol). — « C'est la ca- 



MARINS 175 

marde qui embrasse un pauve gas qui calanche, » Bercy, 
XI W lettre, p. 6. 

3° Reculer, céder, cesser (cf. dealer la colle, s'accommoder, 
parler doucement, s'appaiser », Oudin), acceptions familières 
surtout aux parlers provinciaux (Anjou, Poitou, Berry, etc.). 

4° Chômer, être oisif, en parlant des imprimeurs, acception 
déjà donnée par d'Hautel (« Caler, terme typograpliique, faire 
le paresseux »), qui mentionne également les dérivés : Calanee, 
« terme d'imprimerie, interruption que Ton met sans néces- 
sité, dans son travail, pour satisfaire à une humeur oisive et 
vagabonde », et caleur\ « paresseux, ouvrier enclin à la dis- 
sipation et à la fainéantise » (de même: Normand, caleux, 
fainéant, et ailleurs). En dehors de cette acception technique, 
caleur désigne le garçon de café qui travaille en extra (Dele- 
salle). 

Déraper, détacher l'ancre du fond, d'où lâcher prise, par- 
tir {sans déraper, sans s'arrêter): « Il travaille un mois sans 
déraper, » Poulet, p. 76. 

VU. — Choses de la mer. 

Une dernière série terminera cette nomenclature techni- 
que. Elle comprendra les choses de la mer. 

Câble, terme important du vocabulaire nautique qui a 
hmrni plusieurs métaphores : Avoir un tour dans ses câbles, 
éprouver un dérangement de sanlé, surtout li>rsqu'il en ré- 
sulte difliculté de marcher (Boniiefoux) ; /z/er un câble par le 
bout, pousser le câble en dehors du navire jusiju'au bout, 
afin de partir d'urgence ; de là, faire les préparatifs d'un 
voyage précipité, se sauver et. enfin, mourir. 

Calebasse, dans l'expression vendre la calebasse, livrer un 
secret, dénoncer ' : c'est une métaphore nautique, la cale- 
basse ou pelote étant un artifice de brûlot. 

Cette locution, commune au bas-langage parisien et pro- 



1. Cf. Moinoro, Traité élémentaire de l'imprimerie . 1793, v» caleur: « Ce terme 
s'applique aux compagnons indolents et ivrognes qui n'aiment, point le tra- 
vail, qui ne fout que niaiser dans une imprimerie, détourner lus autres du 
travail, en jasant avec eux, en leur contant des piaux ». 

2. Cf. le Trévoux (1703) : «On dit proverbialement frauder la calebasse, pour 
dire tromper son compagnon, boire ce (jui est dans la calebasse en son ab- 
sence 0. Cette locution n'a rien de commun avec celle que uous citons et 
qui est encore vivace. 



17G FACTEURS SOCIAUX 

vincial, a été condamnée par les grammairiens : « Vendre la 
carabasse. Expression populaire. Dites dénoncer le mystère ou 
le pot aux roses », Molard (1810). — « Vendre la calebasse, 
c'est... Parbleu, je n'en sais rien ; le dira qui pourra », Des- 
granges (1821). 

Le sens du mot qui ligure dans cette locution a été parfois 
généralisé: Galbasse \ tout ce qu'on possède (Vallée d'Yôres) ; 
au Havre,' manger la calbasse^ c'est se ruiner. La notion 
d'avoir, mobilier, a conduit à celle de « chambre » que col- 
basse a acquise parmi les apaches parisiens : « Je prends mes 
clous et je plaque la colbasse », Méténier, Lutte, p. 122. 

L'expression vendre la calebasse a, comme pendant, éventer 
la. mèche, même sens (devenue, sous l'influence analogique 
de la première, vendre ^ la mèche) qu'Oudin donne, en 1640, 
sous la forme « descouvrir la mèche, descouvrir la malice ou 
la finesse ». La mèche, comme lacalebasse, joue un rôle dans 
la pyrotechnie nautique. 

On en a tiré une autre métaphore, êti'e de mèche avec quel- 
qu'un, être d'accord avec lui, être son complice, expression 
qu'on lit pour la première fois dans le Vocabulaire de Vidocq. 

Cambuse, magasin dans l'entrepont d'un navire où l'on 
tient les vivres, où l'on distribue les rations à l'équipage; de 
là, cabaret mal tenu et bouge, petit logis : « La cambuse pou- 
vait manquer de pain; ça ne le regardait pas. 11 lui fallait sa 
pâtée matin et soir... », Zola, Assommoir, p. 365. 

Dans l'Anjou, la cambuse est généralement une cave où 
plusieurs ouvriers se mettent ensemble pour y déposer leur 
vin; et, dans le Bas-Maine, ce mot désigne la voiture du sal- 
timbanque. 

Carabiné, soudain et violent (comme un coup de carabine), 
en parlant du vent; de là, très fort, excessif: « Mon vieux, 
je me suis payé une cuite carabinée » (Virmaître). 

Carrée, foyer où l'on fait la cuisine dans les bateaux (chez 
les mariniers de la Loire); de là, logis, cliambre: « Des grandes 
carrées toutes pleines d'air et de soleil », Bercy, A'A'A'** lettre, 
P= 7. . 

L'argot ancien en a tiré les dérivés : décarrer, sortir, et 

1 Rossignol donne : « Calebasse, objets, marchandises, produits d'un vol». 

2. Cf. Littrc, V" mèche : i Au lieu d'éuenier la mèche, le populaire dit sou- 
vent vendre la mèche. C'est absurde ». Il n'y a rien d'absurde dans ce genre 
d'altérations : leur raison d'être peut nous échapper, mais elles n'en existent 
pas moins. 



MARINS 177 

encarrer, entrer, le premier, attesté dès la fin du xviii" siècle, 
a pénétré dans les parlers provinciaux : Anjou, Berry, etc. ; 
le dernier est cité dans Vidocq. 

C/iibis, prison ; faire cltibis, s'évader d'une prison avec le 
concours d'un camarade, expression qu'on lit dans Richepin 
{Gueux, p. 85) et dans Bruant {Rue, t. 11, p. S4). 

A l'école navale du Borda, chibis désigne la salle de police: 
c'est la forme abrégée de cachibis, petits casiers placés sous 
la dunette et destinés aux pipes et au tabac. Dans l'Anjou 
et ailleurs, cagibi (ou cabigi), petit retrait quelconque, bicoque; 
à Mayenne, petit réduit, petite loge, hangar. 

Chique, pipe du matelot, morceau de tabac qu'il mâche; de 
là plusieurs métaphores : Poser sa chique, se taire (et, par 
extension, mourir), dans Bruant (Rue, t. II, p. S4); couper 
la chique à quelqu'un, l'interrompre brutalement, lui couper 
la parole : « L'espoir l'a lâché, rien de tel... pour vous couper 
la chique de l'espérance », Père Peinard, 20 juillet 1890. 

Le mot se lit tout d'abord chez d'IIautel (1808): « Une chi- 
que de tabac. On appelle ainsi une pincée de tabac que les 
marins, les soldats et la plupart des journaliers mettent dans 
leur bouche pour en prendre toute la substance. » 

Le même lexicographe donne. également le dérivé chiquer, 
manger de grand appétit : ^ « Chiquer, au propre, mâcher du 
tabac en feuille; au figuré, prendre ses repas habituels et, 
par extension, endêver ou pester contre quelqu'un, le railler, 
se moquer de lui. On dit d'un homme pauvre qui n'a rien 
à mettre sur la dent, qu'il n'a pas de quoi chiquer. » Un 
cldqueur est un m.arin rond de sa tournure et sans façons 
dans ses manières et son langage; c'est aussi un gros man- 
geur. 

Claquer, manger beaucoup, proprement mastiquer, se 
trouve dans la plupart des parlers provinciaux : Anjou, Bresse, 
Normand d'Yères ^ etc. 

Gabari, modèle de la courbure que doit avoir une pièce de 

1. Cf. Michel, 1807 : « Chiquer n'est pas français. Ne dites pas : Il a chiqué 
les vivres, pour il a bien mangé tout ce qu'on avait servi. On ne dit pas non 
plus : Chiquer du tabac, pour mâcher du tabac ». Ce mot se lit fréquemment 
chez Balzac dans l'expression chiquer les légumes, pour manger en général : 
a Va chercher des gâteaux... nous verrons... la manière dont tu chiqueras 
les légumes », Un ménage de garçon, 1842, t. VI, p. 82. 

2. Dans son Glossaire, DelbouUe fait remarquer à ce propos : t Rabelais a 
employé le verbe en ce sens j (remarque que répète Guillemaut). — Erreur! 
Le verbe chiquer ne remonte pas au-delà du xix= siècle. 

12 



178 FACTEURS SOCIAUX 

bois, dans les constructions navales; de là modèle en géné- 
ral : « S'il joue avec plus fort que lui et qu'il gagne, voilà le 
gabari des malins, il n'a pas un jeu brillant, mais il est bien 
affûté », Poulot, p. 135. 

Le mot désigne également l'arceau sous lequel on fait pas- 
ser les vv^agons chargés ; de là, être passé au gabari, perdre 
au jeu : « Mon pauvre Auguste, t'es passé au gabari. Ramené 
au jeu, femme et patron sont vite oubliés, » Poulot, p. 74. 

Nœud, dans Pexpression Jller son nœud, partir, s'en aller ^ : 
la vitesse d'un navire étant mesurée par les nœuds faits sur 
une corde légère qu'on jette à la mer de demi-heure en heure, 
Vonflle un certain nombre de nœuds dès que l'on est en mar- 
che (De la Landelle, p. 157): « Vous, mon garçon, dit le 
nouvel adjudant en s'adressant au Parigot,... je vous conseille 
de Jîler votre nœud sans rouspéter... » (cité dans Bruant, 
Dict., p. 317). 

Ralingue, cordage cousu autour des bords d'une voile pour 
la fortifier contre l'action du vent, désigne, sous la forme re- 
lingue, le forçat, le relégué (par allusion aux pelotes dont les 
forçats entouraient leurs pieds pour éviter les meurtrissures 
des fers, pelotes appelées jadis patarasses) et le bagne (voir 
Bruant, Dict., p. 42et 228)'. 

Redresse, fort cordage qui sert à relever un bâtiment in- 
cliné ou abattu; de là à la redresse, malin, rusé; mec à la re- 
dresse, homme fort et courageux, prompt à l'attaque ou à la 
riposte, débrouillard (dans le langage dos apaches el des sou- 
teneurs) : « A vous bons bougres et girondes copines, gas à 
poil et lurons à la redresse, trimardeurs... le Père Peinard 
vous serre la boucle... » — « Les fistons à la redresse ne 
couperont pas dans un pareil pont... », Almanach du Père Pei- 
nard, 1894, p. 15 et 1896, p. 2. 

Ajoutons que c'est aux marins qu'on doit l'origine et l'ex- 
pansion de certains termes du bas-langage, comme Bourgui- 
gnon-, surnom du soleil, qu'on trouve en Poitou et môme 
dans les contrées éloignées de la mer. Nous reviendrons sur 
cette curieuse appellation qu'on lit pour la première fois dans 
les Mémoires (1828) de Vidocq. 

1. Et filer, tout court, au même sens : fiter à l'anglaise. 

2. Voici une autre application de ce nom : « Bowguignoyi, nom que les ma- 
rins qui naviguent dans la mer du Nord, particulièrement les terreneuviers, 
donnent aux glaces détachées, ainsi qu'aux plus gros glaçons isolés, qu'ils 
rencontrent dans leur route i, Willaumez, v bourguignon. 



MARINS 179 



VIII. — Termes de pêche. 

Le vocabulaire de la pèche a également fourni un certain 
nombre do mots qui se sont généralisés dans le bas-langage. 
Nous avons déjà cité le mot rabiot et son curieux développe- 
ment sémantique. En voici quelques autres: 

Bicher. commencer à mordre à l'hameçon : « Est-ce que ça 
bichef » expression particulière aux pêcheurs. Vachet cite ces 
vers( Glossaire, p. 46) : 

Velà sur un tableau des pêcheurs à la ligne, 

Qui se sont mis tout nus, pour mieux voir si ça mord, 

Quand on n'a pas d'habits, ça biche mieux encore. 

De là, agréer, aller bien, aller à souhait, convenir : « Tant 
qu'on est à la colle, ça biche..., mais du coup qu'on est ma- 
rida, tout va de traviole », Bercy, XVT lettre, p. 5. — « Les 
travaux des champs, ça ne 6tc/?e plus », Père Peinard, 1891, 
p. 6. 

Dans le parler lyonnais, auquel le mot appartient en propre 
(cf. bichée pour béqiiée), il a, en outre, les applications méta- 
phoriques suivantes : goûter, tâter. obtenir et prendre qu(3l- 
qu'un en faute, le saisir sur le fait (Vachel). 

Empiler, ou monter des hameçons, les attacher aux fils dé- 
liés (appelés empiles); de là tricher au jeu, tromper, voler : 
« Celui qui dans un partage n'a pas eu ce qui lui revenait 
s'est fait empiler » (Rossignol). 

Rappelons que la notion de mystifier et de tromper est 
rendue par des termes tirés de la pêche (cf. monter un bateau): 
bachot et gaUote, tricherie au jeu de billard, désignent pro- 
prement des bateaux pour petite pêche ou pêche à la ligne. 

Marée, dégoût \ répulsion (allusion à l'odeur du poisson 
peu frais): cf. Anjou, marée fraîche, nouvelle désagréable. 
De là, marer écrit aussi marrer ^, être dégoûté, s'ennuyer : 
« Tu me fais maiTcr quand tu viens raconter eq't'as été trom- 
pette », Courteline, Gaietés, p. 18. 

Et, ironiquement, s'amuser : « Ce qu'on s'est mare à la 

1. Abrégé parfois en mare : « La musique, ça me dégoûte maintenant... 
J'en ai ma?'e », Hirsch, Le Tigre, p. 91. 

2. 8 A Tazas où que je me marrais... », Méténier, Lutte, p. 121. — La gra- 
phie marrer (= marer) est visiblement influencée par marri, fàclié, notion 
synonyme. 



180 FACTEURS SOCIAUX 

foire du Trùne ! Viens-y donc demain... » (cité dans Bruant, 
Dict., p. 21). 

Trifouiller, brouiller, fouiller, avec désordre et indiscré- 
tion (comme le définit d'Hautel en 1808), est familier à la 
plupart des parlers provinciaux : Champag^ne, Berry, Picar- 
die, etc. Desgranges le condamne en 1821 comme « barba- 
risme ». C'est primitivement un terme de pêche : trifouiller 
Veau, c'est la troubler, en Anjou (Ménière), d'où trifouil, dé- 
sordre, bouleversement, forme parallèle aux synonymes pro- 
vinciaux tribouiller et tribouil (anc. fr. tribouller, agiter en 
remuant, et tribouil, ag"itation). 

Ce verbe a, en outre, dans le langage parisien, le sens de 
rosser, c'est-à-dire de tripoter les côtes (d'où trifouillée, ra- 
clée) : « Il faut peut-être que je metteMes gants pour la tri- 
fouiller », Zola, Assommoir, p. 429. 

Arrêtons ici le bilan de ces apports nautiques. Le nombre 
des termes que les marins ont fourni au bas-langage est con- 
sidérable. Ils se distinguent à la fois par leur abondance et 
leur variété. Les marins normands, bretons, boulonnais, les 
mariniers de la Seine et de la Loire, ont chacun contribué à 
enrichir notre vocabulaire. Les ports de Paris qui ont déjà 
joué un rôle dans la constitution du poissard au xviii*' siècle, 
ont été au xix'' le creuset où se sont concentrés et fondus ces 
éléments linguistiques venus à la fois du Nord, de l'Ouest et 
du Centre. 

Ces contributions nautiques embrassent la vie entière de 
nos matelots : leur labeur pénible comme leurs délassements 
bruyants, leur bonne humeur et leur esprit primesautier. 

On pourrait, à l'aide de ces apports professionnels, recons- 
tituer le milieu spécial lui-même sous ses aspects les plus di- 
vers : sombreou gai, d'une gaieté débordante, calme ou agité, 
comme l'élément qui le baigne, comme la mer elle-même, 
source de vie ou de mort. 



CHAPITRE III 

OUVRIERS 



A côté des soldats et des marins, les ouvriers de toute ca- 
tégorie ont alimenté, dans des proportions plus ou moins con- 
sidérables, le langage parisien. 

Les différentes classes professionnelles avaient chacune 
jadis une langue spéciale fortement imprégnée d'éléments 
jargonnesques : Couvreurs, maçons, moissonneurs, ouvriers 
en soie et ouvriers drapiers, peigneurs de chanvre, tailleurs 
de pierre, terrassiers, etc. Mentionnons, parmi les plus con- 
nus, le tunodo. argot des chiffonniers et couvreurs de la 
Basse-Bretagne; le mourmé, argot des tailleurs de pierre et 
maçons savoyards, à côté du faria, jargon des ramoneurs 
savoyards ; le terratclm, argot des terrassiers et séranceurs 
vaudois, de Sainte-Croix, dans la Suisse romande; le bellod, 
langue des peigneurs de chanvre du Haut-Jura, et le canut 
des ouvriers en soie lyonnais; l'argot des moissonneurs de 
Montmorin, dans les Ilautes-Alpes ^ 

C'étaient là de véritables jargons, c'est-à-dire des langues 
secrètes et accessibles aux seuls professionnels, aux membres 
des corps de métier strictement fermés. Cet état de choses 
a complètement disparu avec les facilités et la rapidité des 
moyens de communication. Les conditions d'isolement de ja- 
dis une fois éliminées, il s'en est suivi un contact de plus en 
plus fréquent entre les différentes classes professionnelles et, 
par suite, un mélange graduel de leurs particularités linguis- 
tiques. 

1. Voir, pour de plus amples détails, notre Ai-gol Ancien, p. 17-18, 260-261 
et 317, et un article bil^liographique très nourri de J. Desormaux, dans la 
Revue de philologie française, t. XXVI, 1912, p. 77 à 91. Tout récemment, dans 
un important travail, Les Argots des métiers franco-provençaux (223° fasc. de 
la Bibliothèque de VEcole des Hautes-Etudes, Paris, 1917), M. Albert Dauzat a 
réuni en un corpus les nombreux renseignements épars sur ces idiomes pro- 
fessionnels restés secrets, dont il analyse minutieusement les éléments 
constitutifs. 



182 FACTEURS SOCIAUX 

Les métiers et professions ne disposent plus aujourd'hui 
de lanjjues spéciales, mais de simples nomenclatures, de vo- 
cabulaires techniques, dont les principaux éléments ont pé- 
nétré et se sont fondus dans la lang'ue populaire. 

Ce serait à la fois une tâche malaisée et inutile que d'énu- 
mérer les nombreuses catégories d'ouvriers. On en a relevé 
plus de deux cents pour Paris., Un petit nombre seulement a 
exercé une action réellement efficace; les autres — par exem- 
ple, les tailleurs, les couvreurs, les maçons, les ouvriers du 
bâtiment, etc. — n'ont fourni que des contributions isolées 
et à peu près négligeables. Nous n'en tiendrons compte que si 
ces termes de métier ont rayonné en dehors de leur sphère 
technique. En voici un exemple : 

La pièce de cinq francs porte, chez Vidocq, le nom de roue 
de derrière, et celle de deux francs, roue de devant, suivant 
le diamètre respectif de ces roues. Or, ce sont là des termes 
de cocher, attestés comme tels dès le xviii'* siècle: « Le mon- 
sieur, pour me faire voir que c'est un bon franc jeu, me coule 
dans la main une roue de derrière, à compte », Caylus, His- 
toire de M. Guillaume, cocher, 1787, p. 15. — « Je mettais 
mes roues de derrière dans mon petit sac de cuir (note : « Ex- 
pression de cocher pour dire pièce de cinq francs) », [Cuisin] 
Les Cabarets de Paris, 1821, p. 102. 

Ce terme spécial fit fortune et se généralisa dans le bas- 
langage : 

1° Dans la bouche d'un apache : « Vlà que j'éclaire trois 
fafl'es, trois millets, sans compter une pile de roues de der- 
rière, des larantéquems et des sigues », Brissac, Souvenirs de 
bagne, 1886, p. 43. 

2" Dans celle d'un rôdeur de barrières (Richepin, Gueux, 
p. 28) : « J'ons eine roue de derrière... » 

3'' Dans celle d'un ouvrier : « Des ouvriers sortaient 
toujours... lorsque le mari arriva en se dandinant, il 
avait étouffé deux roues de derrière, deux pièces de cent 
sous neuves, une dans chaque soulier », Zola, Assommoir, 
p. 427. 

Le nom est également familier au français provincial: 
Lyon, roue de charrette, écu de cinq francs (Puitspelu) ; Lan- 
guedoc, rodo de darrié, pièce de cinq francs (Mistral). Ajou- 
tons que le slang possède la même métaphore: a hind coach 
wheel (une roue de derrière), pour une pièce de cinq shillings; 



OUVRIERS 183 

et a fore coacli wlieel (une roue de devant), pour une pièce 
de deux shilling's et demi K 

En tenant donc compte exclusivement des influences lin- 
guistiques eliicaces des classes professionnelles, nous allons 
passer en revue les catégories suivantes : mécaniciens, im- 
primeurs, cordonniers, boucliers, les seules qui, à titre divers 
et dans des proportions inégales, ont agi sur la langue popu- 
laire parisienne '. 

1. C'est des cochers que vient également l'expression s'acheter une con- 
duite, s'amender, s'assagir, sens généralisé passé dans la langue vul- 
gaire : « Il a acheté une conduite; il est des chouettes maintenant », Poulof, 
p. 80. On dit ironiquement, d'un noceur qui se range : Il s'est donc acheté 
une conduite ? 

2. P. Sébillot, Légendes et curiosités des métiers, avec 230 gravures, Pa- 
ris, 1895. Série de monographies professionnelles envisagées sous le rap- 
port pittoresque et traditionnel. Voir notamment celles relatives aux Bou- 

« chers. Cordonniers et Imprimeurs. 



1 

MÉCANICIENS 



Nous possédons sur le langag-o des ouvriers en fer et des 
fondeurs une excellente monographie due à un homme du 
métier, Denis Poulot, contre-maître à Belleville puis cons- 
tructeur de machines-outils à La Villette. Il a eu l'occasion 
d'étudier pendant un quart de siècle ces milieux laborieux, et 
tout particulièrement le sublime, type de l'ouvrier paresseux, 
ivrogne et tapageur. Il a noté, avec un grand souci d'exacti- 
tude, l'idiome spécial que parlent les mécaniciens, « langue 
bizarre, sorte de français en haillons », sur laquelle il revient 
à différentes reprises. Il a appelé surtout l'attention sur l'in- 
fluence considérable du jargon sur le langage des ateliers '. 

Se livrer à un art mécanique, c'était jadis se dégrader, 
mécanique, ou artisan, étant autrefois synonyme de servile. 
Le Nouveau Coutumier général du xvi'' siècle le déclare expli- 
citement, t. II, p. 872: « Si aucuns desdits nobles ou annoblis 
usent d'arts mécaniques et contreviennent à l'état de noblesse 
par pauvreté, ils seront privez de la franchise de leur noblesse^ 
pour le temps qu'ils auront méchanisé... » 

On saisit dès lors la valeur péjorative de mécaniser, avilir, 
que Palissy applique même aux choses, p. 374 : « Les verres 
sont mechanise^, en telle sorte qu'ils sont vendus et criés par 
les villages ». Aujourd'hui encore, le mot - a le sens d'insul- 
ter, de rudoyer : « Coupeau voulut le rattrapper. Plus souvent 
qu'il se laissât mécaniser par un paletot ! II n'était seulement 
pas payé, celui-là! » Zola, Assommoir, p. 491, 

De mts jours, avec le développement colossal des machines, 
le métier des métallurgistes a fourni des contributions im- 
portantes au bas-langage, et tout d'abord une série de termes 
pour la notion « travailler » : 

1. Voir ci-dessus, p. bl à 52, et VAssominoir de Zola. 

2. Balzac appelle mécaniser, vexer, une « expression soldatesque > (voy. 
Larchey). 



MÉCANICIENS 185 

Boulonner, travailler (Rossignol), proprement maintenir à 
l'aide de boulons ou grosses chevilles de fer : « L'allameur qui 
fait boulonner les pauvres bougres pour la digue... Is gagnent 
des fois moins que ceux qui boulonnent dans les usines », 
Bercy, lettre A7«, p. 6, et lettre XXni\ p. 7. 

Maillocher, travailler (Rigaud), c'est-à-dire enfoncer avec 
une mailloche ou gros maillet de bois, terme passé dans le 
langage des souteneurs: « Nos marmites vont pouvoir mcdl- 
loclier sur le talus », Merlin, p. 50. 

Marner, travailler péniblement ', comme ceux qui curent 
les fossés en en rejetant la marne (Rictus, Soliloques, p. 200) : 
« Je veux pus marner, je veux vive ma vie... » 

il/aS6er, travailler dur (Hayard), c'est-à-dire enfoncer avec 
une masse ou gros marteau, même image que maillocher : 
« Quand un travailleur de province arrive à Paris, il ne peut 
pas toujours y rester, il y a trop à masser... Quand ils ne mas- 
sent pas. vous ne les payez pas », Poulot, p. 52 et 140. — 
« Six mineurs qui venaient de mai<ser à onze cents mètes sous 
terre », Bercy, lettre XXP, p. 6. 

Ce mot figure dans un glossaire argotique de 1846; il est 
très populaire (Rictus, Cœur, p. 13) : « Toute la journée il a 
massé... » 

Turbiner, même sens, proprement tourner rapidement 
comme une turbine ou roue hydraulique, terme technique 
adopté par les malfaiteurs et passé, par l'intermédiaire de 
ceux-ci, dans le bas-langage (ainsi que son dérivé turbin, tra- 
vail pénible). 

Le terme le plus récent pour « travail » est bouleau (écrit 
aussi boulot), mot également d'origine technique. Employé 
tout d'abord par les ébénistes du faubourg Saint Antoine % il 
a vite fait fortune et fut accueilli par tous les ouvriers en 
bois et autres: « Des viocs qui ne sont pas assez moelleux pour 
faire des 6oa/eaMa? cotonneux... », Bercy, V II l"^ lettre, p 6. 

Ce terme, inconnu avant 1890, a déjà passé dans les pro- 
vinces, par exemple à Lyon, où Vachet donne môme le dérivé 
bouloter, travailler, inconnu au parler parisien. 

Voici quelques autres emprunts tirés des industries mécani- 
ques : 

1. Le mot figure dans un Dictionnaire d'argot de 1846. Il a passé des agri- 
culteurs aux ouvriers. 

2. « Bûcher le bouleau, attacjuer avec énergie une pièce de bois, argot des 
sculpteurs j (Virmaitre). 



186 FACTEURS SOCIAUX 

Alaiser, écrit aussi aléser, polir la surface d'un corps de 
pompe, a fourni au bas-langage le mot laisée ou lésée, prosti- 
tuée (Rigaud) : « Il avait une laisée. ce gueux, et je vous prie 
de le croire, une fameuse! » Richepin, Truandaille, p. HO. 

Les mécaniciens disent plaisamment aléser son cylindre, le 
polir intérieurement, pour être très malade: « 11 paraît qu'il 
est en train d'aléser son cylindre; on m'a dit qu'il n'avait pas 
seulement do quoi acheter de la tisane », Poulot, p. 184. 

Caler, mettre d'aplomb (une machine, une pierre, un meu- 
ble), d'où la notion de bien-être matériel: se caler les joues, 
faire un bon repas, expression très usuelle chez les marins (De- 
seille) et ailleurs : « Le reste du temps il se calait paisiblement 
les Joues avec des tartines de pain », Courteline, Gaietés, p. 14. 

Le sens métaphorique général se lit chez d'Hautel : « Se 
caler, se mettre dans ses meubles, sortir de l'état d'indigence 
où l'on se trouvait », et il est spécial au participe calé : « Etre 
bien ou mal calé, être bien ou mal dans ses affaires ». 

Ce dernier emploi a été censuré par les grammairiens: 
« Vous voilà bien calé. Expression triviale que l'on emploie 
ordinairement pour: vous voilà bien avancé », Michel, 1807. 
— « Ce sont gens bien calés, pour riches, à l'aise, n'est que 
du français de province colporté à Paris », Desgranges, 1821. 

L'acception de fort, solide, a passé dans l'argot des écoliers, 
en même temps que le dérivé recaler, refuser à un examen 
(proprement renforcer, pris ironiquement). 

Huile de coude (ou huile de bras '), la force musculaire as- 
similée à une machine qu'on graisse: « Plus on met de Viiuile 
de coude, plus ça reluit », Zola, Assommoir, p. 392. 

Siffler au disque, demander l'ouverture de la voie du che- 
min de fer : « Pendant huit jours la voie était fermée, il avait 
beau siffler au disque, rien », Poulot, p. 19. 

Expression généralisée dans le monde de la galanterie au 
sens de solliciter quelque chose : « Rien à faire de cette femme- 
là. J'ai sifflé au disque assez longtemps. Pas mèche. La voie 
est barrée. — Pardieu ! vous, Axel, nous savons votre façon 
de siffler au disque, dit Christian, quand il eut compris cette 
expression passée de l'argot des mécaniciens dans celui de la 
haute gomme ». A. Daudet. Rois en exil, p. 18k 

Piston, haute proleclion, recommandation (les coups de pis- 

l. Guy (le Maupassant, dans Pifrre et Jean (p. 42), mut l'expression huile 
de 6r«s dans la bouche d'un petit bourgeois. 



MÉCANICIENS 187 

ton font avancer la machine à vapeur), terme usuel surtout 
parmi les écoliers (d'où les dérivés : pistonnage et pistonner): 
« Sans compter les recommandations, il faut là aussi (au 
concours) des /)('s/'o/i^ », Réval, Soutiennes, p. 10. 

Tarauder, battre, rosser, proprement percer des écrouSj 
terme de mécanicien passé, avec son sens mélaphorique, dans 
les parlers provinciaux (Anjou, lierry, Champagne, etc.) : 
« J'ai été bien taraudé hier... Tous les jours obligé de la ta- 
rauder ». Mélénier, Lutte, p. 219 et 269. 

Citons encore le mot bastringue dont les vicissitudes séman- 
tiques sont des plus curieuses. C'est primitivement un terme 
de métier dont le sens et l'origine sont malaisés à établir. Le 
Boiste de 1800 l'ignore, et pourtant le mot remonte à la fin 
du XVI II*' siè(^le '. Voici les étapes qu'il a parcourues : 

1° Machine à imprimer les toiles au C}lindre. Nom donné 
en 1799 par les ouvriers de la manufacture do toiles peintes 
de Jouy, dirigée par Oberkampf, à une nouvelle machine 
construite par Sanmel Widmer. neveu d'Oberkampf, d'après 
des modèles anglais : « M. Oberkampf fut le premier à cons- 
tater par un calcul exact que le produit du bastringue (nom 
donné par les ouvriers à la nouvelle machine) représentait 
le travail de 42 graveurs ' ». 

Plus tard, en 1810, Widmer, ayant conslriiit une nouvelle 
machine à imprimer (d'après un modèle qu'il avait vu à Man- 
chester), celle ci fut désignée à Jouy sous le nom de bastrin- 
gue anglais^. Son inventeur généralisa le terme ; il écrit dans 
une lettre datée d'Aarau, le 19 juillet 1809: « Au bastringue 
de Munster j'avais trouvé la racle bien placée... ^. De là, bas- 
tringuer, imprimer les toiles au rouleau: « Les échantillons 
que nous avons vus à Jouy de toiles bastringuées. avec du 
noir et du blanc dedans, se font de la manière la plus natu- 
relle ^ ». 
- Ce sens technique a laissé quelques traces isolées : 

a. — Scie en acier trempé spécialement pour scier le fer, 
acception particulière aux mécaniciens, allusion au bruit 

1. Le Dictionnaire général le donne comme tel, mais sans citer de réfé- 
rence. 

2. Alfred Labouchère, Oberkampf (1738 1815), Paris, s. d., p. 128. Commu- 
nication obligeante de M. Henri Glouzot. 

3. Idem, ibid., p. 190. 

4. Lettres écrites d'Alsace par S. Widmer (1788-1809), publiées par S. T., Mul- 
house, 1911, p. 1 1. 

5. Ibidem, p. Jl. 



188 FACTEURS SOCIAUX 

qu'elle fait (Virmaître), Terme adopté par les voleurs, chez 
lesquels il désigne, en outre, l'étui contenant des limes, scies, 
etc. que les malfaiteurs tenaient caché dans l'anus (Vidocq). 

/). — Charrette ou mécanique démantibulée (en Anjou). 
Dans l'Aunis, bastringue désigne l'établi qui sert aux tonne- 
liers à ajuster les morceaux d'un fond de futaille (L.-E.-Meyer, 
Glossaire de l'Aunis, 1870, p. 70). 

2° Le premier lexicographe qui en fasse mention est d'Hau- 
lel, 1808, qui consacre à notre mot cet article intéressant : 
« Bastringue. Nom donné primitivement à une contredanse 
qui a été longtemps en vogue à Paris. Ce mot a reçu depuis 
une grande extension : le peuple, à qui il a plu, s'en est em- 
paré, et l'a appliqué à des choses de nature différente. Un 
bastringue signifie tantôt un bal mal composé, tantôt un mau- 
vais joueur de violon ; puis, une maison de désordre, un 
mauvais lieu. Un bastringue est aussi une petite mesure qui 
équivaut à peu. près à ce que les buveurs appelaient autrefois 
un canon, dont la capacité répondait à celle d'un verre moyen : 
boire un bastringue signifie donc vulgairement boire un verre 
de vin ». 

En 1821, Desgranges remarque, à propos de bastringuer, 
aller au bastringue: « Voilà du français de la Râpée ou de 
la Courlille. Ces mots doivent la naissance à nos soldats ». 

L'acception de bal de faubourg, déjà indiquée par d'Hautel, 

est encore vivace : « Un petit (narchand de vin qui avait un 

bastringue au fond de son arrière-boutique... Fifine ne dan- 

**sait pas un chahut de bastringue », Zola, Assommoir, p. 78 

et 214. 

Mais le sens le plus général est tapage, vacarme: « Eh ! 
zut alors... voilà le bastringue qui commence », Courteline, 
Gaietés, p. 44. 

Surtout, bruit discordant, en parlant d'instruments: mau- 
vais violon (Boulogne), mauvaise fanfare ou orchestre bruyant 
(Lyon), à côté de bataclan, mobilier (Anjou). 

Le terme bastringue, primitivement technique, accuse une 

provenance provinciale allemande, probablement alsacienne S 

'comme le montrent les variantes wabstringue, wastringle ^, 

1. Le Dii'lionnaire des patois alsaciens de Martin et Lienhardt (Strasbourg, 
1899-1907) semble pourtant i.enorer ce vocable technique. 

2. Variantes données par les Albums d^outils (cités dans la dissertation de 
Gade, Handwerksnamen im FranzÔsisften, Kiel, 1898, p. 62). 



MÉCANICIENS 189 

avec le sens- de racloir ou rabot servant à racler des surfaces 
étroites. 

Un des termes les plus récents qu'on doit aux mécaniciens 
est bécane, qui a successivement désigné : 

1*^ Machine à vapeur, surtout mauvaise (« rafist(jlée par 
les Auvergnats de la rue de Lapp, qui marche comme une 
montre réparée par un charron », Virmaître), locomotive dé- 
modée qui fait le service dans les gares: « 11 dit que c'est 
vexant de conduire une bécane », Poulot, p. 88 ^ 

2^ Bicyclette: « Allons-nous faire un lourde bécane f » (Vir- 
maître). 

C'est un emprunt provincial apporté à Paris par un des ou- 
vriers immigrants qui venaient de l'Ouest : dans l'Anjou bécane, 
parallèle à bécotte, est le nom de la chevrette (cf. Poitou, 
bèqae, chèvre, et Yonne, bicane, vieille bique). On sait qu'en 
français, chèvre désigne métaphoriquement diverses machines 
à levier ainsi que différents genres de supports ou d'appuis 
à bascule. 

Ces, images se trouvent à la base de nos appellations : la ma- 
chine à vapeur ou locomotive est portée par un grand cadre 
ou châssis reposant sur deux ou trois paires de roues; la bi- 
cyclette, à son tour, n'est qu'un siège à deux roues qu'on fait 
mouvoir en appuyant sur une pédale. 

On verra ailleurs que les ouvriers de toute catégorie ont 
joué un rôle important dans l'importation des provincialismes 
à Paris, où ils viennent constamment faire un stage profes- 
sionnel plus ou moins long. 

1. Cf. A. Daudet, Jacques, p. 302 : « Ils [les ouvriers en ferj ne parlaient 
pas comme tout le monde, se servaient entre eux d'une espèce de jargon qvie 
l'enfant "trouvait bas et laid. Une machine s'appelait une bécane, les chefs 
d'atelier des contrecoups, les mauvais ouvriers de la chouflique ». 



II 

IMPRIMEURS 



Leur vocabulaire technique a déjà appelé rallenlion des 
lexicograpljes du xviii® siècle. Philibert le Roux et le Trévoux 
(1752) en citent des exemples ; et à la fin du même siècle, le 
libraire-imprimeur François Momoro en donne le premier re- 
cueil par ordre alphabétique dans son Traité élémentaire de 
V imprimerie, publié en 1793. Au début du xix'' siècle, d'Hau- 
tel lui' consacre plusieurs articles de son Dictionnaire, et, de 
nos jours, on en a publié des recueils spéciaux '. Nous en 
tiendrons compte pour démêler les éléments constitutifs de 
ce langage spécial. 

1. — Vieux mots. 

L'argot des imprimeurs a conservé nombre d'archaïsmes : 

Caristade^ secours en argent que l'on donne aux passants 
(Boutmy), c'est-à-dire charité, aumône, sens donné déjà par 
Richelet qui ajoute : « il ne se dit qu'en riant » (en faisant 
venir le mot de l'esp. caridad). 

Le mot représente un croisement du langufïdocien caristat, 
aumône, et d'estrade. C'est primitivement un terme de gueux, 
encore vivace, avec des acceptions spéciales, dans les parlers 
provinciaux : Yonne, caristade, aumône et mauvaise farce ; 
Anjou et Maine, courir (a calistrade, vagabonder, courir le 
guilledou ; à Rennes, chercher la calistrade, se dit d'un pi- 
que-assiette qui se présente dans les maisons à l'heure des 
repas (Coulabin). 

Chèrre, mauvaise humeur- : « Bœuf, exprime une colère plus 
accentuée que chèore » (Boutmy). La locution gober la chèiv^e, 
se mettre en colère (Boutmy), répond à l'expression synonyme 
prendre la chèore. qu'on lit fréquemment dans les Satires de 

1. Eugène Boutiny, Dictionnaire de la langue verte typographique, Paris, 1878. 

2. A côté de chevrotin, irascible (Boutiny). Cf. d'Haitel : « Chevroiin, liomme 
qui prnnd facilement la chèvre, qui n'entend pas le badinage. Terme typo- 
graphique ». 



IMPRIMEURS 191 

Régnier : « Prendre la chèvre, bouder, se fâcher. Cette ex- 
pression, autrefois comique, n'est plus maintenant en usage 
que parmi les imprimeurs où elle a conservé son acception 
primitive. Ainsi en terme typographique, gober une Oon/ie 
c/ièore, signifie être très en colère, se fâcher sérieusement » 
(d'Hautel). 

Michaut, somme : faire un michaut, dormir un somme 
(Routmy) : « Michaut, terme d'imprimerie qui se dit ironique- 
ment aux compagnons lorqu'ils sont accablés de sommeil » 
(Tréooux). — « Avoir michaut, avoir envie de dormir ; faire 
son tnicliaut, dormir un somme» (d'Hautel). 

Le même nom, au xvi^ siècle, servait à désigner la tête, 
appellation facétieuse vulgaire qu'on lit dans un traité de mé- 
decine populaire de l'époque « Pour le mal de teste » : 

Pour le guarir prendre vous fault 

De bon vin sans faire la beste 

Et l'avaliez, soit froid ou chaut ; 

Puis vous couchez le cul en haut, 

Et que la teste pende en bas : 

Ainsi sera guary michaut i. - 

Le mot est identique à Michaut, nom propre d'homme, ap- 
pliqué plaisamment à cette partie du corps. 

Parangonner, âUgnor ensemble des caractères d'imprimerie 
de ft)rce différente, proprement les mettre en comparaison, 
sens ancien du mot : se parangonner, se consolider en s'ap- 
puyant, s'arranger de façon à ne pas tomber lorsqu'on se sent 
peu solide sur ses jambes (Boulmy). 

Retiration, action d'imprimer le second côté d'une fouille,' 
terme qui remonte, avec ce sens technique, au xvi*^ siècle {v. 
Dict. général) : Etre en retiration désigne l'état de l'ouvrier 
typographe qui commence à vieillir et qui trouve difficilement 
de l'ouvrage (Virmaître). 

Trie, signe que se font entre eux les ouvriers typographes 
pour s'esquiver de l'atelier et aller chez le marchand de vin : 
faire le ^/'tc, déserter à un signal donné l'atelier, pour aller 
prendre des forces chez le marchand de vin (Rigaud). Le mot 
est donné par le Trévoux (1752) : « Trie, espèce de terme d'ar- 
got. C'est un mot inventé par les compagnons imprimeurs 
qui leur sert de signal pour quitter leur ouvrage et aller 
faire la débauche ». Le règlement de l'imprimerie de 1618 dé- 

1. La vraye Médecine qui giiarit de tous maux, Rouen, 1602, p. 5. 



192 FACTEURS SOCIAUX 

fend déjà le trie dans son article 34 (v. Fr. -Michel, p. 407). 
Le mot signifie réunion, triage, avec ce dernier sens en- 
core vivace dans le langage des chiffonniers et dans les patois 
du Centre. 

2. — Termes de jargon. 

Ce qui distingue l'argot moderne des typos, ce sont les 
nombreux éléments qu'il a tirés du jargon et auquel il a 
souvent su imprimer un cachet particulier : Barboter, voler 
des sortes ; casquer, payer plus souvent qu'à son tour ; s'enquil- 
1er, être embauché ; gail. cheval ; morasse, épreuve faite à la 
brosse d'une page de journal ; planquer, cacher des sortes, 
etc. 

En revanche, c'est du langage des imprimeurs que dérive 
le terme jargonnesque marron, en flagrant délit de vol, 
qu'on lit pour la première fois chez Vidocq (1837). Marron 
désignait l'ouvrier typographe qui travaillait clandestiuement 
ainsi que le libelle ou l'ouvrage publié sans permission (sens 
déjà donné par le Trévoux de 1752) ; aujourd'hui, le mot dé- 
signe l'ouvrier compositeur travaillant pour son propre 
compte chez un maître imprimeur (Boutmy). 

3. — Formes vulgaires. 

Les formes vulgaires sont peu nombreuses, mais caractéris- 
tiques : 

Batiau, projet, provision de sortes, prononciation vulgaire 
de bateau, c'est-à-dire galée. Parler batiau, c'est parler des 
choses de sa profession, c'est-à-dire, pour les typographes, des 
choses de l'imprimerie ; jour de batiau, celui où le composi- 
teur fait son bordereau et arrête son compte do la semaine 
ou de la quinzaine (Boutmy). 

D'Hautel consacre au mot cet article intéressant : « Batiau. 
Terme consacré parmi les imprimeurs et qui signifie gain, 
profit, bonne affaire, avantage que l'on retire d'une chose sur 
laquelle on faisait fonds ; J'aire son batiau, calculer une af- 
faire de manière à y trouver son compte... Dans l'imprimerie, 
les compositeurs appellent /ea;7^e de batiau, celle sur laquelle 
ils n'ont fait que quelques pages...; batioter, comploter dans 
l'atelier où l'on est employé ; batioteur, ouvrier intrigant, 
batiotage. cabale d'ouvriers contre le maître ». 



IMPRIMEURS 193 

Plau, conte, menterie, et piausser, dire des piaux, mentir 
(Boutmy), proprement peau, c'est-à-dire rien (cf. l'expression 
négative \di peau!) : « Piau, terme d'imprimerie dont on se 
sert pour dire que quelqu'un dit un mensonge; on dit aussi 
conter sa pian, pour dire qu'on cause plutôt que de travail- 
ler », Momoro (1793). 

4. — Vocables facétieux. 

Ajoutons les appellations plaisantes : 

Barbe, ivresse, passion du vin chez les ouvriers imprimeurs : 
« Les lundis, mardis, mercredis de chaque semaine, outre les 
dimanches, sont les jours consacrés h. prendre la barbe, c'est- 
à dire se griser, se soûler (avoir la barbe, êlre complètement 
ivre). Lorsque quelqu'un tient des discours déraisonnables, ou 
fait des propos ridicules, on lui demande s'il a la barbe. Tou- 
tes ces locutions ne sont usitées que parmi les imprimeurs. 
— S'embarber. prendre la barbe. Terme bacchico-lypogra- 
phique qui signifie faire débauche de vin, se griser à perdre 
la raison », dTIautel, 1808. 

Au^xviii*' siècle, cette expression facétieuse avait une appli- 
cation plus générale, comme le témoigne Philibert le Roux : 
« Barbe fleurie signifie Bacchus. le dieu du vin, quelquefois 
aussi un buveur à rouge trogne, qui, à force de boire, a la 
face fleurie et enluminée. — Un homme enibarbé, dans le 
style populaire, signifie un homme ivre, imbu de vin ». 

D'ailleurs, la réputation des imprimeurs comme bons bibe- 
rons a laissé une autre trace : c'est soulographie, ivresse com- 
plète : « Si je donne les dix francs aux ouvriers. Monsieur, ils 
feront de la soûl ogr api de. et adieu votre typographie, plus de 
journal », Balzac, Un grand homme de province à Paris, 
ch. XVII. 

Cette expression^ est devenue d'un usage général : « 11 y a 
bien deux ans qu'il n'-a pris son poteau télégraphique... sour- 
lographie complète... », Poulot, p. 54. — « On liche d'abord 
sans trop se causer, en silence; puis en s'épaississant, les lan- 
gues se dégourdissent, la soulographie monte... », Almanach 
du Père Peinard, 1894, p. 40. 

Loup, dette criarde : faire un loup, c'est prendre à crédit, 

1. «Alors Gervaise eut un soupir de soulagement, heureuse de le savoir 
enfoui en repos, cuvant sa soulographie sur deux bons matelas », Zola, As- 
sommoir, p. 157. — Le mot se lit déjà dans le Vocabulaire de Vidocq (1837). 

13 



194 FACTEURS SOCIAUX 

principalement chez le marchand de vin (Boutmy). Ce sens est 
déjà donné par d'HauLel : « Faire un loup ou des loups. Jar- 
gon typographique, qui signifie faire des dettes criardes, de- 
vant au marchand do vin, au boucher, au boulanger, a la 
fruitière, etc. C'est surtout pour les marchands de vin que les 
loups sont les plus redoutables ». 

Ours, imprimeur à la presse « à cause de la rusticité, de la 
grossièreté que l'on impute à la plupart de ces ouvriers. Ce 
sens donné par Richelet est vieilli : le mot signifie aujour- 
d'hui bavardage ennuyeux » (Boutmy). 

Singe, ouvrier compositeur (Virmaître) : « C'est le nom que 
les imprimeurs à la presse donnent aux compositeurs qui ne 
font pour ainsi-dire que copier les manuscrits et (ceux-ci) pour 
se venger de ces derniers, les appellent ours » (d'Hautel). 

Symbole, crédit : avoir, demander symbole (Boutmy), mot 
déjà donné par d'Hautel: « Dans le jargon typographique, ce 
mot équivaut à crédit ». C'est une application burlesque du 
symbole des Apôtres, analogue au credo, crédit, sens qu'on 
lit déjà dans Rutebeuf et qui est encore vivace dans le par- 
ler vulgaire. 

5. — Termes généralisés. 

Certaines expressions figurées des typos n'ont pas franchi 
la sphère professionnelle; telle démonter ses balles : « Expres- 
sion technique; au propre, l'action que font les imprimeurs 
en détachant les cuirs cloués au bois des balles ; au figuré, et 
parmi les ouvriers de cette profession, cette phrase signifie 
s'en aller en langueur, dépérir à vue d'œil, approcher du 
terme de sa carrière » (d'Hautel). 

D'autres termes ont, par contre, trouvé une application plus 
générale : 

Bloquer, remplacer provisoirement un signe typographique 
par un bloc, d'où, par extension, manquer, faire défaut, fail- 
lir ; bloquer le mastroquet, c'est ne pas payer le marchand 
de vin. Ce double sens se lit chez d'Hautel : « Bloquer, au pro- 
pre, terme d'imprimerie, suppléer à une lettre manquante par 
une autre lettre que l'on renverse ; au figuré, oublier quel- 
qu'un dans une distribution où il avait droit : on Va bloqué, 
on a pris sa part, on l'a totalement oublié ». 

Carton, dans la locution de carton, de peu de valeur : 
correcteur, compositeur de carton, inhabile, qui ne connaît 



IMPRIMEURS 195 

pas son métier; de là, de mauvaise qualité ou condition : mi- 
che de carton, amant de passage qui esquive à payer; être 
carton, revenir sans argent, en parlant des filles (Bruant, 
Rue, t. II, p. 92). 

Le dérivé se décartonner, s'affaiblir, devenir poitrinaire, 
est une image tirée des relieurs : « Quoi donc que t'as, ma 
vieille ? Ça va pas ? On dirait que tu te décartonnes » (cité 
dans Bruant, Dict., p. loi). 

Cran, encoche faite à la lettre pour en distinguer le sens, 
est devenu l'expression de la mauvaise humeur ; avoir son 
cran, être en colère (Boutmy), aussi être à cran, même sens : 
« On ne sait vraiment comment la contenter, elle est toujours 
à cran; d'un bout de l'année à l'autre, elle rogne », Bercy, 
XV F lettre, p. 5. 

L'ouvrier compositeur est toujours grognon : le gourgous- 
seur est un type bien connu dans les imprimeries. De là plu- 
sieurs synonymes typographiques pour exprimer le crescendo 
de la mauvaise humeur : Avoir son bœuj, gober sa chèvre, 
avoir son cran, et gourgousser, ce dernier exprimant le de- 
gré le plus élevé : « se répandre en récriminations de toutes 
sortes et à propos de tout » (Boutmy). C'est un emprunt pro- 
vincial : dans le Bas-Maine, (/ow/'^owsse/' signifie gronder sour- 
dement comme une marmite qui bout (en Anjou faire enten- 
dre des glouglous ; en Picardie : commencer à bouillir). 

Marque-mal, homme de mauvaise mine, proprement nom 
du receveur des feuilles à la machine (Bruant, Route, p. 52). 
Mèche, travail : demander mèche, offrir ses services dajis 
une imprimerie. Voici ce qu'en dit d'Hautel : « Mèche, en terme 
de typographe, lorsque les ouvriers viennent à proposer leur 
service au prote de l'imprimerie, ils demandent s'il y a mè- 
che, c'est-à-dire si l'on peut les occuper. Les compositeurs de- 
mandent s'il y a mèche pour la case, et les pressiers, s'il y a 
mèche pour la presse ». 

Le travail est ici assimilé à la mèche d'une chandelle, 
d'une lampe, c'est-à-dire à la matière qui les alimente; de 
là, la locution populaire, il n'y a pas mèche, il n'y a pas 
moyen, l'une et l'autre expression généralisées dans le bas- 
langage : 

1° Chez les ouvriers en général : « Y a-.t-il mèche? y a-t-il 
moyen ? — Il y a pas mèche. Beaucoup d'ouvriers, quand ils 
demandent à un patron s'il a de l'ouvrage à leur donner, di- 



196 FACTEURS SOCIAUX 

sent : y-a-t-il mèche f » (Rig-aud). — « Peux-tu me faire tra- 
vailler chez toi ? — Il n'y a pas mèche, il n'y a pas d'ouvrage » 
(Rossignol). 

2" En dehors du monde ouvrier : « Y a-t-il mèche d'aller au 
théâtre à l'œil ? — Non, il n'y a pas mèche. — Prête-moi un 
louis? — 11 n'y a pas mèche, je n'ai pas le sou » (Rossignol). 

Saint-Jean, ensemble des outils d'un compositeur ; prendre 
son saint-Jean, quitter l'atelier (Saint- Jean-Porte-Latine est 
le patron des imprimeurs) : « On appelle saint-Jean les outils 
d'un imprimeur » (d'Hautel, 1808). Ce terme est devenu syno- 
nyme de saint-frusquin (Rig-aud). 

Sorte, mystification, histoire drôle et interminable, propre- 
ment tout le stock des lettres d'un même caractère, d'une 
même sorte : « Conter une sorte, c'est narrer une histoire im- 
possible, interminable, cocasse et que tout le monde raconte à 
peu près dans les mêmes termes » (Boutmy). 

Ce sens est déjà donné pai* d'Hautel : « Sorte, plaisanterie, 
conte fait à plaisir ; c^est une sorte, une bonne sorte, un conte 
en l'air ». 

Terme généralisé dans le bas-langage : « Les galonnés lui 
faisaient des sortes, asticotant les pousse-cailloux pour qu'ils 
se payent sa tête, » Père Peinard, 13 mars, 1892. 

Voilà les éléments constitutifs de ce curieux langage des 
typos. dont l'influence restreinte ne méritait pas moins d'être 
retenue dans cette revue d'ensemble des sources techniques 
du vulgaire parisien. 



III 

CORDONNIERS 



Parmi les conipag-nons cordonniers nommés dans les statuts 
de la communauté, approuvés et confirmés par lettres paten- 
tes en 1573, on trouve le Carcassonnais, dit le Pontif. Ce so- 
briquet se généralisa ensuite pour un mauvais cordonnier, 
pour un savetier (d'Hautel), aujourd'hui maître-cordonnier. 
Celte appellation plaisante, qui fait allusion à son tablier de 
cuir professionnel, trouve ses pendants dans plusieurs autres 
surnoms tels que : 

Gniaf, forme réduite de gnafre (« cordonnier en vieux, » à 
Lyon), proprement goinfre, le gnafron, ou glouton, étant le 
compère du guignol dans les marionnettes lyonnaises : cf. 
d'une part, le prov. gnaflâ. bâfrer, et d'autre part, le picard 
gnafrée, grande quantité d'aliments, soupe, ragoût, etc. (Jou- 
ancourt). Ce sont là des formations onomatopéiques, comme 
le montre cette chanson populaire (E. Rolland, t. I. p. 167) : 

Une jeune fille, dans un vert pré, 

Par accident a déchiré : 

Elle a déchiré son gnouff^-gnouffe, 

Et son gnaff-gnaff. 

Et son soulier. 

Voici deux citations : « Les hoquets d'un gnaff abruti par 
l'eau-de-vie poivrée ». Cuisin, Les Cabarets, 1821, p. 4. — 
« Ceux qu'y disent qu'il n'y a rien à faire, c'est des gniaf s ! » 
Rosny, Rues, p. 303. 

Le terme est moderne ' et d'origine provinciale ; on le lit pour 

1. Littré cite, d'après Lacurne, un texte du xiii» siècle, oîi la leçon gnaf 
n'est nullement certaine (elle y alterne avec gnif, gnouf, gnauf) et dont le 
sens est obscur. Wilfried Challemel, dans sa brochure Tailleurs et cordon- 
niers de Domfronl (1691), Flers-de-1'Orne, 1909, p. 10, note, prétend que « le 
gniaf é\,a.\i dans l'argot du temps (1G91) l'ouvrier cordonnier, et le pignouf, 
l'apprenti o. L'auteur n'appuie cette assertion d'aucune preuve documen- 
taire. Quant à l'expansion du mot, dans les parlers provinciaux, voir Chr. 
Thorn, « Quelques dénominations du cordonnier en français, étude de géogra- 
phie linguistique » {Aic/iiv fur das Studium der neuern Sprachen, t. CXXIX, 
1912, p. 130 suiv.). 



198 FACTEURS SOCIAUX 

la première fois chez d'Hautel : « Gnaf, sobriquet que l'on 
donne à un savetier ». 

Le sens primordial de « goinfre » se retrouve dans les ap- 
pellations parallèles : 

Bouif, bouiffe^ nom plaisant donné au cordonnier ou au sa- 
vetier, à Paris et dans les provinces (Berry, Maine, etc) : en 
Anjou, on dit bouif ei bouifre, et cette dernière forme est la 
primitive (dérivée d'un verbe boutfrer, croisement des syno- 
nymes bouffer et bâfrer) ! « Comment, toi. bouif... tu ne 
connaissais pas la savate? » Descaves, Sous-ojfs, p. 76. — 
« Rapetasseur de savates si vous préférez, gnouf ou mieux 
bouijfe ». Almanach du Père Peinard, 1894, p. 33. 

Galifard, cordonnier (Rigaud), proprement glouton, terine 
provincial : « Il a mangé comme un galifard ; il faut dire, 
selon les circonstances, il a mangé comme un glouton, comme 
un gouliafre. comme un ogre », (Mulson), Langres, 1822. 

Le correspondant français, sabrenas ou sabrenaud. égale- 
ment d'origine dialectale*, semble représenter la même épi- 
ihôte. Oudin (16i2) donne sabre, savetier, et, en Dauphiné, 
sabourin, désigne le cordonnier (cf. sabourd. savourer). 

D'autres sobriquets ont comme point de départ le trait com- 
mun — la saleté — entre le chiffonnier et le savetier (biffîn 
désigne l'un et l'autre). L'appellation suivante s'y i;attache : 
Pignouf, nom de l'apprenti cordonnier, ensuite lourdeau, 
rustre. Le mot représente un croisement de pignou, chiffon- 
nier ^ (dans le Berry), et gnouf, forme parallèle à gnaf. Le 
sens figuré de « pleutre, goujat » est populaire : « Et dire que 
ce méchant populo n'en veut rien savoir ! Vrai c'est pignouf 
de sa part », Père Peinard, 3 mars,*1889, p. 2. 

En français, pignouf désigne l'homme à l'esprit étroit et 
mesquin : « Le haut du pavé appartient aux gniafs, aux pi- 
gnoufs », Concourt, Journal. 2 octobre 1864. — « 11 paraît que 
tu étudies le pignouf; moi, je le fuis, je le connais trop, Ce 
mot pignouf a sa profondeur ; il a été créé par les bourgeois 
exclusivement, n'est-ce pas ? » Lettres de Georges Sand à 
Flaubert^, 17 janvier 18(59. — « Je passerai pour un pignouf 

1. Chabrenas et chahrenaut, savetier, se trouvent dès 1630 dans la Muse 
Normande de David Ferrand, et la forme .correspondante parisienne dans 
l'Agréable Conférence do 1059 (éd. Rosset, p. 13) : i Guillot le sabrenaiit ». 

i. A. Genève, pignouf es.i l'appellation dérisoire du pioupiou, du soldat du 
centre dans la réserve (cf. biffin, cliifïonnier, savetier et fantassin). 

3. Celui-ci écrit à son tour le il oct. 1870 (Correspondance, t. IV, p. 46) 
ï La France va suivre l'Espagne et l'Italie et le pignou flisme commence ». 



CORDONNIERS 199 

aux yeux de Christine », Theuriet, Tante Aurélie, p. 128. 
Rappelons que certaines appellations, données aux savetiers, 
chouflique et c/ioumaque, sont allemandes, cette profession 
étant souvent et depuis longtemps exercée chez nous par des 
gens de cette nation. Dans une ancienne farce, le savetier porte 
le nom de lancement, c'est-à-dire Landsmann, compatriote 
allemand {Ancien Théâtre, t. I, p. 226) : 

Et puis il faut au lancement 

De l'argent, pour mes carreleures... 

Citons maintenant quelques termes de métier plus ou moins 
généralisés : 

Astiquer, polir, lisser les semelles des souliers à l'aide de 
Vastic ; de là, nettoyer, vernir le fourniment militaire. Terme 
de cordonnier étendu à l'ensemble de l'uniforme de l'arme- 
ment : un soldat bien astiqué, et. plaisamment, un bourgeois 
bien astiqué, dont la mise est soignée. 

Baquet de science, appellation ironique pour baquet où les 
cordonniers mettent tremper les vieux cuirs, les vieilles chaus- 
sures ; baquet d'eau, dans le langage des ouvriers : « Si tu ne 
veux pas marcher mieux que ça, je te f... dans un baquet de 
science. » Poulot, p. 181. 

Botter, aller au pied, à la jambe, d'où, figurément, conve- 
nir, plaire : « Si cette idée botte les aminches, qu'ils me la fas- 
sent savoir », Père Peinard, 30 juin, p. 5. — « De ne rien 
faire, c'est justement ce qui me botte », Rosny, Marthe, 
p. 172. 

On disait chausser, avec la même acception métaphorique : 
(( Je ne chausse pas à son point, c'est-à-dire je ne suis pas de 
mesme humeur, de mesme volonté, de mesme nature », Ou- 
din, Curiosités, 1640. 

Ma?iique, pièce de cuir qui protège la main du cordonnier, 
du savetier : tii'er la manique, faire le métier de cordonnier ; 
c'est un homme de la manique, c'est un cordonnier, un save- 
tier. De là : 

1° Métier de cordonnier : « Sur quoi bavasser à deux bouif- 
fes qu'on étaient... Pardine, on a parlé manique, » Père Pei- 
nard, juillet. 1891. 

2" Profession, en général : « Il (l'ouvrier sublime) parle ma- 
nique du matin au soir », Poulot, p. 97. 



200 FACTEURS SOCIAUX 

3° Moyen, procédé : savoir la manique, savoir s'y prendre \: 
a Je ne savais pas comment m'y prendre pour atteler un che- 
val, mais maintenant je connais la manique », Delboulle, i886. 

Un exemple curieux de généralisation sémantique nous est 
offert par rehouiser, terme dérivant de la même sphère tech- 
nique. En voici les étapes intermédiaires : 

Les cordonniers polissaient la semelle avec un brunissoir 
de buis, le bouis, pour la rendre plus luisante : de là donner 
le bouis, faire valoir, que Philibert Le Roux définit : « Manière 
de parler parisienne qui signifie donner le bon air à quelque 
chose, donner un œil aisé, agréable ; signifie aussi donner un 
beau tour à un discours, dorer la pilule ». 

Citons ces deux témoignages de l'époque : « C'est z'un ten- 
dre amant qui a fait jouer ste machine pour donner le bouis à 
mon cher père », Théâtre des boulevards, t, I, p. 99. — 
« Faut que son père et sa mère lui ayons ben donné le bouis 
quand ils l'avons faite », Pacquet des mouchoirs, 1750, p. 23. 

C'est surtout le composé rebouiser qui a subi de forts chan- 
gements sémantiques. Le sens initial en est donner le bouis, 
la façon, le vernis, d'où : 

1° Réparer de vieux souliers ; de là ribouis, vieux soulier 
(et savetier) : « T'as rien à toi sur le dos, pas seulement tes 
ribouis ». Méténier, Lutte, p. 194. — « Le ribouis n'est pas tout 
à fait un savetier, c'est plus ou moins : c'est le fabricant de 
dix-huit, soulier redevenu nœuf », Privât d'Anglemont, p. 155. 

2° Nettoyer et lustrer un chapeau (Littré). 

Les sens figurés sont nombreux (tromper, rabrouer, etc.) 
dans le poissard du xviii" siècle -, mais ils n'ont laissé que 
cette acception dans le bas-langage parisien : regarder, con- 
sidérer attentivement : « Rebouiser. Regarder quelqu'un de- 
puis la tète jusqu'aux pieds, l'examiner d'une manière affec- 
tée et de mauvais dessein » (d'IIautel). 

Certains sens poissards du verbe sont encore vivaces dans 
quelques parlers provinciaux ; en Anjou, rebouiser signifie 
contrecarrer, reprendre, redresser (Verrier et Onillon); à 
Troycs, rebouiser, c'est réprimander sèchement (Mulson). 

Ajoutons que la forme ribouis, vieux soulier (qui remonte à re- 

1. Cf. Philibert Le Roux : «i On dit d'un homme adroit qu'î7 entend la tua- 
nique >. 

-. Voir, pour ces sens poissards, Ch. Nisard, Parisianismes, p. 3i à 37. 



CORDONNIERS 201 

boais)a. produit analogiquement les deux synonymes suivants : 
Ripatin, soulier grand et large {patin, soulier à semelle de 
bois), à côté de ripaton, vieux soulier ', et, plaisamment, pied, 
jambe (jouer des ripatons, décamper), acception passée dans 
les parlers provinciaux (Anjou, Lyonnais, etc.) : patoti dési- 
gne le morceau de cuir qu'on met en dedans du soulier, au 
bout de l'empeigne : « Alors, lentement traînant sa paire de 
ripatons éculés, elle descendit la rue... », Zola, Assommoir, 
p. 521. 

Rigadin, gros soulier, à côté de rigodon, même sens (Rossi- 
gnol), proprement soulier en bois : gadin, godon, bouchon en 
liège ou en bois (au jeu de bouchon), répondant au synonyme 
galoche, bouchon et gros sabot (Richepin, Gueux, p. 173) : 
« Mes rigadins font des risettes... » 

Finissons par une remarque psychologico-linguistique. On 
lit dans l'Histoire de la cordonnerie de Senfelder ce passage: 
« Une chose assez curieuse, c'est que chaque mélier imprime 
aux artisans qui l'exercent un caractère particulier, une na- 
ture spéciale. Le boucher est généralement grave et plein de 
son importance, le peintre en bâtiment est étourdi et bambo- 
cheur, le tailleur est sensuel, l'épicier stupide, le portier cu- 
rieux et bavard, le cordonnier et le savetier, enfin, sont gais, 
égrillards, parfois ayant toujours un refrain à la bouche... » ^ 

Dans une farce du xyi*^ siècle, celle d'un savetier nommé 
Galbain ^ celui-ci ne fait que chanter et répliquer par des chan- 
sons aux griefs de sa femme. 

Et le fameux savetier Blondeau de Des Périers (Nouvelle xix) 
« qui ne fut oncq en sa vie melancholié que deux fois, et 
comment il y pourveut. » 

Cette constatation n'est pas toujours confirmée par la lan- 

1. De là ripatonner, réparer de vieilles chaussures, terme passé à l'Ecole 
Polytechnique avec le sens généralisé de « raccommoder, réparer des ha- 
bits » et même, avec l'acception figurée : « On ripatonne un édifice en le recré- 
pissant, on ripatonne un livre en publiant une édition revue et corrigée i>, 
E. de la BédoUiére, l'Ecole Polytechnique (dans Les Français peints par eux- 
mêmes, 18i0-1842, t. V, p. 116). Mais lorsque l'auteur y ajoute : «... réparer, 
tâche dont s'acquittait avec succès un tailleur nommé Ripaton, longtemps 
logé aux frais de l'Etat, dans les combles du casernement », c'est là un 
personnage inventé de toutes pièces pour le besoin de l'étymologie, et dont 
l'Argot de l'X s'en est fait l'écho : « Ripaton, synonyme -de tailleur... Le mot 
a beaucoup vieilli ». 

2. Cité dans Joseph Barberet, Le Travail en France, Paris, 1880-1890, t. V, 
p. 63. 

3. Ancien Théâtre français, t. II, p. 63. La farce est de 1548. 



202 FACTEURS SOCIAUX 

gue : à côté de chabrenas K étourdi (comme un savetier) du 
patois havrais, il y a le manceau c/io.wnacre, individu triste, 
de caractère peu ouvert (Picard, clioumaque, savetier), et 
déjà au xvi*^ siècle, le savetier avait cette réputation d'esprit 
chagrin. Voici de quelle façon le caractérise M. de la Porte, 
Parisien, dans ses Epithètes, 1571, f° 368 v° : « Savetier, Bo- 
belineux, carreleur, pauvre, revaudeur, mechanique, rapetas- 
seur, maussade, incivil, rapieceur, mâcherive et gausseur». 

Nous voici loin de l'humeur chansonnière du Savetier du fa- 
buliste (La Fontaine, 1. viii, fable 2) : 

Un savetier chantait du matin jusqu'au soir, 
C'était merveille de le voir, 
Merveille de l'ouïr,. . 

Il s'agit donc plutôt d'une dillerence de tempéraments et 
les extrêmes ici. comme ailleurs, se touchent. 



1. Dans la Mayenne, sabrenas désigne un individu d'une conduite peu ré- 
gulière, attirant l'attention par le tapage, le désordre, Cf. Rigaud : « Bouif, 
faiseur d'embarras ; faire du houif, prendre de grands airs î. 



IV 
BOUCHERS ' 



De tous les corps de métier, celui des bouchers est le seul 
qui dispose d'un langage conventionnel ou plutôt d'un procédé 
déformateur des vocables de la langue générale. Ce parler 
spécial des bouchers ne possède, quant au vocabulaire, aucun 
élément original et consiste uniquement dans la modification 
formelle des mots courants. C'est un genre particulier de 
transposition de l'initiale et de la finale de certains termes, 
une sorte d'anagramme qui se complique d'amplifications 
d'une nature spéciale. 

On a essayé d'en établir les modalités % dont la plus géné- 
rale est de remplacer la consonne initiale par un l et de la re- 
porter à la fin du mot avec une terminaison aléatoire (surtout 
ènié) : « Boucher » devient ainsi louclierbèine ; « truc », luc- 
trème, etc. 

Cet ème est souvent réduit a eou^' : «jargon » devient alors 
largonji ; « prince », lincepré (aujourd'hui, inspecteur des 
boucheries), etc. 

Parfois, mais plus rarement, on décompose le mot en deux 
éléments séparés par du : nonzesse du <jon pour (jonsesse 
(Hayard). 

Ce sont, on le voit, des procédés primitifs pour déguiser les 
mots, procédés qui ne diffèrent pas essentiellement de ceux 
employés par les écoliers pour arriver au même but\ 

Des altérations analogues au loucherbème se retrouvent 
dans l'argot des marchands de porcs, des marchands de 
grains, etc. au Tonkin *. Le procédé anagrammalique tout 

1 Nous avons pu contrôler les données souvent confuses et erronées de 
nos devanciers, grâce aux. rensei;^neinents obligeants de M. François Le- 
cpnte, vice-président du Syndicat des bouchers en détail de Paris. 

2. Voir à cet égard le Dictionnaire de Bruant, V jargon, et la préface de 
Rossignol, p. vfi à xi. 

3. Le Dnchaten fait déjà mention dans le DicLionnaire de Ménage, ^^ argot. 

4. Voir le Bulletin de l' Ecole française de VExtrême-Orient, t. V, p. 47 et suiv 



204 FACTETURS SOCIAUX 

pur est d'ailleurs très usuel dans le slang anglais, dans la 
germa/lia ei dans un argot savoyard '. 

On a étrangement exagéré chez nous la portée et l'influence 
de ce jargon des bouchers. 

D'une part, on en a isolé les procédés pour en faire autant 
de jargons qui n'ont jamais existé que dans l'imagination de 
leurs auteurs - ; d'autre part, on est allé jusqu'à en fabriquer 
des vocabulaires dans lesquels les neuf dixièmes des termes 
sont purement illusoires ^ 

On a enfin attribué au loucherbème "plusiour s mots qui n'en 
peuvent mais ^ 

Par exemple, loufoque, fou, -est à tort envisagé comme une 
anagramme : c'est une simple amplification de louf, imbécile, 
emprunt méridionnal, qu'on lit déjà dans les Scènes de la vie 
de Bohème de Murger, ch. xix : « La lettre de son ancienne 
maîtresse commençait par ces mots : Mon gros Louf-Louf! » 

Il est difficile de préciser l'époque où les bouchers ont com- 
mencé à se servir de ce langage. M. François Leconte pense 
qu'il remonte à 1852, lors de la liberté commerciale de la 
boucherie qui jeta une grande perturbation dans un com- 
merce où la concurrence était jusqu'alors inconnue. Les mots 
furent alors déformés pour permettre aux bouchers de corres- 
pondre avec leurs garçons et de leur faire écouler à la clien- 
tèle les morceaux qu'ils voulaient voir partir. 

Cependant les témoignages positifs nous autorisent à le faire 
remonter plus haut et à en fixer l'usage vers 1823, date où 
nous pouvons relever les premières traces dans la langue des 
malfaiteurs \ 

1. Cf. notre Argot Ancien, p. 48. 

2. Dans le journal L'Eclair du 24 janvier 1897, M. Alph. Huiiibert distin- 
gue le jar, ou argot pur, de l'arlogig des loucherbems, argot des bouchers, et 
de Varno de go, ou argot routier, l'argot des saltimbanques et des péniten- 
ciers militaires. — D'autre part, Larchey (préf., p. viii, et Dict.) mentionne, 
un parler en lem, un autre en lom, un troisième en loque, un quatrième en 
luche, un cinquième en dun, etc. Cf. Nyrop, Grammaire historique, t. I, p. 149 : 

« Il y a eu aussi des parlers en lem, en rama, en mard et en gue... » 

3. Voir, dans le Supplément de Larchey, le Vocabulaire du largonji, p. 261 
à 279. Il suffit d'en citer cet exemple : Lobem, lontiebem, lonblem pour « bon » 
— trois formes également erronnées, au lieu de l'unique lonbem qu'on lit 
dans une lettre argotique de 1852 (cf. nos Sources, t. II, p. 194). 

4. Dans l'article Jargon, d'ailleurs intéressant, du Dictionnaire àe Bruant, 
p. 274 à 278, figurent, entre autres exemples douteux, focard et tingo, préten- 
dues déformations de fou (alors qu'il s'agit de termes provinciaux) et les- 
bombe, mis à tort en rapport avec femme (cf. ci-dessus, p. 118). 

5. Feu Marcel Schwob s'était étrangement fourvoyé en cherchant, dans 
le loucherbème de nos jours, une des ressources pour éclairer les obscurités 
de l'ancien jargon. Voir notre Argot Ancien, p. 46-47 



BOUCHERS 205 

Le Nouveau Dictionnaire d'argot de 1829 donne, en ellet, 
lanterne, fenêtre (pour vanterne) et tousse, gendarme (pour 
pousse) ; on lit Lorcefé, prison (pour La Force), dans les Mé- 
moires do Vidocq de 1829, et le Vocabulaire du môme (1837) 
renferme linspré, prince, et largue, femme (c'est-à-dire lar- 
gue pour marque); Halbert d'Angers ajoute, en 1849, lauiuir, 
perdre (pour cliaumir), etc. 

En somme, une demi-douzaine de termes de cette source. Ce 
petit stock fut plus tard augmenté par quelques intrusions nou- 
velles. Dans le Mémoire^ de Beauvilliers. garçon boucher de- 
venu apache, on lit ce passage : « Mon mignon (ma maîtresse) 
connaissait l'anglais, l'allemand, très bien le français, l'au- 
vergnat et Vargot que je lui apprenais de la boucherie... »; 
et plus loin : « iMon Dartagnan - file le luclrème dans la 
porte... », c'est-à-dire la clé, déformation de/rac^ 

On a beaucoup exagéré le nombre de ces infiltrations. Tan- 
dis que les Etudes d'argot (1891) d'Oscar Méténier, qui a connu 
de près les milieux criminels," en sont presque dépourvues, les 
fragments suspects, insérés par Macé dans son Musée criminel 
(1890), abondent en pareilles déformations, dernière ressource 
dos malfaiteurs pour échapper à la curiosité importune. 

Les lexiques d'argot n'ont pas peu contribué, par leur man- 
que de critique, à multiplier artificiellement ces prétendus 
emprunts. On lit arantqué et argongi, à coté de larantquë et 
largonji (ces deux derniers seuls exacts) dans Larchey, Dele- 
salle et Virmaîlre, tandis que Delvau donne rancké. pièce de 
doux francs (pour larantequé, quarante sous) ; Hector France 
insère les mêmes termes à la fois aux lettres i et l. 

Rossignol, seul, nous en donne un relevé exact, dans lequel 
dominent presque exclusivement les noms dénombre: leudé{2)-, 
loitré (3), latqué (4), lincé (o), lixdé (10), linoé (vingt) et la- 
rantequé (40). 

Ajoutons-y graoudjem, ou graou*. charcutier, forme abré- 
gée de gras-double ; latronspème, patron, ei lope % pédéraste 

1. Publié dans le Figaro du 4 août 1873, sous le titre : « Notes d'un voleur >>. 

2. Nom d'un garçon des halles, complice de Beauvilliers. 

3. Voir les hypothèses fantaisistes, sur l'origine de luclrème, dans liigaud, 
Larchey {Supplém.} et Delesalle. 

4. a Le vendredi saint, les loucherbènies et les g r nous îont la bombe » (cité 
dans Bruant, Dict., p. 98). 

5. La déformation latronspème se lit dans Bruant (Rue, t. II, p. 178) ; celle 
de lope, dans Hirsch (Le Tigre, p. 132 et 341). — Dans le langage du soldat 
genevois, lope désigne par dénigrement le premier lieutenant, et demi-lope, 
le simple lieutenant (Henri Mercier). 



206 FACTEURS SOCIAUX 

(=: cope, pour copaille) — tout au plus une douzaine de pareil- 
les déformations ^ qui n'ont d'ailleurs laissé aucune trace dans 
le bas langage. 

Si l'influence du largonji a été insignifiante sur le jargon 
des voleurs et à peu près nulle sur le langage populaire pari- 
sien, il a par contre laissé quelques vestiges en littérature. 

Tout une partie de la Chanson des gueux de Richepin est 
intitulée : « Au pays de largonji » et son autre « Sonnet bi- 
gorne » se termine par ces vers : 

Je me camouffle en pélican. 
J'ai du pellard à la tignasse. 
Vive la ïampagne du cam! 

11 en explique le mécanisme dans le glossaire argotique qui 
clôt ses poèmes. 

Catulle Mendès, dans son roman Gog (1896), a tiré un cu- 
rieux .parti du largonji. Un gueiix ivre, du nom de Ratier, y 
parodie affreusement les litanies de la Vierge. Tandis que le 
Père Prémice psalmodiait (t. I, p. 277) : 

Sainte Marie, priez pour nous, 
Sainte Mère de Dieu, 
Sainte mère de sVierges, 
Mère de Jésus-Christ, 
Mère de la divme grâce. 
Priez pour nous ! 

l'ivrogne éjaculait à son tour : 

Sainte Lariemuche, jacte pour nosorgues : 

Sainte daronne du Dabuche, 

Daronne très lurepoi^ue, 

Daronne gironde, 

Daronne épatante, 

Marmite remplie des thumes de la Sainte-Essence, 

Jacte pour nosorgues ! 

Nous avons reproduit cette page pour montrer jusqu'où peut 
aller la fantaisie de certains auteurs... Tout le morceau 



1. Mentionnons encore ces curieuses déformations analogiques qu'on 
trouve dans le Supplément de Larchey : Fif/nedé, anUs, mot qui a subi l'in- 
fluence de lif/nedé (zr digne), comme phalangehes, doigt (rr phalange), celle de 
luillerkès {=■ cuiller) : « Je lui trempi; une phalangekés dans la niirette j, Le 
Bourg (dans le Gaulois, 3 oct. 1881). 



BOUCHERS 207 

est un exemple grotesque d'uu prétendu argot que l'auteur 
met dans la bouche d'un truand. Rendre : 

Mère de la divine grâce, 
par : 

Marmite remplie des thunes de la Sainte-Essence, 

est le comble de l'absurde... Ajoutons que Jacter, parler, n'a 
jamais eu le sens de « prier », et il est piquant de faire re- 
marquer qu'Hector France corrobore ce sens fictif par l'em- 
ploi (ju'en fait Catulle Mendès ^ ! 

Tandis que les poèmes de Jehan Rictus ignorent totalement, 
et pour cause, le larcjoriji. Bruant a cru devoir en émailler ses 
chansons : lacromuche, maquereau {Rue, t. II, p. 62) ; laran- 
tequé, quarante (t. II. p. 93); latronspèmes, patrons (t. II, 
p. 178); lirondgème, gironde (t. II, p. 73) ; naquer du fia, 
flasquer (t. II, p. 97), etc. - 

Actuellement ce jargon est beaucoup moins employé dans 
les boucheries parisiennes ; les jeunes bouchers l'ignorent. 

Si le jargon récent des bouchers n'a eu aucune action réelle 
sur le bas-langage, leur vocabulaire spécial y a laissé quelques 
termes professionnels qui ont pris, dans ce milieu, une exten- 
sion plus ou moins importante. Tels sont : 

Gobet, quartier de bœuf (Rigaud), morceau de rebut que se 
disputent à vil prix les gargotiers de bas-étage (Larchey, 
Supplément), proprement bouchée, ce qu'on gobe. 

Jacques, mollets (Virmaître), et jacquots, même sens (Dele- 
salle), appellation plaisante déjà ancienne : « Un Jacques, une 
pièce de rosty, qu'a traisné longtemps à la broche, qui est 
dure et vieille cuitte. C'est ainsi que nos rostisseurs l'appellent 
entre eux », Oudin, lôi-O. 

Nioet, déchets d'abattoir et de boucherie, est donné par 
Bescherelle avec cette acception spéciale : « Bénéfice illicite et 
caché qu'un agent, un mandataire, obtient sur un marché qu'il 
fait pour autrui ». 

1. Cf. aussi le chapitre final des Messieurs les Ronds-de-cuir par Gourteline : 
« Et pourquoi donc laquépem? — C'est de l'argot des bouchers. Ça veut 
dire paquet ». 

2. Ajoutons : Libi, le membre (^ bitte) : « Peau de libi, non, ne pas, dans le 
jargon du régiment » (Rigaud); — lubé, chosette, affaire (= but) : « Faire le 
petit lubé, faie l'amour » (Hayard); — loubé, le membre (=r bout) et chose, 
machin (Brnant, Rue, t. II, p. 97) : « J'en ai mon pied de ce loubé-là... » 



208 FACTEURS SOCIAUX 

Réjouissance, os que les bouchers pèsent avec la viande. 
Autre appellation ironique passée dans le bas-langage pour 
désigner une femme maigre. 

Par contre, c'est le bas-langage qui a fourni aux bouchers 
de la halle le mot pampine, viande de qualité inférieure (Lar- 
chey, S uppL). En effet, ce mot est déjà donné par d'Hautel : 
<( Pampine, terme bas et trivial, surnom que l'on donne 
parmi le peuple à une fille de mauvaise vie. » Aujourd'hui, le 
même terme désigne, ironiquement, la sœur de charité (Ri- 
gaud). Son acception primordiale est babine ' : « Sa bouche 
comme les pampines d'une vache qu'a la foire», Riches en- 
gueule, 1821. p. 30. 

Comme on le voit, le parler artificiel des bouchers est resté 
à peu près isolé. On peut à la rigueur en faire abstraction 
dans une apprécation générale de l'influence que les facteurs 
professionnels ont exercée sur le développement du langage 
parisien. 

\. Cf. le manceau papiner, remuer souvent les lèvres, prier en remuant 
les lèvres. 



LIVRE TROISIEME 

VOCABULAIRE. — FACTEURS SOCIAUX 

(suite) 



SECTION DEUXIEME 

EN MARGE DE LA SOCIÉTÉ 

Les classes cliLes dangereuses — malfaileiirs, gueux, filous, 
souteneurs, etc. — ont exercé une influence considérable sur 
le vocabulaire du langage populaire parisien de nos jours. 
Elles lui ont fourni le contingent le plus abondant et le plus 
original. Comment l'argot des voleurs, qui a conservé son ca- 
ractère strictement fermé jusque dans la première moitié du 
xix*^ siècle, s'esL-il, dans sa seconde moitié, torrenticllement 
déversé dans le parler vulgaire de la capitale? C'est là un 
fait social et linguistique du plus haut intérêt. Il y a eu 
certes, à toutes les époques, des infiltrations isolées entre ces 
deux langages essentiellement différents, mais ce n'est qu'au 
xix^ siècle qu'ils se sont fondus à peu près intégralement, en 
ne constituant qu'un seul idiome parlé par toutes les basses 
classes de la population parisienne. 

Le fait, en lui même, ne saurait nous surprendre. Lo même 
phénomène s'est passé chez les autres peuples romans, Ita- 
liens et Espagnols, dont les dictionnaires ont absorbé la plu- 
part des vocables argotiques du fourbesqiie et de la fjennania. 
Il ne s'est pas d'ailleurs produit, chez nous, ni d'un seul coup 
ni sans intermédiaires. Les principaux facteurs en ont été les 
filles, les soldats, les ouvriers, les professionels de la rue — 
saltimbanques, camelots, etc. — et cet enfant perdu du pavé, 
le voyou. 

Essayons de démêler le rôle joué par chacun do ses agents 
de propagande dans la constitution du parler vulgaire. 

14 



CHAPITRE PREMIER 

APACHES 



Chaque siècle a fourni un nom particulier aux malfaiteurs, 
aux larrons. Le plus usuel aujourd'hui, celui de voleur, ne 
date que du début du xvi'' siècle : « Audict an... couroient 
parmy le royaume de France plusieurs maulvais garçons ap- 
pelez voleurs », lit-on dans le Journal d'un bourgeois de Pa- 
ris, sous l'année 1516. C'était jusqu'alors un terme de volerie 
ou de fauconnerie, art qui a fourni nombre de métaphores 
(déluré^ leurrer^ piper, etc.). Ce sens technique du mot, « chas- 
seur au vol avec des oiseaux de proie », est encore sensible 
dans ce§ vers de Guillaume Coquillart (t. II, p. 207) : 

Danseurs, mignons, fringans et gentz, 
Chasseurs, vollcurs, tous telles gens... 

Cette appellation a empiété de plus en plus sur l'ancien sy- 
nonyme larron, sans pourtant réussir à le supplanter entière- 
ment. Ce n'est que tout récemment que voleur a vu apparaître 
un nouveau rival, Vapache, qui est d'ailleurs un voleur doublé 
d'un souteneur et d'un assassin. Ce nom ne figure encore dans 
aucun dictionnaire avant 1906, lorsqu'il est donné par le Sup- 
plément du Nouveau Larousse illustré ; et quant aux recueils 
de l'argot parisien, on le lii pour la première fois en 1910 dans 
l'Appendice au Vocabulaire d'Hector France. 

On en est redevable à un reporter du Matin, Victor Moris, 
qui le lança en 1902. 11 fit rapidement fortune, bien que 
la vogue du roman de Cooper, les Apaches (tribu de Peaux- 
Rouges fameuse par sa férocité), fut passée depuis bien long- 
temps. Le nom est aujourd'hui universellement admis. Aris- 
tide Bruant lui donne encore, en 1897, son acception ethnique 
de « sauvages d'Amérique » (Tioute, p. 114) : 

Et (les loucherbèmes en sauvages 
Qui vont guincher le soir en pince-cul 
Avec des gonzcsses en Apaches... 



APACHES 211 

En 1905, E. Villiod consacre la première étude aux Apaclies 
parisiens cl un des derniers romans de Rosny aîné, Les Ra- 
fales, porte comme sous-titre « Mœurs apaclies ». ' 

Passons sur les vicissitudes antérieures du jargon - et abor- 
dons immédiatement son état actuel 'K 

A partir do 1850, ou à peu près, l'ancien argot des malfai- 
teurs se fond de plus en plus dans la langue populaire pari- 
sienne. Plusieurs termes du jargon tombent en désuétude, 
d'autres subissent des modifications formelles plus ou moins 
curieuses. L'argot moderne n'est plus constitué que de simples 
réminiscences dupasse ou d'expédients externes comme l'alté- 
ration des finales. 11 est môme allé, sous ce dernier rapport, 
jus(iu'à s'approprier certaines déformations de l'argot des bou- 
chers, mais qui ne semblent avoir eu qu'une durée éphémère. 

En ce qui touche l'altération des finales, il ne s'agit pas de 
suffixes proprement dits, mais plutôt de croisements, de fu- 
sions analogiques. Voici quelques exemples : 

Balanstiquer, jeter (contamination de balancer et ramasti- 
quev, ramasser) : « On balaiistique un vieux chapeau » (Rossi- 
gnol) ; de là, analogiquement, chanstiquer, changer : « A cha- 
que coup qu'on nous chanstique de condition », Liard-Courtois, 
Souvenirs de bagne, p. 137. 

BalinstruKjuer, jeter de haut en bas (^Larchey, Suppl.), fu- 
sion de balancer et bàstringuer. 

Galetoiue, argent, fusion de galette et de talmouse (« gâ- 
teau » = argent) : « Quand la galetouse a rappliqué, aurait 
fallu tortorer », Méténier, La Lutte, p. 120. 

Morningue, bourse (H. -France), fusion des synonymes mor- 
nifle et j^ingue, à côté de morlingue, monnaie (Rigaud) et 

i. E. Villiod, Les Plaies sociales. Conunent on nous lue. Commenl on nous vole, 
Paris, 1905, p. 309 à 320 : les Apaches. 

2. Voir Appendice E : Coup d'œil en arrière. 

3. Oscar Méténier, La Lutte pour l'Amour, Paris, 1891. — Beauvillier, Notes 
d'un voleur, mémoire autobiographique (dans le Figaro du 4 août 1S73), et Le 
Bourg, dans le Gaulois dn 3 oct. 1881 (« Conversation entendue chez un char- 
cutier de la rue des Martyrs »). 

Les Mémoires de Canler (1862), de Claude (1881), de Goron (1897-1899), de 
Rossignol (1900), anciens chefs ou inspecteurs de la Sûreté, sont dénués de 
valeur linguistique. 

Le chapitre que Maxime du Camp consacre aux malfaiteurs (dans son Pa- 
ris, ses fondions, ses organes, sa vie, 1876, t. III, p. 3 à 50) est un tissu de don- 
nées superficielles et d'étymologies absurdes. L'article de Louis Latzarus 
sur les Malfaiteurs parisiens (Revue de Paris, 1912, t. III, p. 525-546) est pu- 
rement descriptif. 



21^ FACTEURS SOCIAUX 

surtout porte-monnaie : « Je fouille mon morlingue, rien ! 
j'étais meule ! » Méténier, Lutte, p. 122. 

Tortorei\ manger (de tortiller et picorer, becqueter) : « J'ai 
pas besoin de saigner pour tortorer », Méténier, Lutte, p. 117. 

Au bagne de la Nouvelle, cabot, caporal, devient cab^^ir 
(cf. vi^ir), et fagot, forçat, analogiquement, y'a^Jt/'; « Pour un 
fag^ir, vous n'avez pas l'air débrouillard », Boissac, p. S6. 

Quant aux enrichissements ultérieurs à 1830, ils sont plu- 
tôt factices et nous allons en examiner les différents aspects. 

1. — Procédés artificiels. 

La création des termes nouveaux par des procédés artifi- 
ciels est de nature éminemment livresque. Leur action réelle 
est restée à peu près insignifiante, mais ils n'en ont pas moins 
continué à encombrer les recueils d'argot moderne. On y re- 
marque tout d'abord une tendance de plus en plus accusée à 
la synonymie, véritable germination factice, œuvre en grande 
partie des argotistes de nos jours. 

Pour désigner l'ancien forçat ou le camarade du bagne, Vi- 
docq donne exclusivement le tonne fagot ; un petit diction- 
naire d'argot de 1844 ajouta les synonymes coteret et fa- 
lourde, obtenus par simple réflexion analogique. Ces termes, 
•transcrits depuis, par tous les recueils argotiques, n'en sont 
pas moins restés confinés dans le domaine livresque. Le Dic- 
tionnaire de Rossignol, qui reflète seul la réalité, ignore cette 
floraison artificielle. 

La surveillance de la haute police, remplacée aujourd'hui par 
l'interdiction de séjour, porte, chez Vidocq, le nom de canne. 
On y ajouta : trique et bâton (le premier, seul, se trouve chez 
Rossignol). 

La dernière édition du Jargon, celle de 1849, donnait : lam- 
pion, sergent de ville (d'après son attitude raide et sa mission 
de guider le passant). Les recueils d'argot moderne ont ajouté 
bec de ga^, chandelle et cierge (ces deux derniers dans le lexi- 
que suspect de Macé), mais aucun de ces synonymes ne se 
trouve chez Rossignol. L'expression bec de gcu, calquée sur 
celle de lampion, paraît seule en usage : « Si j'y trouvais 
deux becs de.gas... », Méténier, Lutte, p. 196. — « Tu devrais 
savoir que je ne parle pas pour les becs de gas », Rosny, Rues, 
p. 79. 



APACHES 213 

Vidocq donne à l'agent de police le nom de 'raille, c'est-à- 
dire racloir ou râteau à long manche. On en a ultérieurement 
induit raclette et râteau, l'un et l'autre chez Rossignol. 

Ajoutons que certains de ces décalques sont d'ailleurs de 
fausses inductions ou de simples jeux de mots : Bourrique, 
agent de police, calqué d'après .l'ancien synonyme roussin, 
qui signifie proprement perfide (comme les hommes aux che- 
veux roux, selon la croyance populaire), n'a rien de commun 
avec l'âne,, le roussin d'Arcadie ^ De même, casserole, dénon- 
ciateur, se rattache réellement à casser (le morceau), avouer, 
dénoncer, proprement manger, d'où plaisamment remuer la 
casserole, faire une fausse déclaration. 

Les recueils et écrits d'argot contemporain, par leur man- 
que de critique, ont beaucoup contribué à fausser le véritable 
aspect des choses. Ils ont souvent déguisé le manque d'origi- 
nalité du parler des voleurs de nos jours par une richesse 
lexique apparente, formée, soit par des transcriptions erro- 
nées, soit surtout par des vocables suspects, douteux ou faux. 

Déjà la dernière édition du Jargon de 18i9, œuvre d'un il- 
lettré, fait montre d'une ignorance surprenante dont un seul 
exemple pourra donner idée : 

« Bois au dessus de Vœil-jard, savoir et entendre l'argot », 
qui n'est autre chose que la transcription absurde de ce pas- 
sage du Dictionnaire de Boiste de 1843 : « Argot, s. m., langage 
particulier des filous... ; (fam.) entendre U argot, se dit d'un 
homme adroit, intelligent, mais sans probité. — T. de jard. 
bois au dessus de V œil... », c'est-à-dire, qu'en terme de jardi- 
nage, argot désigne le bois au dessus de l'œil ou du bourgeon. 

Notre éditeur a ainsi amalgamé deux sens foncièrement dif- 
férents pour en faire un assemblage inextricable -. 

De beaucoup plus funeste a été l'influence des écrits suspects 
du policier Gustave Macé (mort en 190i). 

Nous avons montré ailleurs ^ la source absolument trouble 

1. De même, flèche, flécliard, sou, semblent calqués sur flique, flifiiiaixl, sou 
(dans Vidocq : fligadier, sou et flir/ue à dard, sergent do ville), proprement 
ser'gent, à l'instar de soldat, sou : « Vous n'avez pas une flèche à mettre dans 
le commerce », Méténier, p. 246. — « Ça ne coûte que cinq fléc/tards », Bris- 
sac, p. 56. 

Le nom a passé des malfaiteurs aux ouvriers et aux soldats : « Doux flè- 
ches de semper » (Rigaud). 

2. On doit l'explication , de ce galimatias à M. Esnault, dans la Revue de 
philologie française, t. XXVII, p. 163. 

3. Voir Sources de l'Argot ancien, t. II, p. 45 à 51 et 74 à 75 (la plupart des 
vocables qu'on y cite remontent à Macé). 



214 FACTEURS SOCIAUX 

du lexique inséré dans son ouvrage Mes Lundis en prison 
(1889). Ce vocabulaire est le résultat d'une mystification de la 
part d'un détenu espagnol Pastilla, qui a servi à notre policier 
un singulier mélange delà gerniania de son pays et d'un argot 
de fantaisie. Voici un fragment du dialogue entre le jnysti- 
ficateur et sa victime (p. 263) : 

PASTILLA, — L'argot espagnol se rapproche de l'argol français. 

MAGE. — Dans ce glossaire, je constate la présence d'expressions 
nouvelles et peu répandues. 

l'ASTiLLA. — En voulez-vous une copie ? Vos agents le compléte- 
ront. 

Comme ce recueil a eu une influence absolument désastreuse 
dans le domaine de la lexicographie argotique, on ne saurait 
assez insister sur son caractère fantaisiste. Nous résumerons 
plus loinf ceux de ces éléments erronés ou aventureux qui ont 
passé dans les Dictionnaires de Delesallo - et de Bruant. On y 
trouvera en même temps le relevé de quelques autres échan- 
tillons d'un jargon purement imaginaire, qui témoignent avec 
quelle désinvolture certains écrivains de nos jours ont traité 
l'argot des malfaiteurs. 

En parcourant les tableaux correspondants de notre Appen- 
dice^ et les témoignages que nous venons d'alléguer, on peut 
se convaincre qu'en ce qui concerne les voleurs, l'argot 
moderne ne le cède guère à l'ancien : l'invention et les er- 
reurs des copistes ignorants s'y rencontrent de part et d'au- 
tre. On pourrait môme dire que la tendance à la fiction est 
plus forte de nos jours, et pour cause. Les voleurs modernes 
ne disposent pas, comme les anciens, d'une langue spéciale; 
ils se servent, comme les autres classes professionnelles, du 
bas-langage, quitte à le compléter par quelques termes de 
métier qui d'ailleurs n'ont rien d'original. 

2. — Mots nouveaux. 

Ce qui distingue ces mots nouveaux, c'est leur manque d'ori- 
ginalité, la plupart n'étant que de simples réminiscences ou 
des rapprochements analogiques avec l'ancienne nomenclature. 

1. Voir l'Apiiondico F : Erreurs et fanlaisies arr/otifjxes. 

2. Dans la partie argot-français ou français-argot. 

o. Voir Appendice F : Erreurs et fa?iUrisies argotif/iies. 



APACHES 215 

La notion d' « assassiner », par exemple, est rendue par : 

Apaiser, terme favori de Lacenaire, répondant à soulager, 
assassiner, d'un glossaire argotique de 1850 el rappelant la 
grande soûlasse, Sissa-ssinai, proprement le grand soulagement, 
expression du fameux voleur Cornu (cité dans Vidocq). 

Dégringoler, terme parallèle à descendre, abattre d'un coup 
de fusil, en parlant des chasseurs : « Pour lors les Anami- 
tes usent de tous les trucs pour descendre nos petits soldats », 
Père Peinard, 10 novembre 1889, p. 3, 

Saigner, expression qui sent l'abattoir (elle appartient aux 
bouchers), à côté de sonner, assommer en cognant la tête 
contre le mur ou le pavé, ce qui produit un retentissement 
analogue au battant d'une cloche. 

La notion d'(( arrêter » est représentée par : 

Ceinturer, c'est-à-dire entourer d'une ceinture, sangler : 
« Obligé de les ceinturer iouies deux », Méténier, Lutte, p. 217. 

Cercler, proprement pincer .au demi-cercle, ce qu'on expri- 
mait avant par arquepincer : « Ils ont tout de même réussi à 
en cercler trois », Bercy, XXXIF lettre, p. 7. 

Ramasser, c'est-à-dire cueillir dans le tas (Richepin, Gueux, 
p. 175). 

La prison est désignée par : 

Ballon, terme nouveau, tandis qu'emballer, arrêter, se lit 
déjà dans un glossaire argotique de 1829 et est encore popu- 
laire ^ : « Y a pas quatre jours qu'elle sort du ballon », Mé- 
ténier, Lutte, p. 31. 

Case, dans l'expression vulgaire bouffer de la case, être 
emprisonné, qu'on lit dans Bruant {Rue. t. II, p. 48). 

Les malfaiteurs appelaient en outre bonde, c'est-à-dire bon- 
don, une sorte de fromage rond, fabriqué à Neuchâtel, qui est 
le fromage réglementaire dans les prisons (suivant Virmai- 
tre) : de là le nom de la prison centrale, appelée aussi la Cen- 
trouse aux bondes. 

La notion de « voler » — si abondamment représentée dans 
l'ancien argot — compte à peine quelques innovations : Effa- 
roucher. c'est-à-dire faire disparaître, se lit dans la dernière 
édition de Cartouche (1827) et chez Henri JVIonnier (v. Rigaud); 
J'aire, et surtout fabriquer sont usuels (Rictus. Doléances, 
p. 10): 

1. « Elle envoie chercher un sergot et le fait emballer », Almanach du Père 
Peinard, 1897, p. 44. 



316 FACTEURS SOCIAUX 

Le pègre s'échine 
A fabriquer les porte-monnaie... 

Les différents genres de vol ne diffèrent pas aujourd'hui de 
ceux de l'époque de Vidocq. La nomenclature a peu varié : lo 
fourche, ou pickpocket de nos jours, s'appelait jadis four- 
chette, car il fouille les poches avec deux doigts seulement; 
le monte- en- r air, ou cambrioleur moderne, rappelle le cheva- 
lier grimpant de Vidocq, ces cambrioleurs opérant d'habi- 
tude dans les chambres de- domestiques situées aux étages 
supérieurs : « Les monte- en-V air ^oui des zigues et j'en suis », 
Méténier, Lutte, p. 123. - 

Cambrioler, c'est faire une condition, c'est-à-dire dévaliser 
une chambre : « Nous faut le valant et le carouble pour faire 
condition d'un farfouillard chic », Méténier, Lutte, p. 122. 

Cette dernière expression est tirée du langage des domesti- 
ques : Etre en condition, c'est-à-dire en service mensuel ou 
annuel, à des conditions convenues, par opposition à l'ouvrier 
occupé à la journée. Le mot fut adopté, sous la forme abrégée 
condice, tout d'abord par les filles et les souteneurs (Bruant, 
Rue, t. II, p. 118) : « Et tu l'amènes à la condisse... » 

De là il passa chez les apaches et les forçats, chez ces der- 
niers avec le sens spécial de cellule de bagnard pendant le 
transport à la Nouvelle-Calédonie. 

Certains genres de vol ont laissé des traces isolées, tout par- 
ticulièrement le vol à l'échange : Charrier, voler quelqu'un 
en le mystifiant (Vidocq), s'est généralisé avec le sens de 
« plaisanter » (Rictus, Cœur, p. 88) : « Sans charrier... nous 
voilà chez nous... » 

Et le compagnon du charrieur, V américain, escroc qui feint 
d'arriver d'Amérique avec de l'argent, a fourni l'expression 
œil américain, pour œil vif, attentif, perspicace ^ 

La police de sûreté est appellée tantôt renifle ou reniflette 
(Hayard) et tantôt renâcle (Rossignol), c'est-à-dire celle qui a 
le flair. Préoccupation constante des malfaiteurs, ils lui donnent 
les épithètes les plus désobligeantes, comme pestaille et sur- 
tout vache ; parfois les mêmes noms — poule, sonne, tante 
— désignent à la fois le pédéraste et la police (Ricbepin, 
Gueuse, p. 176). 

1. Cf. Balzac, Père Goriot (1834): « Vous me faites l'œil américain j (Œuvres, 
1843, p. 445). 



APAGHKS 217 

L'ancienne appellation rousse a subi la mémo déconsidéra- 
tion, sous les formes dérivées : rousselette, rien, moins que 
rien (Ilayard); roustampontie, chose vilaine ou qui ne vaut 
rien (Rossignol), mot composé de rousse, police, et tampon- 
ner, battre à coups de poing (Delvau) : « Des jobards pré- 
tendent que, pour ramasser des rentes, y a pas de truc qui 
vaille l'élevage des lapins; tralala, c'est de la roustam- 
ponne! » Almancich du Père Peinard, 1897, p. 38. 

La môme appellation ancienne a fourni d'autres dérivés à 
la langue parisienne : 

Rouspéter, résister en grommelant, proprement faire du 
pétard contre la rousse ou la police. Terme familier aux 
agents et passé de ceux-ci aux soldats, aux filles, aux ou- 
vriers (Rictus, Doléances, p. 18) : « A quoi bon de rous- 
péter ?... » 

Rouspétance, résistance indignée faite à un agent de police: 
« L'individu qui fait rébellion lorsqu'on l'arrête, fait de la 
rouspétance » (Rossignol). 

Terme policier généralisé dans la langue populaire. 

Chez les troupiers : « Vous êtes une forte tôte, à ce que je 
vois; vous voulez faire de la. rouspétance », Courteline, Gaietés, 
p. 164. 

Chez les ouvriers : « Rouspétance, mauvaise humeur, dans 
le jargon des ouvriers » (Rigaud). 

Ajoutons les vocables : 

Batte, bath, beau, joli, proprement, battant (neuf), mot 
d'apache et do fille: « Ben, tu sais que t'as été hath... C'est 
batli! déclara Rosalie », Rosny, Rues, p. 14 et 47. 

Ce vocable a fait fortune en passant successivement : 

Chez les troupiers: « Ah bah! une bath garnison hein? » 
Courteline^ Train, p. 156. 

Chez les typos : Batte, très bien (Boutmy). 

Chez les ouvriers en général : « Et les gas lui ont donné 
un bat/i coup d'épaule », Almanach du Père Peinard, 1894, 
p. 36. 

On lit pour la première fois ce mot * dans une pièce argo- 
thique en vers, l'Assommoir de Belleville, de 1850. C'est une 
forme abrégée de batif (dans Vidocq), parallèle à battant, 
même sens (dans Oudin), expression vulgaire d'origine tech- 

1. Il niauifue encore à Fr.-Michnl (1856). 



218 FACTEURS SOCIAUX 

nique : cf. battandier, batteur de chanvre, et dans l'ancienne 
langue, battre comme toile. 

Gomme ses synonymes chouette et rupin, le mot bath est 
partout populaire : « Un bon patron est bath, du bon vin est 
bath, le bon fricot est bath; être bien, c'es-t être bath » (Ros- 
signol). 

Blase, nom patronymique, proprement blason (ironique- 
ment) : « Je prends la piaule sous faux blase », Méténier, 
Lutte, p. 195. 

Bingre, bourreau (« qui n'est pas petit-fils de bourreau », 
Rossignol), nom euphémique : c'est la forme nasalisée de bi- 
gre, parallèle à l'angevin bouingre, pour bougre (Bruant, Bue, 
t. Il, p. 76). 

Bourrache, la Cour d'Assises, qui fait suer le malfaiteur 
comme la plante sudorifique de ce nom; par contre, la Cour 
de Cassation s'appelle Rebectage, c'est-à-dire réconfort, guéri- 
son : le voleur en attend l'amélioration de sa situation critique. 

Centrée, nom propre (Rossignol), point capital pour la sûreté 
du voleur. 

Mastic, individu, synonyme de mastoc (cf. au Canada, une 
face de mastic, pour une figure replète et d'un jaune pâle) : 
« Qu'est-ce que ça peut bien être que ce mastic-lk ? » Hirsch, 
Le Tigre, p. 252. 

Pâmeur, poisson (« hors de l'eau il se pâme », Rigaud) : 
<( Pas plus de traînée qu'un becquant dans l'air ou qu'un pâ- 
meur en Seine », Hirsch, Le Tigre, p. 172. 

Père la Tuile, Dieu, par allusion aux tons rouges de la bri- 
que, même représentation que son synonyme plus ancien Ha- 
riadan Barberousse ' : « Tiens, regarde donc le ratichon qui 
bécote le Père la Tuile qui pionce sur l'arbalète » (Virmaitre, 
Suppl.). 

Poteau, chef de bande, représentant moderne de l'archisup- 
pôt du royaume de l'Argot. 

Badiner, rentrer, arriver, verbe tiré de radin, gousset, 
comme les synonymes engalner, arriver (Hayard) et rengai- 
ner, rentrer (Rigaud) : « L'autre soir... je radinais à la piaule », 
Méténier, Lutte, p. 226. 

Terme passé chez les troupiers ; « Nous radinons à Saint- 
Mihiel, des canassons à ramener », Courteline, Train, p. 73. 

I. Voir, sur ce nom, nos Sources de l'Argot ancien-, t. II, p. 373. 



àPACHES 219 

Et, par l'intermédiaire de ceux-ci, généralisé dans le peu- 
ple (Bruant, Rue, t. I, p. 182). 

Rigolo, revolver, proprement joyeux compère (appellation 
ironique) : (( Qu'on m'embête, je regarde pas à un coup de lin- 
gue ni à faire aboyer le rigolo », Rosny, Marthe, p. 6. 

Sucre de pomme, pince à effraction (Rossig^nol), allusion à 
la forme de l'outil. 

Le jargon des forçats est le môme que celui des voleurs, 
quelque ternies spéciaux mis à part ^ Contentons-nous de 
mentionner les deux suivants qui ont vu s'élargir leur sphère 
primitive : 

Perpète, perpétuité, dans l'expression à perpète, condamné 
à perpétuité, a passé dans le bas-langage : « Vous voudriez 
que ça dure à perpète », Père Peinard, 20 mars 1891. — « Tous 
les jours on voit monter le bouillon salé (il s'agit de l'Océan)... 
puis il se baisse pour se relever à nouveau, et ainsi à per- 
pète », Almanach du Père Peinard, 1894, p. 30. 

Tirer, terme de bagne, pour subir une condamnation, une 
peine, proprement tirer des longes, faire plusieurs années de 
prison : « Le ratichon, qu'a-t-il mangé (= avoué) pour tirer 
vingt longes? » Mémoires d'un forban, 1829, p. 84. — « Je 
tire cinq berges à la Centrouse de Melun » (Virmaître). 

Terme passé tout d'abord chez les troupiers : « L'idée de 
tirer quinze jours à l'ombre... Oui, comme ça, je tire de la cel- 
lule... » — « Ne te fais donc pas de bile! Pus que quatre ans à 
tii^er et tu seras de la classe », Courteline, Gaietés, p. 219 et 306. 

Ensuite généralisé : « 11 y a tiré quatre berges, le malheu- 
reux », Père Peinard, 3 janvier, 1892, p. 2. 

3. — Termes spéciaux. 

La décapitation par la guillotine, adoptée le 20 mars 1792, 
produisit toute une nomenclature, d'origine en grande par- 
tie vulgaire, qui fit rapidement fortune. 

1. Voir H. Brissac, Souvenirs de prison et de bague, Paris, 1880 (livre d'un 
journaliste qui a pris part à la Commune). — Liard Courtois, Souvenirs de 
bagne, 190j (l'auteur, anarchiste, fut condamné à cinq ans de travaux forcés). 
— Alph. Hximhert, Montagne, 1912 (journaliste et homme politique, condamné 
eu 1871 aux travaux forcés à perpétuité, fut amnistié en 1879). 

Les ouvrages de Jean Carol (Le Bagne, Nouvelle Calédonie, 1903) et de Paul 
Mirmande {Forçais et Proscrits, 1897), ce dernier, ancien directeur de la Nou- 
velle, n'ont qu'une valeur pittoros(iue. 



330 FACTEURS SOCIAUX 

Le terme le plus général, raccourcir, g-uillotiner, remonte à 
cette époque' : « Raccourcir. Mot révolutionnaire qui signifie 
trancher la iôte à quelqu'un, lui faire subir le supplice de 
la guillotine » (d'Hautel). 

On le lit fréquemment dans le pamphlet d'Rébert : « Grand 
jugement du Père Duchêne qui condamne Louis le Traître à 
être raccourci avec l'infâme Antoinette et toutes les bêtes fé- 
roces de la ménagerie, pour avoir voulu mettre la France à 
feu et à sang et fait égorger les citoyens y), Père Duchêne, 
n° 165, p. 1. 

Et dans les Pièces du procès Babeuf de la même époque, t. 
I, p. 134 : 

Nous vous raccourcissons, 
Vos tètes tomberont, 
Dansons la carmagnole ! 

Aujourd'hui, ce terme est encore très usuel: « Ohl la cra- 
pule, quelle canaille, en voilà un qui ne l'aura pas volé si on 
le raccourcit », Poulot, p. 161. — « Tous poussèrent un cri 
d'horreur. En voilà un, par exemple, qu'ils seraient allés voir 
raccourcir avec plaisir ! » Zola, Assommoir, p. 278. 

€'est un sens éminemment populaire; cf. Oudin (1640) : « On 
lui a accourci d'un pied, c'est-à-dire on lui a tranché la teste » ^. 

A coté de racourcir, on lit de nombreux synonymes dans la 
feuille d'Hébert, dont la plupart accusent une origine vul- 
gaire incontestable. Citons les suivantes qui sont universelle- 
ment connues : 

Mettre la tête à la fenêtre, c'est-à-dire à la fenêtre de la 
guillotine, dont le châssis peut se mouvoir verticalement dans 
une coulisse (variante : mettre la tête à la lunette) : « Que la 
Convention établisse une douzaine de tribunaux pour faire 
mettre promplemont la tête à la fenêtre à la louve autrichienne, 
à l'infâme Brissot et aux autres CQquins qui ont trahi le peu- 
ple et allumé la guerre civile... Que la Convention fasse promp- 
tement mettre la tête à la lunette à l'infâme Brissot, à la louve 
autrichienne... », Père Dur/iêne, n" 278, p. i et n" 286, p. 1. 

1. Aucun recueil lexicographique de l'époque révolutionnaire ne donne ce 
terme (il manque au Dictionnaire général). 

2. David Martin, Parlement Nouveau, Strasbourg, 1637, ch. LX (« Du Bour- 
reau »), cite cette expression avant Oudin : « L'office du bourreau est de... 
leur {aux malfaiteurs) trancher la teste, les décapiter, décoller ou faire car- 
dinaux en Grève, accourcir d'un demi-pied... » 



APAGHES 231 

Expression encore vivace : « Oh ! faut avoir un rude cœur 
au ventre pour pas caner qu'on va mettre le nés à la fenê- 
tre .. », Méténier, Lutte, p. 289. 

Cette locution est également d'origine vulgaire. David Mar- 
tin mentionne une expression analogue relative à la pendai- 
son : « L'office du bourreau est de pendre iiaut et court les 
criminels ou malfaiteurs, les brancher, les noyer sur un noyer, 
les faire danser sous la corde, leur donner le moine par le col, 
les {q.\tq regarder par une fenêtre àQ corde, les estrangler... ' » 

Sébastien Mercier, à propos des fêtes de la Raison, attribue 
cette métaphore et quelques autres aux Montagnards : « L'air 
retentissait du rugissement de ces tigres ; les mots de guillo- 
tine, de rasoir national ^ de mettre la tête à la petite fenêtre, 
de raccourcissement patriotique, termes mignons des mon- 
tagnards, frappoient tour à tour toutes les oreilles^ ». 

Mercier a oublié une autre expression devenue également 
populaire : rouler sa tête clans le sac. aujourd'hui cracher (ou 
éternuer) dans le sac (ou dans le son), c'est-à-dire dans le sac 
de sciure destiné à étancher le sang du supplicié. 

On la lit dans la feuille d'Hébert : « Braves Sans-culottes, 
vous allez voir aujourd'hui (16 octobre 1793) sauter la tête de 
l'abominable furie qui vouloit vous accabler de fers... Ne 
l'abandonnez pas jusqu'à ce que sa tête ait roulé dans le sac », 
Père Duchêne. n" 298, p. 7. 

Elle subsiste toujours: « Ce malin, à quatre plombes et mè- 
che, Guigne-à-Gauche a craché dans le sac, place de la Ro- 
quette », Méténier, Lutte, p. 288. — « J'éternuerai dans le son 
et on me conduira ensuite au Champ de navets », Beauvillier, 
Mémoire (dans le Figaro du 4 août 1873). 

Hébert emploie finalement, avec le même sens, deux autres 
métaphores tirées des noms do jeux d'enfants : jouer à la boule 
et jouer à la main chaude, allusion à la posture du patient, 
le condamné, rais sur la bascule, ayant les mains attachées 
derrière le dos : « Je craindrais toujours les têtes couronnées 
jusqu'à ce ([uo je joue à la boule ^ avec elles... Les bons avis 

1. Ouvr. elle. Cf. Oudin (1640), v fenestre : « Regarder par une fenestre de 
chanvre, i. e. estre pendu ». 

2. Tonne qu'on lit souvent dans le Père Duchêne. 

3. S. Mercier, Le Nouveau Paris, 1799, t. YI, ch. GLXVl : Fêtes de la Rai- 
son. 

4. ('.ette expression se rencontre fréquemment dans le vocabulaire des bri- 
gands Chauffeurs de l'an 1800 (voir nos Sources, t. II, p. 92 et 96). 



222 FACTEUKS'SOC[AUX 

à la Convention pour qu'on fasse promptement yoïier le géné- 
ral à la main chaude, attendu qu'il est le chef de tous les bri- 
gands», Père Dachêne, \V' 174, p. 7, et n""263, p. 1. 

Cette dernière expression est donnée par d'Hautel : « Jouer 
à la main chaude. Au propre, mettre une main derrière son 
doSj comme au jeu de la main chaude. Le peuple, dans les 
temps orageux de la Révolution, disait, en parlant des nom- 
breuses victimes que l'on conduisait à la guillotine, les mains 
liées derrière le dos, ils vont Jouer à la main chaude ». 

Elle a également survécu : « Encore un que je voudrais voir 
Jouer à la main chaude », Méténier, Lutte, p. 290. 

L'unique survivance du passé est veuve, potence ou gibet ', 
terme appliqué à la guillotine après l'abolition de la pendai- 
son : « Je trouverai des guibolles pour marcher devant la 
veuve », Méténier, Lutte ^ p. 149. 

Ajoutons que les termes policiers encore vivaces remontent 
également à un passé plus ou moins éloigné : Violon et souri- 
cière sont déjà usuels à l'époque révolutionnaire et le premier, 
au sens de corps de garde, accuse une association d'idées très 
ancienne'; ligotte ei panier à salade sont dans Vidocq et ont 
passé dans la langue générale : « Ce surnom de panier à sa- 
lade vient de ce que, primitivement, la voiture était à claire- 
voie de tous côtés, les prisonniers devaient y être secoués 
absolument comme des salades^ ». 

L'argot des voleurs de nos jours ne vit donc que de souve- 
nirs du passé, de décalques de l'ancien vocabulaire ou d'ex- 
pédients purement formels. En fait, il n'existe plus à l'état de 
langue spéciale, mais tout simplement comme un des nom- 
breux aspects de l'idiome populaire parisien. 

Depuis que le jargon, avant de disparaître comme langage 
fermé, a trouvé un dernier refuge dans le bas-langage, on 
peut dire que l'argot proprement dit, celui dont les malfai- 
teurs se sont servis pendant des siècles, est mort, bel eT bien 



1. Victor Hugo donne à ce mot le sens de corde à pendre [Misérables, I. V, 
p. a06) : i Grimper par ce tuyau avec cette veuve »), et cette acception erro- 
née a passé chez Kigaud et ailleurs. 

2. Voir nos Sources, t. I, p. 73 à 74. Cf. Balzac, Splendeur des Courlisanes. 
1841), IIIc partie, p. 4 (éd. 1855) : « Les inculpés sont emmenés au corps-de- 
garde voisin, et mis dans ce cabanon nommé par le peuple violon, sans doute 
parce qu'on y fait de la musique ; on y crie et on y pleure ». 

3. Balzac, oiivr, cité, p. 2. 



APACHES 223 

mort. Les apaches parlent essentiellement la môme langue 
que les autres basses classes de la société parisienne. 

Ce n'est pas là confondre le jargon avec le bas-langag-e, 
comme le croyait Darmesteter '. Il ne s'agit nullement d'une 
confusion, mais de la fusion effective de ces deux catégories 
linguistiques. Elles ne forment aujourd'hui qu'un seul idiome 
populaire, qu'un organe unique, commun à tous les groupe- 
ments sociaux, légalement ou illégalement constitués. 

1. « Confondre la langue populaire avec l'argot, parce qu'elle renferme des 
mots d'argot, c'est commettre la même erreur que si on la confondait avec 
la langue savante sous prétexte que des mots savants y sont entrés », Ar- 
sène Darmesteter, La Créalion des mois nouveaux, 1877, p. 39. 



CHAPITRE II 

GUEUX 



Les mendiants ont fourni à toutes les époques des contin- 
gents aux bandes de malfaiteurs. Ils ont eu de bonne heure 
une organisation hiérarchique qui a passé au royaume de 
l'Argot. Leurs fausses maladies pour apitoyer les âmes sensi- 
bles ont provoqué à différentes reprises les protestations indi- 
gnées des écrivains. Eustache Deschamps fulmine contre eux 
au xiv*^ siècle et au début du xvi", le célèbre Corneille Agrippa 
les crible de son ironie indignée : 

« Il y a un autre genre de scélérats qui professent la mendi- 
cité : ce sont ceux qu'on nomme par dérision Gueux à mira- 
cles, par la raison qu'ils sont sains ou malades, quand il leur 
plaît. En effet, ces marauds des saints n'ont-ils pas les secrets 
pour se blesser, pour s'estropier, pour enfler, pour se couvrir 
tout le corps de plaies, de chancres et d'ulcères ? Tous ces 
maux-là ne durent que le jour; et il n'est pas sans exemple, 
qu'on ait quelquefois surpris la nuit ces impotens dansant, bu- 
vant, faisant grande chère et bonne vie aux dépens de leurs 
bienfaiteurs, à la sottise et à la crédulité desquels ils choquent 
le verre sans se lasser » '. 

Dès cette époque, leur langage secret se confond avec celui 
des voleurs, et le mystère dauphinois des Trois Doms, repré- 
senté en 1509 à Romans (Drôme), nous en fournit un curieux 
témoignage. Des bêlitres, comblés d'aumônes par les trois 
doms ou seigneurs, se félicitent de leur aubaine (v. 4983 et 
suiv.) : 

LE PREMIER PAUVRE. 

Que te semble de nostre advoir ? 
Avons nous pour fere grant chère ? 
N'esse pas pour fere debvoir, 
Et gaudir broucr sus l'encliiere ? 

1. De Vanitate Scietitiarum, Cologne, 1527, ch. LXV (« Mendicité ») ; nous 
citons d'après la version de Guedeville, Leyde, 1726, p. 830 à 847. Cette page 



«UEUX 225 



Si nostre millo nn n'est tiere, 
Nous luy remplirons sa fouillouse. 
Que te sambie de la matière ? 

Lie SKCOND PAUVRE. 

Je ne scey sus ([uoy Ton proupose, 
S'on pouvoit avoir une louse. 
Pour aitbert qu'on mist sus la dure, 
Nous serions bi<^n. 

Les vocables relevés se trouvent déjà dans le jargon des 
Coquillards dijonnais de 1433 et dans les Ballades en jargon de 
Villon do 1437. ^ 

Termes spéciaux. 

Le nombre dos termes particuliers aux mendiants qui ont 
passé dans le bas-langage parisien n'est pas considérable, 
mais caractéristique. Voici les plus significatifs : 

Arlequin, rogatons ramassés dans les restaurants et vendus 
dans les marchés aux miséreux: « C'est avec les rogatons 
qu'on compose les arlequins. Le nom vient de ce que ces plats 
sont composés de pièces et de morceaux assemblés au hasard, 
absolument comme l'habit du citoyen de Bergame », Privât 
d'Anglemont, 183i, p. 43. — « Elle tombait aux arlequins, 
dans les gargotes borgnes, où, pour un sou, elle avait des tas 
d'arêtes de poisson mêlées à des rognures de rôti gâté », 
Zola, Assommoir, p. 416. 

Ce mot se lit pour la première fois, en 1828, dans les Mé- 
moires de Vidocq (t. IV, p. 93) : « Un arlequin qu'il avait acheté 
au marché de Saint-Jean, » avec cette note : « Petit tas de 
viandes mélangées que l'on vend à la halle pour les chats, 
pour les chiens et pour les pauvres ». 

Balader ou hallader, aller demander l'aumône, mot de gueux 
par excellence: «... qui permettent que les frères puissent 
truchcr et hallader cinq ou six luysaiis ( = mois) », lit on dans 
le Jargon de V Argot réformé de 1628, p. 30. 

Ce verbe qui signifie proprement chanter des ballades (sens 
usuel en moyen français) fait allusion à une pratique des 

peu connue peut être ajoutée aux nombreux textes sur la Cour des Miracles 
qu'on trouvera dans nos Sources, t. I, p. 54 à 'o6, 245 et 297. 

1. Rappelons sur les Gueux les recueils poétiques de Richepin, Bruant et 
Jehan Rictus. 

15 



22G FACTEURS SOCIAUX 

incndianls cl o jadis : ils conlretaisaionl les a\Guglps et allaient 
par les villes jouant de la vielle et chantant dos ballades dans 
les carrefours. Le Liber Varj ctorum do lolO parle, dans son 
XXVllT' chapitre, des musiciens aveugles qui jouent sur lo 
luth, devant les ég-lises, chantant des airs relatifs à des pays 
qu'ils n'ont jamais vus et font un conte sur l'orig'ine de leur 
cécité. 

Du sons de mendier, en allant d'un endroit à l'autre, bala- 
de/' acquit l'acception générale' de se promener sans but, ac- 
ception devenue populaire V. donnée comme telle déjà par 
Vidocq (1837) et aujourd'hui courante à Paris et dans les pro- 
vinces'. 

Engueuser , séduire par do belles paroles, à la manière des 
g'ueux qui, pour s'attirer la bienveillance charitable, ali'ec- 
taient des airs humbles et cajoleurs. Ce verbe se lit fréquem- 
ment dans lo poissard du xviii'' siècle, et tout particulièrement 
chez Vadé : « A c'te "heure-ci que Cadet Hustache vous a en-' 
gueusée, y sembe quand je vous parle d'amiquié, ça vous 
dévoyé », Lettres de la Grenoalllère, p. 92. 

De même dans lo pamphlet révolutionnaire d'Hébert : 
« Ceux qui vous engueusent avec leurs complimens.., vous ont- 
ils jamais parlé ce lang'ag'e ? » PcVe Duc/iéne, n° Hl, p. 5. 

Le mot était très populaire dans le premier quart du 
xix" siècle, d'où la censure répétée des g^rammàiriens : « En- 
gueuser, pour amorcer, enjôler, bercer, empaumer, etc. Ne 
dites plus : Il m'a engueusé, c'est un homme qui cherche- à 
engueuser tout le monde », Michel, 1807. • — « Ce joli mot ■ 
d'engueaser n'a jamais trouvé grâce qu'aux oreilles de nos 
Midas du bas peuple », Dosgrànges, 1821. 

Littré le qualifie de « terme populaire et bas » et, comme 
tel, il est absent du Dictionnaire général ; mais il continue à 
être vivace dans le peuple, à Paris et en Franco. 

Pays, compatriote, sens aujourd'hui usuel surtout parmi les 
soldats, était, au début du xyiii»^ siècle, un terme favori des 
gueux : « Pays est aussi un salut de gueux, un nom dont ils 

1. C'est à tort qu'on y voit un emprunt méridional: « L'argot de Paris 
connaît ballade, déguisé sous la graphie balade, au sens de flânerie... Il pa- 
rait emprunté au Midi où balado signifie fête patronale où l!on danse... », 
Nyrop, Grammaire historique, t. IV, p. 339. — La forme balade, ))allade, est 
archaïque : c'est celle du xv^ siècle (Charles d'Orléans). 

2. Le Glossaire de la Mayenne, de Dottin, donne à la fois: se balader, flâner, 
courir les boutiques, et balauder, colporter une nouvelle. • 



GUEUX 227 

s'appellent l'un rauLre quand ils sont du même pays. Ainsi, 
ils disent, pour signifier bonjour un tel, bonjour pays ! adieu, 
pays ! adieu un tel » (Philibert Le Roux). 

Plusieurs autres de ces termes spéciaux se rapportent aux 
noms donnés par les mendianls aux petites pièces qu'ils re- 
cevaient comme aumùue : 

Pied, denier, mot qu'on lit dans la Vie généreuse (1596) et 
dans le Jargon de V Argot (1628), proprement /«/cd de nés, ap- 
pellation ironique qui exprime le désappointement des men- 
diants espérant recevoir d'avantage: cf. « avoir un pied de 
nej, estre ou demeuré fort cstonné; Jaii'e un pied de nés, faire 
une lionte ou un affront » (Oudin, 16i0). Ce mot de gueux a 
survécu, au xix*' siècle, tout d'abord chez les voleurs ( « rete- 
nue faite par les .tireurs », Yidocq) ; ensuite, part, compte : 
« J'ai quatre atouts dans mon jeu, j'ai mon pied » (Ros- 
signol). 

Pelot, sou (écrit à tort pelaud), forme parallèle à pelot, 
petit poil, c'est-à-dire un rien, une bagatelle : « 11 ne s'en 
fauldra un pelet, » lit-on dans Rabelais (1. III, ch. xii). 

Chez les mendiants : « Une infirmité... de quoi ramasser des 
pélos à pleine sébile », Richepin, Truandaille, p. 113. 

Chez les apaches : « Piaule pas, dit-il, pour dix pélos, je lui 
rendrai vingt ronds »,Rosny, Rues, p. 77. 

Chez les troupiers : « Ça y est... fais voir les pélauds ». 
Courteline, Gaietés, p 256. 

Sens généralisé : « J'avais quelques pélos en poche, je ris- 
quai le pa({uet », Almanacli du Père Peinard, 18!)4, p. 31. 

Récite, sou, prop^'ement âpre au toucher, répondant à l'an- 
cien synonyme des gueux Jierpe ou herpelu, liard, qu'on lit 
dans la Vie généreuse (1596) et dans Guillaume Bouchel (1598). 
Le mot est familier aux apaches et aux filles : « Toutes ces 
histoires de quatre rèches ne mènent à rien », Rosny, Rues, 
p. Ii9. 

Il est devenu d'un usage général : « Je suis sans le sou, je 
n'ai pas un rèche » (Rossignol). 

Rotin, sou, proprement déconvenue (de roter, être étonné 
ou dans une grande colère), rappelant l'ancien synonyme pied 
(v. ci-dessus). Mot passé chez les voleurs (Vidocq), les ouvriers 
et le bas peuple (Bruant, Route, p. 110) : « T'as pas le rond, 
t'as pas le rotin f » 

Le bâton a joué un rôle important dans la vie du gueux : 



228 FACTEUR SOCIAUX 

il lui servait à la fois comriio appui dans ses courses vagabon- 
des et comme insLruinent pour faire ses tours ou subtilités de 
métier. De là cette double notion : 

1" Mendier ou vagabonder, sens de l'ancien mot bilUcr, 
mendier, proprement aller avec son bâton ou bille, qu'on lit 
dans le Roman de la Rose : 

10471. Lors s'i puéent aler hillier... 

De même, (rucher, gueuser, du Jargon (1()28), répond au 
fourbesque truccare, vagabonder (de trucco, bâton de gueux). 

2° L'expression tour de bâton remonte à la môme source. 
Elle a passé dans la langue littéraire dès le xvi'- siècle. On la 
lit dans les Joyeux Devis de Des Périers (nouv. XVI) : « Beau- 
fort qui, de son costé, entendoit le tour de baston, voyant la 
grande privante que luy faisoit le mary et le gracieux accuril 
que luy faisoit la jeune femme,... trouve aisément l'occasion, 
en devisant avec elle, de la conduire au propos d'aimer ». 

La Monnoye, en commentant l'expression, l'explique ainsi : 
« qui ... entendoit le tour dubaston, c'est-à-dire qui étoit adroit. 
Proverbe tiré du petit bâton avec lequel les joueurs de gobe- 
lets font des tours de passe-passe » *. 

Moisant de Brieux, dans son opuscule Les origines de plu- 
sieurs façons de parler triviales (1672), pense que notre expres- 
sion fait allusion au bâton des maîtres d'bôtel : « Elle peut 
tout aussi bien faire allusion au bâton d'huissier ou mieux 
encore au bâton des juges suppléants, qui, toutes les fois qu'ils 
étaient appelés à remplacer les titulaires dans le temps de la 
féodalité, grevoient les plaideurs de quelque dépense surero- 
gatoire ». 

Borel, dans son Trésor (16G5), est d'un autre avis (v° ^a^'- 
ton) : « Tour du baston, c'est-à-dire du bas ton. parce qu'on pro- 
met tout bas et dit à l'oreille à celuy avec qui on traite, que 
s'il fait réussir l'affaire, il y aura quelque chose pour luy au- 
delà de ses prétentions ». 

Remarquons qu'à partir du xyii« siècle, notre expression a 
subi une évolution de sens. 

Oudin la définit ainsi dans ses Curiosités (16i0) : « Le tour 

1. Cette explication se lit encore dans le Dictionnaire des proverbes de Qui- 
tard (Paris, 1S42, p. 123), dans Bescherelle et dans Littré (v° bâton) : i II s.iit 
bien le tour du bâton, il est fin et adroit, il sait faire sa main, location prise 
des joueurs de passe-passe, qui ont d'ordinaire en main un petit bâton ». 



GUEUX 329 

de baston, c'est-à-dire ce que l'on tire d'un office, par subtilité 
ou invention ». 

Philibert Le Roux est plus explicite dans son Dictionnaire 
comique (1718) : « Tour de bâton, c'est le savoir faire d'une 
personne, les profits qu'elle a l'adresse de faire dans son mé- 
tier. En France, les fermiers généraux, les intendans, les gens 
de robe appellent tour de bâton, ce qu'est friponnerie, volerie, 
et voilà sa véritable signification ». 

Et d'Hautel répète à son tour (1808) : a. Tour de bâton, es- 
pèce de correctif que l'on donne aux monopoles, aux exactions, 
aux friponneries que se permettent certaines gens dans leur 
emploi. L'homme probe a en horreur le tour de bâton ». 

Mais la signification primordiale est celle qu'on lit chez 
Des Périers, à savoir subtilité, finesse. Le tour de bâton était 
en effet un des trucs des mendiants du bon vieux temps, et 
voici ce qu'on lit à ce sujet dans la Vie généreuse des Merce- 
lots, Gueu^ et Boesniiens, contenant la façon de vivre, subti- 
lités et gergon (Lyon, L596, p. 9), à propos de l'initiation d'un 
jeune mercelot : 

fjors me présentent un baston à deux bouts et une balle, voir si 
je mettrois bien ma balle sur le dos, me défendre des chiens d'une 
main, et de l'autre mettre la balle sur le dos en mesme temps, et 
aussi si je sçavois Jouer du baston à deux bouts selon r antique cous- 
tume, en disant: Je desroberaij bien. Je ne sçavois rien alors, mais 
ils me monstrerent fidèlement et avec beaucoup d'affection ce que 
dessus et outre m 'appri mirent à faire de mon baston le faux mon- 
tant, le râteau, le quigehabin, ^ le bracelet, Vendosse, le courbier, et 
plusieurs autres bons tours. 

Ce sont là de « subtiles et sublimes tours de baston, qui se 
peuvent comprendre par l'expérience, » ajoute en note l'édi- 
teur qui signe « Pechon de Ruby, gentilhomme breton ». 

Le passage cité d'un des monuments du jargon du xvi'' siècle 
explique à la fois le sens de « tour subtil » ou « finesse de 
métier » que tour du bâton a dans la nouvelle de Des Périers, 
ainsi que son acception ultérieure notée par nos lexicographes. 

Cette expression proverbiale, — comme cette autre subti- 
lité de gueux, l'art àc plumer la poule sans crier ^ qui remonte 

1. Propreiiient attrape-chien : tour subtil du bâton pour faire taii-e les 
chiens. 

2. Cette expression se lit fn'iqueniment aux xvi«-xvii'^ siècles, dans Bran- 
tôme, ïalleniant des Réaux, etc. Voir ces textes dans le Dictiomiaire de Fr. 



230 FACTEURS SOCIAUX 

également au xvi'' siècle et dérive de la même source — est 
un curieux souvenir de la vie des gueux du passé, lorsqu'ils 
constituaient une véritable hiérarchie, ayant leurs coutumes 
spéciales, leurs rites d'initiation et leur enseignement pro- 
fessionnel. 

Mendiants et malfaiteurs ont do tout temps été en rapports 
intimes. Aux xv'^-xvi*^ siècles ils se sont souvent associés et 
confondus, en adoptant mutuellement leurs langues spéciales. 
De nos jours, par leur vie vagabonde, les gueux ont été un des 
facteurs intermédiaires les plus efficaces pour l'expansion des 
termes de jargon dans l'argot parisien. 

Michel, au mot nguige-ornie, goujat: proprement attrape-poule (dans la Vie 
r/cnéreuse de 1596). 



CHAPITBE III 

TRICHEURS 



Les jeux de hasard sont souvent mentionnés dans le dossier 
des Coquillards dijonnais de 1455 et leur jargon renferme de 
nombreuses appellations pour désigner les filous chargés de 
dépouiller les naïfs. Les vocables duper ai piper, qui ont passé 
dans la langue générale dès le xvi'^ siècle, ont été primitive- 
ment des termes de jargon, do même que fourbe et pigeon^. 
Voleurs, gueux et filous sont inséparables. 

L'argot des tricheurs ou des joueurs sur le tapis vert porte 
le nom de langue verte, expression qu'on lit pour la première 
fois dans le prologue d'un mélodrame de Marc Fournier, Les 
Nuits de la Seine, joué en juin 1852 à la Porte-Saint-Martin. 
Dans ce prologue, intitulé Le Professeur de Langue verte, 
un personnage, nommé Ronccveaux, s'exprime ainsi: « Ah! 
oui, à propos, parlons d'argot! Vous ne savez pas? Depuis no- 
tre séparation j'ai fait des progrès étonnants dans les mystères 
de la roulette. D'un bout de l'Allemagne à l'autre, on m'a pro- 
clamé docteur en langue verte. On appelle ainsi. Madame, la 
langue cabalistique du tapis vert. Je l'enseigne à tous les fils 
de famille de Bade et de Brunswick. J'ai eu l'honneur de l'ex- 
pliquer même à des têtes couronnées ». 

On sait que Delvau en a abusivement étendu le sens spécial 
à tout le vulgaire parisien dans son Dictionnaire de la langue 
verte (1866), et cette acception nouvelle a fait fortune. 

L — Nomenclature. 

Le plus ancien synonyme du tricheur Qsi f loueur qu'on lit 
dans les Ballades en jargon de Villon^^ous la forme môme de 
floar, h côlé de celle phis fréquente //'oa/'/. 

1. Cf. Oudin (1640) : « Un piqeon, une dupe, un homme qui se laisse attra- 
per ou tromper en quelque breland ou bordel. Métaphore, Le pir/eon est au 
Colombie!', il est attrapé, il est pris ». 



232 FACTEURS SOCIAUX 

L'une et l'autre ' remontent au verbe f rouer, tricher au jeu, 
qu'on r-enconlre également dans les Ballades : 

Pour double de frouer aux arques, 
Gardez-vous des coffres massis ! 

Ce verbe représente une métaphore tirée du cri des oiseaux 
nocturnes — froa ! J'rou ! — et particulièrement de la chouette, 
association d'idées du même ordre que piper : on froue avant 
de piper pour leurrer les oiseaux "-. 

Les mots^YoMer, filouter au jeu, ci f loueur soni restés confi- 
nés dans le jargon, d'où ils passèrent, dans la première moitié 
du XIX'' siècle, dans le bas-langage parisien. Bescherelle ne les 
donne que dans son Supplément (18i5), et ce n'est qu'en 1878 
qu'ils passèrent dans le Dictionnaire de V Académie^. 

Le synonyme piper, également métaphore d'oiseleur, avec 
le sens de tromper aux dés, se lit tout d'abord dans le dossier 
des Coquillards (1455) et dans les. Ballades en jargon de Vil- 
lon (1457), avant de faire son apparition dans des textes litté- 
raires du dernier quart du xv!" siècle. 

Les voleurs étaient donc en môme temps des iloueurs. C'est 
ce que prouve également le mot filou, qui a commencé par 
désigner le voleur subtil avant de devenir le synonyme de 
triclieur : « Un filou, c'esl-à-dire un pippeur ou voleur » (Ou- 
din, 1640). 

• Le idY ma filou est moderne. 11 remonte au début du xvii"' siè- 
cle^, et sa finale nous renvoie à la Bretagne, à l'instar de gabelou 
et de voyou : c'est la prononciation provinciale de Jileur, c'est- 

1. L'alternance des liquides est un des phénomènes les plus fréquents, 
commun à la fois au vulgaire parisien et aux parlers provinciaux (v. ci-des- 
sus, p. 93). 

2. Gomme frouer-floiier ne remonte pas au-delà du xv« siècle (terme fonciè- 
rement différent de l'ancien homonyme fvoer, briser), il est illusoire de le 
rattacher au lat. fraudare (v. Meyer-Liïbke, Dklionnaire, n" 3487). 

3. Balzac s'en est le premier servi : « Nous sommes floués », Cousine Bette 
(dans Œuvres, 1846, t. XVII, p. 173). 

4. Vers la même époque, on rencontre un liomonyme, filou, "au^sens d'air 
do chanson (v. Fr. -Michel), qu'on lit également dans la Comédie des Chan- 
sons de 1640, acte V, se. 5 : 

Pour vous endormir la belle, 
J'ay dit cent fois le filou... 
C'est également un dérivé de filer, dont le sens correspondant ressort de 
ces vers de Ricliepin {La Mer, p. 217) : 

Ecoute filer dans la nuit 
L'air qui brise, le Ilot (jui luit, 
"" ' Et le bateau qui se lialance, 

Et tâche à filer des cha?isons. 



TRICHEURS 233 

à-dirc de Jîlear de laine, que Philibert Le Roux donne comme 
synonyme do notre mot. Un Jlleav de laine, c'était un voleur 
de manteaux, un détrousseur de passants dans les rues, ce 
qu'on appelait au xvi'^ siècle un tire-laine. 

Un arrêt du Parlement, en date du 16 août 1623, qualifie 
les voleurs d' « hommes hardis se disant ^/z/oas ». Aux témoi- 
gnages groupés par Fr. -Michel ajoutons celui-ci à peu près 
contemporain de l'apparition même du mot et tiré de la Comé- 
die des Proverbes, acte II, se. II : « Et voyant qu'il me faisait 
la moue, je l'ay appelle... chien defllou, preneur de tabac ». 

Aujourd'hui, les tricheurs portent généralement le nom de 
Grecs, appellation déjà attesté au xviii^ siècle, dans le Tréooux 
de 1732: « Grec, terme de bonneteur ou de filou. Ils appellent 
Grecs ceux qui suivent leurs tours infâmes, et qui les prati- 
quent ». Au XIX'' siècle, le nom est donné par Vidocq (1837) et 
il figure en français pour la première fois dans le Supplément 
de Bescherelle (1850). 

II. — Variétés. 

De nos jours, la tricherie se pratique surtout dans les foires 
et les marchés. Les jeux d'adresse par excellence y sont : 

l*" Le bonneteau, jeu de trois cartes (deux rouges et une 
noire), dernier truc de l'ancien bonneteur, nom du xviii® siècle 
ainsi défini par leTréooux de 1732: « Bonneteur, filou, trom- 
peur, surtout au jeu... Apparemment on a appelé ainsi ces 
filous, parce qu'ils bonnettent les gens pour les engager au jeu 
et les filouter, c'est-à-dire qu'ils leur font des civilités, qu'ils 
les préviennent d'honnêtetés pour les attirer au jeu », 

Dans le « bonneteau», le compère qui amorce la proie, porto 
le nom de comtois, c'est-à-dire comte, appellation ironique de 
la dupe, devenue analogiquement baron et marcpàs et, par 
corruption, contre. 

Pour opérer, les bonneteurs sont généralement au nombre 
de trois: le bonneteur, qui tient le jeu, trouvant presque tou- 
jours le moyen de dissimuler la bonne carte; Vengayeur, qui 
ponte pour allécher les naïfs (v. ci-dessous), et le nonneur, 
qui guette l'arrivée de la police. 

2° Le calot, îcu de trois coquilles creuses sous l'une desquel- 
les le teneur place une petite boule, le représentant moderne 
du biribi. 



234 FACTEURS SOCIAUX 

Ce mot calot est d'origine provinciale : dans le patois de 
l'Ouest, il désigne la coquille de noix et la noix elle-même. 

La boule de liège, dans ce jeu, est dite aussi rohignolle 
(proprement testicule), nom passé au jeu lui-même; do là, 
rohignol, très amusant (Rigaud), comme les boniments des 
compères pour attirer les dupes : « Rohignol. Mot employé 
comme superlatif d'admiration pour une chose extraordinaire 
qui dépasse l'imagination : Une évasion audacieuse, c'est rohi- 
gnol » (Virraaître). 

Le terme général, pour désigner le truc qui empêche de ga- 
gner dans les jeux de hasard, c'est arnaque : « Faut avoir 
l'atout et Varnaque et du fil et un tas de choses », Richepin, 
^Truandaille, p. 71. C'est un dérivé d'arnaquer, frauder, ma- 
chiner, prononciation vulgaire do renâcler: la tricherie est 
conçue comme une subtilité qui fait rechigner la dupe. 

Varnaque se joue sur la voie publique et sur les boulevards 
extérieurs'. Ce jeu de hasard est une vraie duperie, le gagnant 
étant presque toujours Vengayeur (v. ci-dessous), qui partage 
le profit avec ses complices. 

III. — Termes spéciaux. 

Le plus ancien terme de tricheur est truc, qui a acquis de 
nos jours un développement considérable et appartient pro- 
bablement au môme ordre d'idées. On le rencontre, au sens 
de « ruse » dès le xii" siècle, dans les Miracles de Gautliier de 
Coincy, foi. 204 v° : 

De truc savoit plus et de guile 
Que toutes celés de la ville... 

sens conservé au xv" (Le Franc, Champion des dames, 
fol. 100 r°): 

Soyez sagement escolée 
De faire le trucq si couvert, 
Que chascun ait la bien alée, 
Et fust il diable de Vauvert. 

Et aujourd'hui encore vivace : « Truc. Façon d'agir, bonne 
ou mauvaise, synonyme de ruse, tromperie «(Boutmy) : « Leur 
charité est un fameux truc... », Mirbeau, p. 338. 

i. Voir la description dans Virmaîtro, p. 13. 



TRICHEURS 235 

Lo sens initial du mot a dû être coup, coup d'adresse, peut- 
être au jeu de billard (appelé truc dans certains endroits). 

Suivons maintenant l'évolution du terme dans le parler 
vulgaire, où il a acquis les acceptions suivantes : 

1° Habileté, savoir-faire; avoir le trac, savoir s'y prendre : 
« J'ai le truc do chaque commerce», Balzac, L'illustre Gaudis- 
sart, 1832, t. VI, p. 328. 

2° Ficelle, secret du métier, chez les saltimbanques : débiner 
le truc, révéler le secret d'un tour (Delvau). 

3"^ Entreprise, métier qui fait vivre. 

Chez les voleurs : Truc, manière de voler, profession de vo- 
leur (Vidocq). 

Chez les tricheurs : Truc, jeu de hasard, pratiqué dans la 
banlieue : « On appelle truqueurs ces gens qui passent leur 
vie à courir de foire en foire, de village en village, n'ayant 
pour toute industrie qu'un petit jeu de hasard », Privât d'An- 
glemont, p. 96. 

Chez les filles : Truc, raccrochage (Richepin, Gueux, p. 187). 

Chez les troupiers : équipement (synonyme de /0M/*6i) : « J'ai 
mon truc à matriculer pour à ce soir ; si c'est pas fait, je 
ramasserai de la boîte », Courteline, Gaietés, p. 84. 

4° Commerce infime en plein air, petit trafic de toute sorte 
d'objets de vieux-neuf, d'antiquités : « Le gamin de Paris fait 
tous les petits commerces qu'on désigne sous l'appellation de 
trucs » (cité dans Rigaud). 

5° Objet quelconque, choseen général (synonyme de /om/'60 : 
« Nous arrivons dans une espèce de sale truc, grand à peu près 
comme vlà la chambre », Courteline, Gaietés, p. 23. 

Les deux termes suivants remontent également au passé : 

Eclairer, miser au jeu, c'est-à-dire éclairer le tapis, mettre 
les enjeux en évidence sur la table, sens attesté dès lexvi^ siè- 
cle ^ à côté à'éclaireur, compère du grec chargé de dénicher 
des dupes (Rigaud). Le verbe a acquis le sens général de : 

1" Donner de l'argent, payer d'avance (dans l'argot des 
filles). 

2^ Payer en général: « Tu me dois trois francs, éclaire! As- 
tu éclairé la dépense? » (Rossignol). — « Y faut éclairer, c'est 
six francs, sans compter la casse », Monselet, Voyous, p. 48. 

1. Esclairer, donner de l'argent, se lit, au xvie siècle, dans (lyre Foucault 
(v. F. Brunot, ie xvi'' siècle, p. 241, note). 



336 FACTEURS SOCIAUX 

Ce terme a produit plusieurs vocables analogiques : Allumer * , 
payer : « Celui qui solde une dépense, allume » (Rossignol) ; 
— Bougie, pièce de cinq francs en argent : « Combien qu'i y 
faudrait des bougies pour s'éclairer ? » (cité dans Bruant, p. 27). 
— Veilleuse, pièce d'un franc, et demi- veilleuse, pièce de cin- 
quante centimes : « Je trouve une demi-veilleuse », Monselet, 
Voyous, p. 48. 

Engailler ou engager, allécher au jeu, faire du boniment 
(Hayard), d'où engayeur, complice du bonneteur qui mise pour 
engager les pontes à jouer; il est aussi indispensable aux ca- 
melots pour faire valoir leur marchandise truquée. 

L'engayeur^ est le descendant moderne de l'ancien gailleux, 
filou, qu'on lit déjà dans les Ballades de Villon : 

Gayeux, bien faictz en piperie, 
Pour fuer les ninars au loing. .. 

Engrainer, allécher au jeu, proprement répandre les grains 
dans un champ pour attirer les oiseaux, image analogue à 
cell^ des synonymes frouer et piper : « Autour des jeux de 
hasard, dans les fêtes, il y a toujours des compères qui misent 
pour engrainer le jeu, le mettre en train et engager les poires 
à faire de même » (Rossignol). 

De là, le sens général d'attirer quelqu'un, de s'insinuer près 
de lui, sens depuis longtemps populaire ^ 

Flancher, jouer, spécialement un jeu de hasard, le bonne- 
teau ou le calot, proprement jouer franchement ou à la (bonne) 
f languette ^ sens ironique; de là: jouer aux cartes ou à tout 
autre jeu sur les places publiques (Rossignol) ; flancher au ga- 
din, jouer au b;juchon (Delvau); — tricher; — blaguer, plai- 
santer (Rossignol), sens déjà donné par un glossaire argotique 
de 1846. 

Le dérivé flanche a acquis un grand développement ; il si- 
gnifie : 



1. On dit aussi, analogiquement, illuminer pour payer (v. un exemple dans 
H. -France). C'est là une formation analogique purement livresque. 

2. Un autre sens est consigné dans Rossignol : a Engayeur, individu qui 
par ses plaisanteries arrive à faire mettre quelqu'un en colère. Engayer est 
synonyme de faire endéver, taquiner ». C'est le saintongeais engailler, met- 
Ire en colère, proprement faire prendre la chèvre (de gaille, chèvre), verbe 
qu'on lit déjà chez d'Aubigné : « Mes désirs s'engaillenl sans cesse... > (Œu- 
vres, t. III, p. 306). 

?>. Voir Nisard, Etude, p. 307. 

4. Vidocq donne à la fois flancher et flanquer pour jouer franchement. 



TRICHEURS 337 

1'^ Jeu, surtout clandestin: grande flanche, ian do roulellc 
et de trente-et-un (Vidocq). 

2*^ Boniment de camelot: « Pour faire le camelot, pas besoin 
d'apprentissage, il est vrai ; de l'aplomb, du bagou, voilà ce 
qu'il faut; être assez à l'œil pour vanner àQS flanches d'ac- 
tualités, brailler par les rues et faire le boniment au public », 
Père Peinard, 23 février 1890, p. 2. 

3" Discours, en mauvaise part, article de journal : « Mainte- 
nant que j'ai dégoisé mon petit flanche sur la kyrielle d'an- 
nées », Almanac/i du père Peinard, 1894, p. 5. — « Toutes les 
semaines le Père Peinard y va de ses flanches », Père Pei- 
nard, 4 janvier 1891, p. 2. 

4" Blague, plaisanterie (dans un glossaire de 184G). 

5" Chose mauvaise (dans le même). 

6'^ Chose quelconque que Ton connaît (Rossignol) : « C'est 
mon flanche: fricot et vinasse », Dçscaves, Sous-offs, p. 180. 

Ratisser, décaver, ruiner au jeu, même sens que nettoyer ei 
rincer, d'où dépouiller complètement : « Elle le fouilla, lui 
ratissa la nionnaie », Zola, Assoinnioir, p. 427. 

Expression synonyme de ratiboiser, rafler tous les enjeux 
(au baccara), d'où ironiquement maltraiter, rouer de coups: 
(Rictus, Doléances, p. 38) : « On me ratiboise, on me saigne, 
on me viole... » 

Ser ou sert, signal convenu parmi les tricheurs (mot déjà 
donné par Vidocq), forme abrégée de service, qui a un sens 
analogu-e : « facilité de filouter au jeu » (Larchey, SappL). 
Un synonyme plus récent est duce : « Le complice d'un escroc 
au jeu de cartes envoie la duce à son compère, pour lui dire 
la carte qu'il doit jouer » (Rossignol), 

Envoyer la duce * est la même chose que faire le télégra- 
plie, tricherie de grec (Larchey, Suppl.). 

Verre en fleurs, ou vert en fleur, au jeu de l'écarté, jeu 
superbe, la main pleine de belles cartes ou d'atouts: il y a 
quatre ou cinq combinaisons où le pigeon est toujours attrapé. - 
De là: monter le vert en fleur, tendre un piège (Rigaud), se 

1. On pourrait en rapprocher le provençal dusso, conduit, tube par lequel 
s'écoule l'eau d'un vase ou d'une fontaine. 

2. Hogier-Grison, Le Monde où l'on triche, p. 212. Dans ses Mémoires, 
ch. Lxix, Vidocq, parle déjà du verre en fleur, et dans la dernière édition du 
poème de Cartouche (1827), on lit : « Monter un ver (sic), mentir pour décou- 
vrir la vérité ». 



338 FACTEURS SOCIAUX 

monter le vert en fleur, s'illusionner {Dellesale); croire que 
c'est arrivé (Virmaître). Expression d'origine obscure ^ 

Le jeu de cartes a été très fécond sous ce rapport : il a 
fourni nombre d'applications métaphoriques. Retenons celles 
qui se rapportent à notre sujet. 

Arche, prendre Cardie, prendre en faisant une levée, par 
allusion h pont, couper une carte avec l'atout; de là: 

i'^ Ennuyer, importuner quelqu'un : « Moi, ça commençait 
à me fendre l'arche », Monselet, Voyous, p. 48. 

2° Se tourmenter: « Il avait bougrement l'air de se fendre 
Varche...^- il balançait ses châsses », Méténier, Lutte, p. 291. 

Banque, mise de celui qui, aux jeux de hasard, tient le jeu 
contre tous les autres, terme passé chez les. marchands fo- 
rains : 

1" Métier de saltimbanque: « Nous verrons si tu as des dis- 
positions pour la banque... les premiers six mois tu seras bien 
nourri, bien vêtu; au bout de ce temps, tu auras un sixième 
de la manche », Vidocq, Mémoires, éd. Villiod, t. 1, p. H. 

De là l'expression /aire de la banque, aussi avec le sens: 
faire valoir la marchandise, faire le boniment; et le dérivé 
banquiste, forain, propriétaire d'une grande baraque, saltim- 
banque. 

2'- Escroquerie, tromperie {banquiste, escroc). 

Comète, ancien nom de la manille (une des cartes y portait 
la figure d'une comète). Le carabin de la comète était jadis 
le joueur qui risquait un coup, d'où l'acception de filou : « On 
nous prends bien plus tôt pour des carabins de la comète ! », 
s'écrie un des personnages de la Comédie des Proverbes, acte 
III, se. I. Aujourd'hui comète désigne le grec qui opère lui- 
même, ensuite le vagabond, le sans-asile; filer (ou refiler) la 
comète, c'est se coucher à la belle étoile : « J'étais fatigué de 
filer la comète, j'en avais assez de la belle », Méténier, p. 121. 

Couper, couper dans le pont, couper le jeu de cartes à l'en- 
droit oii le tricheur lui a donné une courbure imperceptible 
(cf. être heureux à la coupe, gagner en trichant); de là : 

1" Tomber dans un piège (sens usuel parmi les malfaiteurs): 
« Il y en a deux en surbine et un autre tricard, ils n'y cou- 
peront pas », Méténier, Lutte, p. 196. 

1. Voir, pour des essais d'interprétation, le Supplément de Larchey. 

2. Le condamné à être guillotiné. 



TRICHEURS 339 

2" Eviter adruitomcnl une faliguo ou un travail (à la ca- 
serne) : « Tout l'art Je celui qui la connaît consiste à couper 
à tout ce qu'il a raison de craindre » (Ginisly) ; n'y pas cou- 
per, aller en prison ou à la salle de police. — « Ils trouvaient 
mille prétextes pour couper à l'exercice », Descaves, Soas- 
OJfs, p. 56. — « Si vous êtes pincé, vous n'y coujjcj pas moins 
de soixante jours », Courteline, Gaietés, p. 41. 

3'^ Eviter, en général : « Si jamais y en avait un de vou.^ 
autres qui donnait un poteau, je promets quil n'y coupera 
pas d'avaler sa fourchette... La preuve, c'est que les traîtres 
n'y couperaient pas d'avoir mon couteau dans le ventre », 
Rosny, Rues, p. 179 et 318. 

4'^ Croire naïvement : « Couper, accepter comme vrai une 
chose qui n'est pas, croire à la véracité d'un récit plus ou 
moins vraisemblable ; je ne coupe pas, je n'en crois rien » 
(Boutmy) : « Dites y qu'e//e ne coupe pas dans les boniments 
d'Adolphe », Méténior, Lutte, p. 91. — « Faut-il couper dans 
les prédictions de Nostradamus ? Evidemment non ! » Alma- 
nach du Père Peinard, 1894, p. 37. 

Faucher, perdre tout son argent au jeu, par allusion au ta- 
pis vert, d'où fauché, ruiné, sans le sou (synonyme de coi^pe), 
sens généralisé (Rictus, Doléances, p. 12). 

Vade, somme avec laquelle un des joueurs ouvre le jeu de 
brelan, a acquis le sens de foule de curieux, de rassemblement : 

Cliez les forains : « Le camelot fait un vade pendant que 
des complices fouillent les poches des badauds » (Virmaître). 

Chez les malfaiteurs (déjà dans Vidocq) : « Toute la vade 
qui grouillait autour de moi », Méténier, Lutte, p. 291. 

Ces données trouveront un complément éventuel dans le 
chapitre suivant. 



CHAPITRE IV 

CAMELOTS 1 



Descendant moderne de l'ancien coesmelot, pclit mercier, 
le camelot - en a essentiellement gardé le métier: il est avant 
tout mercelot, colporteur, soit ambulant comme marchand 
de bimbeloteries ou d'habits ^ soit stable comme employé 
de magasins de mercerie. 

Colporter des marchandises, en courant les rues ou la cam- 
pagne, c'est chiner, proprement s'éciiiner en portant des far- 
deaux, travail pénible. 

De là des acceptions multiples: 

1" Courir les rues, pour acheter de vieux vêtements ou 
pour vendre des chiffons (Rossignol). 

2" Travailler çà et là, trimbaler (Bruant, Roule, p. 51). 
« Rémonencq... allait chiîier (le mot technique) dans la ban- 
lieue de Paris... Le métier de chineur, tel est le nom descher- 
clieurs d'occasion, du verbe chiner, aller à la recherche des 
occasions et conclure de bons marchés avec des détenteurs 
ignorants », Balzac, Cousin Pons (18i7), t. XVII, p. 467 et 468. 

3° Travailler avec ardeur, travailler en général (Rictus, 
Cœur, p. 28): « ... de malheureux qui chinent et peinent sus 
la terre ». 

4° Railler, critiquer, persifler : « Blaguer, plaisanter quel- 
qu'un est le chiner » (Rossignol). 



1. Voir A. Goffignon, Paris vivant. Le Pavé parisien, Paris, s. d. ch. IV: Les 
Camelots (p. 47 à 72). — Richepin, Le Pavé, Paris, 18S6, p. Uî à 369: Les Ca- 
melots. 

2. On ne voit pas sans surprise Meyer-LiiJjlie (Dictioiuiaire, «"4021) rattacher, 
d'après Mistral, notre camelot au provençal camalo, portefaix, mot turc d'in- 
troduction récente et exclusivement usuel dans les Alpes-Maritimes où il a 
été importé par les marins. 

3. « Il y a trois variétés de chineurs à domicile : le diineur au balladage, au 
moyen d'une balladeuse ou petite voiture qui se déplie et forme un bazar 
ambulant ; le chineur en ballot, f[ui offre en vente des articles de mercerie, et 
le chineur à la hoiterne, nom d'un petit évenlaire que déjeunes garçons portent 
devant eux au moyen d'une courroie passée en bandoulière » (Coffignon). 



c A M E 1, r s 24 1 

Ce dernier sens rappelle le synonyme ancien froller sui' la 
balle, médire de (juel(|u"un, c'est-à-dire frotter snr la balle, 
du jargon des mercelols. qui fut adopt/' au xvii'" siècle par 
les malfaiteurs. 

Le mot a pénétré dans les papiers provinciaux, où il a ac- 
quis parfois des acceptions plus larges: en Anjou, cldner si- 
gnifie vendre des. denrées de porte on porte (« se dit des gens 
qui vont de ferme en ferme, la hotte sur le dos, chercher des 
œufs, des poules, etc. pour les revendre ». Verrier et Onil- 
lon) ; dans le Bas-Maine, cldner, c'est à la fois travailler avec 
ardeur, faire l'article ou'atlirer des pratiques dans un maga- 
sin et demander l'aumône avec instance (Dottin); en Norman- 
die (Manche), chiner, quêter, demander, aller à la recherche 
de quelque gain ou profit (il s'y attache un certain sentiment 
de défiance), quêter pour une œuvre commune (Beaucoudrey). 

Une autre expression familière aux camelots est fusiller, 
vendre à vil prix des marchandises volées, c'est-à dire les 
écouler en coup de fusil, h n'importe quel prix. 

Les marchands d'habits ambulants, les chineurs, après leur 
ronde, venaient dégorger leurs marchandises dans le grand 
réservoir du Temple V, dans le quatrième carré appelé jadis 
Forêt noire, affecté aux fripiers. On y parlait un argot spé- 
cial : un franc, c'était un point ; une pratique, un gonse, et 
marchander, se disait râler : « Les râleuses sont les courtiè- 
res lâchées par le marchand du Temple sur le gonse pour le 
forcer à acheter ». C'est de là que vient l'expression courante, 
un décroclie.^-nioiçà, qui désignait à la fois la boutique du fri- 
pier et sa marchandise. 

Les habits en mauvais état y portaient différents noms: 

Fripe, vêtement usé, chiffon, mot archaïque ifrepe) et dia- 
lectal (fripe), devenu un terme injurieux : « Oh! la vieille //v/je, 
disait-elle, se servant d'un mot qu'elle retrouvait soudain 
dans l'air de la brocante », A Daudet. Rois en exil, p. 276. 

De là fripouille, gueux, canaille (sens déjà familier à Vi- 
docq), parisianisme très répandu (v. Mary Burns, p. 81), passé 
dans les parlers provinciaux : « Il y a trop de fripouilles à 
côté de quelques bons ouvriers », Poulot. p. 41. 

Panas, habit usé jusqu'à la trame et ne pouvant servi)- 
qu'aux chiffons (la langue littéraire ne conaait que le dérivé 

1. Félix Mornand, La Vie de Paris, 1833, p. 179-180 : L'argot du Temple. 
Voir notamment p. 180. Le marché dn Temple datait de 1,809. 

16 



2V2 FACTEURS SOCIAUX 

penaille. tas ilc lu(|ues), d'où panaillcux , hrocanleur, surtout en 
dehors des forùlications où se liennenl les inarcliés au.\ puces 
ou marché pouilleux (comme les appelle le peuple de Paris). 

Patouille, habit à l'état de cbiftou (sens du bourguignon ' 
et lyonnais pa^'e): « A Paris, il ne faudrait pas songer à écou- 
ler la patouille », Goffignon, p. 78. 

Les camelots stables ou employés de nouveautés ont fourni 
l'expression dans les grands prix (ou dans les grandes largeurs), 
employée tout d'abord aux qualités des draps ou soieries, 1 1 
ensuite à l'excellence d'une chose : « Il finit par être convaincu ; 
sur quoi, retourné comme un gant,*il s'amusa dans les grands 
prix, gloussant, toussant... », Courtcline, Train, p. 162. 

Les camelots se divisent en nombreuses catégories suivant 
les produits qu'ils vendent — les baveux, par exemple, ven- 
dent du savon à détacher, surtout le long des quais — ou 
selon l'habileté avec laquelle ils travaillent. 

Un mot cher aux calTielots est vanne ou vanneau, article 
vendu au rabais et à perte (alhision à la vanne de décharge) : 
« Le camelot forain met son article en vente au moyen des 
vanneaux-», Goffignon, p. 62. — « Les camelots disent /'atre 
une vanne, lorsqu'ils vendent un journal qui annonce une 
fausse nouvelle à sensation » (Virmaître). 

Le mot désigne également le jeu truqué du grec: « Faire 
gagner quelqu'un à un jeu arnaqué est lui faire une vanne » 
(Rossignol). Ce sens est déjà donné par Vidocq : « Faire un 
vannage, faire gagner d'abord celui qu'on veut duper plus 
tard. Ce terme n'est employé que par les voleurs et joueurs 
de province ». Môme image que la précédente, tirée du van- 
neur qui nettoie les grains en les secouant. 

Ce vocable de camelot a fait fortune pour désigner tout ce 
qui est faux. On dit, dans ce sens, pousser le vanne ou casser 
un vanne : « C'est comme quand on nous pousse le vanne 
qu'on va démolir Mazas... A me cassait un vanne qui. va t'é- 
trangler », Bercy, III" lettre, p. 6, et XV lettre, p. 7. 

Le camelot doit encore être envisagé sous un autre aspect : 
nous voulons dire dans ses rapports intimes avec le forain. 
Mais alors il se confond avec cette nouvelle classe sociale, que 
nous allons aborder. 

1. Pour la Lorraine, le mot est déjà relevé pur Michel (1807) : « Patle, pour 
haillon, vieux linge, n'est pas français ». 



CHAPITRE V 

SALTIMBANQUES 



Au moyen-àgo, les saltimbanques élaienl parfois représen- 
tés par des jongleurs, menant en laisse des ours, des singes, 
et débitant sur les places publiques des drogues merveilleuses. ' 
Ils attiraient les passants par des boniments semblables à 
ceux de nos camelots forains. 

Le type du jongleur, au xiii'' siècle, est Rutebeuf, auteur du 
premier boniment que nous connaissions : Le Dit de VHerberie, 
pastiche des parades que débitaient les marchands d'orvié- 
tan. En voici le début : 

Seigneur qui ri estes venu, 
Petit et grant, jone et chenu, 
Tl vos est trop bien avenu ! 

Sacliiez de voir. 
Je ne vos vuel pas desovoir : ' 

Bien le porrcz aparsouvoir 

Ainz que m'en voize. / 
Asceiz vos ! Ne faites noise. 
Si escouteiz, c'il ne vos poize. 

Je suis uns mire. .. 

Suit rénumération des pays éloignés ou fictifs, jusqu'aux 
confins du monde, d'où le jongleur a rapporté des pierre^ 
précieuses qui ressuscitent de la mort et des herbes merveil- 
leuses qui guérissent instantanément la fièvre, la goullo, la 
pierre, la surdité : 

Et ce voz saveiz homme sort, 
Faites le venir à ma cort : 
Ja iert touz sainz. 

Rutebeuf nous a laissé un autre boniment en prose qui mé- 
rite d'être cité comme le plus ancien modèle du genre : 

Bêle gent, je ne suis pas de ces povres preecheors ne de ces po- 
1. Edmond Faral, Les Jongleurs en France an moyen-âge, Paris, 1910. 



2'i4 FACTEURS SOCIAUX 

vres herbiers qui vont par devant ces mostiers... Or, ostez les cha- 
perons, tendez les oreilles, regardez mes herbes... Ces herbes vos 
ne les mangerez pas... Vos me les métrez trois jors dormir en bon 
vin blanc ; se vos n'avez blanc, si prenez vermeil ; se vos n'avez 
vermeil, prenez chastain; se vos n'avez chastain, prenez de la bêle 
yaue clere ; quar tel a un puis devant son huis, qui n'a pas un tonel 
de vin dans son celier... Et je vos di par la passion... que vos serez 
gariz de diverses maladies et divers mehainz, de totes fièvres quar- 
taines, de totes gotes sans palazine, de l'engeleure du cors, de la 
vaine du cul s'ele vos débat ; quar se mes pères et ma mère estoient 
au péril de la mort, il me demandoient la meillor herbe que je lor 
peusse doner, je lor doneroie ceste. En tel manière vens je mes her- 
bes et mes oignemenz ; qui voldra si en preingne, qui ne voldra si 
les lest. * 



Dans la seconde moitié du xvi^ siècle, nous trouvons un 
autre échantillon du genre, ires peu connu et qui mérite de 
l'être. Il se trouve dans le dernier des Mystères, dans la Vie 
de Saint Chvistophle du poète dauphinois Antoine Chevalet, 
Paris, 1530 {Maulouë y est le nom du bateleur): 

Le Roy i)e D.\mas 

Sces tu nulles chançons nouvelles ? 
Voulentiers les vouldrois ouyr, 
Pour la jcompaignie re.sjouyr. 
Si tu sces rien, que Ton voye. 

M.\ULQUÉ 

Je faiz d'une chievre une oye, 
D'ung pourceau un molui à vent, 
Et d'un franc diz sols bien souvent. 

Et en s'adressant aux auditeurs de la Cour, il leur débite 
ce boniment (IV journée, fol. K v") : 

Seigneurs, voici la pourtraiclure 
Du glorieux sainct Alipantin . 
Qui fut escorché d'un patin 
Le jour do karesme prenant ! 

Après voici sainct Pimponant 
Avec sainct Tribolandeau, 
Qui furent tous deux d'un seau d'eau 
Decillez, dont ce fut dommage... 



i. Nous en citons le texte d'après l'édition récente d'Kilm. Faral, dans 
Mimes français du xiu= siècle, 1910, p. 61 à 68. 



SALTIMBANQUES 245 

Si vous aviez intention 
De les avoir, je vous les baille 
Les deux pour trois deniers et maille. 

Au xvii-xviii'' siècle, le lieu d'élcclion des saltimbanques 
est le Pont-Neuf, où des charlatans débitent des drogues, de 
l'orviélan. C'est l'âge dor des fêtes et des spectacles fo- 
rains. 

De nos jours ^ les exhibitions sont à peu près les mêmes, 
et le principal attrait de la foire reste toujours la parade, le 
boniment. On en trouvera de nombreux échantillons dans les 
écrits mentionnés en note. Bornons-nous à citer le suivant 
qu'on lit dans Richepin : 

Accroupi, les doigts tripotant trois cartes au ras du sol, le pif en 
l'air, les yeux dansants, un voyou en chapeau melon glapit son bo- 
niment d'une voix à la fois traînante et volubile... « C'est moi qui 
perds. Tant pire, mon petit père ! Rasé le banquier ! Encore un 
tour, mon amour. V'iàle cœur, cochon de honheur ! C'est pour finir. 
Mon fond qui se fond. Trèfle qui gagne. Carreau, c'est le bagne. 
Cœur, du beurre pour le voyeur. Trèfle c'est tabac ! Tabac pour 
papa. Qui qu'en veut ? Un peu, mon neveu ! La v'ià ? Le trètle gagne ! 
Le cœur perd. Le carreau perd. Voyez la danse ! Ça recommence. Je 
le mets là. Il est ici, merci. Vous allez bien ? Moi aussi. Elle passe. 
Elle dépasse. C'est moi qui trépasse, hélas. Regardez bien ! C'est le 
coup de chien. Passe. C'est assez ? Enfoncé ! Il y a vingt-cinq francs 
au jeu ! etc.. » {Le Pavé, p. 353). 

Le monde des forains, la banque, est nettement divisé en 
deux classes : la (ji'ande banque, sorte d'aristocratie foraine 
dont l'exploitation exige d'importants capitaux et qui dirige 
des ménageries, des cirques, des manèges, etc. ; et la petite 
banque, composée de marchands forains, de camelots, de mer- 
lifiches, etc. 

Les éléments sont nombreux et variés. Léon de Bercy les 
a résumés dans ces vers (cités dans Bruant, Dlct., p. 61) : 

1. Privât d'Anglemont, F^aris anecdote, 1834, p. 92 et suiv. — .fuies Vallès, La 
Rue, 1866, p. 91 à 176, et Richepin, Le Pavé, — Victor Fournel, Ce qu'on voit 
dans les rues de Paris. II» éd. 1867, p. 132 à 134 : Industriels et saltimbanques. 
Tous ces auteurs citent des exemples pittoresques de boniments. 

Les écrits d'Escudier (Les Saltimbanques, 1814), do Gampardon {Les Spectacles 
de la foire, 1877) et de Hugues Le Roux (Les Jeux de cirque et la vie foraine, 1889 
n'ont qu'une valeur teclinique. 

Daux forains, MM. Alexandre (« le roi des bonisseurs ») et Pérodin, nous 
ont fourni oralement de précieux renseignements complémentaires. 



24G FACTEURS SOCIAUX 

Dans la banque ils sont tous frangins ; 
Guincheurs de tortouse, manouches, 
Arnaqueurs, postigeurs, mangins, 
Légriors, géants, fausses-couches, 
Tarottières, nègres, flambeurs, 
SoUiceurs de vannes- à la manque, 
Bicots, merlifiches, tombeurs... * 
Ils sont tous franghis dans la banque. 

,De même, les exhibitions : Hercules, femmes phénomènes, 
avaleiirs d'épées, mangeurs de feu, nains, g-Bants, etc. 

Les forains ont exercé une action importante sur le déve- 
loppement du bas-lang'ag'e qu'ils ont enrichi d'une nomencla- 
ture originale et pittoresque. Les bateleurs avaient jadis laissé 
des traces isolées dans la langue: en italien, batjatella signifie 
à la fois tour de bateleur et bagatelle; en français, ihani- 
(jance, manœuvre artificieuse, signifie proprement tour de 
manche, par allusion aux escamoteurs qui font disparaître 
liabilement dilférents objets dans leur manclie (on dit encore, 
au Languedoc, faire entre inan et manif/ue, faire entre la 
main et la manclie, c'est-à-dire rapidement, subtilement). 
Manigance est un terme méridional (dérivé àainanigo, Nice, 
manigue, manche) qui a passé en français au xvi« siècle. 

Tout autrement considérable a été de nos jours l'influence 
des forains, dont nous allons passer en revue les éléments 
constitutifs. 

1. — Termes de jargon. 

Les forains ont de bonne heure adopté l'argot des malfai- 
teurs. Voici un témoignage curieux de la première moitié du 
XIX" siècle : « Argot. Langage usité généralement parmi les 
bateleurs, les baladins, les sauteurs, les escamoteurs, les 
chanteurs et parmi tous les autres sallii;nbanques qui com- 
posent la classe nomade des l)anquistes... Ce langage sert aux 
saltimbanques dans toutes les circonstances qui n'admettent 
pas la publicité ou qui intéressent les secrets de leur profes- 
sion » '. Voici ces termes de jargon : 

i?ow/me, quête simulée faite dans les foires par les truqueurs 
p.)ur stimuler le zèle des badauds (Rigaud): « Alors les Iru- 

* 

1. La plupart de ces termes seront expliqués au cours de ce chapitre. 

2. Elouin, Trébuchct et Labaf, Nouveau Dictionnaire de police. Taris, 1.^35, 
t. I, p. 39. 



SALTIMBANQUES 247 

qiieurs font ce qu'ils appellcnl une bouline, c'est-à-dire une 
collecte entre eux », Privât d'Anglemont, Paris anecdote, 
1854, p. 96. Le mot signifie « bourse » dans Vidocq. 

Cainhrousier, paysan, campagnard (la dupe habituelle du 
forain): « M. llébard -captivant Tattention dos cainbroasiers : 
c'est ainsi que les forains nomment les paysans... Le tour est 
fait, le canibrousier a été mis dedans », Privât d'Anglemont, 
p. 93 et 97. Le mot désigne, dans Vidocq, le marchand forain 
lui-même ainsi que le voleur de campagne. 

Condé. permission de tenir des jeux de iiasard dans les fê- 
tes foraines ou sur la voie publique (sens déjà donné par Vi- 
docq) : « Avoir un condé, c'est être autorisé à stationner sur 
une place publique pour y débiter de la marchandise ou y 
exercer un métier » (Rossignol). 

Landière. boutique d(,' foire ( « terme des marchands forains 
et des voleurs de campagne », Vidocq). 

Lègre, fêle foraine, et lëgrier, marchand forain (les deux 
dans Vidocq), à coté de légreur, forain qui tient un jeu dans 
les foires et qui annonce, pour allécher le public, des lois 
imaginaires (Virmaître). 

Lègre est abrégé d'allègre (sous-entendu endroit), les mar- 
chés étant pour les malfaiteurs une source de revenus, de 
joie: dans la germania, alegria désigne le cabaret et, dans 
l'argot roumain, oeselie, c'est-à-dire allégresse, est le nom de 
toute réunion publique K 

Miquel, dupe : « On appelle monter niiquel, prendre une 
dupe et la vider..., lui faire croire qu'on va l'enrichir et la 
ruiner », J. Vallès, Rue, p. 165. 

Rabouins, surnom donné par les forains sérieux aux rou- 
loltiers bohèmes, proprement diables (sens du mot dans Vi- 
docq). 

Sutou, matériel du forain, proprement du bois (sens du mot 
en jargon). 

Tortouse, corde, d'où gainbilleur de tourtouse, danseur de 
corde, acrobate (déjà dans Vidocq), 



1, Behrens {Beilvlirje zur franzosischen Worlgeschichte, 1910, p. 148) trouve 
notre élymologie peu probante et propose, à son tour, l'alloin. Lù'rjev, dépôt, 
dépôt de mrircliaiidisos : « r^'acception ultérieure de foire — ajoule-t-il — 
que le mot possède en roinan{« iin Pioinaiiischon ») est facilement comprélion- 
sijjle ». — Lo vocable est exclusivement jargonnesque (il figure pour la [ire- 
mière fois dans Vidocq) et le jargon ignore tout emprunt allemand. 



248 FACTEURS SOCIAUX 



2. — Bohémiens. 



Les Bohémiens sont nombreux parmi les forains, qui les ac- 
cablent de leur mépris, en les considérant comme indignes 
d'appartenir à la corporation. Ils n'ont laissé, dans ce voca- 
bulaire technique, que les traces de leur nom ethnique: Ma- 
nouches ou Romanichels \ ce dernier, abrégé en Romani et 
Romanigo, désigne particulièrement les bohémiens forains. 
Ceux-ci parcourent les campagnea en qualité de vanniers, 
rétameurs, marchands.de vieilles ferrailles, mais en réalité 
ils vivent en exploitant la population rurale. Leurs femmes 
disent aussi, à la foire, la bonne aventure, la bonne ferte, 
c'est-à-dire la bonne fortune : « Si le paysan est défiant à 
l'égard du camelot, il craint les romanigos ou romanichels, 
ces bohémiens qui s'en vont par les routes, en volant à la tire, 
sous prétexte de dire la bonne ferte », Coffignon, p. S8. 

3. — Italiens. 

Parmi les étrangers qui pullulent dans la corporation foraine, 
les Italiens et les Espagnols sont les plus nombreux. Leur ac- 
tion a été féconde et les termes dont ils ont enrichi le voca- 
bulaire des forains sont frappants et ont fait fortune '. Voici 
tout d'abord les emprunts italiens : 

Palque, tréteau (de l'italien /»a/co) : flamber ou flancher en 
palqne, travailler eu foire sans baraque ni voilure(lI. -France). 

Postiche, ou postige, parade de forain. C'est le prologue que 
les saltimbanques jouent devant leur baraque pour allécher le 
public en l'amusant aux bagatelles delà porte et qui finissait 
invariablement ainsi ... « Entrez, messieurs, mesdames, en- 
trez; vous y verrez ce que vous n'avez jamais vu ; et cola ne 
coûte que deux sous. Deux sous ! Il faudrait ne pas avoir deux 
sous dans sa poche, etc. » ^ 

1. On lit dans le Dictionnaire de police, déjà cité, au mot Romamichel (sic) 
cette explication déconcertante : « Maison où logent ordinairement les sal- 
timbanque-^, les voleurs ». Elle est d'ailleurs tirée du glossaire des Mémoire;; 
d'an Forçai (1828). — e Le mot romanichel (fiii, dans l'argot ))arisit'n, désigne 
le bohémien, est la corruption de romani Ichnve, gars Ijohémiens », P. Mé- 
rimée, Carmen, fin. 

2. V'oir, à titre de comparaison, l'argot des forains de Rome, dans Nice- 
foro et Sighele, La mala vila a Borna, Turin, 1898. 

3. Privât d'Anglemont, p. !J2. De là les dérivés : 

Posliger, faire la postige, rassembler la foule sur la voie publique, allé- 
cher les passants et leur vendre un article quelcomiue à un jnix qui semble 



SALTIMBANQUES 249 

Le moi postiche est déjà donné par Vidocq. Comme plusieurs 
autres termes de cette catégorie, le vocable a fait fortune en 
dehors du monde forain où il signifie: 

Chez les typographes : « Postiche, ou parade, plaisante- 
rie en parole ou en action, bonne ou mauvaise; quelquefois 
faire une postiche, c'est chercher noise, faire des reproches » 
(Boutmy). 

Dans le bas-langage en général, terme synonyme de bo- 
niment: « Faut voir les postiches qu'il (le politicien) va débi- 
ter entre le café et le pousse-café, dans des gueuletons où l'on 
bouffe bien », Père Peinard, 2i mars 1889, p. 2. 

4. — Espagnols. ' 

L'espagnol a fourni aux forains un des nombreux synony- 
mes du boniment : 

Pallas, dans l'expression faire pallas, faire montre ou pa- 
rade, répond à l'espagnol vulgaire hacer pala, se mettre devant 
quelqu'un pour occuper son attention pendant qu'on le vole, 
image tirée du jeu de la paume, proprement recevoir et ren- 
voyer la paume avec le battoir (pala), sans la laisser rebon- 
dir par terre : « Son pallas na variait pas : Voulez- vous, 
disait-il, vous amuser en société ? achetez ma poudre, c'est 
un secret que m'a légué un de mes aïeux... », Ch. Virmaître, 
Paris oublié (cité dans IL-France). — « Finis, les bonisscurs 
époilants, qui faisaient la parade devant des baraquettes gon- 
dolantes... Ils vous envoyaient des palas (jui n'étaient pas 
dans un sac... », Almanach du Père Peinard, 1894, p. 22. 

Ce terme de forain, qui fait allusion aux boniments des ca- 
melots, a également élargi sa splière en franchissant son mi- 
lieu spécial. Il a passé : 

Chez les typographes : « Pallas, discours emphatique ou 
plutôt amphigourique ; pa^/asser, faire des phrases, discourir 
avec emphase; /Ja//assear, qui a l'habitude de faire des pallas y> 
(Boutmy). 

dérisoire, mais qui en réalité est largement rémunérateur ((Jloffignon, p. 49). 
Poslicheur, nom du camelot qui, sur la voie pulîlique, fait du boniment 
pour attirer les passants et leur vendre sa camelote. On dit anssi postijaleur, 
ce dernier répondant à l'italien vulgaire poslegffiatore, charlatan (« en jar- 
gon », Oudin, 1642). Le poslijalcur, le premier dans la hiérarchie des came- 
lots, est naturellement tloué d'une grande facilité d'éloculion et d"un aplomb 
imperturbable. 



250 FACTEURS SOCIAUX 

Dans le bas -langage, en général : « Mossieu le nnaire 
débâgouline un pallas patrioticard », Alnianach du Père Pei- 
nard, 1894, p. 40. 

L'expression faire pallas signifie (déjà chez Vidocq) faire 
le grand seigneur, de l'embarras avec peu de chose ; aujour- 
d'hui, faire des manières (Rossignol). On la lit déjà dans une 
cfianson argotique de 1835 \ et de nos jours, dans Bruant 
{Rue, t. II, p. 28) : « Vrai, c'est pas pour faire du pallas... » 

Ce mot pallas, remarque Hayard, a deux significations : 
comme substantif, il veut dire discours, boniment ; comme 
adjectif, il sigviiifie beau, superbe : « C'était un couple pa- 
las... », Richepin, Truandaille, p. 52. 

5. —.Français. 

Le contingent français est naturellement le plus important 
et quelques-unes de ces contributions ont profondément péné- 
tré dans la langue (cf. boniment) : 

Battre comtois, servir de compère (comtois) à un forain, 
c'est-à-dire feindre le niais pour mieux attraper la dupe : 
« Dans les fêtes, aux abords des baraques de lutteurs, il y a 
toujours des spectateurs qui demandent un gant ou caleçon 
pour lutter avec le plus fort de la troupe ; on s'imagine que 
c'est un adversaire sérieux, mais ce n'est qu'un compère qui 
bat comtois, et qui se laisse toujours tomber pour avoir sa re- 
vanche à la représentation suivante afin d'attirer le public » 
(Rossignol). — « J'avais alors pour passetemps... de battre 
comtois devant la baraque de lui tour tenue par Dubois », Riche- 
pin, Truandaille, p. 15. 

Cette expression est calquée sur la locution jargonnesque 
battre l'antijfe, feindre le niais, dissimuler, proprement battre 
l'estrade pour demander l'aumône, d'où la notion de « feinte » 
attachée au verbe battre -. 

De là, feindre, mentir, sens généralisé : 

Chez les malfaiteurs : « Un voleur bat comtois lorsqu'il 
ne veut pas comprendre les questions qu'on lui fait et ne dit 



1. Voir nos Sources de /'Argot cuv^ien, t. II, p. 185. 

2. Victor Ilugo (Les Misérables . 1. VII. ch. II) se trompe donc en soutenant : 
« Pas une métaphore, pas une étymologin de l'argot qui ne contienne une 
leçon. Parmi ces hommes hallre veut dire fp.indre; on bat une maladie ; la 
ruse est leur force ». 



SALTIMBANQUES 251 

ce qu'il pense » (Rossignol). — « En altcndanl, je vais baiire 
comtois... », Vidocq, Mémoires, t. III, p. 2o ^ 

Dans le bas-langage : « Une femme bai comtois lors- 
qu'elle fait des infidélités à son homme et qu'elle jure qu'elle 
lui est fidèle » (Rossignol). 

Aussi, sous la forme abrégée battre, mentir : « Ne t'in- 
quiète pas, je battrai si bien que je défie le plus malin de ne 
pas me croire... T'as beau battre, on ne m'en conte pas à 
moi », Vidocq, Mémoires, t. III, p. 29 -. 

La locution battre comtois est parfois altérée en chiquer 
contre (de chiquer, battre), mentir, simuler, également deve- 
nue populaire : « Tu n'as pas besoin de me chiquer contre on 
plaidant le faux pour savoir le vrai » ^Rossignol). 

Boniment, long discours de forain pour attirer le public dans 
une baraque , parade de pitre dont nous avons cité des échan- 
tillons : « L'ouvrier mixte aime les fêtes de banlieue et écoute 
le boniment de Paillasse », Poulot. p. 59. 

Ce terme de forain est devenu très populaire, au sens de dis- 
cours artificieux pour convaincre ou séduire : « Depuis le dé- 
puté en tournée électorale jusqu'à l'épicier qui fait valoir sa 
marchandise, tout le monde lance son petit boniment » (Ri- 
gaud). 

Chez les malfaiteurs : « Je lui détaillerai mon petit bo- 
niment.... », Méténier, Lutte, p. 146. — « J'ai prêté loche 
pour entraver le boniment du garçon qu'on allait brancher », 
Lettre argotique, 1837 (dans Sources, t. Il, p. 191). — « On me 
prenait pour un mylord et j'envoyais bien mes boniments », 
Drissac. Moti bagne, p. 44. 

Chez le peuple, qui l'applique surtout aux candidats élec- 
toraux : « Ceux qui prennent la parole, dégoisent leur boni- 
ment sans, magnes, ni flaflas... », Almanach du Père Peinard, 
1890, p. 31. 

Ce terme, déjà donné par Vidocq (1837), manque encore à 

1. Dans l'édition des Mémoires par Villiod {191i), t. II, p. 17, on lit fautive- 
ment : ballve comptoir. 

2. De là, battage, mensonge, batteur, menteur, dérivés également devenus 
populaires : 

Chez les ouvriers imprimeurs : « Battage, plaisanterie, mensonge; bat- 
teur, qui fait des mensonges » (Boutmy.) 

Dans la langue populaire : « C'est donc des menteries... j'ai coupé dans 
le pont... c'est donc du battage... Ilein, quel battage que ces fêtes de Tours 
et ce gueuleton épastrouillant donné en l'iionneur des chemins de fer », /'ère 
Peinard, .0 oct. 1890, et 2 nov. 1890, p. 2. 



252 FACTEURS SOCIAUX 

Bescherelle (i845). Tandis que Littré le caractérise comme 
« mot très vulgaire et qui est presque d'argot », le Diction- 
naire général le donne déjà à titre de néologisme familier. 

C'est un dérivé de bonir ou bonnir, dire, parler, propre- 
ment dire de bonnes histoires, mot adopté par les voleurs et 
qu'on lit déjà dans les Mémoires (1828) de Vidocq. 

Il est encore vivace chez les forains : « Le camelot bonnit 
pour vendre sa camelote... » (Rossignol), d'où il a passé dans 
le peuple : « J'en reviens à ce que je te bonissais dans le com- 
mencement de ma babillarde », Bercy, X^ lettre, p. 7^ 

Caravane, réunion de voitures d'une tribu de nomades ou 
d'un grand établissement (cirque, ménagerie), a aussi le sens 
de voiture de forain, de roulote, sorte de maison roulante où il 
.vit et meurt : « C'était un des meilleurs flambeurs de la cara- 
vane ï) (cilé dans Bruant, Dict., p. 116). 

Elle porte souvent le nom de maringote : « La mdringote, 
dans le principe, était la voiture du marchand forain courant 
la province, et ce n'est que par extension et depuis une qua- 
rantaine d'années que l'appellation a été donnée à la voiture 
des saltimbanques. Cette voiture est par eux quelquefois nom- 
mée la caravane, la che^ soi » ^ 

Le mot est très répandu dans les parlers provinciaux, dans 
lesquels maringote désigne habituellement une voiture légère 
à deux roues : « Cochard dit qu'on les nomme ainsi parce que 
les premières se sont faites à Maringucs, en Auvergne »^ 

Castelet, baraque de polichinelle ou de guignol, proprement 
petit caslel, d'où castelier, imprésario de pareilles baraques 
(H. -France), 

Drague, fonds de saltimbanque, baraque de foire, table 
d'escamoteur, (H. -France), d'où dragueur, hanquisie, esca- 
moteur, qui drague ou soutire l'argent des badauds, des 
dupes. 

Entresort, baraque de forain (on y entre et on en sort conti- 
nuellement) : « On appelle entresort, dans le monde des saltim- 
banques, le tliéâtrc'cn toile ou en planches, voiture ou baraque, 



i. De là bonisseur, no.u du pitre qui fait le boniment, et, ironiquement, 
beau parleur (Ilayard) : « Les entendez-vous sur les tréteaux? Le bonisseur 
aboie, la paillasse glapit. . s Vallès, Rue, p. 93. 

2. Note d'Edmond de Goncourt, au chapitre VII des Frères Zeingano (1879), 
roman de saltimbanques. 

3. Cité par Nizier du ruilsindii, !,<■ Litirc de la Grand'Coie, 1903. 



SALTIMBANQUES 253 

dans laquelle se tiennent les monstres... Le mot est caracté- 
ristique... On entre, on sort, voilà », Vallès, Rue, p. 119. 

Flambeau, comédie foraine, parade, avec de nombreuses 
acceptions secondaires : 

1" Savoir faire, expérience : « Avoir le flambeau, c'est èlro 
1res habile dans un métier » (Virmaîtrc). 

2" Nœud d'une affaire :' Je sais où est \q flambeau (Idem). 

3" Jeu de cartes : « Fais voir ton flambeau, je vais te dire 
si tu as gagné » (Rossignol). 

4° Affaire, chose quelconque que Pon connaît (Hayard : « Ce 
qu'il a fait n'est pas un chouette //a/?ii»eaa (Rossignol). — « Ça 
sera toujours el même flambeau », Bercy, IX^ lettre, p. 5. 

Avec les dérivés : Flamber, installer un établissement fo- 
rain, jouer la comédie, amuser le public; flambeur, comé- 
dien de foire, flamboter , jouer aux jeux de hasard (Rossignol), 
et flamboieur , tricheur (Hogier-Grison). 

Merliflche, forain ambulant, proprement mirifique, mer- 
veilleux (anc. fr. et pop. mirUfjque), terme qu'on lit dans Ri- 
chepin. Gueux, p. H : « On nous prend pour des m,erli fiches... » 

Merligaudier, vagabond qui est un peu saltimbanque : « Ce 
n'est pas pour des prunes qu'on m'appelle Merlijîche; mon père 
était merlitjauclier », Richepin (cité dans Bruant, Dict., p. 435). 

En Picardie, merligaude a le sens de mélangé, en parlant des 
aliments non solides et des boissons (cf. arlequins); dans la 
Dole (Jura), mirlicodin désigne une personne naïve et co- 
casse (Leconte). 

Pélican, paysan, proprement homme long et dégingandé 
(allusion à la taille du pélican) :' 

Je me tiens souvent les jours de foire, 
Sus la place où se trouve el marché, 
Je fais le boniment à l'auditoire, 
Au pélican endimanché K 

Pëtrousquin, sobriquet donné au paysan et au bourgeois 
(par les troupiers), désigne le badaud, le public, dans l'argot 
des saltimbanques: «Lorsque les autres enfants balbutient papa, 
maman, et jouent à la poupée, lui — l'enfant des forains — 
il entortille déjà le pëtrousquin, en faisant la manche, il sait 
attraper le public en -faisant la quête... Alors, malheur aux 
pauvres pétrousquins, partfculiers qui s'aventurent à jouer! 

1. Henry Bagaet, Autour de Jaquemart, Chansojis et monologues Moulinais, 
suivis de la Purée et d'an glossaire argotique, Moulins, 1906, p. 106. 



20% FACTEURS SOCIAUX 

Ils sont rançonnés sans merci », Privât d'Anglemont, 1854, 
p. 94 et 96. 

Pingouin, public, proprement tas d'imbéciles (l'oiseau a une 
apparence stupide; : « Vois-tu le pingouin, comme il s'al- 
lume? » Eugène Suc (cité dans Rigaud). 

Pitre, paillasse de foire, aide de saltimbanque (forme rouer- 
gâte de piètre, chétif, misérable, gueux) : « Le père Godard 
avec son pitre... », Yidojq, Mémoires, éd. Villiod, t. I, p. 17. 

Terme généralisé au sens de bouffon, d'amuseur do société. 

Tomber, terrasser, vaincre un adversaire en luttant, verbe 
neutre passé de bonne heure au sens transitif ; de là tombeur, 
lutteur qui terrasse tous ses adversaires, athlète forain: « un 
tombeur d'hercules ». 

Trèpe, treppe, affluence, foule, proprement trépignement 
(du français ancien et dialectal -, treper, trépigner), terme 
commun aux saltimbanques et aux voleurs parisiens (Vidocq) : 
« Boniment susceptible de faire un treppe, c'est-à-dire un ras- 
semblement autour du camelot », Coffignon, p. 92. — « Le 
trèpe a pas rendu aujourd'hui, faut le repincer par ailleurs ». 
Méténier, Lutte, p. 249. 

Le terme est devenu populaire : « Treppe. rassemblement de 
monde... Dans un café où il y a beaucoup de clients, il y a du 
treppe » (Rossignol). — « Y a guère que la Toussaint qu'y a du 
tr^èpe dans les cimetières », Bercy, XXXIV lettre, p. o. 

Voyageurs. C'est le nom qu'on donne aux marchands fo- 
rains qui font la province, en opposition à ceux qui ne font 
que Paris et la banlieue (Rossignol). 

Le nombre de ces termes spéciaux, qui ont trouvé accès dans 
le langage populaire, est, comme on le voit, assez important. 
Des professionnels de la rue, ce sont les camelots et les forains 
qui lui ont fourni quelques-unes de ses contributions les plus 
caractéristiques. 11 faudrait y ajouter le concours apporté dans 
ce sens par l'enfant perdu de la voie publique, le voyou S 
mais l'influence de ce dernier a été d'ordre trop général pour 
être précisée par des exemples*. 

1. Voir, sur tomber, ce que nous avons dit ci-dessus, p. 124. 

2. Cf. Derjgranges (ls21) : t Tj'eper sur quelqu'un pour dire marcher. Voilà 
un mot du Niais de Sologne ». 

3. Voir Victor B'ournel, Ce qu'on voit dans les rues de Pans, 2» éd. 18G7, p. 348- 
360 : Le gamin de Paris. 

4. Cf. Charles Monselet, Les Voyous (dialogue que nous citons d'après l'Al- 
manach de hi larif/ue verte pour 18G8), et A. Machard, L'Epopée au faubourg, 
Les cent gosses, Paris, 1!J12. 



CHAPITRE VI 

CHIFFONNIERS 



Les chitlonnicrs forment une population à part, vivant pôle- 
môle, conservant des mœurs étranges. L'ivrognerie est leur 
passion : après le débit de la hotte (où ils mettent tout ce 
qu'ils trouvent de bon dans le tas d'ordures), la plupart d'en- 
tre eux passent le reste de la journée à boire *. 

Comme tout groupement qui vit en marge de la société, les 
chiffonniers se servent d'une langue spéciale, du jargon, qui 
était jadis d'un usage général parmi eux, comme le témoigne 
une curieuse romance de 1830, V Assommoir de Belleville^. 
« Tous lés chiffonniers savent et parlent argot ». c'est-à-dire 
jargon, déclarait déjà en 1842 Emile de la Bédollière ^ Les 
chiffonniers bretons de la Roche Derrien se servent également 
d'un argot parliculier étudié par N. Quellien (1896). 

Sobriquets et noms. 

Celte petite industrie et ceux qui la pratiquent ont excité 
la verve ironique des écrivains; de là toute une nomencla- 
ture facétieuse, pour la plupart livresque et inconnue aux chif- 
fonniers eux-mêmes : Amour ou Cupiclon, chevalier du crochet, 
philosophe, elc, désignani le chiffonnier, et cabriolet, cache- 
mire d'osier ^, carquois (cf. Cupidon), etc., désignant sa hotte ^ 
Ajoutons parfait amour du chiffonnier, eau de vie vendue 
dans les assommoirs, et cette appellation qu'on lit chez d'Hau- 
tel : « Une lingère au petit crochet. Nom que l'on donne par 



1. Jules Barberet, le Travail en France, t. VI ; Le chiffonnier. — Louis Pau- 
lian, la Holle du chiffonnier, Paris, s. d. 'purement technique). 

2. Voy. Sources de P Argot ancien, t. II, p. 199 à 201. 

3. Les Industriels, métiers et professions en France, Paris, 1842, p. 175. 

4. Cette expression se lit dans la dernière édition du Jargon de 1849." 

b. Un essai critique sur le vocabulaire des chiffonniers parisiens a été fait 
par Otto Driesen, dans Festschrift Adolf Tobler, 1905, p. 135 à 152. 



356 FACTEURS SOCIAUX 

raillerie aux gens qui ramassent les chiffons de côté et d'au- 
tre, avec un petit crochet enté au bout d'un bâton ». 

Leur appellation vulgaire est bifjîn, chiffonnier : « Voici 
les bifjhis qui passent le crochet au poing... », Richepin, Pavé, 
p. 72. 

Ce nom est tiré de biffe, chiffon, sens remontant à l'étoffe 
rayée en usage du xiu*' au xvi^ siècle. La bijfe, dont on 
faisait alors des robes et des manteaux, était un drap léger en 
laine peignée de choix, d'une qualité spéciale, exempte de 
bourre et de déchets. Elle se fabriquait dans le Hainaut et à 
Douai, de môme à Provins et à Paris ^ : « Bijfcs rayées de 
Provins », est cité par Du Gange, sous l'année 1293, et un 
fabliau de l'époque nous dit (éd. Méon. t. IV, p. 179) : 

Qui veut sa robe de brunete, 
D'escarlate ou de violete, 
Ou biffe de bonne manière. 

La dégradation du sens a été le résultat de la fabrication 
en qualités inférieures. Oudin, en 1640, explique déjà bijje- 
ries par mauvaises marchandises, et le patois de la Mayenne 
connaît encore biJPfer au sens de « tromper » (Dottin). Au xix" 
siècle, biffe, ciiiffon ', a produit biffer, ramasser des chifï'ons; 
biffln, qui désigne le chiffonnier, et. ironiquement, lesavetidr 
(la saleté est commune aux deux métiers) ainsi que le fantas- 
sin, dont le sac rappelle la hotte du chiffonnier : « Un pauvre 
bougre, une fois la dèche noire arrivée, se faisait bifjin (sa- 
vetier) », Père Peinard, 23 février 1890, p. 2. 

Le nombre des termes que les chiffonniers ont fourni au bas- 
langage est fort restreint. Citons les suivants : 

Clioquote, os gras recueilli par les chiffonniers, servant à 
la fabrication de la gélatine et des phosphates. De là, au sens 
généralisé, chose agréable, bonne : « On prend tout à la bonne 
et les incommodités deviennent de la choquotte », Richepin. 
Pavé, p. 64. 

Rogate, viande ou plutôt rognures de viande ramassées dans 
les ordures (appelées aussi qaiqiii). proprement rogaton, a 
acquis le sens figuré de mauvais, laid, défectueux : « Je 



1. Voy. F. Bourquelot, Etude sur les foires de Champagne au xii% xiii" et 
XIV' siècle, Paris. i8G5, t. I, p. 231 à 234. 

2. Son diminutif hi/feton, billet (de chemin de fer, de loterie, de théâtre), 
proprement petit cliilVon : « T'as les bi/fetonsf » Gourteline, Trai?i, p. 223. 



CHIFFONNIERS 257 

chine ce qui me semble roupe et rogate », Bercy, XXXIV let- 
tre, p. o. 

Triquer, trier des chiliens. C'est un terme des flotteurs de 
la Nièvre : trier, et spécialement trier marque par marque 
les bûches avancées par le Ilot, afin de pouvoir établir les piles 
de chaque marchand. De là atiriqurr. acheter des ellets volés, 
terme de chilfonnier passé dans le jargon (on le lit pour la 
première fois dans Vidocq), et dont le sens propre est : soumet- 
tre les objets dérobés à un triage. 

En somme, peu de chose. Le rôle des chiffonniers, par leur 
vie vagabonde, a été plus efficace comme propagateurs des 
mots d'argot dans l'idiome parisien que comme créateurs de 
termes nouveaux. 



17 



CHAPITRE YII 

FILLES ET SOUTENEURS 



Los filles ont été un des inlennédiaires les plus actifs pour 
l'expansion des termes spéciaux dans le bas-langage. Leur 
contact avec les soldats., les ouvriers, les apaclies. a facilité la 
propagation et la fusion des divers ingrédients linguistiques. 

Elles-mêmes possèdent un petit vocabulaire spécial, dont on 
a eu tort de contester l'existence : « On a prétendu que toutes 
les prostituées de Paris avaient un argot ou jargon qui leur 
était particulier, et à l'aide duquel elles communiquaient en- 
semble, comme les voleurs et les filous de profession... 11 est 
faux que les filles aient un argot particulier ; mais elles ont 
adopté certaines expressions, en petit nombre, qui leur sont 
propres, et dont elles se servent lorsqu'elles sont entre elles. 
Ainsi les inspecteurs du bureau des mœurs sont des rails, un 
commissaire de police un f tique, une fille publique jolie est 
une gironde ou chouette, une fille publique laide est un rou- 
bion ; elles appellent la maîtresse d'un homme sa largue, et 
l'amant d'une fille publique non paillasson ' ». 

Ceci fut écrit eu 1830. Quelques années plus tard, en 1841. 
un autre médecin spécialiste déclarait tout le contraire et in- 
sérait dans son livre un « Vocabulaire pour comprendre le 
langage des souteneurs et des filles publiques^ ». Les termes 
s'y confondent souvent avec ceux employés par les malfaiteurs ; 
tels brêine. carte d'inscription; carme ou carlo. argent; rousse,. 
inspecteur de police; tine, réunion de souteneurs, etc. 

Le plus important de ces termes est retappe, promenade 
sur le trottoir (donné par Vidocq comme « terme des filles pu- 
bliques »), mot qui vient en droite ligne des Chauffeurs de l'an 
1300, qui désignaient ainsi la grande route où ils guettaient 

1. Parent-Duchatelet, De la Prostitution clans la ville de Paris, 1816, p. 137. 

2. D"' Aimé Lucas, Les dungers de la prostitution, Paris, 1841, p. 31 à 3S. Cf. 
p. 32 : t Si l'on veut désigner quehiu'un mal vêtu, on dit, il joue la ruine, 
il est de la détosse, c'est-à-dire en détresse ». 



FILLES ET SOUTENEURS 259 

les passants. Le vocable a passé dans le parler vulgaire et dans 
la langue générale : « Après avoir fait la /'6'/a/Jpe toute la nuit», 
Concourt, Journal, 5 février 1868. 

N'oublions pas qu'en 1815, dans un opuscule consacré aux 
filles publiques du Palais Royal, on lit déjà un cliapitre, d'ail- 
leurs insignifiant, intitulé : « Termes d'argot » *. Cette courte 
liste présente l'intérêt d'être profondément influencée par le 
jargon et d'avoir ainsi contribué à l'expansion de celui-ci dans 
le parler vulgaire -. 

1. — Noms spéciaux. 

Plusieurs des appellations qui désignent les filles sont ca- 
ractéristiques et remontent assez haut: 

Grue. Terme injurieux et attesté, au sens actuel, dès le dé- 
but du XY*^ siècle (dans Godefroy) : « Icellui Girard appela la 
suppliante deux ou trois fois (jrus ! grus ! et pour ce qu'elle 
n'entendoit pas que c'étuit à dire des dites paroles, demanda 
audit Girard que c'estoit à dire ; lequel Girard lui dist que 
c'estoit à dire ribaude, en l'appellant par plusieurs fois : grus, 
ribaude ! gras, ribaude! » 

Le mot désigne proprement la femme qui, par coquetterie, 
redresse et tend. le cou comme font les grues. Cou de grue, 
au sens défavorable, se lit déjà au xii'- siècle, dans le Mise- 
rere de Reclus de Molliens. str. cxxxii : 

Ent.-mt clia, urguicus, cous de ijrue ! 

C'était l'allure iiabituelle des femmes libres ou des galants. 
Dans le « Sermon joyeulx des fcnilx » du xV siècle, on lit à pro- 
pos des annaireux {Ancien llicàtre, t. II, p. 212) : 

Je trouve aussi à mon proi)os 
Une autre quantité de t'olz 
Qui s'en vont de nuyt par les rues, 
Estandant les colz comme grues! 

Chameau. C'est pour une raison analogue que ce terme dé- 

1. Le Palais- Royal ou les Filles en bonne fortune, Paris, 1815 (termes d'argot, 
p. 122-123). Un opuscule de P. Guisin porte à peu près le même titre : Les 
Nymphes du Palais-Royal, leurs mœurs, leurs expressions d'argot... Paris, 1815. 
Les expressions d'argot no figurent que sur le titre. 

2. Cf. Charles Virmaître, Paris impur, 1890, et Jean de Merlin, La Débauche 
ù Paris, 1900. 

Nous avons déjà parlé des romans sociaux de Piosny aîné et de Ch.-H. Hirsch 
(v. ci-dessus, p. 53 et 55). 



2G0 FACTEURS SOCIAUX 

signe également la femme de mauvaise loiuMiurerOn lit dans un 
« Sonnet contre une vieille courtisane » du Sieur de Sygogne: 

Vostre tosto ressemble ;ui inarmouzcl cVun cistre... 
Vostre longue encolure à celle d'un cliaineau. 

Par contre les deux appellations qui suivent sont des mots 
d'amitié : 

Biche. Nom caressant que l'on donne aux jeunes filles et dont 
l'emploi remonte au xviu*^ siècle : « Vous n'êtes pas ici tout 
seul? Vous soupez donc ?... laquelle de nos sœurs est de la 
partie? car vous êtes un courrcur de biches », Comte de Cay- 
lus, Oeuvres, t. X, p. 29. 

Le mot n'a donc pas été créé en 1857 par Nestor Roqueplan, 
comme le prétend Dolvau. 

On en trouve l'origine métaphorique dans ce passage de la 
comédie Les Escoliers (1589) de François Perrin (acte IV, 
se. III) : 

Au vieil temps... la craintive fille... 

Vergogneuso baissoit la teste 

Et n'osoit voir un homme en front : 

Mais maintenant nos filles vont 

Plus effrontées que des biches 

Qui battent des deux flancs les friches. 

Cocotte. Le terme se lit, avec son sens général, chez d'Hau- 
te! (1808) : « Mot flatteur et caressant que l'on donne à une pe- 
tite fille. Mot enfantin pour dire une poule ^ ». Mais l'acception 
moderne était déjà usuelle au xviii*^ -siècle : « Une certaine 
Adeline qui représente aux Italiens et plusieurs autres cocot- 
tes de même espèce », lit-on dans le Cahier des plaintes et 
doléances de 1789, p. 16. 

Ajoutons pierreuse, ainsi défini par d'iïautel : « Prosti- 
tuée dans le plus bas degré. Ce sobriquet a été donné à ces 
femmes, parce qu'elles font ordinairement leur honteux com- 
merce dans les lieux où l'on bâtit et où il y a grand nom- 
bre de pierres ». 

Le nom a été censuré par les grammairiens: « Pierreuse. 
Nom donné aux lilles des rues. C'est un barbarisme », Des- 
granges, 1821. Il est encore usuel (Bruant, Rue, t. H. p. 8i). 

Les autres appellations^ sont modernes : 

1. En revanche, le mot poule, depuis quelques années, remplace complète- 
ment cocotte. 

2. Parmi les appellations spéciales citons : Brique, prostituée de bas-étage. 



FILLES ET SOUTENELRS 261 

Marmite, nom de la fille dans ses rapports avec le souLc- 
neur qu'elle paie et nourrit : « Faire bouillir la mannite, four- 
nir d'argent pour maintenir ou nourrir une famille » (Uudin, 
16i0). Ce nom se trouve mentionné pour la première fois dans 
le petit vocabulaire déjà cité du médecin Aimé Lucas (p. 31): 
« Le souteneur appelle la prostituée qui lui donne l'argent sa 
marmite. Elle est, selon qu'elle lui rapporte plus ou moins 
d'argent : marmite de cuivre, de fonte, de carton... ». 

Rouchie, sale prostituée (Rigaud) : « L'amante de cœur d'une 
vieille rouchie des grands quartiers », Poulot, p. 128. — « Cette 
rouchie avec ses oripeaux », Zola, p. 406. 

Ce mot remonte à rouchi, gredia (dans Vidocq), et celui-ci 
au sens primitif de « chien » que rouchi a dans le bellau, ar- 
got des peigneurs de chanvre du Bas-Jura. 

Morue, pendant de la nomenclature ichtyologique concer- 
nant le souteneur : « Les femmes sont des ponifs, des crevet- 
tes à filets, des morues », Poulot. p. 134. 

Le client ou l'amoureux payant de la fille, c'est le miche, 
la dupe, le simple : « Les filles appellent un miche l'homme 
qu'elles font monter chez elles et qui paye », Le Palais Royal, 
1815, p. 122. — « Lorsqu'une fille a raccroché un homme qui 
a été avec elle, elle a fait un miche », Dr. Lucas, 18il, p. 32. 
— « Elle lui persuade que son miche l'a quittée à cause de 
lui », Poulot, p. 130. 

Le nom était déjà usuel au xviu^ siècle: « Miche se dit d'un 
sol qui se laisse duper. On le montre au doigt en disant: 
Voilà le miche ! C'est un terme bas et qui n'est connu que du 
peuple ». Dictionnaire de Trévoux, 1732. — « 11 faut cepen- 
dant trouver quelque miche qui prenne la moitié de st'en- 
fant », Comte de Caylus. Ecosseuses (dans Oeuvres badines, 
t. X, p. 552). 

Miellé est la prononciation vulgaire de Michel, nom tradi- 
tionnel de la dupe, du niais ; au xv*' siècle, michault désignait 
le cocu, dans Guillaume Coquillart (t. I, p. 111) : 

Peut estre qu'elle a nom Denise 
Et son mary Jehan ou Thil)ault, 
Et néanmoins pour sa devise 
Porte un M qui fait Michault. 

proprcmiMit /'Oi7 de hrir/ue, (jui a les cheveux roux (tiossiguol) ; — /li/iocheuse. 
prostilui'e rapace (Riguud), contaiainalion de lUbusfier et balocheuse. Celle qui 
nppelle le client de safenétre, fait la quitourne, la fenêtre (« celle qui tourne »). 



302 FACTEURS SOCIAUX 

Faire le miclielet, c'est aujourd'Inii palper les femmes dans 
une foule (Rigaud) ; au xV^ siècle, faire le saiiU miclielet, 
c'était faire l'amour (Coquillart, t. I. p. 105)., 

Ce miclielet est tout bonnement le pendant de michaut et de 
miche (prononciation populaire de Michel). 

Le commerce de la prostitution est généralement désigné 
par persil {aller au persil, on faire persil, c'est raccrocher les 
passants) : « On dit d'une prostituée qui se promène pour trou- 
ver pratique, elle va au persil, elle arrache du chiendent, elle 
donne du vague... Si son commerce ne va pas, elle dit que le 
persil ne pousse pas ; si au contraire, le commerce va bien, 
alors le persil est en fleur », D'' Lucas, 18il, p. 33. 

Le sens en est : aller chercher de l'argent, pour acheter 
du persil et en assaisonner la soupe (cf. marmite), répondant 
à aller aux épinards, en parlant d'un souteneur, recevoir de 
l'argent de sa marmite. 

L'expression a d'ailleurs franchi le monde des filles pour 
faire incursion dans le langage des mondaines et des salons : 
Faire son persil a signifié aller aux Bois de bonne heure, pé- 
destrement, sur le sol fraîchement arrosé: « Aujourd'hui, on 
monte le matin !... il n'y a plus de Bois !... on ne fait plus son 
persil », Gyp, Ohé ! la Grande Vie ! 1891. p. 153. 

2. — Les souteneurs. 

Le pendant de la fille est le souteneur que le Trévoux (1752) 
définit ainsi : « Celui qui soutient. On ne le dit que de ceux 
qui ont de mauvais lieux. C'est celui qui a soin de faire payer 
celui qui les fréquente. Les souteneurs que les filles de joie 
payent pour empêcher le désordre sont ordinairement eux- 
mêmes des coquins qui les pillent, les volent, les maltraitent 
et leur font dix fois plus de mal que celui qu'elles cherchent 
à éviter ». 

On rencontre fréquemment ce nom dans les écrits poissards : 
Vadé, Les Porcherons, etc. ' 

Il portait encore, au xvni'^. siècle, le nom de guerlichon ou 
greluchon : « C'est ainsi que l'on appelle l'amant favorisé se- 

1. Voy. Louis Puibaraud, La Malfaiteurs de profession, Paris, 1S94, ch. V : 
J,es souteneurs. — Cliarles-Louis Pliilii)pe, Buhu de Montparnasse, Paris, l'JOt. 
Tout récemment, 'SI. Francis Garco s'est fait une spécialité de ce inonde 
louche. Voir son roman Jésus la Caille (1914). 



FILLES ET SOUTENEURS 263, 

crèteinent par une femme entretenue ou qui se fait payer par 
d'autres amants », Trévoux, 1752. — « Un essaim de ces 
animaux rongeurs, que l'on nomme guerluclions, assiégeait 
continuellement sa maison, la pilloit et partageoit toutes les 
faveurs de la danseuse », Caylus, Œuvres, t. XI, p. 33. 

Le plus ancien exemple se lit dans le poème Cartouche ou 
le Vice jnini (il2ïï), de Nicolas Ragot dit Grandval, ch. IV : 
« Je voulais la tuer, elle et son greluchon ». 

Ce nom, d'origine obscure, était déjà usuel dans la seconde 
moitié du xvi'' siècle. Pierre Viret parle, en 1560, d'un saint 
Grelichoii \ et Henri Estienne, en 15(36, d'un saint Guerlichon 
qui guérissait du mal de la stérilité. Ce prétendu saint « se 
vante d'engroisser bravement autant de femmes qui le vien- 
nent aborder, pourveu qu'elles faccnt leur devoir, c'est-à-dire 
que pendant le temps de leur neufvaine faillent point clias- 
cun jour plusieurs fois de s'estendre sur luy tout de leur 
long... » ^ 

Au XIX*' siècle, le mot est donné par d'IIautel, et il est en- 
core vivace sous la double forme greluchon et guerluchon 
(v. H. - France) : « Apprends un peu, bougre do greluchon, 
que la blouse est le plus beau Vêtement, oui ! le vêtement du 
travail ! » Zola, Assommoir, p. 490. 

Son équivalent moderne plus fréquent est marlou (nom pro- 
vincial du matou), qu'une facétie de 1830 explique ainsi : « Un 
marlou, c'est un beau jeune homme, fort, solide, sachant 
étirer la savate, se mettant fort bien, dansant le chahut et le 
cancan avec élégance, aimable auprès des filles dévouées 
au culte de Vénus, les soutenant dans les dangers immi- 
nents » ^ 

Terme du bas-langage très répandu : « Dire que cette 
gueuse-là en était tombée à ce point, pour suivre quelque 
marlou qui devait la battre », Zola, Assommoir, p. 403. — 
« Ce marlou s'étendait en hauteur et boitillait », Rosny, 
Marthe, p. 78. 

L'ancien équivalent maquereau — avec sa forme abrégée 
moderne />3ac ^ (Bruant, Rue, t. II, p. 98), fém. maca et les 

1. Tralcté de la vraye et fausse religion, 1S60, 1. VII, ch. XXXV. 

2. Apologie d'Herodole, éd. Ristelhubei', t. II, p. 321. 

3. Ci?iqHaiile mille voleurs de plus à Paris ou Réclamations des anciens mar/ous 
de la capitale contre l^ordonnance de M. le Préfet de police, concernant les filles 
publiques, par le beau Théodore, ancien cancan, Paris. 1830, p. .j. 

4. Mec, meg, par contre, est pris au jargon : un mec à la colle forte (image 



364 FACTEURS SOCIAUX 

tliiiiiriulifs maquet (Idem, t. I, p. 200) et macrotin — ainsi que 
son synonyme également ancien poisson cVavril, qu'on lit 
dans la Diablerie ded'Amerval (1507, fol. B 111 v''): 

Vien ça, i le chief des ruffyens. 
Houlier, putier, maïuereau infâme, 
De maint homme et de mainte famé 
Poisson, (l'apvnl, vien tost à moy ! 

ont produit toute une nomenclature ichtyologique désignant 
le souteneur : 

Barbeau, abrégé en barbe (diminutif barbillon) et amplifié 
on barbiset : « L'homme qui reçoit de l'argent d'une prosti- 
tuée est un barbillon, un meg », Dr. Lucas, 1841, p. 32. — 
« Pas un bai'biset qu'aurait osé pousser un coup de vague », 
Mélénier, Laite, p. 156. 

Brochet, abrégé en 6roc/ie (Bruant, Rue, t. II, p. 119), avec 
le diminutif brocheton et le dérivé s'embrochiner, se coller 
avec une femme (Virmaitre). 

Dauphin, abrégé en daufe, d'où daujier, souteneur (Bruant, 
Rue, t. I, p. 205); a donné, aussi, par jeu de mots: dos fln^ 
ou simplement dos ^ (Richepin. Gueuse, p. 19!) : « C'est nous 
qu'est le dos... », à côté de dos vert, par allusion aux bandes 
vertes qui sillonnent le dos du maquereau, ^ appellation déjà 
usuelle dans le poissard (Les Porcherons, 1773, V® chant): 

De ce dos vert ■'• de Jolicœur, 
Le ton fanfaron et gouailleur, 
Tout drès d'abord m'a fait com])rendre 
Qu'i voulions faire ({ueute esclandre. 

Une dernière appellation du souteneur, celle-là d'origine 
provinciale; est costau (écrit costaud) qu'un glossaire argoti- 
que de 1846 donne sous la forme costel : « 11 voulait devenir le 
chef d'une bande réelle, un meg, un costaud, une terreur », 
Rosny, Rues, p. 7. 

empruntée au menuisier, surnommé pol-à-colle) désigne un souteneur à poigne, 
redoutaltle, en opposition à mec à la mie de pain, sobriquet du souteneur 
inalaJroit et craintif. 

1. r^ucifer, en ajiostrophant Satan. 

2. De là dossière ou daitssiere (cf. dauphin à C(')té de dos fin], prostituée d'un 
dos, d'un souteneur. 

3. Bruant, v» maquereau, donne d'autres synonymes ; chueiine, écaillé, gou- 
jon... Ce sont là des parasites forgés analogiquement et dont ce dictionnaire 
attende. 

4. Guy de Maup;issant le met dans la bouche d'une drôlesse parisienne 
[Bel-Ami, p. 119) : « Elle lui tourna les talons en déclarant : « Je ne fréquente 
pas les dos verls ». 



FILLES ET SOUTENEURS 265 

Le mot désigne proprement le fort, qui a des côtes : « On 
a enterré des plus costauds que loi... il a des gas costauds », 
Rosny, Rues, p. 28 et 75. 

Les costauds de Villetle sont les forts, les vigoureux, comme 
les Nervi, les apachcs de Marseille, en chemises molles et pan- 
talons à la hussarde. Ce nom a fait fortune, en franchissant 
le monde louche auquel il appartient en propre pour pénétrer 
dans d'autres milieux sociaux, par l'intermédiaire des filles 
et des troupiers. 

La Terreur, c'est le surnom que porte le plus fort entre les 
souteneurs d'un même quartier : « Une Terreur peut se payer 
des héguins tant qu'il veut, — il finit par se laisser prendre 
par des flics », Merlin, p. 120. 

Cette appellation se lit déjà, avec un sens rapproché, dans 
les écrits de Vadé : « Faut l'appeler Monsieur la Terreur à 
cette heure-ci », Racoleurs, se. XX. 

Le souteneur de barrière, vers 1875, était reconnaissable à 
ses pantalons à pattes d'éléphant, dits bénards * (du nom du 
fabricant); à sa casquette très haute, à trois, à cinq, à six 
ponts, nommés en dernier lieu - def^ ou desfous (du nom du 
chapelier) ; à ses mèches collées sur les tempes et appelées 
tour à tour : accroche-cœurs, appellation rustique et provia- 
ciale, adoptée tout d'abord par les filles galantes et passée de 
celles-ci aux souteneurs; — faces, terme de la langue générale 
(« Faces. Ce nom se donne improprement aux boucles de che- 
veux qui couvrent les oreilles »; Michel, 1807); — guiches, 
allusion à la guiche de chartreux, bande d'étoffe attachée de 
chaque côté de la robe pour la fermer ; de là, nom du soute- 
neur et de sa, caste ^; — patères, c'est-à-dire tempes sembla- 
bles aux crochets qui retiennent les rideaux; — et finalement 
rouflaquettes, appellation récente, d'origine provinciale : « Un 
seigneur h. rouflaquettes, petit et crapuleux, la veste ouverte 
sur le chandail », V^.os,ny, Marthe, p. 78. 

La forme primordiale rouf le (Bruant, Dict., p. 113) est 
d'origine provinciale : en Normandie, faire le rouble, c'est 

1. ï Avec un bénavd à pattes d'un thunard », Bercy, XLl" lettre, p. 6. 

:2..Gf. Virmaître, Varis impur, p. 156 : i De 1830 à 1848, la casquette de 
souteneur se nommait une joa^enfe ; de 1848 à 18oo, on l'appelait un david; 
aujourd'hui (1890), les souteneurs portent la casquette plaie à large visière ». 

'A. « Alors on m'a payé un def américain, tout ce qu'il y. a de gandin », 
Bercy, III" lettre, p. 5. 

4. Richepin, Gueux, p. 191 : n Gare au bataillon de la guir/ie... » 



266 FACTEURS SOCIAUX 

prendre un air arrogant, se pavaner (cf. tiJfeSy cheveux, pro- 
prement attifets) '. 

Si long-temps que sa marmite travaille, qu'elle est sur le 
tas (terme emprunté '' aux métiers), le souteneur roule son 
existence fainéante; mais une fois qu'elle est arrêtée ou ma- 
lade, il est sur le sable, à sec et sans savoir quoi faire ^ De 
mangeur de blanc ^, qu'il était, il devient mangeur de rouge, 
assassin: « Les criminels à Paris ont leur pépinière : ce sont 
les souteneurs. Tout souteneur est du plant de criminel » ^ 
Devenu apaclie, le souteneur ne recule pas devant sa première 
victime, Monsieur le bon (Bruant, Rue, t. II, p. 194). 

Ce facteur social impur, la fille, a donc joué, lui aussi, un 
rôle intermédiaire assez important pour la propagation des 
mots nouveaux, venant tour à tour des malfaiteurs et des 
troupiers, des matelots et des ouvriers. La part qu'elle a ainsi 
prise, jointe à sa propre contribution, ne pouvait être négligée 
dans l'examen d'ensemble des nombreux éléments, qui ont 
concouru, chacun pour sa part, à former le langage popu- 
laire de nos jours. 

1. Le bal ou rendez-vous de^s souteneurs aux noms ichtyologiques portait 
en conséquence le nom d.'aquariiim, et la partie des boulevards entre la Porte 
Saint-Denis et la Madeleine, celui de Banc de Terre-Neuve ; la pèche des 
morues y avait lieu de quatre heures du soir à une heure du matin : « Le soir, 
l'ouvrier [sublime] viendra voir le défilé AnBanc de Terre-Neuve, il trouvera 
là ses affaires dans les prix doux », Poulet, p. 129. Mais ces appellations 
paraissent tout simplement livresques. 

2. Cette image très expressive sur le tas semble empruntée à la corporation 
des repousseurs sur métaux. La pièce que l'ouvrier repousse ou cisèle r"e- 
pose sur une masse de plomb qui s'ajoute à l'enclume. 

3. C'est ce qu'on exprime par calandriner, traîner la misère (verbe déjà 
donné par Fr. -Michel) ou caler le sable (Rigaud) ; fusion de caler (cf. caleler) 
et halandriner, se liallader, proprement colporter son balandrin ou balle de 
mercier. 

. 4. Cette appellation se lit déjà chez d'Hautel : « Maiigeur de blanc, libertin, 
lâche et paresseux, qui n'a pas honte de se laisser entretenir par les fem- 
mes ». 

'6. Pny])araud, ourrar/e cité, p. 91. 



CHAPITRE COMPLEMENTAIRE 

LE CABARET 



Le rendez-Vous général de tons ces professionnels — ou- 
vriers, soldais, matelots, filles, malfaiteurs — est le cabaret, 
véritable creuset où se sont mêlées et fondues les langues 
spéciales. A côté des casernes qui réunissent les éléments so- 
ciaux les plus divers, à côté de la rue où germent et se dé- 
veloppent les excroissances des grandes capitales, le cabaret a 
agi efficacement sur cette fusion des classes et dos idiomes. 
Il mérite de clore cette enquête à la fois sociale et linguisti- 
que. ^ 

1. — Noms divers. 

Commençons par les appellations données au cabaret : 
Guinguette, cabaret, bal de barrières, sur lequel le Trévoux 
de 1752 nous donne ces renseignements : « Ce terme est nou- 
veau et bas, mais il est fort en usage. Il a pris naissance 
avec le siècle. On entend par là un petit cabaret dans les fau- 
bourgs et environs de Paris où les artisans vont boire l'été les 
dimanches et les fêtes ». 

Il cite, à cette occasion, ces deux vers du poème de Grand- 
val, Cartouche ou Le Vice puni, de 1723: 

Vaillant dans les combats, scavants dans les rtHraitos, 
Forme dans les malheurs, sobre dans les guinguettes... 

et n'oublie pas d'en donner Porigine : « Ce mot vient appa- 
ramment de ce qu'on ne vend dans ces cabarets que du mé- 
chant petit vin vert qu'on appelle guintjuet, tel qu'est celui 
qui se recueille aux environs de Paris ». 



1. P. Guisin, f.es Cdharcts de Paris on l'homme peint d'aprèa nature... Petits 
tableaux de mœurs philosophiqiies, galans, comiques, mêlés de couplets et 
de diverses poésies légères, Paris, 1821. — Cet opuscule offre un tableau mo- 
ral des cabarets de Paris : son intérêt linguistique est fort mince. 



268 FACTEURS SOCIAUX 

Cette origine est contestable. Une comédie de 1697 (v. le 
Dict. général) en fait le nom d'un quartier de Paris, d'un 
quartier latéral probablement (cf. guingois, de travers). 

Guinche, cabaret et bal de barrière: « On dansait au guin- 
che de la rue du Fouarre », Méténier, Latte, p. 187. Le mot 
désigne proprement un cabaret borgne : Genève, guinche, 
louche (de guenchir, obliquer). 

Bastringue, même sens que le précédent, terme dont nous 
avons déjà exposé le curieux historique. 

Aujourd'hui, le cabaret de bas étage s'appelle bibine, pro- 
prement débine, la taverne de la misère: « Tâche de te traî- 
ner jusqu'à la bibine du père Thomas », Méténier, p. 151. 

11 porte surtout le nom significatif d'assommoir: c'est là 
qu'on consomme les fortes boissons alcooliques que le peuple 
a dénommées casse-poitrine et tord-boyaux, eau-de-vie très 
forte, dans laquelle le camphre, le poivre ^ et le vitriol ^ se 
mélangent en doses différentes : « Les assommoirs sont des 
mines à poivre », Poulot, p. 184. — « Toujours du vin, ja- 
mais de casse-poitrine. . . Sa chopine da tord- boyaux p'dT iouv », 
Zola, Assommoir y p. 185 et 436. 

Les appellations do trois-six^ ou de Jil en quatre se rappor- 
tent à un ancien mode d'évaluation des alcools {\q Ji.l en trois 
se lit chez d'Hautel « pour dire de l'eau-de-vie, du roide, du 
sacré ciiien tout pur ») : « Si la paye fondait dans le fil en 
quatre.,., on la buvait limpide et luisante comme du bel or 
li(juide », Zola. p. 366. 

2. — Sobriquets. 

Le marchand de vin a souvent excité la verve populaire, 
qui a envisagé tantôt son attitude machinale — le manne- 
j^ingue, c'est le mannequin du zinc, comme le mannestringue 
est le mannequin du bastringue — tantôt sa corpulence: le 
mastroc ou mastroquet, c'est le marchand mastoc, le gros 
bonhomme qui débite des strocs ou setiers. 

Une autre appellation, bistro, est d'origine provinciale 

1. Et avec le sons d'ivre : « Gervaiso était poivre », Zola, Assommoir, p. 448. 
On se sert plus souvent, dans ce cas, du dérivé, poivrot, ivre et ivrogne. 

2. Gomme le précédent, vitriol désigne à Paris l'eaii-de-vie : « Après trois 
011 quatre tournées de vitriol pour se donner de l'aploml), ils vinrent nous 
trouver », Poulot, p. 4. 

3. Bruant, l\i/p, t. T, p. 10'.) : a Mon pai^a qu'adorait le trois si.r et la verte... s 



Lie CABARET 269 

(Anjou et Poitou, petit domestique destiné à garder les bes- 
tiaux dans les champs) : « Je.vous retrouverai chez le bisù'o », 
Méténier, Lutte, p. 254. — « Ces hommes jeunes qui vaguent 
autour du café-concert, du cinéma, du bistro et du bar », 
Rosny, Rues, p. 9. 

Le mot a probablement désigné au début l'aide du mar- 
chand de vin et ensuite le patron lui- môme. 

3. — Termes spéciaux. 

L'expression générale de boire, et surtout de boire à l'excès, 
est rendue par des images correspondant aux occupations 
professionnelles : Un marin prend sa biture et le typographe 
prend la barbe ; un cocher, avant de se mettre en route, 
graisse les roues; un boulanger ou un mécanicien chauffe le 
four: « T'as donc chauffé le four hier? » Poulot, p. 72. ^ 

Ajoutons l'expression également technique faire cracher ses 
soupapes, c'est-à-dire laisser échapper par les soupapes le 
trop plein de vapeur: « Si ses soupapes ont craché le diman- 
che, le lundi il a mal aux cheveux... Deux tournées de quatre 
sous, puis ses soupapes crachent », Poulot, p. 57 et 93. 

Dans la langue populaire, on exprime cette gradation par 
les deux métaphores suivantes : 

EmécheJ', s'émécher, se griser (comme la mèche d'une lampe 
s'imbibe d'huile, avant d'être allumée): « A la cloche, /e7ais 
éniéché », Poulot, p. 72. 

Allumer, s'allumer, se griser, s'échauffer par le vin : « 11 
laissait l'autre s'allumer,... lui se piquait le nez proprement, 
sans qu'on s'en aperçut », Zola, Assommoir, p. 271. 

Cette dernière image répond à celle (déjà mentionnée) de 
chauffer le four, d'où cuite, pour ivresse complète, la quantité 
des liqueurs chauffant l'estomac de Pivrogne. 

1, Les mécaniciens des chemins de fer disposent d'ailleurs de toute une no- 
menclature technique pour désigner les étapes multiples de la simple gri- 
serie à l'ivresse complète (Poulot, p. 54) : 

1° Attraper une petite allumette ronde, il est tout chose ; 

2» Avoir son allumette de 7narcliand de vin, il est bavard, expahsif ; 

3" Prendre son allumette de campagne, ce bois de chanvre souffre des deux 
bouts : il envoie des postillons et donne la chanson bachique ; 

4° Il a son poteau kilométrique : son aiguillette est affolée, mais il retrou- 
vera son chemin ; 

5» Enfin, le poteau télégraphique, le pinacle : soulographie complète ; ses 
roues patinent, pas moyen de démarrer... 

Mais toute cette nomenclature est bien livresque. 



270 FACTEURS SOCIAUX 

Son synonyme culotte'^, excès de boisson, a une orig-ine pro- 
bablement soldatesque : aDoir ou prendre une culotte, être 
soûl, exprime la même idée que les équivalents avoir son sac 
ou s'en donner plein la ceinture^. L'expression est donnée par 
Desgranges (1821) : « Prendre une culotte, c'est en langag-c 
bas, s'enivrer. Celte culotte-\h. n'est pas de mise à l'Aca- 
démie ». 

Une autre expression pour boire (beaucoup)est étrangler un 
perrocjuet ou étrangler un pierrot, suivant qu'on prend un 
verre d'absinthe (= verte) ou de vin blanc : « L'homme se leva 
d'une table da bistro où il achevait d'étrangler un perroquet », 
Rosny, Mart/ie, p. 79. 

On disait, de même, un polichinelle, grand verre d"eau-de- 
\ie : « En servant un polichinelle en deux verres », Cuisin, 
Cabarets, 1815., p. 15, avec cette note: « C'est ainsi que les 
fiacres nomment une chopine (demi-litre) en deux verres ». 

Boire de l'eau-de-vie ou du vin blanc, le malin à jeun, c'est, 
croit le vuigaire, tuer le ver : chacun de nous porterait en soi 
un ver qu'il convient de tuer par des libations matinales. Celte 
croyance est. ancienne, et le Journal cVun bourgeois de Paris 
sous François /'''' en fait déjà mention (juillet 1519) : « Par 
quoy il s'ensuyt qu'il est expédient de prendre du pain et du 
vin au matin, au moings en temps dangereux, de peur de 
prendre le ver ». 

Celle expression en rappelle une autre : cliarnier les puces, 
boire beaucoup le soir avant de se mettre au lit ( « par ce 
moyen nous ne sentons pas les puces qui nous mordent »,. 
Oudin, 1640), fréquente chez les écrivains du xvi'^ siècle (du 
Fail, ^ Bouchel ^, etc.) et encore vivace : « S'ils gobelolaient 
depuis six heures, ils restaient tout de même comme il faut, 
juste à ce point où Von c/iarme ses puces, » Zola, Assommoir, 
p. 3G3. 



1. « Le lendemain de culotte, le zingueur avait mal aux cheveux », Zola, 
p. 158, L'expression se lit dans Balzac, Ménage de garçon, 1842, .t. VI, p. 99 : 
Il Les deux anciens troupiers s'étaient, pour employer une do leurs expres- 
sions, donné une culotte i. 

2. Pliilibert Le Roux^note cette expression comique : « Culotte de Suisse si- 
gnifie à Paris certains verres à pattes dont on se sert pour boire. On les 
nomme ainsi parce qu'ils ont la forme d'une culotte de Suisse ». 

3. <s Après avoir embrassé et charmé les puces, il dort sur toutes ses deux 
oreilles », Coiites d'Entrapel, cb. XVIII. 

4. Bouchet em[)loie brider les puces, avec le même sens {Serées, t. IV, p. 183). 



k 



LE CABARET 371 

Nous venons d'énuinéror les locutions vulgaires exprimant 
l'action de s'enivrer ; une autre série se rattache à l'état 
d'ivresse. 

Go qui frappe, ciiez l'ivrogne, c'est son nez couvert de ru- 
bis et do boutons, ce iie^ à pompettes^ ^ cooioie le décrivent 
déjà Rabelais et du Fail ; on dit encore aujourd'hui : avoir 
son aifirette, sa cocarde, son panache, son plumet, son pom- 
pon : « Avec çà, que l'ouvrier, échiné, sans le sou... avait 
tant de sujets de gaieté, et qu'on était bienvenu de lui repro- 
cher une cocarde de temps à autre, prise à la seule fin de 
voir la vie en rose... Elle quitta les hommes qui achevaient de 
se cocarder », Zola, Assommoir, p. 228 et 326. 

C'est au môme ordre d'idées que se rapporte l'expression : 
avoir un coup de soleil, être à demi gris, que donne déjà 
d'IIautel, en faisant remarquer que la plupart des aubergistes 
et marchands de vins prennent pour enseigne le proverbe « le 
soleil luit pour tout le monde ». 

Après la trogne rubiconde, c'est à la tète de l'ivrogne que 
se rapportent des expressions comme avoir son casque ^ ou 
prendre le casque^ en réservant casquette pour un état d'ivresse 
moins avancé. 

On disait jadis se coiffer ou être coijjé : « Coëffer signifie 
aussi quelquefois s'enivrer. Cet homme n'est pas accoustumé 
à boire, il ne faut qu'une chopine de vin pour le coëffer » 
(Furetière, 1690). On lit encore .dans VAmplujtrion de Molière 
(acte III, se. Il) : • 

Quel est le caljaret honnête 
Où tu t'es coiffé le cerveau ? 

Avant Molière, Jodelle, dans sa comédie Eugène (1352), en 
parlant d'Alix qui s'était grisée de crainte de se morfondre, 
dit (acte II, se, 1): « Elle avait son heaume coijfë... » 

Et dans une lettre de rémission de juillet 1456 on lit : (( Qlie 
ledit suppliant estoit embeguinë, qui estoit à dire qu'il estoit 
yvre, » c'est-à-dire que sa tète était couverte d'un béguin ou 
d'une coiffe. ^ 

1. « Du temps des robes à pompettes », Ancien Théâtre, t. II, p. 159. Cf. se 
pimpeloter, boire copieusement (Larchoy), proprement s'attifer, sens du mot 
dans la vieille langue. 

2. « Il me demande si je veux m'immocter, je lui réponds comme ça que 
j\d mon casque s, Monselet, Voyous, p. 47. 

3. Les notions d'« ivresse » et de « caprice amoureux » se confondent, coiffe 
désignant à la fois l'amoureux et le soûl (Oudin); aujourd'hui, béguin désigne 



272 FACTEURS SOCIAUX 

L'homme très ivre est plein ou raide : il est alors blindé, 
cinglé (Rossignol) ou cuirassé, et lancé ou prêt à partir pour 
la gloire. 11 a son jeune homme, c'est-à-dire il a ingurgité 
un de ces brocs de quatre litres que les mastroquets appelaient 
Jeune homme, moricaud ou petit père noir. 

Ce vocabulaire spécial est riche en pareilles personnifica- 
tions : une dame blanche, c'est une bouteille de vin blanc ; 
une demoiselle, une demi-bouteille de vin rouge (en Norman- 
die., c'est un décalitre d'eau-de-vie et la bouteille dans laquelle 
on le sert) ; une fllle, une bouteille de vin boucht'e, et une 
flllette, une demi-bouteille; une mominette, une petite absin- 
the. 

Voilà les facteurs sociaux qui ont contribué, chacun pour 
son compte, à enrichir le vocabulaire du langage parisien de 
nos jours. Grâce à ces intermédiaires multiples, notre vulgaire 
a acquis cette variété et cette abondance qui lui donnent une 
physionomie si caractéristique. Cette féconde élaboration s'est 
accomplie presque toute entière au cours du xix*^ siècle et 
avec une rapidité parfois vertigineuse, à la suite des trans- 
formations sociales d'une portée considérable. Nous sommes 
maintenant à même d'en apprécier les effets permanents et 
transitoires. 

plutôt une passion ou toquade : « Tout le monde disait en riant à Gervaise 
que Goujet avait un béguin \)o\xi' elle », Zola, Assommoir, p. 160. Ce béguin ré- 
pond exactement à coqueluche, capuchon de femme et personne aimée. Avoir 
un béguin, airner quelqu'un, se lit dans la dernière édition du Jargon de 1849. 



LIVRE QUATRIEME 

CONTINGENTS LINGUISTIQUES 



Après avoir suivi les traces nombreuses laissées dans le 
bas-langage par les facteurs sociaux et notamment par les 
classes professionnelles, il nous reste à compléter notre en- 
quête en étudiant les apports des différentes provinces, les 
emprunts étrangers et les archaïsmes encore vivaces. Si ces 
derniers contingents représentent la continuité de la tradition 
linguistique, les deux premiers se rattachent intimement aux 
facteurs sociaux déjà étudiés. 

C'est toujours, en effet, à des professionnels, venus des 
quatre points cardinaux à Paris, où ils font un séjour plus ou 
moins prolongé, que sont dues l'introduction et l'expansion 
des termes des provinces ou des régions limitrophes de la 
France. On ne saurait assez insister sur ce va-et-vient, à la 
fois social et linguistique, qui, au xix'' siècle tout particuliè- 
rement, a acquis une importance capitale. 

Dans la seconde moitié de ce siècle, le courant entre la pro- 
vince et la capitale atteint le maximum de sa force d'expan- 
sion. Son effet se dessine dans une double direction : d'une 
part, il apporte au bas-langage parisien de nombreux élé- 
ments du terroir ; et d'autre part, il flnit par imposer à peu 
près partout dans les provinces l'argot de la capitale. Le 
prestige que la métropole a de tout temps exercé sur le reste 
du pays a répandu jusque dans les parlers provinciaux les plus 
éloignés ce langage populaire parisien qui a fini par tout ab- 
sorber : le jargon des malfaiteurs, les argots professionnels, 
les parlers provinciaux. 



18 



CHAPITRE PREMIER 

PROVINCIALISMES 



Entre 1850 et 1870, grâce aux nouvelles voies de commu- 
nication (chemins de fer et routes nationales), l'émigration 
régionale vers Paris devient particulièrement intense. De 
nouveaux venus accourent de toutes les régions du Nord 
comme du Midi, de l'Ouest comme de l'Est. Après un séjour 
plus ou moins long dans la capitale, ils rentrent presque tous 
dans leur pays, non sans avoir laissé des traces dialectales 
dans le vocabulaire parisien. 

Le classement de ces éléments d'après leur provenance est 
une tâche malaisée et parfois impossible. Nous allons néan- 
moins en essayer un triage en gros, en tirant parti des nom- 
breuses ressources dont on dispose actuellement pour l'étude 
des parlers provinciaux et des patois. ^ Quelques critères s'im- 
poseront dans le choix de ces termes. 

Du nombre considérable de provincialismes que donnent 
les dictionnaires d'argot parisien, particulièrement ceux de 
Delvau, Delesalle et Bruant, nous n'admettrons dans notre 
texte que ceux que nous aurons pu authentiquer à l'aide de 
nos sources, en réservant pour les notes les vocables dépour- 
vus de références. 

Dans notre dénombrement nous ferons abstraction des 
termes du terroir qu'on trouve exclusivement chez des écri- 
vains àtendance régionaliste^, et des mots rustiques {amiteux, 

1. La liste des glossaires régionaux, donnée à l'Appendice, peut être com- 
plétée par la Bibliographie des palais gallo-romans de Behrens, Paris, 1893 (un 
Supplément pour les années 1892 à 1902 a paru en 1903 dans la Zeitschrift fier 
neufratizosische Sprache, t. XXV, p. 196 à 266). 

2. Voir, à cet égard, les dissertations suivantes : Lotscli, Ueber Zola's Sprach- 
(jehrauch, Greifswald, 1893. — E. Lam^recht, Die mundartlichen Worle in den 
Romanen und Erzi'ihlangen von A. Theuriet, Programme, Berlin, 1900. — Olof 
Bosson, Quelques recherches sur la langue de Guy de Maupassant, Lund, 1907. — 
Steph. Hartmann, La langue de Richepin, Programme, Kornenbourg, 1910. — 
K. Frey, La langue de J.-K. Huijsmans (dans Mélanges Brunot, 1910, p. 163 



PROVINCIALISMES 275 

besson, chapuser, etc.), familiers aux romans champêtres de 
Georges Sand. ^ 

Remarquons finalement la tendance à franciser certains 
termes picards : arnacher, maquiller un objet (Hayard), à 
côté d'arnaquer, frauder au jeu (forme provinciale de renâ- 
cler), et pichenette, chiquenaude (Zola, Nana, p. 164), à côté 
du picard piquenote (c'est-à-dire piquenaude) : « D'une piche- 
nette elle avait soufflé la vie au moniichard », Père Peinard, 
27 juillet 1890, p. 4. 

Certains de ces provincialismes appartiennent au passé et 
sont depuis longtemps populaires : 

Affiitiaux, a terme populaire signifiant bagatelles, affiquets, 
etc. » (Trévoux, 1762). est donné par d'Hautel et est encore 
vivace : « En voilà des femelles avec leurs chill'ons ! Je m'as- 
seois sur les affutiaux », Zola, Assommoir, p. 409. 

Fignoler, «.'ou flgnioler, raffiner, vouloir par présomption 
surpasser les autres dans tout ce qu'on fait, enchérir sur 
eux par des manières affectées. C'est un terme d'écolier et du 
peuple... » (Trévoux, 1752). Encore usuel avec le double sens, 
parfaire avec soin et se parer avec recherche : « Des bijoux... 
tout c'était /?^no/e », Zola, p. 212. Lq fignoleux ^idiii, à la fin 
du xviii'^ siècle, le petit maître, à la mise élégante et au lan- 
gage affecté. 

Voici maintenant les provincialismes du langage parisien 
classés suivant leur provenance régionale. 

à 188). — Mary Burns, La langue d'Alphojise Daudet, Paris, 1916, la dernière 
et la plus copieuse de ces monographies. 

Voir, en outre, les utiles Noies lexic dogiques publiées par M. F. Balden- 
sperger dans la Revue de philologie française, t. XVII, 1903 et suiv. 

1. Voy. la dissertation de Max Born, Georges Sdnd's Sprache in dem Ro- 
mane Les Maîtres Sonneurs, Berlin, 1895, et tout récemment L. Vincent, La 
langue et le style de Georges'Sand dans les romans champêtres, Paris, 1916.- 



A. — Patois du Nord. 
1. — Wallon. 



Le wallon est à peine représenté clans l'arg-ot parisien. 

Brader, vendre de vieilles choses au rabais : « Quand un 
soldat vend à vil prix des marchandises qu'il n'a pas payéesr 
il brade. Argot des camelots » (Virmaîlre, SuppL). A Lille, 
brader, c'est vendre à vil prix, perdre sur un marché (en 
wallon, gâter, gaspiller) : « Il se fait chaque année à Lille, le 
premier lundi de septembre., un marché qu'on appelle la Bra- 
derie, parce qu'on n'y vend que des objets ternis, salis, troués, 
tachés, etc., en un mot bradés » (Vermesse). 

Sorlot^ soulier (Rigaud), répond au sorlet du Hainaut (anc. 
fr. soleret), mol provincial qu'on lit dans Jeh. Rictus (Solilo- 
ques, p. 114): « Eune liquette, un tub, des sorlots... » 

Ajoutons : 

Boargeron, courte blouse de toile que portent les ouvriers : 
« Il change de cotte et de bourgeron tous les huit jours », 
Poulot, p. 31. C'est un diminutif de bourge (cf. cotteron, petite 
cotte), sorte de tissu : « Unes autres elles de vermeil et ynde 
cendaus, enkievrée de bourges fringies de soie et ruban de fil », 
Document de 13S9 (dans Dehaisnos, Histoire de Vart en Flan- 
dre, p. 408). Ce mot flamand a été propagé par les. marins nor- 
mands qui disent aussi bougeron (d'où le guernesais boujarron) 
et bergeron, celte dernière forme dans Bescherelle qui définit 
ainsi le mot: « Petite casaque de toile... dont se couvrent les 
gens qui travaillent sur les ports ». De là, ce sens spécial 
donné par Rigaud : « Bourgeron, petit verre d'eau-devie, 
ration accordée aux marins ». 

Le, wallon a, en outre, fourni toute une nomenclature pro- 
pre à l'industrie houillère. Plusieurs de ces termes spéciaux 
remontent au xvi*^ et au xvii*' siècles. Nous ne tiendrons com- 
pte que des vocables introduits de nos jours de la Belgique 
wallonne (Liège, Namur, Mons) et dont la plupart se lisent 



PROVINCIALISMES 277 

dans le roman de Zola, Germinal (1885), unique œuvre litté- 
raire qui en ait tiré parti. Voici ces wallonisrnes ' : 

Coron, maison ^ de mineur (construite par la compagnie 
houillère), prononciation populaire du dial. carron (anc. fr. 
quarron), carreau, pierre ou brique carrée qui sert à ces 
constructions. Dans le Hainaut, les bouilleurs désignent par 
coirelle ou quarel « la quatrième » partie qui compose la 
couverture pierreuse d'une bouiilère (Morand, p. 147), et à 
Mons, la querière est la pierre tirée de la houille servant à la 
bâtisse des maisons rustiques (Sigart). 

Galibot ', dans les houillères, le manœuvre qui porte au 
fond de la mine (Littré, Suppl.). Le liégeois galba, goinfre, 
répond au picard ^atoat»(, galibiau, ^amin, mauvais sujet. 

Porion, maître mineur, surveillant dans une houillère, 
même mot que porion, poireau, légume dont on fait peu de 
cas, métaphore fréquente dans l'ancienne langue. Cette ap- 
pellation ironique se trouve dans Bescherelle et Littré *. 

Terri ^ à Mons, monticule formé autour des fossés à char- 
bon ^ 

2. - — Normand. 

Les termes qui dérivent de cette source sont nombreux ': 
Attignoles, boulettes de viande de porc hachées et cuites au 

four, qui se vendent chez les charcutiers (Richepin. Gueux, 

p. 79). 

1. Voir, à ce sujet, Morand le Médecin, L'Art cVexploiter les mines de char- 
bon de terre, Paris, 1768, et Borinans, Vocabulaire des houilleurs liégeois, Liège, 
1863. Pour le Hainaut, le Glossaire de Hécart (1833) et, pour Namur. celui de 
Sigart (1870). 

2. Zola, Germinal {è.à. 1890), p. 197 : « De tous les corons arrivait une co- 
hue de mineurs s>. 

3. Ibidem, p. 8 : « J'ai tout fait la-dedans, galibot d'abord, puis herscheur, 
quand j'ai eu la force de rouler, puis haveur pendant dix-huit ans ». 

4. Ibidem, p. 24 : « Un porion, le père Piichoinme, un gros à figure de bon 
gendarme ». — Ajoutons-y cette citation du P'ere Peinard, du 2 mars 1890, p. 2 : 
« Quant, aux portons..., ce sont des fourneaux qui ne doivent leur place qu'à 
leur rosserie i. 

5. Ibidem, p. 7 : « En bas du terri un silence s'était fait s. 

6. Nous donnons en note les provincialismes suivants qui manquent à nos 
sources : 

Bique et bouc, pédéraste (mot donné par Bruant), même sens en wallon. 
Cholelte, le membre (Id.) : Hainaut, balle de bois qu'on pousse avec une 
crosse. 

Drisse, colique (Id.) : même sens dans le Hainaut. 

Ecafoter, écaler (Id.), de même dans le Hainaut. 

Galoiife, glouton (Virmaitre, Suppl.) : même sens dans le Hainaut. 

7. Voir surtout les Glossaires de Moisy (1885) et de Delboulle (1876). 



278 CONTINGENTS LINGUISTIQUES 

En Normandie, aiignole, liâtignoUe, même sens (Moisy), 
aussi avec l'acception figurée de coups : « Il a reçu de rudes 
attignoles » (Virmaître). Le mot normand est identique à liâ- 
tille (dans Rabelais, hastille) qui désigne à la fois la broche 
pour rôtir et la viande rôtie. 

Bagnole, voiture de place (Rossignol), vieille voiture 
(Hayard), répond au normand bagniole, banniole, carriole, 
mauvaise voiture (de banne, grand tombereau) : « On va te 
chercher une bagnole... sois gentil », Hirsch,. Le Tigre, p. 333. 

Delvau et Bruant donnent en outre au mot l'acception de 
taudis, bouge (^ens également provincial : Picardie, Anjou, 
Champagne), que nous n'avons pas retrouvé dans les textes 
populaires. 

Beflaude, viande de mouton dure et coriace (à cause du 
grand âge de la bête), répond au normand berlaude, vieille va- 
che stérile (en picard: vieille brebis). 

Blesses, testicules (se graisser les blosses, fainéanter. Bruant, 
Dici., p. 217), proprement grosses prunes, sens du normand 
bloce, prune, prunelle (anc. fr. beloce). Le mot est surtout 
employé dans la formule de refus : mes blosses ! (Bruant, 
Dict., p. 387). 

CarfouillerK fouiller jusqu'au fond (Delvau, aSop/»^.), répon- 
dant au havrais carfouiller, chercher en remuant divers ob- 
jets (Haigneré). 

Chignole, voiture à bras : « Les marchandes de quatre-sai- 
sons seraient pus forcées de faire la course à la chignole », 
Bercy, XXXV^ lettre, p. 5. En normand, chignolle désigne la 
manivelle [chignoller, tourner) d'où, en français, chignolle, 
fuseau de passementier. 

Eberluer, étonner (Delvau), en normand, éblouir, donner 
la berlue (Cotgrave donne déjà le mot comme normand) : « Il 
demeure tout éberlué sur le trottoir », Iluysmans, Sœur Mar- 
the, p. 3i3. 

Foucade, lubie, coup de tête : « Après ces foucades on la 
reprenait par charité », Zola, Assommoir, p. 416. Ce terme a 
pénétré dans d'autres parlers provinciaux : Anjou, foucade, 
accès de colère, frénésie ; Bas-Maine, mauvaise humeur, bou- 
derie ; Yonne, caprice, désir brusque ; Poitou, colère, impa- 

1. Bruant cite, en outre, la forme parallèle cafouiller, remuer en tous sens 
et bredouiller (double sens familier au picard), d'où cafoiàUeux, bête, sot 
(proprement bredouilleur). 



PROVINGIALISMES 279 

tience, etc. Mais le mot est essentiellement normand (dérivant 
de fouc, troupeau) où il signiQe: 1° course désordonnée d'un 
troupeau de moutons, de bœufs, etc., laissés en liberté dans 
les pâtures ; 2'^ espèce de panique et d'effarouchement dont la 
cause n'apparaît pas toujours; de là 3° coup de tête, action 
irréfléchie (Moisy). C'est en outre un mot moderne, Littré et 
le Dict. général s'étant trompés sur son historique *. 

Gaviot, gosier (même sens en normand et ailleurs) : « Au 
lieu de se serrer le gaviot, elle aurait commencé par se coller 
quelque chose dans les badigoinces », Zola, Assommoir, p. 41S. 
D'Hautel remarque, au mot gavion, g-osier : « On dit vul- 
gairement et par corruption gaviau », et Desgranges ajoute 
en 1821 : « Gaviau, pour gosier, barbarisme. Il s'en repasse 
par le gaviau. Phrase triviale ». 

Guibolle, jambe, surtout longue jambe : « Les lendemains 
de culotte... le matin, il se plaignait d'avoir des guibolles de 
coton... Jusqu'au jour on avait joué des guibolles », Zola, As- 
sommoir, p. 138 et 432. 

La forme parallèle ^Miùort^ie se trouve dans Richepin {Gueux 
p. 166); celle de guibon, qu'on lit au xvni® siècle dans Caylus 
(Œuvres, t. X, p. 23 : « Elle lui donnoifdes coups de souliers sur 
les guibons ») et que Granval écrit déjà en 1725 ^ remonte 
en dernier lieu au normand guibon ou gibon, les deux chez 
David Ferrand ^ La forme^i6o/z nous met sur la trace de l'ori- 
gine du mot, dérivant de giber, agiter, verbe ancien encore 
vivace dans les patois, par exemple en Anjou, où il a le sens 
de « ruer, regimber, lancer des coups de pieds ». 

Maronner, grogner, gronder (même sens dans les patois 
du Nord et ailleurs) : « Pour faire maronner sa femme », Pou- 
lot, p. 201. D'Hautel en fait mention (v^' marmonner) : « Le 
peuple dit par corruption maronner », et Desgranges (1821) 
trouve que ce vocable « est du faubourg Saint-Antoine ». 

1. Littré (suivi par le Dict. général) confond foucade avec fougade, pour 
fougue, que Michel cite en 1807 : « Ne dites pas Quand sa fougade le prend. 
Faute très commune. Quand sa fougue lui prend ». Dans le passage que 
Littré cite de Jean Auffray (mort 1788); foucade est probablement pour fou- 
gade. Cf. Dicrionnaire . des locutions vicieuses, 1835, V fougade : « Je le recon- 
nais à cette foucade, pour à cette fougade... accès de gaieté, de colère, de 
tristesse qui vient suintement... Fougade appartient à la famille de fougue ». 

2. Voir Sources de l'Argot ancien, t. I, p. 333, et t. II, p. 371. Le mot a 
donc passé au jargon du bas-langage provincial. 

3. Voy. La Muse Normande, 1630, éd. Hémon, t. II, p. 62, et t. IV, p. 197. 
Fr. -Michel, Etude, p. 212, cite guibon sous la forme erronée quihon. 



280 CONTINGENTS LINGUISTIQUES 

Potin, commérage (sens normand du mot qu'on rencontre 
déjà fréquemment dans la Muse Normande de David Ferrand) : 
« Potin, dans quelques localités, se dit familièrement pour 
verbiage, caquet : Voilà bien du potin ; à quoi bon tant de 
potin », Bescherelle, 1843. ^ 

3. — Picard, 

Voici les provincialismes qui accusent cette origine ^ : 

Baloclier, flâner, proprement osciller, vaciller, d'où la no- 
tion de se promener en se dandinant ; à Saint-Pol, le mot 
signifie flâner et travailler mollement, ^ insouciamment (Ri- 
chepin, Gueux, p. 175). 

De là, on picard, balochard, celui qui se balance d'un côté 
et d'autre en marchant, et individu sans énergie à la démar* 
che nonchalante qui ne travaille qu'avec insouciance et pour 
ainsi dire machinalement (Edmont), ce dernier répondant à 
un des sens du parisien balochard, ouvrier spirituel et in- 
souciant, qui préfère le mastroquot à l'atelier (on dit aussi 
halocheur). L'autre acception de baloclier, faire la noce (d'où 
balochard, noceur et type de carnaval), en dérive. 

Balouf, fort (Larchey, Supplément, en cite deux exemples, 
avec ce sens, comme adjectif et comme adverbe), lourdeau 
(Virmaître), proprement homme aux joues larges et plates 
(sens du mot en picard ; dans le Hainaut, les balouf es dési- 
gnent les lèvres du dogue). C'est un substantif devenu ad- 
jectif. 

Bistouille, mélange d'eau-de-vie et de café (Bruant, Dict., 
p. 173), forme commune à Saint-Pol (d'où bistouiller, boire au 
cabaret). On dit en Anjou, bistrouillé, dont l'acception propre 



1 Mots isolés cités par Delvau, Bruant, etc. : 

Cadoullle, gourdin, mot usuel pariai les marins (Est-ce « chat douillet », 
appellation ironique?) 

Capet, capiot, chapeau (forme normano-picarde). 

Decarpiller, partager un vol commis en commun (Hayard) : Norm. décar- 
piller, séparer, dégager. 

Groller, remuer des tiroirs, ouvrir et fermer des portes (Delvau) : Norm . 
fjroler, remuer, branler. 

Gnlff, clair, limpide : du vin gniff (Delvau) ; — Norm. nif, clair, pétillant : 
du cidre nif (Moisy). 

2. Voir les Glossaires de l'abbé Gorblet (1851) et d'Edouard Edmont (1887). 

3. De même, dans le Bas-Maine, baloclier, bambocher, mener une vie dé- 
bauchée (Dottin). 



PROVINCIALISMES 281 

est rnélang-e, surtout mauvais mélange (voy. embistrouillei-) 

Bistouille, bagatelle, conte, mensonge (sens^lu mot à Saint- 
Pol), à côté de blstrouilie. même sens : « Jacques reprit de sa 
voix âpre qu'alourdissait la traînerie du voyou : Tout ça 
c'est de la bistrouille... Je pars après demain », Rosny, 
Rues, p. 377. 

Le sens propre du mot est celui de conte ' graveleux (« dire 
des bistouilles, » Delboulle). Le composé tarabistoiiiller, im- 
portuner (H, -France, qui cite un exemple de Raoul Ponchon), 
représente un croisement de deux synonymes : bistoidller, 
embrouiller, et tarabuster, molester. 

Caliborgne, à côté de calorgne, calouche, borgne, louche : de 
même en Picardie. Maine, Anjou, Berry, etc. Calorgne est 
donné par d'Haulel (« mot burlesque et satirique pour dire 
un bigle, un myope »), les autres par Desgranges (1821) : 
« Caliborgne, calouche et calorgne. Tout cela est du bara- 
gouinage. Il n'y a que le mot louche qui soit admis dans nos 
dictionnaires ». 

Canichotte, chambre petite et mal tenue (répondant au pi- 
card canichou, cachette, et carnichotte, coin, niche) : « C'est 
des canichottes grandes comme un blave où qu'on crève », 
Jiercy, XXXIII^ lettre, p. 6. De là canijatte, même sens (Bruant, 
Dict., p. 80), à côté de la forme plus usuelle calijatte, cachot: 
« J'ai boulotte de la calijatte », Mélénier, Lutte, p. 121 -. La 
forme primitive est donnée par Desgranges (1821): « Caniche, 
pour niche, est un barbarisme de province. 

Choucarde, petit tombereau, dans le langage des casernes 
(Merlin), du picard c/ioagMe, souche, désignant principalement 
le timon sur lequel est montée cette charrette à bras (en 
marine, chouque est le nom du billot sur lequel s'appuient les 
mâts supérieurs). 

Bringue, colique (Bruant, Dict., p. IIS), et, au Gguré, peur, 
répondant au picard dringue, foire (dringuer, jaillir). 

Muche, timide, réservé, en parlant d'un jeune homme 
(« dans l'argot des petites dames, » Delvau), de muche, ta- 
citurne, prononciation picarde du dial. musse, même sens. 

Raquer, payer: « Quel est celui de nous qui va raquer la 



1. Le sens primordial de bislou'dle, en normand (voy. Bruant, p. 40:;), est 
testicule, d'où la notion de bagatelle et de blague. 

2. Voir sur cette expression le Supplément de Virmaitre. 



283 CONTINGENTS LINGUISTIQUES 

dépense ? » (Rossig^nol). Le sens propre du mot en picard est 
cracher, d'où le sens de payer à contre cœur (à l'exemple de 
cracher au bassin). * 



1. Ajoutons les mots isolés. 

Boudiné, nombril (Bruant), et brorjue, le membre (« broche »), même sens en 
picard. 

Clique, colique (Delvau), de même en picard, et cloquer, péter (Bruant), 
proprement glousser, sens du dernier en picard. 

Dauder, dandiner, battre (Bruant); cf. picard daudiffer, rosser. 



B. — Patois de l'Ouest. 

1. — Breton. 



Commençons par noter le terme blague (à tabac), écrit hla- 
qiie, par le Tréooux (1771) : (( Vessie où l'on met le tabac pour 
le tenir friiis. Ce mot est en usage en Bretagne ». Boiste, en 
1800, donne : « Blade ou blague, flaque, poche de pélican pour 
mettre du tabac ». La forme primordiale blaque est encore 
usuelle dans le pays wallon : « Blague, poche à tabac. Le pa- 
tois prononce blaque... ce qui me fait penser que le mot n'est 
pas du pays; en effet, avant les blagues, on se servait des 
vessies de porc pour cet usage », Hécart, 1833. 

Cette forme du mot, son sens spécial et la province où le 
mot est dès l'abord notée par les lexicographes rendent fort 
douteuse l'origine germanique (allem. Balg, peau en général) 
qu'on donne habituellement à ce mot. * 

Voici les emprunts bretons récents : 

Doche. mère (Rossignol), surtout dans la bouche des soute- 
neurs (Rictus, Soliloques, p. 156) : « Pleure comme eune doche 
abandonnée ». Dans l'Ille-et-Vilaine, doche a le sens de catin 
et de poupée {Atlas linguisti(iue), à coté de done (de.l'it. 
donna), dont il paraît une déformation; à Rouen, au xvii® siè- 
cle, on disait par notre docque, par notre Dame ! {Muse Nor- 
mande, t. 1, p. 14). Delesalle cite une forme dauche qui est 
une contamination sous l'influence du synonyme daussière 
(dans Vidocq, dossière). 

Fayot on fayol, haricot blanc et sec, terme de marin dont 
il constitue la principale nourriture ; de là. le sobriquet donné 
aux marins de carrière (Nibor, C/ia/i«!s, p. 226) : « Ridé comme 
un vieux fagot ». Le mot s'applique aussi aux fèves de marais 
que l'on sert aux forçats ou aux détenus. 



\. Gette étymologie se lit die]k Adins,\Q Journal de la langue française de 1839, 
III" série, t. II, p. 166. L'auteur, Burnouf, hésite entre « le gaulois bulga, 
petit sac do cuir, et l'allem. Balg, sac de cuir ». 



281 CONTINGENTS LINGUISTIQUES 

Le dérivé fayusse, liaricot, désig-ne en Bretagne et chez les 
matelots boulonnais une fête, avec repas, donnée par le maî- 
tre à son équipage avant de partir pour une longue pêche 
(Deseille) ; a Paris, fayousse s'appliquait à un jeu d'enfants, 
ainsi décrit par d'Hautel : « Jouer à la fayousse, jeu auquel 
se divertissent les petits enfants, les écoliers et notamment les 
petits polissons des rues et qui consiste à introduire autant 
de pièces que l'on peut d'un seul coup dans un petit trou fait 
en terre que l'on nomme jjot ' ». 

Ce jeu était encore usuel dans la seconde moitié du xix'^ siè- 
cle : « Et tu t'arrêtes sur le boulevard du Temple pour jouer 
à la fayousse... », Bédollière, p. 77. — « Gavroche allant, 
venant, chantait, jouait k la f ay ousse, gTaitâil les ruisseaux», 
Victor Hugo, Misérables, ]W partie, 1. I, ch. xiii, p. 269. 

Galetouse,. galtos, gamelle, chez les marins et chez les sol- 
dats (Merlin), du mot breton galette, seau. 

Growner, grogner : « Y a quantité de renaude.urs qui grou- 
ment après le dévidage des saisons », Alinanach du Père 
Peinard, 1898, p. 20. Dans le boulonnais, groumer, c'est mur- 
murer (Deseille). 

Ce mot se lit déjà plusieurs fois dans une mazarinade pa- 
risienne do 1659 (éd. Rosset, p. 18 et passim): « Jarnigué, 
Janin. groumcle mouay comme un chian... Morgue, Piarot, 
tu me laisses comme ça groumer... » C'est une prononciation 
provinciale de l'anc. fr. grommer, gronder '. 

2. — Maine. 

Cette région a fourni les vocables suivants ^: 
Chipette, chiffon (sens du mot en manceau) et lesbienne : ça 
ne vaut pas chipette, rien ; de même en Bourgogne (Bresse), 
belle chipette, rien (Guillemaut). 

Digue, la digue, rien : « Celui qui ne possède rien n'a que 
la digue » (Rossignol). — x( Ailes étaient venues là pour la di- 
gue... », Bercy, /F" lettre, p. 5. Expression tirée du jeu des 
osselets : cf. Bas-Maine, digue, petit caillou dont se servent les 



1. Et ailleurs : « Dir/, du;/, savallel Terme de jeu dont se servent les en- 
fants, les écoliers en jouant à la faillouase ». 

2. Le mot r/romiau, gamin (Delesalle), signifie proprement grognon. Ajou- 
tons : Bine, liotle (Delesalle) : à Dol, bine, ventre. 

3. Voir les Glossaires de Montesson (3" éd- 1899) et de Doltiii (1899). 



PROVINGIALISMES 285 

enfants pour jouer {jouer à la digue, jeu analogue aux os- 
selets). 

Gourgousser, se plaindre, grogner, terme usuel chez les 
typographes (v. ci-dessus, p. 195). 

Oribus, chandelle de résine (mot manceau et poitevin) : 
« J'avais remplacé la lumière électrique par la lumière fu- 
meuse et primordiale des oribus », Mirbeau, Les '21 Jours d'un 
neurasthénique, p. 145. 

Petoche, même sens que le précédent, mot venu du Maine 
ou de la Normandie. Zola, Assommoir, p. 472, s'en sert au 
figuré: être en petoche autour de quelqu'un', le suivre assidû- 
ment, le flagorner. 

Ribouler, rouler, et tout particulièrement rouFer les yeux, 
même sens dans le Bas-Maine. 

Pigoche, morceau de cuivre et ordinairement écrou avec 
lequel les enfants font sauter un sou placé par terre en le 
frappant sur les bords (DelvauX: dans le Haut-Maine, pigoche 
signifie pointe (et /)t^oc/?e/', piquer, aiguillonner). 

Tiolée, grand nombre d'enfants, marmaille et grand nom- 
bre : « Les tiolées de gosses... La tiolée de mufleries », Père 
Peinard, 9 et 16 novembre 1890. — « Ils regardèrent cette 
tiolée de nigauds », Huysmanns, Sceur Marthe, p. 249. Mot 
donné par Desgranges (1821) : « Thiolée ou chiolée d'enfants. 
Barbarisme. Dites : une ribambelle. Gela vaut mieux ». Dans 
le Bas-Maine, tiaulée, grande quantité (Yonne, troupe bruyante 
d'enfants). Normandie, quiaulée, longue suite, séquelle (« eune 
quiaulée d'enfants », Moisy). Le mot dialectal signifie primi- 
tivement « nichée de petits chiens » : Bas-Maine, cliiau et 
quiau (fém. chiaule et quiaule), petit chien ^ 

3. — Anjou. 
Les vocables de cette source son-t nombreux et intéressants. 



1. De même : 

Accouflei', s'accoufter, s'accroupir (Delvau) : Haut-Maine, s'a<icoufler, même 
sens (Montesson), comme, en Languedoc, shicouflà, se coucher dans son nid, 
s'accroupir sur ses petits. C'est une variante de s^acouver, s'accroupir comme 
une poule qui veut couver. 

Rerlauder, aller de cabaret en cabaret (Delvau) : Bas-Maino, berlaiider, flà- 
nee (Berry, s'amuser à des riens). 

Digonner, grogner (Delvau) : Maine, piquer, quereller continuellement 
(Dottin). 

GroUer, gronder (Id.), même sens en manceau. La forme parallèle grouler, 
grommeler, est donnée par Michel (1807). 



286 CONTINGENTS LINGUISTIQUES 

Nous en avons déjà cité quelques-uns qui ont acquis à Paris 
un développement considérable, par exemple dégoter. En 
voici d'autres : 

Balandrin, balle de colporteur: « Ils étalent leur balan- 
drin à môme le cliemin et appellent les passants... », G. Hé- 
bert (cité dans Bruant, Dict., p. 44). En Anjou, balandrin 
désigne le colporteur et ce qu'il porte (se bcdandriner, se 
promener lentement). 

Berdouille, bedaine (sens de l'angevin berdouille) : « T'as 
la berdouille gonflée comme une biche », Richcpin, Pavé, 
p. 75. La forme primitive est bedouille, variante morpholo- 
gique de bedaine. 

Bige ou bigeois, bête, dupe (mot vulgaire passé dans les 
dernières éditions du Jargon de 1836 et 1849) : en Anjou, bi- 
geois, sot, naïf (« dans nos faubourgs on dit la pêche est bi- 
geoise pour la fille est bête », Ménicre), à côté du berrichon 
biget, chevreau. 

Burnes, testicules (Rossignol), même sens en Anjou (où 
burne désigne proprement une grande corbeille de paille): 
mes burnes! formule de refus (Bruant, Dict., p. 387). 

Cabèche, caboche, tête (forme angevine) : « Couper une ca- 
bèche..., c'est ça du velours », Méténier, Lutte p. 24. — « Elle 
n'a pas la cabèche y>, Rosny, Rues, p. 159. 

Canfouine, bicoque, sens du mot en Anjou et dans le Bas- 
Maine (en Savoie, canfouin, taudis) : « Des canfouines noires 
avec dos escailliers pleins d'ordures », Bercy, XXXIIP lettre, 
p. 5. — « Ah, je donnerais mes tripes toutes chaudes pour 
rentrer dans la canfouine », Hirsch, Le Tigre, p. 156. 

Castapiane, blenorrhée, dans l'argot des casernes (Dolvau, 
Suppl., et Bruant, Dict., p. 416): en Anjou, çastapia, même 
sens, croisement de caste (pour casse), flaque, et cataplâme, 
cataplasme (cf. norm. castafouine, excrément, et manceau 
keste, diarrhée). ^ 

Claviot, crachat épais, forme citée par d'Hautel, à côté de 
glaviot, plus usuelle (Rossignol) : « Vous qui jettez.,. un gla- 
viau sur la face dos traîne-misères... On aurait profité de la 
circonstance pour coller un glaoiot sur" la tronche aux fri- 
pouilles », Père Peinard, 23 févr. et 14 sept. 1890, p. 3. En 
Anjou, claviot, même sens et en môme temps hameçon (cf. 
Reims, glaviot, à côté de grachat, crachat). 

Crosser, critiquer, vilipender (Rossignol), et se carrer, af- 



PROVINCIALISMES 28' 

fecter de grands airs (Bruant, Dict., p. 12). En Anjou, crosser 
signifie glousser (la poule, quand elle glousse, est ébouriffée 
et sauvage), 

Dèche, misère S ruine [battre la clèclie % traîner la misère, 
décliner), sens du mot en angevin : « Dans la dèche il a fait 
de bonnes réflexions », Poulot, p. 74. — « J'en ai assez de 
battre la dèche », Rosny, Rues, p. 154. — « Quelle dèche, quel 
décatissage, mes amis ! » Zola, Assommoir, p. 389. Le mot 
angevin signifie primitivement tare héréditaire, maladie 
congénitale (« il a une dèche de sa mère »), cette dernière 
acception étant commune au poitevin et au provençal. 

Déglingue, ruine : tomber dans la déglingue, être tout à fait 
par terre (Virmaître); déglingué, débraillé (Rictus, Doléances, 
p. 13), et déglinguer, déchirer (Rossignol). On dit, en i^njou, 
en parlant d'une maison ou d'une santé, qu'elle est en dé- 
glinde (à Lyon, délinguer, décliner, décroître, s'affaiblir, 
mourir). 

Dégouliner, tomber goutte à goutte, s'épancher (par exem- 
ple, les larmes le long de la joue), verbe déjà familier au 
poissard : « C'est qu'étoit de plus divartissant, c'étoit ces jeux 
d'iau de vin qui dégoulinoient tant qu'à des noces », Vadé, 
Œuvres, éd. 1787, t. Il, p. 300. 

Ce vocable, répandu dans les parlers provinciaux, revêt en 
Anjou la double forme : dégouliner et découliner, tomber lente- 
ment et goutte à goutte, en parlant d'une source, ou d'un vase 
trop plein, glisser sur une pente, sur la glace, etc., propre- 
ment glisser le long d'une colline. 

Embistrouiller, embrouiller (même sens en Anjou): « Les 
grosses légumes ont tellement de roublardise pour nous em- 
bistrouiller qu'on ne distingue pas le blanc du noir », Alma- 
nach du Père Peinard, 1894, p. 44. 

Faramineux , étonnant, extraordinaire. Littré, dans son 
Supplément, écril pharamineusc et remarque ceci : « Mot qui 
paraît avoir été en usage à la cour de Louis XV et qui n'est 
usité aujourd'hui qu'en certaines contrées ». Cette remarque 
est fondée sur ce passage des Souvenirs de la marquise de 
Créquy (apocryphes d'ailleurs, et publiés par Decourchamp 

1. Delesalle et Bruant donnent, en outre, au mot l'acception de « dépense », 
d'où décher, dépenser. 

2. Expression employée par Guy de Maupassant, qui la met dans la bou- 
che d'une fille parisienne, Toine, 1903, p. 3:2 : « Elle avait dit à Paulin que 
je battais la dèche treize mois sur douze ». 



288 CONTINGENTS LINGUISTIQUES 

en 1837). à propos des convulsionnaires de Saint-Médard : 
« Aussitôt qu'ils voyaient arriver le chevalier de Folard, dans 
leur cimetière ou dans leur galetas, les cris pharamineux , 
les bonds, les sauts de corps et les contorsions y centu- 
plaient .. » Le mot a, dans ce passage, le sens encore usuel 
dans l'Anjou « horrible, épouvantable », et se rapporte à une 
croyance vulgaire : faramine y désigne la bête sauvage * ou 
nuisible en général, et spécialement bête faramineuse y est, 
comme dans le Berry, l'épithète appliquée aux loups-garous 
et autres animaux fantastiques. 

Dans le bas-langage parisien, l'acception du mot, atténuée, 
est devenue synonyme de prodigieux, stupéfiant : « Ses pré- 
dictions [de Nostradamus] avaient un succès faramineux », 
Almanach du Père Peinard, 1894,. p. 37. — « Malgré mes 
premières prévisions, la récolte ne sera pas faramineuse », 
Père Peinard, 7 août 1892, p. 5 ^ 

C'est là le dernier reste d'une superstition très répandue 
dans l'Ouest, et particulièrement dans la Vendée, touchant 
la bête faramine : (c Animal fantastique qui, pendant le jour, 
habile les nuages, et qui ne descend que la nuit sur la terre 
pour manger des serpents ou pour troubler, par do mauvais 
rêves, le sommeil des enfants » (Favre). 

Flauper ou ftoper, battre, Qi flopée, grande quantité (pro- 
prement volée de coups), de même en Anjou et ailleurs : 
« Toute \-d flopée de mioches suivait en ordre », Zola, Assom- 
moir, p. 197. 

Si je te flaupais, tu sais pourquoi... 

(Bruant, Rue, t. II, p. 27). 

Le patois de l'Yonne possède à la ïo\s flauper et flauber, 
battre à coups redoublés, ce dernier déjà donné par Philibert 
Le Roux (1718). 

Gadin, et gadiche, bouchon et jeu de bouchon {gadiner, 
abattre le bouchon chargé de gros sous, Virmaître), dérivent 
de l'angevin gade, quille, placée dans un rond qu'il faut abat- 
tre. Le terme gadin désigne à Lyon un caillou, au jeu de 

1. Cotte origine véritalile est déjà indiquée dans le Dictionnaire des patois 
de l'Anjou de Verrier et Onillon, t. I, p. 380 : anc. fr. faramine, béte sauvage 
(v. Godefroy), du bas-lat. feramen, pi. feramina, source de faramine. 

2. Edmond Rostand s'en est souvenu (Chaniecler, acte III, se. I) : 

... Je vois venir la file 
Des coqs pliaramineux... 



PROVINCIALISMES 289 

boules : « Le mot lyonnais que je ne crois pas ancien, est-il 
le même avec déviation du sens ? » se demande Ni«ier du 
Puitspelu. On peut répondre affirmativement, le caillou jouant 
un rôle analogue dans le jeu de boules : quand l'enjeu se 
compose de ferrailles au lieu de sous, le bouchon est remplacé 
par une pierre conique beaucoup plus grosse ^ 

Galipette, saut, cabriole (de môme en Anjou) : « En ce cas- 
là écoute..., faut nous tirer des galipettes », Courteline, Train, 
p. 147. — « Dans tous les patelins on fait des galipettes, le 
mardi gras », Père Peinard, 8 février 1891, p. 1. 

Galurin, et galure, chapeau et surtout chapeau de liauto 
forme (plutôt ironiquement), rapproché de l'angevin calouret, 
calotte, coiffure (en Poitou : mauvais chapeau). Au Canada, 
caluron est une casquette qui ne recouvre que le sommet de 
la tête (Dionne). 

Grôle, et grolon, soulier, savate (grôle a le même sens en 
Anjou et en Normandie) : « Les bouilles auront un turbin du 
diable pour rapetasser les bouts de grolons usés... », Alnia- 
nach da Père Peinard, 1894, p. 13. 

Dans le jargon du Temple, le mot avait en outre l'accep- 
lion méprisante d'apprentie : « (la rapioteuse à la râleuse), 
La grolle, va-t-en vite essayer cet amour d'habit à mossieu », 
Mornand, p. 181. Avec le sens de « trottin », on dit égale- 
ment groule (Rigaud), groulasse (Bruant), répondant aux' for- 
mes méridionales groulo, groulasso, vieille savate. 

Guenard (prononcé gnard), porte-carnier, rabatteur, en 
terme de chasseur (Rigaud) : en Anjou, giiener, marcher à 
travers l'herbe mouillée, traverser un taillis, des broussailles 
par un temps humide ; de là, terme de chasse analogue au 
synonyme fr. brousser, traverser les fourrés pour forcer le 
gibier à passer à Pendroit où sont les chasseurs. 

Hosteau (écrit aussi osto), avec les acceptions suivantes : 

1° Logis, hôtel garni : « Osto. Mot baroque qui signifie mai- 
son, ménage, son chez soi: Aller à Vosto, revenir à Vosto, 
pour aller à la maison, retourner chez soi » (d'Hautel), — « A 
Vliosto on me gardera ma clé ! » (Rictus, Doléances, p. 13). 

2° Asile, hospice (sens donné par un glossaire argotique 
de 1846). 



1. Bescherelle donne gadln au sens de i coquille », et Delvau, avec celui 
de mauvais chapeau qui tombe en loques. 

19 



290 CONTINGENTS LINGUISTIQUES 

3° Hôpital militaire, infirmerie: « Ça vaut bien ua peu de 
mal, s'y m'envoycnl à Voasteaa avec toi, mon gosse! » Gour- 
teline, Gaiet-és, p. 384. 

4° Salle de police, prison (voy, ci-dessus, p. 133). 

Ces sens sont aussi communs à l'angevin hosieau ou ousteaa, 
et au provençal ouslau, maison, hospice, hôpital. La conser- 
vation de Vs devant t indique plutôt un emprunt du Midi. 

Moutard, petit garçon, parfois malpropre et bruyant, mot 
donné par un glossaire argotique de 1827 (il figure déjà dans 
le Bescherelle de 1845). En Anjou, on dit à la fois moutard 
elmoustot, gamin, et dans le Boulonnais, moustajîa (Deseille), 
ce dernier répondant au languedocien inoustafa, moustafard, 
enfant au visage barbouillé ', c'est-à-dire sali avec du moût, 
à côté de moutet, petit enfant, marmot, dans l'Isère (Mistral). 
Les deux formes parallèles sont de simples variantes orthoé- 
piques: moust SG prononce moût en Vivarais. Moutard désigne 
donc tout d'abord le marmot malpropre ^ morveux (cf. dans 
Rabelais « plus baveux qu'un pot à moustarde »), ensuite, le 
petit enfant en général, et, ironiquement, le jeune homme : 
« Sa camaraderie avec les moutards », Frères Concourt, 
Journal du 7 janvier 1859. 

Plancher, plaisanter: « Terme populaire qui équivaut à se 
moquer de quelqu'un, le persifler » (d'Hautel) : en Anjou (et 
en Blésois), plancher a le même sens que flancher, fléchir, 
céder ; faire la planche, c'est ménager la chèvre et le chou 
(d'où planche, individu faux et hypocrite). 

Renauder, gronder de colère, grogner (Rossignol), d'où ?^e- 
naud, colère, noise et bruit, de l'angevin renauder, gronder, 
en parlant des chats dans la saison de leurs amours {renaud, 
colère) : « Il est vexé et renaude le reste de la semaine », Pou- 



1. De là le terme correspondant parisien écrit moustapha par Littré, qui 
l'explique ainsi : « Mot populaire pour dire un gros homme barbu, tiré sans 
doute d'un général turc de ce nom... » 

2. Behrens (BeitrOge, p. 175), à propos dû franco-provençal moutet, motet, 
petit garçon, trouve suspect le point de départ inoùt, attendu que le mot 
simple n'a pas ce sens ; quant à moutard, il y aurait substitution de suffixe 
et simple rapprochement populaire de s moust ». Pour ces raisons spécieu- 
ses, l'auteur propose comme étymologie le franco-provençal mouto, moto, 
motte de terre, en rappelant le provençal bouset, petit bonhomme, propre- 
ment crotte de chèvre, etc. 

La première objection ne résiste pas à l'examen, et le dernier exemple 
qu'allègue l'auteur t bouse n'a pas non plus le sens figuré de bouset) le prouve 
suffisamment. L'explication qu'il donne du parisien moulant est trop subtile 
pour être prise en considération. 



PROVINCIALISMES 291 

lot. p. GO. — (( Il renaudait à propos de tout... », Zola, As- 
sommoir, p. 369. 

Le terme est déjà donné par d'Hautel (1808) : « Renauder, 
maugréer, rechigner, regimber », et censuré par Desgran- 
ges (1821) : « Renauder. Ce mot est le cousin germain de bis- 
quer et ne vaut pas mieux ». 

Tingo, timbré, toqué (llayard), répondant à l'angevin tin- 
got, vieux vase ébrèché *. 

4. — Poitou. 

Quelques emprunts seulement : 

Calot, au sens fondamental de coquille de noix (sens prin- 
cipalement poitevin ^ du mot), d'où : 

1*^ Coquille creuse, dans le jeu de trois coquilles (voy. p. 233). 

2° Grosse bille de marbre avec laquelle jouent les enfants 
(Delvau). 

3'^ (Eil rond : « Qu'est-ce que t'as à ribouler des calots 
comme un meulard qu'on va saigner? » Hirscli, Le Tigre, 
p. 243. 

1. Ajoutons : 

Beil, hedaine {s'empi/frer le beil, tricher, Hogier-Grison), de l'angevin beille, 
gros ventre. 

Bicanai, paysan (Bruant), proprement qui marche de travers, de bicaner, 
en Anjou, boiter. 

Bouet, trou (Bruant, v bouchon), même sens en Anjou. 

Bourdin, âne, baudet (Bruant), même sens en Anjou. 

Botizou, singe (Id.), répond à l'angevin bouzou, saligaud (Berry, tout petit 
enfant); Lyon, 6oso?i, enfant gros et lourd. 

Broc, brocot, coup (Id.) : Anjou, broc, fourche en fer, et braquer, frapper 
avec un objet fourchu. 

Cabosser, bavarder, cancanner (Delvau), même sens en Anjoii. Delvau 
ajoute : « signifie aussi tromper et même voler » : la preiniére acception est 
archaïque, la deuxième, inexistante. 

Cocambo, œil poché (Bruant) : en Anjou, concombre. 

Dégoider, tomber, dépérir (Delesalle) : en Anjou, s'épancher, sortir à flots. 

Dégrimonner, se démener, s'agiter (Delesalle) : en Anjou, grimonner, faire 
des^efforts répétés, se fatiguer J)eaucoup. 

Dériper, s'en aller (Bruant, v"> église et rnorl) : en Anjou, dériper, dévaller, 
descendre rapidement. 

Ginguer, envoyer des coups de jambe (Larchey) : en Anjou, ginguer, ruer, 
lancer des coups de pied. 

Gnac, dispute (Bruant) : en Anjou, niagre, noise (Yonne, gnac, dent). 

Moufionner, se moucher (Delesalle), proprement renifler avec un bruit par- 
ticulier (sens du mot en Anjou). 

Péyou, savetier (Id.) : en Anjou, peuille, loque. 

Bichonner, rire (Delvau) : en Anjou, richugner, sourire. 

2. Au sens de « noix », le mot est beaucoup plus répandu, et il est déjà 
donné comme provincial par Furetiére (1690) : « Calot. C'est ainsi que les 
enfants nomment la noix, parce qu'on l'appelle ainsi presque par toute la 
campagne ». ' 



292 CONTINGENTS LINGUISTIQUES 

Citons un dernier sens « compte, affaire », qu'on rencontre 
dans un écrit poissard de 1750, Le Paquet des mouchoirs, 
p. 11 : « Ça ne seroit pas le calot du public qu'on nous oblige 
d'agir de même envers leur endroit ». C'est là probablement 
une acception induite du Jeu du calot, acception encore 
usuelle dans le Bas-Maine (où la sphère du "mot a été élar- 
gie): « Calot, paquet de cartes; faire le calot, préparer les 
cartes, tricher au jeu;/ov're son calot, s'arranger pour avoir 
la meilleure part, faire son affaire » iDottin). Dans le Hainaut, 
faire son calot, c'est faire ses affaires, tirer parti d'une chose 
qu'un autre dédaignerait. 

Veziner, à côté de oejsouiller, puer (Delvau, Bruant) : Puit. 
ve^ouner, vesser. 

Zigouiller, tuer à coups de couteau: « Si on cane, c'est 
eusses qui viendront nous zigouiller », Rosny, Rues, p. 244. 
— « On ne peut pourtant pas le zigouiller pour y refaire son 
billet », Rictus, Numéro gagnant. 

En Poitou, zigouiller signifie couper avec un mauvais cou- 
teau, en faisant des déchirures comme avec une scie (Anjou, 
zigailler, couper malproprement comme avec un mauvais 
outil, en déchiquetant). L'acception initiale est celle de couper 
avec une scie (en Saintonge, sigue-zigue désigne un mauvais 
couteau). 

Le vocable, en s'acclimatant à Paris, a passé du sens de 
scier ou couper maladroitement à celui de couper la gorge, 
c'est-à-dire qu'il a tout simplement passé des objets aux. êtres 
humains '. 

1. Ajoutons : 

Godelle, pipe (Delesalle) : en Poitou, couteau (Âunis : scie à lame large). 

Fine, le membre (même sens en Poitou, proprement pomme de pin); piner, 
pinocher, s'accoupler (Bruant). 

Rarjuin, prostituée (Bruant), proprement requin, sobriquet du douanier 
et de l'huissier (ils dévorent tout). 



C. — Patois du Centre. 
1. — Berry. 



Cette province a fourni le contingent le plus nombreux et 
les contributions de cette origine sont souvent d'une grande 
importance'. Nous avons déjà cité gamin ç,\. piger ; voici les 
autres emprunts berrichons^ : 

Abat-foin, ouverture pratiquée dans le plancher des granges 
pour faire descendre le foin (mot devenu français), et ahaf ointe, 
ébahi : « Quand la bonne femme lui a fichu son sac, il s'y at- 
tendait si peu qu'il en est resté abafointé » (cité dans Bruant, 
Dict., p. 173). Le sens figuré remonte au berrichon tomber 
dans V abat- foin, être coulé à fond, être déchu de sa fortune 
ou de son intelligence. C'est une image tirée de l'économie 
rurale. 

Agriclier, saisir subitement, arrêter : « Il se sauvait, je l'ai 
agriché par un abatis » (Rossignol). — « Ces petites bestioles 
quand elles vous agrichent, se cramponnent à notre peau ». 
Père Peinard, 8 juin 1893, p. 4. En 'Berry, agricher, accrocher, 
agripper: « Ce petit s'a{/rtc/ie aux cottes de sa mère » (Jaubert); 
dans le Bas-Maine, le verbe signifie saisir avec les dents (de 
gricher, grincer, Dottin). 

Arcanderie, embarras, difficultés. « Y a rien à gagner avec 
toutes ces arcanderies-\h », Méténier, Lutte, p. 97. Le mot 
signifie proprement métier ou marchandise à.' arcandier , petit 
commerçant ambulant (Berry et ailleurs), à côté de iiari- 



1. Certaines particularités orthoépiques jadis propres aux Parisiens sont 
aujourd'hui encore usuelles dans le Berry. Telle la prononciation de paij'er, 
pour payer, que Bèze reprochait jadis au menu peuple de Paris et qu'on lit 
encore, sous la forme poijer, dans une mazarinade de la banlieue de Paris 
de 1650 (voy. Nisard, Elude, p. 138). Robert Estienne (Grammaire françoise, 
p. 10) mentionne déjà pajer, payer, dans quelques villages voisins de Parip. 

Dérivent de la même source les formes pajel, pour paillet (tas de paille), et 
pajol, pour paiJlot (paillasson), l'un et l'autre au sens de lit (en Berry, avec 
celui de « grabat ») : « On s'a plumé dans un bon pajot tout en laine... Se 
pagnoter à deux dans le même pajel'l Midi ! » (dans Bruant, Dict., p. 293). 

2. Voir le Glossaire du Comte Jaubert (1864 à 1869). 



294 CONTINGENTS LINGUISTIÇUES 

cander, chamailler sur des vétilles (Delvaii) et ne pas faire 
un travail d'un coup: « L'ouvrier qui fait un loup et veut 
le réparer, haricande sa pièce » (Virmaître, SuppL). Cf. le 
gâtinais aricandier^ commerçant ou industriel ambulant, 
mal outillé, mal pourvu de marchandise. 

Babouitie, babine (Berry, même sens), d'où se babouiner, 
ou se caler les bahouines, manger : « Le samedi de paie, ils 
se trouvaient ensemble, on lui a fait une connaissance, on ba- 
bouine le zing de la paie », Poulot, p. 82. 

Barbaque, viande : « N'allons pas dans ce restaurant, il y 
a de la mauvaise barbaque )) (Rossignol) ; et surtout viande 
de mauvaise qualité (llayard) : « Le gonce est aspic... Il ne 
briffe que de la barbaque », Rosny, Rues, p. 165. Se dit ironi- 
quement du corps humain : étaler sa barbaque, tomber 
(Hayard). Le mot signifie proprement viande de brebis : Berry, 
barbis, brebis. La forme provinciale barbi est donnée par 
Bruant. 

Beurlot, maître-cordonnier d'une petite maison (Rigaud), à 
côté de beurloquin, patron d'une maison de chaussure do der- 
nier ordre (Idem) : « Dans les boutiques des gnafs ou des ri- 
bouiseurs , le patron se nomme beurloquin » (Virmaître, 
SuppL). En Berry, berloquet désigne le vieillard qui bat la 
berloquo(et berloquiri, en Anjou, le saint frusquiu ; Bas-Maine : 
le petit mobilier). Desgranges note, en 1821 : « Beurloques, 
breloques. Faute de prononciation ». 

Biger, embrasser : « On ne bige pas son petit homme avant 
de partir? » Méténier, Lutte, p. 250. Forme commune en Berry, 
dans l'Anjou et ailleurs. 

Bide et bidon, ventre, gros ventre (Berry, bide\ gros ventre, 
et bidon, petit ventre), dans Rictus (Soliloques, p. 76): « Ah! 
enfonce-toi les poings dans le bide... » 

Bringue, femme dégingandée : « Donner congé à elle et à 
sa grande bringue de sœur », Zola, Assommoir, p. 11. Le miot 
est le même que le terme de manège bringue, cheval mal 

1. Avec ce sens, on lit déjà le mot dans une moralité du début du xvi" siè- 
cle, la Condamnacion de Bancquet de 1507 : 

Je n'ay mangé que tout à point : 
Encor y a il un boyau vuyde, 
— Aussi avez-vous belle bidef... 

(Ed. Jacob, Recueil de farces, p. 317) 

L'éditeur moderne commente ainsi le mot : t Terme d'argot, trogne, face 
enluminée ». Explication purement fantaisiste. 



PROVINCIALISMES 295 

bâti, l'un et l'autre d'origine provinciale: en Berry, bringue 
(comme en Anjou et ailleurs) désigne à la fois un cheval mal 
bâti, une rosse ^ et une grande femme de mauvaise tournure. 

Ce dernier sens, usuel dans les parlers provinciaux, est at- 
testé à Paris dès le début du xix*^ siècle : « On dit impropre- 
ment d'une fille ou d'une femme de grande taille et qui a 
l'air d'un homme : c'est une grande bringue, c'est une grande 
dégingandée », Michel, 1807. — « Une grande bringue. Terme 
injurieux et de mépris qui signifie une grande fille de mau- 
vaise tournure», d'Hautel, 1808^. 

Carcan^ rosse, (même sens en Berry et ailleurs); dans Ric- 
tus, Cœur, p. 124 : « A turbiner pire qu'un carcan ». 

Chigner, pleurnicher (même sens en Berry) : « Je veux sa- 
voir pourquoi que tu chignes », Méténier, Lutte, p. 79. Le mot 
est donné par iMichel en 1807 : « Chigner n'est pas français. 
On l'emploie pour répandre des larmes pour rien ou par 
-feinte, geindre, pleurnicher ». Il se lit déjà dans Hébert : « Et 
toi, toujours grognant, toujours chignant, quelle source de 
pleurs et de jérémiades pour ton génie larmoyant ! » Père 
Duchêne, 73*^ lettre, p. 3. 

Clanipin, fainéant, paresseux (même sens en Berry) : « Ar- 
rive, clainpin! je paye un canon de la bouteille », Zola, As- 
sommoir, p. 435. D'Hautel relève déjà le mot : « Clampin, 
pour dire boiteux. C'est aussi un sobriquet que l'on donne 
aux campagnards qui, sous un air niais et indolent, cachent 
beaucoup de finesse et de subtilité ». L'acception de « boi- 
teux » est encore vivace en Picardie et en Champagne. Des- 
granges se borne à dire en 1821 : « Clampin est une expres- 
sion triviale qui exprime rien en français ». 

Cocotte, avec ce triple sens : - 

1° Mal d'yeux, fièvre aphteuse (même sens en Berry et 
ailleurs, proprement poule qui est sujette à ce mal), à côté de 
gogotte, œil malsain, vue affaiblie par l'âge (la vue de la poule 
est faible). 

2° Gonorrhée, syphilis (et gogotte), désigne, dans le Berry 
et ailleurs, une maladie des bêtes à cornes. 



1. Avec ce sens péjoratif, l'angevin dit à la fois biringue et birogue, à côté 
de bire, bourrique. 

2. Le petit glossaire wallon, du duché de Bouillon, envoyé en 1790 par le 
curé Aubri à Grégoire (éd. Gazier, p. 212), donne déjà bringue, femme sans 
honneur. — Dans le Gàtinais, bringue désigne une brebis vieille et stérile. 



296 GONTINGIÎNTS LINGUISTIQUES 

3'' Malpropre (Delvau), comme un poulailler, d'où cocotier, 
gogotter, puer (Rigaud) 

Déluré, dégourdi (mot passé en français), forme berri- 
chonne (déluré, alerte, dégagé, Jaubert) pour déleurré, qui 
ne revient plus au leurre, en parlant d'un faucon. Le mot est 
déjà donné en 1807 par Michel : « Allure, déluré ne sont pas 
français. Ne dites pas : C'est un gaillard bien allure, c'est un 
déluré compère, pour il est bien madré, c'est un fin matois. 
Il est familier » ; et Blondin cite comme populaire, en 1823, 
cette expression « un jeune homme déluré ». 

Dépoitraillé, qui a la poitrinje découverte d'une manière in- 
décente (Zola, Assommoir^ p. 193 et 497) : Berry, Poitou, etc., 
même sens. 

Dringue, vêtement, redingote (Delvau, SuppL), répondant 
au berrichon dringue, terme de mépris (« une vieille drin- 
gue ))) ; Anjou, déringue, redingote. 

Flube, peur, et fluber, avoir peur, proprement siffler (sens 
de fluber en Berry et en Poitou) : le poltron siffle pour se don- 
ner l'air crâne. De là flube, sifflement, terme de chasse, ana- 
logue k frousse : « 11 a le flube, chuchota Petite-Rosse », Rosny, 
Rues, p. 28. 

Focard, fou (Hayard) : Berry et Poitou, foucard, extrava- 
gant (cf. ci-dessus, p. 21 S, foucade). 

Galoche, bouchon et jeu du bouchon (même sens on Berry 
et ailleurs). 

Gouille, dans l'expression, à la gouille, à la volée, au jeu 
des billes (Delvau) ; de là envoyer à la gouille, jeter quelque 
chose en l'air, au hasard : « Dans un baptême, le parrain en- 
voie à la gouille des dragées aux enfants » (Rossignol) ; en- 
voyer à la gouille, envoyer promener (Delvau). Dans le Berry, 
gouille désigne une mare, un creux d'eau, d'où le nom appli- 
qué au trou peu profond qui sert à jouer aux billes. 

Ligorgniot, Limousin et garçon maçon (Rossignol), les Li- 
mousins exerçant fréquemment ce métier. En Berry, ligougnat 
désigne celui qui vient du Limousin ou de l'Auvergne (on dit : 
« parler ligougnat »); et Ùgoustrat * y est un sobriquet donné 
aux ouvriers des pays montagneux, du Centre de la France, 
qui ont l'habitude d'émigrer chaque année vers Paris, tels, 
par exemple, les maçons (qu'à ce titre on appelle même à Paris 

1. Forme contaminée de ligougnat et fouchlra. 



PROVINCIALISMES 297 

Marchais et Limousins), les chaudronniers, les portefaix, etc. 

Mascander, frapper avec violence (Berry, mascander, fra- 
casser, briser, mettre en morceaux) : « Les voisins l'avaient 
surpris en train Je mascander la malheureuse », Mélénier, 
Lutte, p. 207. 

Mercandier, boucher qui vend de la basse viande (Rigaud), 
proprement petit marchand, sens du mot en Berry et ail- 
leurs. 

Mite, chassie, miteux, chassieux ', même sens en Berry (en 
Anjou, mite, chatte : cf. « chassieux comme un chat de mars». 
Oudin) : « Tout le monde connaît ce souhait ironique : Je" vous 
souhaite une bonne année, la mite à l'œil... la morve au nez » 
(cité dans Bruant, Dict., p. 99). 

Le dérivé miteux est donné par d'Hautel (1808) et le mot 
primitif par Desgranges (1821) : a 11 a la mitte à l'œil est un 
barbarisme. Chassie est le seul mot français. Dire de la cire 
et des yeux cirés ne vaut pas mieux que mitte ; mais c'est as- 
sez parler d'une humeur dégoûtante ». 

Panoufle et panouf, fourrure dont on garnit le dessus des 
sabots (sens du mot berrichon). On le lit dans Bruant {Rue, 
t. II, p. 98): « ... ribouis en panoufe .. » Delvau donne à pa- 
noufle le sens de vieille femme ou vieille chose sans valeur 
(cf. le mot suivant). 

Panuche, prostituée (Rigaud), maîtresse d'une maison de 
tolérance (Virmaître) : « Vlà \a panuche qui rapplique », Mé- 
ténier, Lutte, p. 277. Larchey explique le mot par « femme 
bien mise » (Hayard : femme élégante). En Berry, panuche 
signifie la fourrure dont on garnit le dessus des sabots, pro- 
prement guenille (cf. prov. panoucho, chiffon et femme en hail- 
lons). Les acceptions citées ci-dessus sont donc ironiques. 

Raffut, grand bruit, esclandre (Rossignol), même sens en 
Berry et ailleurs : « Tu piges le raffut que ça devait faire », 
Bercy, XXIW lettre, p. 6. 

Reniquer, pleurnicher, endêver (Delvau, SuppL), répondant 
au berrichon reniquer, renâcler, grogner : « Il était fâché, je 
commence à reniquer », Le Bourg, dans Le Gaulois du 3 oc- 
tobre 1881. 

Riclot, soulier : « A m'a payé des bath riclots » (cité dans 
Bruant, Dict., p. 411). En Berry, riquer, se dit du bruit que 

i. Hector France donne, en outre, miteux, misérable. Cf. en Anjou, mi- 
teux, gueux, c'est-à-dire mendiant chassieux. 



298 CONTINGENTS LINGUISTIQUES 

font les semelles des souliers neufs en marchant: « Nos villa- 
geois aiment beaucoup les souliers qui riquent » (Jaubert). 

Riper, prendre, voler : il lui a ripé sa galette (Virmaître). 
En Berry, riper, se dit, au jeu, pour gagner le tout, faire ra- 
fle. (Hector France); de là ripai ou ripeur, écumeur des bords 
de la Seine. Le sens propre en est pousser ou retourner des 
masses pesantes avec des leviers, glisser en arrière, répon- 
dant à ripeur, déchargeur des pièces de vin, à Bercy, ou des 
charbons de batenux, aux portes de la Villette et de Crimée 
(Rossignol). Ce dernier sens est déjà donné par le Tréooux 
de 1752 : « Ripper. Terme usité dans les douanes et sur les 
ports des rivières, particulièrement à Paris ». 

Roupettes, testicules (Rossignol), même sens en Berry. 

Tata. mijaurée, proprement tante (sens du mot en Berry) : 
« Un vrai serpent ! gentille et faisant sa tata, et vous lichant 
comme un petit chien ! » Zola, Assommoir, p. 39o '. 

2. — Orléanais. 

Cette province a fourni au xyi"* siècle toute une série de 
termes que Cotgrave signale comme « orleanois » et qui sont 
devenus français : tels bougonner, escogriffe, saligaud, etc. 
Les emprunts modernes sont peu nombreux : 

Abalobé, étonné, ébahi- : « Quel potin ! j'en suis encore tout 
abalobé y> (cité dans Bruant, Dict., p. 173). Même forme dans 
l'orléanais (at>a/o&c. ahuri); Blésois, a/;e/'/ot'(3', qui a l'air bête 
(Eudel) ; Berry et Poitou, éberlobé, étourdi, braque ;~ Anjou, 
ébélobé, ahuri. La forme primitive berrichonne, éberlobé, 
représente un croisement (Vébaubi (anc. fr. abaubi) et bei'lu 
(cf. éberluer, étonner). 

Aguicher, attirer, allécher par des œillades : « Si tu Vavais 

1. Ajoutons : 

Bigue, rosse (Bruant) : Berry, cheval petit et maijjfre (comme une bique). 

Chézeaii, maison (Delesalle) : en Berry, le mot est vieilli. 

Chignon, bout du pain (Bruant) : de même en Berry. 

Clos-citl, dernier no d'une famille (Delesalle) : en Berry, dernier né d'une 
couvée. 

Grignolet, pain (H.-F'rance) : cf. Berry, grigne, grignon de pain. 

Guclip, perchoir (Bruant) : même sens en Berry («y^^c/jer, jucher, des poules). 

Tribouille, désordre (Id.) : Berry et ailleurs, confusion, trouble. 

Vezon, prostituée (Id.) : en Berry, femme évaporée, extravagante, propre- 
ment guêpe, liourdon. 

2. Philibert I^e Roux explique erronément esbalobé par « réjoui, transporté 
de joie et de plaisir, gai, joyeux », en citant ce passage du Parnasse des 
Muses : c J'en suis tout esbalobé ». 



PROVINCIALISMES ' 299 

pas aguiché, il t'aurait laissé tranquille ». Rosny, Marthe, 
p. 39. Kn Vendôinois, aguicher, c'est g-uolter, surpt-tinilre par 
ruse (aiic. t"r. guiche. ruse) ; eu Anjou, regarilei* du coin Je 
l'ti^il. 

Chahut, danse échevelée et bruyante, d'où tumulte, nom 
induit de chahuter, h Vendôme, crier comme un chahuant. 
Le verbe et le nom sont déjà relevés par Desg-ranges (1821) : 
« Il aime à chahuter, il danse en chahut. Voilà des mots de la 
guinguette ». Le premier lexicographe (jui donne le mot est 
Bescherelle (18io) : « Chahut, nom d'une danse extrêmement 
indécente que la police interdit dans tous les lieux publics (et 
chahuter, danser le chahut »). Le chahut a succédé au can- 
can, dont il est l'exagération : « Fifîne... ne dansait pas un 
chahut de bastringue... elle s'enlevait, retombait en ca- 
dence... », Zola, Assommoir, p. 179. 

Pétras, paysan, rustre (Delvau)., vocable donné par d'Hau- 
tel (1808) : « Pétras. Mot vulgaire et trivial qui signifie ba- 
lourd, ignorant, grossier personnage ». Nom censuré par Des- 
granges (1821) : « Pétra, pour paysan, barbarisme. C'est du 
charabia Orléannais ». Mot très usuel dans les parlers pro- 
vinciaux (Anjou, Berry, Poitou, etc.) au sens de butor, iour- 
deau. 



D. — Patois du Nord-Est. 

1. — Champagne. 



Le plus ancien emprunt champenois est dégraigner, mé- 
priser (même forme et même sens en champenois; en picard, 
dégrigner), qu'on lit à la fois dans une mazarinade de 1649 : 
« Ha, g"uay Janin, où vas-tu si vite., y semble que tu nous 
dégraigne...'^ » Agréable. Conférence, éd. Rosset, p. 2. Et dans 
un écrit poissard de 1750: « Si c'est à cause que je rafistolons 
ses vieux passifs, que ne dégraigne-t-y de même son horlo- 
geux quand il lui a rembouisé queuque patraque? » Le Pa- 
quet des mouchoirs, p. 3. 

Les emprunts modernes sont plus importants ' : 

Anderlique, tonneau de vidange (du champenois danderlin, 
tandelin) : « Je sors de chez Richer, j'étais pour la répara- 
lion... des ander ligues... Le général A... c'est Vanderlique 
du grand monde », Poulot, p. 163 et 167. 

L'équivalent français tandelin, hotte en bois, également 
d'origine dialectale (lorraine), est donné comme tel par Mi- 
chel en 1807: « Tandelin, vaisseau de bois en forme de hotte 
qui sert à transporter la vendange. Ce mot est consacré par 
l'usage en Lorraine et n'a point de synonyme » '. 

Bajaf, gros butor : « Gros bajaf, est synonyme Aa poussah y> 
(Virmaîlre). En champenois, bajas signifie sot, goujat (Bas- 
Maine, bajard, homme pesant, empêtré). 

Camboler, tomber en chancelant (Delvau, Larchey), d'où 
cambola (pour cambolard), faux épileptique (H. -France), à côté 
de chainboler, chanceler ^ comme un homme ivre (sens du mot 
en Champagne et en Lorraine) : « Chambouler ^c dit impropre- 
ment d'un homme ivre : il chamboule, il est ivre, il chancelle », 
Michel, 1807. 



1. Voir le Glossaire de Tarbo (1851) et de Baudouin (187T). 

2. Voir, sur l'origine du mot, Behrens, Beilrùge. p. ^63-264. 

3. Delesalle donne à chamboler le sens de « flâner », et Bruant celui de 
« fainéanter » — acceptions suspectes, 



PKOVINCIALISMES 301 

Clieulard, ivrogne, mot tiré du champenois cheuler, boire ' 
d'un Irait (Verduno-chalonnais, trop boire, se soûler) : « Sois 
tranquille, on ne m'y repincera plus avec ces c/ieulards-là », 
Poulot, p. 47. — « Les camarades avaient beau le blaguer, il 
restait à la porte, lorsque ces cheulards-là entraient à la mine 
à poivre », Zola, Assommoir, p. 48. 

De là : chelasse, soldasse, ivre: « Va pas croire que je suis 
soldasse », Bercy, XLI^ lettre, p. 4. 

Déhotter, partir (Hayard): Reims, déliotter, débourbor un 
charriot ; wall. de Mons, ébranler, faire sortir ; llainaut, ti- 
rer d'un mauvais pas, au propre et au figuré (cf. Michel, 1807 : 
« En/iotté, pour embarrassé: vous voilà bien enhottë»). 

FrapoixiUe, guenille, même sens en ciiampenois et en lor- 
rain : « Frapouille, pour haillon, vieux drapeau, drille : Le 
papier se fait avec de vieux frapouilles, ramasser des fra- 
pouillesy), Michel, 1807. Avec l'acception parisienne de fripon 
(abrégé parfois en frape) dans Bruant {Rue, t. 1, p. 200). On 
dit ironiquement une bonne frape pour un bon drille. 

La forme parallèle parisienne est /7'i/)owi/^e, au sens propre, 
guenille {fripe, chiffon), et, au figuré, gueux, misérable. 

Galifard, commissionnaire (dans le jargon des marchands 
du Temple) : « Les galifards sont des façons de commission- 
naires saute-ruisseau qui prêtent aux clients les marchan- 
dises vendues ; il y a aussi des galifardes », Normand, 
p. 180. Proprement goinfre (sens du champenois galifard) : « Il 
a mangé comme un galifard. Il faut dire selon les circons- 
tances il a mangé comme un glouton, comme un gouliafre, 
comme un ogre », Mulson, 1822. Le terme champenois répond 
au languedocien galafard, galouflard, vorace, goulu. 

Gicler, et gigler, jaillir (Champagne, gicler, Berry, gigler, 
etc.) : « Y a pas d'erreur, ça va gicler [la pluie], gare la sauce! » 
Courteline, Train, p. 93. — « L'une avait le nez arraché, le 
sang giglait par terre », Zola, Assommoir, p. 23i. 

Littré, dans son Supplément, donne le mot sous sa double 
forme ^; il est déjà relevé par Mulson (1822) : « 11 pressa l'orange 
et lui gicla du jus dans l'œil. Servez- vous du mot lancer ». 

1. Proprement sucer, en parlant des enfants : «. Ce mot cheuler n'est pas 
français; il s'applique aux enfants qui, ayant été sevrés, ont contracté l'ha- 
bitude de sucer leur langue ou leur pouce », Mulson, Langres, 1822. 

2. En voici une troisième : « Quel meilleur moment pour fêter l'année 
nouvelle que celui où le vin nouveau giscle des pressoirs? » Almanach du 
Père Peinard, 1894, p. 25. 



â03 CONTINGENTS LINGUISTIQUE^ 

Liquette, chemise (Rossignol), proprement morceau d'étoffe 
(sens champenois du mot) : « Il l'avait prise... sans une li- 
quette à se f... sur le dos », Méténier, Lutte, p. 189. — « Main- 
tenant, apprête ta liquette », Rosny, Rues, p. 259, 

Lopin, crachat (même sens en champenois) : « Ousqu'est la 
liberté si on peut pus laisser tomber un lopin en omnibus ? » 
(cité dans Bruant, Dict., p. 133). Mot provincial passé égale- 
ment dans la technologie avec le sens de masse de fonte. 

Pldienet, petit vin acide, vin d'une mauvaise provenance 
ou d'une mauvaise récolte (Baudouin), proprement aigrelet, 
piquant (pour piquenet), vocable devenu parisien : « C'est pas 
un mauvais garçon ; quand il a un verre de pichenet dans le 
fusil il n'y est plus... Ils maquillent bien le jOfc/ie/^e^, encore 
mieux le vitriol », Poulot, p. 143 et 158. 

tiffes (écrit aussi tifs), cheveux (Rossignol), proprement 
ajustement de la tête (sens du champenois tiffe), c'est-à-dire 
attifet (Rictus, Cœur, p. 157) : « Avec ses tifs blonds, sa tête 
nue... » Dans l'ancienne langue, tiffer avait le sens de coiffer, 
friser, sens encore vivace dans certains patois (cf. wallon de 
Bouillon, 1790, tiffer, coiffer, Gazier, p. 251). 

Trouille, colique (Bruant, p. 115) et, au figuré, peur ' : Si 
tu ne vas pas, c'est que tu as la trouille (Rossignol): « Y a 
ceux qui ont la trouille », Rosny, Rues, p. 13. 

Le mot répond au champenois trouiller, péter (Baudouin), 
d'où aussi trouilloter, puer (Hayard) : « Elle devait avoir 
mangé ses pieds, tant elle trouillotait du goulot », Zola, As- 
sommoir, p. 470. ' 

2. — Lorraine, Vosges. 

Quelques termes isolés : 

Gouache, ou couècJie {couetche), sorte de prune violette, al- 

1. Rigaud donne un troisième sens ; trouille, souillon de cuisine, femme 
malpropre. 

2. Ajoutons : 

Cftapiiiser, tailler du bois (Delvau) : même sens en Champagne et ailleurs. 

Cholet, pain blanc (Delesalle) : Champ, chollat, pain mollet et blanc (Berry, 
chaulnt, de la couleur de la chaux). 

Cliché, colique (Bruant) : Champ, cliché, diarrhée. 

Couiner,, {^voguer, gémir (Id.) : même sens en Champagne et ailleurs. 

Ilogner, geindre (Delesalle) : de même en Champagne et ailleurs. 

Mouveter, broncher (Id.) : (jhamp. moiijffeter, remuer. 

Rafradîne {à la), mauvais (Bruant) : Cf. Champ, rafarder, mystifier (Vallée 
d'Yères, chercher à olitenir (quelque chose par ruse). 



PROVINGIALISMES â03 

longée, particulière à la Lorraine : couetc/ie ou quetche, de 
l'allemand dialectal Quetsche (forme littéraire Zwetschke); 
dans le langage parisien, le mot désigne ironiquement le 
visage : sucev la couetclie, embrasser (Bruant). 

Dinguer, aller frapper le pied du mur, en parlant d'une 
toupie qui a subi un choc (Esquieux, p. 10), du vosgien din- 
guer, rebondir avec un bruit sonore (Lorraine, dinguer, tin- 
ter ; Yonne, sonner une cloche et sauter en courant). L'ex- 
pression envoyer dinguer, tirée du jeu de la toupie, a été 
généralisée * : renvoyer, congédier brusquement (^Littré, 
SuppL). 

Dé là, dingue : aller à dingue, tomber, et envoyer à dingue, 
culbuter, terrasser (^Bruant, Dict., p. 420 et 423), ei dingo, fou, 
proprement fêlé: « T'es donc dingo'? » (Bruant, Dict., p. 412). 

Frousse, peur, même sens dans les Vosges, proprement 
onomatopée qui exprime un départ rapide (froust !), l'envolée 
subite d'un oiseau en froissant les branchages : « Alors, vous 
n'avez pas la//'oasse? demanda-t-elle », Rosny, i?aes, p. 76. 

C'est proprement un terme de vénerie {frouste, en Cham- 
pagne), avec ses deux sons : 1'^ bruit d'un animal qui sort 
brusquement de. son buisson ^, d'un oiseau qui s'envole tout à 
coup, et, par analogie, d'une personne qui s'échappe; 2° peur: 
avoir la. frouste (Baudouin). 

Polard, ou paulard, pénis (Rossignol), terme euphémique» 
proprement poulard, du lorrain paule, poule. 

Ronibier, vieux, vieillard (Rossignol), proprement grondeur, 
tiré du lorrain romber; gronder sourdement. 

Roufle, soufflet (le messin rouffe a le même sens, de 
rouffer, roufler, souffler avec bruit, en parlant du vent) : 
« Au lieu de trouver des exploits à vanter, il n'a rencontré 
que des rouf/les, que des coups de pieds à décrire, que des 
craquignoles à peindre », Père Ducliesne, 53'- lettre, p. 6. Le 
mot désigne, en outre, une sorte de brimade : coup en tour- 
nant sur le sommet de la tête, à l'Ecole des Arts et métiers 
(H. -France). Son dérivé, rouflëe, volée de coups, raclée, est 
un terme de troupier (« recevoir une rouflëe », Rigaud). 

1. Delvau en induit l'acception douteuse de « flâner, se promener », en ajou- 
tant cette autre qui semble réelle : « Dinguer, n'être pas d'aplomb, dans 
l'argot des coulisses, où l'on emploie ce verbe à propos des décors et des 
macTiinistes ». 

2. Ce terme de gibier est, en français, brosser ou brousser. 



E. — Patois de l'Est. 
1. — Yonne. 



Contributions nombreuses et caractéristiques : 

Arpette, apprenti et apprentie (Yonne, arpeite, gamin, po- 
lisson) : «' Je fraye pus avec... les marloupins et les arpettes », 
Bercy, IV^ lettre, p. 5. Le sens propre du mot afpette, comme 
de sa forme parallèle arpiau, est rapace, voleur (du primitif 
ai'pe, griffe, d'où arpion). 

Bergosse, mouton (Rossignol) : Yonne, bergasse, même sens. 

Cabot, chien, proprement chien de petite taille (sens du mot 
dans l'Yonne; en Anjou et à Lyon, méchant petit chien): « Tu 
fais comme un cabot qui ronge son os, tu grognes et lu mon- 
tres les crocs », Père Peinard, 17 nov. 1889, p. 6. 

Chariboter, avec les acceptions suivantes : 

1" Embrouiller, d'où charibotage, écriture embrouillée : 
« Ils savent lire un charibotage », Mélénier, Lutte, p. 120. 

2° Embarrasser, sens d'e/ichariboter, terme provincial em- 
ployé par Victor Ilugo: « Vous avez l'air tout enchariboté », 
Le Roi s'amuse, acte II, se. ii. 

3*^ Railler: « J'aime pas les gens qui charibotent tout le 
temps » (cilé dans Bruant, l)ict., p. 323). 

Le sens primordial de c/iarboter ou chariboter est celui de 
grouiller * comme une nichée d'escarbots (appelés charbots 
ou charibots dans les différents patois). La forme bourgui- 
gnonne esl encharboter, que le Trévoux de 1752 explique 
ainsi : « Encharboté, embarrassé, brouillé, sans ordre. Tabou- 
rot qui étoit de Dijon, s'est servi, au ch. xxi de ses Bigarru- 
res, à' encharboté, comme d'un mot français ». 

Flancher, faiblir, manquer de force, chanceler dans ses ré- 
solutions, sens du mot dans l'Yonne (proprement être flasque, 
sans vigueur) : « Tu hésites, tu flanelles » (Rossignol). 

1. De là, dans le vulgaire parisien, charibotée, grand nombre : « Elle a 
une charibolée d'enfants » (Virmaitre). 



PROVINCIALISMES 305 

Fouaiiler, lâcher, reculer, dans l'arg-ot des typographes 
(Boutmy): Yonne, fouaiiler, faiblir, être sans force (propre- 
ment étriller). Le mot se trouve déjà dans Vidocq. 

Gabegie, fraude, mot bourguignon passé au français. Ce 
provincialisme du début du xix*' siècle se lit dans Michel 
(1807) : « Gabgie. On donne improprement ce nom à toute 
espèce de prolit illicite. C'est une gabgie, il fait la gabgie là 
dedans. C'est une filouterie, c'est un filou, il trompe, il vole...» 
Il est aussi donné par d'IIautel (1808): « Gabegie, micmacs, in- 
trigue, manigance : il y a là dessous de la gabegie, pour dire 
quelque chose qui n'est pas naturel, quelque manège ». 

Le bourguignon gabegie répond au languedocien gabusio, 
'malversation, fraude, l'un et l'autre apparentés à l'anc. fr. 
cabuser, tromper. 

Gargavousse, gorge (répondant au r/ar^/an de l'Yonne), dans 
Richcpin {Gueux, p. 175). 

Redouiller, riposter, mot donné par d'Hautel: « Se redouil- 
ler, riposter à des propos injurieux ou répondre vigoureuse- 
ment à des voies de fait, en venir aux mains ». Dans l'Yonne, 
redouiller signifie houspiller (de douiller, choquer une bille, 
etc.). ^ Au jeu de cartes, redouiller, c'est revenir à la cou- 
leur (une redouille, un retour dans une couleur déjà jouée). 



2. — Bresse. 

Cette province a fourni plusieurs termes : 

Caboulot, cabaret infime, proprement petit réduit, pauvre 
gîte, sens du mot dans la Bresse (caboulot) et dans le Jura 
{cabourot et caboulot^, ce qu'on dit cabiole en Berry, en Sa- 
voie etc. « Le mot a une vingtaine d'années », écrit Delvau 
en 1866> et Rigaud cite ce passage d'un écrit de 1860 intitulé 
Ces Dames : « Caboulot. Mot pittoresque du patois franc-com- 
tois qui a obtenu droit de cité dans l'argot parisien... Le ca- 
boulot de la rue des Cordiers, qui est le plus ancien de tous, 
s'ouvrit en 1852 ». Ce mot a passé au français : « Les gens de 



1. Ajoutons : 

Aponiché, assis (Delesalle) : Yonne, accroupi. 

Canej\ aller à la selle (Delvau) : de même dans l'Yonne, à côté de canots, 

lieux d'aisance, propr. poulaillr-r (cf. Yonne, anas, immondices, à'ane, cane). 

Drille, drouille, colique (Bruant) : Yonne, drille, drouille, colique, diarrhée. 

20 



306 CONTINGENTS LINGUISTIQUES 

talent qui n'ont pas traîné dans lecaboulot », Concourt, Jour- 
nal, 13 déc. 1865. 

Margalou, individu qui exerce toutes sortes de petits com- 
merces (H. -France) : Bresse, margalou, même sens que mar- 
goulin, maquignon, revendeur, en mauvaise part (à Fribourg, 
margaler signifie crotler). 

Pégot, paysan (Bruant) : Bresse, pégo, rustaud (cf. Landes, 
pégot, niais, sot). 



F. — Franco-Provençal. 
1. — Lyonnais. 



Les emprunts au parler lyonnais ont trouvé une large ex- 
pansion, dans le langage populaire, comme nous l'avons 
prouvé par le terme bic/ter, déjà cité. Les autres apports ne 
sont pas moins intéressants : 

Bafouiller, bredouiller, et bafouillage, bavardage, mots 
populaires très répandus, du lyonnais barfouiller, barboter et 
bavarder, parler mal (Vachet). Ce provincialisme est relevé 
par Molard en 1810 : « Barfouiller , barfouillage. Dites : bar- 
boter, barbotage. C'est l'action des oies par laquelle elles 
cberchent à manger dans des ruisseaux bourbeux, en y four- 
rant le bec. Au figuré, c'est mettre les mains dans Teau en 
l'agitant ». Le sens essentiel du mot est barboter dans l'eau, 
ensuite barboter en parlant. 

Cabosser, bossuer (du lyonnais cabosser, même sens). Mot 
donné par Molard en 1810 : « Cabosser, déformer. Il a cabossé 
la boîte de sa montre. Ce mot est un vrai barbarisme. Dites: 
bossuer ». Terme passé au français; Bescherelle (1845) l'ac- 
compagne de cette remarque : « Ce verbe cabosser est très fa- 
milier et tout à fait populaire surtout dans l'Ouest de la 
France ». La forme parallèle crabosser, citée par Deslesalle, 
répond au lyonnais carabosser (Anjou, crabosser, écraser). 

Décaniller, se sauver : « Moi. j'ai décanillé, je n'avais pas 
douze berges », Méténier, Lutte, p. 120. — « Veux-tu décanil- 
ler de là ? » Zola, Assommoir, p. 409. 

A Lyon, décaniller, même sens (Puitspelu), proprement 
jouer des canilles (les gônes appellent canilles les jambes, pro- 
prement petites cannes), synonyme à'escaner, se sauver, qui 
présente la même image. Ce verbe est déjà donné par Des- 
granges en 1821 : « Je l'ai fait décaniller, disent bien des gens. 
C'est un barbarisme. Le mot de déguerpir est celui qui con- 
vient; décamper serait mieux encore que décaniller ». Il a 
passé dans plusieurs parlers provinciaux : Berry, Anjou, etc. 



308 CONTINGENTS LINGUISTIQUES 

Flapi, fatigué, éreinté. Terme lyonnais devenu populaire. 

Gandoises, fariboles, sens figuré donné par Desgranges, 
1821 : « Conter des gandoises, pour faire des contes. Voilà du 
français des provinces ». Cf. Molard, 1810 : « IJ raconte des 
(jandoises, des farces, des plaisanteries ». C'est la forme pro- 
vinciale du nom de la oandoise, poisson d'eau douce peu es- 
timé, d'où l'acception figurée de « bagatelle ». 

Gandouse, gadoue (Rigaud), même sens en lyonnais. 

Gobille, bille ou boule à jouer, dans les jeux d'enfants 
(même sens à Lyon). Mot donné par Molard en 1810 : « Go- 
bille. Jouet d'enfant fait de pierre ou de marbre, en forme de 
boule. On l'appelle bille à Paris ». 

Grajîgner, égratigner (Delvau), même sens en Lyonnais et 
dans les patois de l'Ouest : « Elle saute aux yeux de sa bour- 
geoise et la, grafigne »,Zola, Assommoir, p. 232. Delesalle donne 
au mot, en outre, le sens de saisir et ramasser des chiffons. 

Margoulin, colporteur de campagne et mauvais ouvrier : 
« 11 n'y a que des margoulins, et puis on ne gagne pas sa vie 
là-dedans », Poulot, p. 70. De là : margoulinage, achat dans 
les conditions médiocres; et margouliner, faire de petites affai- 
res (Bruant) : à Lyon, margoulin, colporteur (en Languedoc, 
ouvrier jeune, et surtout mauvais ouvrier, ou petit charretier). 

Molard, large crachat, proprement meulard, meule de 
grande dimension : « Quand il s'étale sur le trottoir, on dit: 
Quel beau molard! » (Virmaître). — « Vous aurez quatre 
jours pour lancer dos molards sur les rangs » (dans Bruant, 
DicL, p. 133). 

Ramonât, petit ramoneur savoyard, nom donné par Des- 
granges (1821) : « Ramonât, pour ramoneur de cheminée. 
Faute » ; et d'Hautel l'explique ainsi (1808) : « C'est sans 
doute pour imiter la manière des petits savoyards qui ont ha- 
bitude d'annoncer dans les rues en criant : Ramona la che- 
mina de haut en bas! » 

Cette exclamation figure déjà dans un des Cris de Paris du 
XVI*' siècle : 

Puis verrez des Piemontoys 
A peine saillys des escailles i 
Crians : Ramona hault et bas ! 
Voz cheminées sans escalle. 2 

1. A peine sortis des écailles, c'est-à-dire encore tout jeunes. 

2. Echelle. — D'après Franklin, 'L'Atinonce et la Réclame, p. lo6. 



PROVINCiALISiMKS 309 

Rapiat, avare, grippe-sou (aussi sobriquet des Auvergnats 
et des Savoyards) : « Je les connais tous, ces rapiats-\h ». 
Balzac, Cousin Pons, 1847, t. XVII, p. 407. — « Ah! non, 
pour sûr ces rapiats [les Lorilleux] n'étaient pas larg-es des 
épaules, et toutes ces nianigances venaient de leur rage à 
vouloir paraître pauvres », Zola, Assommoir, p. 256. Même 
sens à Lyon. En Suisse, le mot signifie galeux (appliqué aux 
pieds des chevaux) et, en Normandie, rapiat désigne le voleur, 
le vag-abond. 

Ressauter, tressauter, mettre en colère, et faire du ressaut, 
faire de la résistance, se gendarmer (Rossignol) : Lyon, 7'es- 
sauter, tressauter (en français, sauter de nouveau). 

Ronchânner, grommeler, gronder sans cesse (mot très 
usuel) : même sens à Lyon; en Dauphiné, roncha, ronchina, 
grommeler, gronder ^ 

2. — Dauphiné. 

Notons les emprunts suivants : 

Cosse, grande paresse, synonyme de flème, et cossard, fai- 
néant, répondent aux appellatifs de la Tienne, cosse, buse 
et cossard, chouette (Rolland, t. III, p. 13), oiseaux indolents 
par excellence : « Je t'ai pas écrit, j'avais la cosse » (dans 
Bruant, Dict., p. 217). — « Le sabottage. les x\nglais l'ont 
pigé aux Ecossais, car les Ecossais sont cossards ». Alinanach_ 
du Père Peinard, 1898, p. 30. 

Enquiquiner, ennuyer (Dauph. enquiquina): « Ce qui Ven- 
quiquinait le plus, c'était un petit tremblement de ses deux 
mains », Zola, Assommoir, p. 431. En Anjou, enquiquiner, 
même sens. 

Galapiat, vaurien : « Un galapiat, un traîneur de rapière 
en chambre », Courteline, Gaietés, p. 115. En Dauphiné, ga- 
lapia, goinfre et mauvais sujet (d'où le mot a passé, avec ce 
dernier sens, dans la pliiparl des patois du Centre et du Nord) : 
« Galapia. Ce mot signifie un rustre, un Savoyard », Mul- 
son, 1822. 

\. Ajoutons : 

Bardane, punaise (Bruant) : même sens en Lyonnais et en Dauphiné. 

Chouigner, pleurer, gémir (IJ.) : de même à Lyon. 

Moiiniche, sexe (Id.), proprement petite guenon. Dans le Hainaut, moniche a 
le même sens (<( A Valenciennes, ce n'est qu'un terme familier... c'est un 
nom d'amitié qu'on donne aux jeunes filles », Hécart). 



310 CONTINGENTS LINGUISTIQUES 

Gouliaffe ou gouillafre, goinfre (Delvau) : « Gouliafre, ce- 
lui qui mange sans mesure et sans propreté », d'Hautel (1808) 
et « Galafre, gouliafre et gouiaffe. Mot de cuisine pour expri- 
mer gourmand. Ce sont des barbarismes », Desgranges, 1821. 
Le dauphinois et lyonnais gouliafre, gouiafre, goinfre (donné 
déjà par Oudin 1G40: Un gouiaffre, un gourmand) est encore 
usuel dans le Berry, en Champagne, etc. 

Mandale ou mandole, gifle, claque (« envoyer une mandale, 
ieter une mandale »), proprement amande, sens du dauphi- 
nois inandolo. Le mot se lit dans les Soliloques (p. 48) de 
Jehan Rictus. 

Pingaud, gentil, joli, élégant (Hayard), proprement mignon 
comme la pie (Dauphinois jom^/o). 

Sabourin, mauvais ouvrier, gâcheur : « Il n'y à que des 
sabourins dans son échoppe, pas un capable », Poulot, p. 95. 
En Dauphiné (comme dans le Poitou et l'Anjou), sabourin 
désigne le savetier K 

1. Ajoutons : 

Goiiiou, gamin (Delvau) : Dauph. gouiou, garçon, fém. goyo, jeune fille. 

Pimpions, espèces monnayées (Larchey) : Dauph. pimpio, même sens, pro- 
prement noyaux (cf. Somme, pimpin, pépin, et Marne, pipion, pépin, Rol- 
land, Flore, t. V, p. 7o). 



G. — Patois du Midi. 

1. — Languedoc. 



Le languedocien avait déjà fourni au poissard nombre de 
termes dont quelques-uns ont disparu du langage populaire, 
tels que : 

Flogner, flatter (Lang. flaugna, mignarder), qu'on lit dans 
la comédie poissarde de 1754, Madame Engueule, se. Vlil: 
« Suzon pour ton épouse ! Tu viens donc encore de flogner 
son aloyau ». 

De même, estourouiller , s'étaler, et galaminer, se dorloter, 
se délecter — Lang. s'estourouia, se coucher au soleil (se tou- 
rouia, se chauffer), et se galamina, se câliner au soleil (de 
se gala, se réjouir et mino, chat), en parlant des chats * et 
des poules — qu'on rencontre dans un pastiche poissard de 
1821, le Riche-en-Gueule, p. 198: 

Si je suis à la promenade 
A m' estourouiller au soleil, 
Soudain mon cœur bat la chamade 
Et fait un tic-tac sans pareil. 

Quant au Ut je me galamine. 
Le soleil s'éloigne de moi 
Et toujours sa peste de mine 2 
Met tous mes sens en désarroi. 

Voici maintenant outre bisquer et faraud, entrés dans la 
langue générale, les emprunts provençaux encore usuels : 

Agater, aux sens multiples : 

1" Allécher, amadouer (Bruant), du Lang. agati, môme sens, 
proprement attirer par des. chatteries ; 

2° Plaisanter, blaguer quelqu'un, s'en moquer (Rossignol), 
acception ironique comme la suivante; 

1. Nisard, Parisianism<is, p. 103 et 107, doane d'esiourouiller et de galaminer 
des interprétations erronées et des étymologies fantaisistes. 

2. C'est-à-dire la mine de sa maîtresse. 



312 CONTINGENTS LINGUISTIQUES 

3° Recevoir des coups, être pincé (H. -France). 

Cacher, avaler, manger (Lang. cacha, casser avec les 
dents), sens qu'on lit dans Bruant {Route, p. 37): « C'est dé- 
goûtant ce que nous cachons... » Le terme répond à son syno- 
nyme populaire casser {la croûte). 

Cascaret, homme de mine malheureuse ou d'apparence 
chétive (Delvau), mot donné par d'Hautel (1808) : « Nom baro- 
que et injurieux que l'on donne à un homme de basse extrac- 
tion ; ce nom ne s'applique qu'aux animaux, particulièrement 
aux chiens et aux cochons ». C'est le languedocien cascare/, 
cocon inachevé qui claque sous le doigt (proprement ^ grelot) 
et homme décrépit, homme étourdi, écervelé, taquin. En Pi- 
cardie, cascaret désigne un homme ou un animal de chétive 
taille (en Gâtine, un fou, un toqué). 

Emberlijîcoter, empêtrer, embarrasser, entortiller. 

1° Au sens propre : « 11 s'emberlificota dans les jupons qui 
lui barraient le chemin et faillit tomber », Zola, Assommoir, 
p. 182. 

2° Au figuré : « Les vérités les plus simples sont les plus 
difficiles à comprendre — et cela parce que, vous autres de 
la haute, vous em,berlificotes tellement les choses que vous 
faites perdre le nord au populo ». Almanach du Père Pei- 
nard, 1896, p. 38. C'est le languedocien embarlijicouta, em- 
berlificouta, même sens (croisement d'emberlifa, engluer, et 
de patricouta. patrouiller), terme passé dans la plupart des 
parlers provinciaux : Normandie, Picardie, Berry, Champa- 
gne, Yonne, etc. Ce provincialisme méridional a déjà été re- 
levé par Mulson (1822): « Le voilà embarlijîcoté dans une 
mauvaise affaire ; ils sont enibarliflcotés dans un compte de 
société auquel personne n'entend rien. Le mot embarlijicoter 
est un barbarisme. Dites: le voilà impliqué... ils sont embar- 
rassés ». 

FUngot^ fusil de troupier : « Cinq ans de forcés au /lingot, 
cinq ans de service militaire » (Rigaud), à côté de flingue, 
même sens (« cette forme est particulière aux marins », Ri- 
gaud) : « Ça ne me battait pas d'aller faire connaissance avec 
le /lingot... et de trimballer Azor », Almanach du Père Pei- 
nard, 1894, p. 33. 

En Languedoc, /lingo, /lingue, signifie houssine, petite ba- 

1. Cf. Michel, 1807 : « Cascavinetle n'est pas français; on l'emploie au lieu 
de cliquette et de castagnetle... » 



PROVINCIALISMES 313 

guette (de flinga, claquer, en parlant d'un fouet), ce qui 
répond aux synonymes vulgaires bâton creux et tringle, fusil 
(y. le Dictionnaire de Bruant). 

Outre le sens de fusil {d'^où flingard, soldat d'infanterie tle 
ligne) et celui figuré d'estomac qu'on bourre (« se garnir le 
/lingot, manger »), /lingot désigne encore le couteau de bou- 
cher (Larchey, SappL), appelé aussi /msi7 de bouclier K 

Frisquet, froid, très froid (Lang /resquet, assez frais): « Cet 
hiver il n'a pas ïah/risquet » (Rossignol). Ce mot (déjà donné 
par un glossaire argotique de 1827) a passé dans les parlers 
provinciaux: Norm, /risquet, d'un froid vif et piquant (« un 
vent /risqL{£t ï), Moisy). 

Gal/atre, goinfre et vaurien (du rouergat gal/atre, goin- 
fre, proprement calfat) : « Il n'aimait pas les corbeaux [c'est- 
à-dire les curés], ça lui crevait le cœur de porter ses six 
francs à ces gal/atres-lk », Zola, Assommoir, p. 79. Le mot 
est déjà donné par d'Hautel (1808): « Gal/atre, sobriquet que 
l'on donne à un garçon d'hospice, à un garçon d'auberge ». 
En Bourgogne, gal/atre désigne le mendiant. 

Galéjade, charge pour mystifier (v. Mary Burns, p. 28), 
répond au Lang. galejado, plaisanterie. 

Gousse, tribade (Rossignol), du Lang. gousso, chienne. 

Gra/ignade, mauvais tableau (« dans le jargon des mar- 
chands de bric-à-brac » (Rigaud). du Lang. grajignado,^ égra- 
tignure. griffonnage. 

Ligousse, épée, « terme baroque et facétieux » (d'Hautel), 
du Lang. ligousso, rapière, vieille épée. Le mot est encore 
vivace dans le Bas-Maine : ligouche, grand et long couteau, 
sabre, épée. 

Lipette, maçon (Rossignol), du Lang. lipet [lipeto), friand : 
<( Servir les lipettesf Ça fait trop de gâchis », Bercy, XLVl^- 
lettre, p. 7. Hayard donne, en outre, à lipette le sens de k client 
naïf » et Rigaud celui de « prostituée portée sur sa bouche ». 

Loffe ou louffe, vesse (Rossignol), du Lang. /o/i, lou/o, 
môme sens ; de là louffer, vesser et délouffer, vomir (Rossi- 
gnol), à côté de lou/iarder, vesser sourdement (Virmaîlre). 

1. Suivant Behrens (Beitriige, p. 107), le parisianisme flingot viendrait de 
l'allem. provincial Flinke (prononciation bavaroise de Flinte, fusil); quant à 
l'acception secondaire de « fusil de boucher », il renvoie au wallon flin, si- 
lex — l'une et l'autre conjectures superflues (étymologie passée dans Meyer- 
Liibke, n" 3371). Le français parisien ignore les emprunts allemands et le 
sens dérivé s'explique de soi-même. 



314 CONTINGENTS LINGUISTIQUES 

Lofe OU loufe, sot, fou (du Lang. lofl, loufo, nigaud, imbé- 
cile), à côté de la forme amplifiée loufoque, d'oij loufoquerie, 
sottise : (c Un type loufoque, celui-là », Mirbeau, p. 109. — ; 
« En route, il sentit la loufoquerie de son acte », Rosny, Rues, 
p. 151. 

Ce sens, qui n'est que l'application figurée du précédent, se 
lit déjà dans un document argotique de 1790 : « Crois-tu que 
je suis si loff'e que de débiner? » Le Rat du Châtelet, p. 18. 

Loflat ou loufiat, dérivé du précédent, offre des sens mul- 
tiples: 

1° Imbécile, goujat, sens déjà donné par d'Hautel (« avoir 
l'air un peu loftat ») : « C'était un homme sale, un lofât », 
Huysmans, Sœur MartJie, p. 122. 

2° Aide compagnon du chef d'un chantier (Bruant). 

3° Garçon de restaurant ou de café (Rossignol) : « Eh ! là- 
bas, le loufiat, si tu nous servais deux vulnéraires », Mété- 
nier, Lutte, p. 30. 

Marida, mariée (Lang. marido) et mariage (Rictus, Cœur, 
p. 74): « On sera maqués au marida ». 

Mascot, garçon inexpérimenté (Lang. mascot, maladroit) : 
« De dire que je suis mascot. ça ne serait pas vrai », Rosny, 
Marthe, p. 52. A côté de mascotte, vierge et fétiche de joueur : 
Lang. mascoto, sortilège au jeu, guignon. 

Patafloler, empoigner, surtout dans l'expression « que le 
diable vous pataflole ! » qu'on adresse à quelqu'un dont on 
n'est pas satisfait et à qui cependant on ne veut rien dire de 
désagréable. Celte locution se complète ainsi : « Que le bon 
Dieu vous bénisse! » à quoi on ajoute : « Et que le diable te 
patafiole ! » Elle est [déjà donnée par d'Hautel : « Mot baroque 
et interjcctif qui marque l'impatience et le mécontentement: 
Que le bon Dieu te patafiole! pour que le bon Dieu te bénisse ». 
— « Aux gardes-du-commerce : que le bon Dieu les pata- 
fiole ! » (caricature de Gavarni, dans le Charivari du 18 dé- 
cembre 1840). 

Bon jour, bon an, les bonnes gens, 
Que le diable vous ■patafiole ! 

(Richepin, Gueux, p, 34). 

Cette locution, commune à la plupart des parlers provin- 
ciaux, remonte au languedocien, où patafould signifie empoi- 
gner. 



PROVINCIALISMES 315 

Patricoter. tripoter, intriguer et patricolage, tripotage, in- 
trigue — le premier dans Saint-Simon, le dernier chez d'Ar- 
genson (voy. Littré et Suppl.) — remontenl au Lang. pa- 
ti'icot, pati-igot, bavardage, proprement boue délayée (sens 
de ces mots en savoyard).. Ces termes sont encore usuels. 

L'acception primordiale est celle du bourguignon, bressan. 
patrigoter, patauger, barboter. Cf. Mulson, 1822: « Patrigo- 
ter, patrigotage. On dit d'un cabaretier qui mêle du vin du 
midi avec du vin du pays, qu'il fait du patrigotage, qu'il /)«- 
trigote son vin. Servez-vous des mots mélange,, mélanger, 
tripotage, tripoter ». 

Pingre, chiche (Lang. pingre, piètre, mesquin), mot déjà 
donné par d'iïautel (1808) : « Pingre, pour dire avare, ladre » 
et censuré par Desgranges (1821): « C'est un pingre, pour si- 
gnifier avaricieux, n'est qu'un barbarisme ». 

Roubignoles, testicules (Rictus, Cœur, p. 191), du Lang. 
roubignoli, même sens. 

Roustir, gagner au jeu, décaver son adversaire (Lang. 
rousti, proprement rôtir, flamber), être perdu ou dans un état 
désespéré : « Un joueur de billes qui a perdu tous ses jouets 
est panne ou rousti » (Esquieu, p. 14 et 68). Le dérivé roas- 
iissure désigne une chose sans valeur *. 

Ce verbe a aussi le sens de voler : « L'ouvrier se laisse 
roustir par le patron... Ça n'a pas empêché les grinches de la 
ville de nous roustir les derniers sous », Père Peinard^ 
5 oct. 1890 et 1" mars 1891, p. o. 

Roustons, testicules (Rossignol) : Lang. roustoun, même sens. 

Tambouille, petite cuisine (Delvau), ragoijt de ménage (Ri- 
gaud) : Lang. tambouio, gargotage, victuailles apprêtées. 

Touillaud, gaillard (Delvau), mot déjà donné par Oudin 
(« un bon compagnon ») et par Philibert Le Roux : « Ce mot 
se dit d'une personne qui est grosse et grasse, qui est dodue, 
en bonne santé; on dit c'est un gros touillaud, un homme ré- 
joui, un roger-bontemps, un sans souci ». C'est le Lang. 
touiaud, mouflard, maflu, gros garçon. 

Toute une série de mots, dérivant du languedocien présen- 
tent une assibilation initiale à la place du préfixe esp... et 
surtout est... 

\. I Avez-vous vu les chevaux que Bois-l'Héry lui a fait acheter? De la 
roustissure, ces bêtes-là », Daudet, Nabab, p. 13. 



316 CONTINGENTS LINGUISTIQUES 

Voici les plus usuels : 

Schbèbe, beau, admirable : « Ben moi je trouve que c'est 
schbèbe ». Bercy, XV I^ lettre, p. 7. Le mot répond kesbaba (cf. 
Lang-. esbabuc/ii, ébahir). 

Sc/ipile, beau et réussi, bien fait (« dans l'argot des ou- 
vriers », Rigaud), d'où schpiler, réussir un ouvrag'e (Id.), 
répondant au Lang-. espila, tiré à quatre épingles: « J*ai lu la 
babillarde que tu y a fait... Ah! ça, c'est schpile... C'est schpile 
quanta retirent leurs harnais pour faire de la gymnastique », 
Bercy, P^ lettre, p. 7 et XLIII^ lettre, p. 7. 

Schtosse, dans l'expression monter un schtosse, mentir avec 
de la malice, chercher à mystifier (Rigaud), monter le coup, 
mol courant dans les ateliers : « Pour faire le lundi et ne pas 
avoir son sac, on monte un schtosse au patron en lui disant 
que l'on va à l'enterrement de son père» (Virmaître). Le mot 
reflète le Lang. estosso, entorse ; de là se schtosser, se soû- 
ler (Rigaud). 

Sclitouille, syphilis : « Quand on est mûr, on fait des couen- 
neries... On rapplique à la piaule vidé, vanné, sans un rèche 
et souvent avec la schtouille », Bercy^ XXXIIP lettre, p. 6. 
C'est le sens figuré du Lang. esloulh, jachère, champ mois- 
sonné encore couvert do chaumes {/à de la estoulh, faire du 
ravage). 

Schtourbe, misère^ : « Il faut que je fasse revenir une gui- 
tare d'Espagne pour remplacer celle que la schtourbe m'a fait 
fourguer », A. Laburie (cité dansBruant, Dict.,\t. 320), à côté 
du Verduno-chalonnais chtourbe, mort (Fertiault). et du mor- 
vandeau clitourber, mourir. Ces mots remontent au Lang. es- 
tourbe, trouble, mêlée, estourbi, assommer, tuer (d'où égale- 
ment estourbir) -. 



1. H. France donne le mot sous la forme laditourbe, misère, et Rossignol 
sons celle de jlourbe, éteint, mort. 

2. Ajoutons : 

Berri. hotte de chiffoiinier (Delesalle) : Lang. berri^ hotte, grand panier. 

Chabier, s'évader (Larchey, p. xiii) : Lang. chabi, éconduire, égarer. 

Dardelle, gros sou (Delvau), à côté de davdune, cinq francs (H. -Franco) 
Lang. dardeno, pièce de deux liards ou de six deniers. 

Louhal, enfant (Delesalle) : Lang. loubal, jeune loup. 

Scarahombpr, étonner, stupéfier {scarabombe, étonnement, Rigaud), peut- 
être une contamination du fr. bomber et du prov. escarabouta, ébranler avec 
fracas, effrayer. 



PROVINCIALISMES 317 



2. — Provençal. 



Nous mentionnerons ailleurs quelques-uns Je ces emprunts 
devenus très populaires (tel esbigner ou esqidntej'). Citons 
maintenant les autres : 

Darouf ou baroajle, tapage [faire du baroaf, Hayard), du 
marseillais bai'oafo, altercation, rixe, gourmade: « Tant qu'à 
la momicharde, tu penses qu'a doit en faire un barouf ! » 
Bercy, XXXIP lettre, p. 5. — « A peine a-t-elle f... le nez au 
vent que subito on entend lebdroufle », Père Peinard, 15 jan- 
vier 1893, p. 1. En Anjou et ailleurs, le mot est un parisia- 
nisme : baroaj', même sens («ce mot est d'importation ré- 
cente ))) ; à Dol, en Bretagne, barouf, vacarme (Leconte). 

Bidoche, nom donné au cheval de bois qu'on voit dans les 
fêtes foraines, mot répondant au provençal bidosso, balan- 
çoire. 

Camisards. soldats des compagnies de discipline, d'après la 
blouse blanche qu'ils portent (cainisard, qui est en chemise) : 
« Ou appelle les zéphirs... camisards » (Elossignctl). Rien de 
commun, historiquement, avec les Camisards des Cévennes 
(qui portaient un sarrau de toile blanche), bien que les deux 
appellations soient méridionales. 

Chambarder, renverser, bouleverser, bousculer (d'où cham- 
bard et chambardement, branle-bas, tapage, bousculade) : 
« Dans un moment de colère, fai chambardé par la fenêtre 
tout ce qu'il y avait dans les meubles » (Rossignol), Plus ra- 
rement, chamberter. renverser, briser (Fr. -Michel), et sur- 
tout s'amuser en bouleversant * : « Quand les troupiers met- 
tent les lits en bascule, qu'ils chahutent toute la chambrée, 
ils chambertent les camarades » (Virmaître). Le provençal 
connaît la forme chambarda, bousculer, et le gascon, celle de 
chamberta, renverser. - 

Foulard, étoffe de soie ou de soie et coton (dont on fait des 
mouchoirs, des fichus, etc), offrant ordinairement des dessins 
variés. C'est proprement étoffe foulée (prov. foulât), appella- 

1. Delesalle donne, en outre, « chamberter, commettre des indiscrétions », 
acception inconnue ailleurs. 

2. De la Landelle, p. 325, considère chmnbarder (« chavirer, mettre sans 
dessus-dessous, faire vacarme »), terme très usité à bord, comme un em- 
prunt fait à l'argot parisien. 



318 CONTINGENTS LINGUISTIQUES 

lion parallèle à celle de drap foulé {ou du foulé), sorte de 
drap léger d'été, La forme foulard est pour foulai, comme 
brocart pour brocat (cf. brocatelle). Ce mot que le Diction- 
naire de l'Académie ne donne que dans l'édition de 1878, re- 
monte en fait au xyiii*^ siècle *. 

Goule, bouche, gosier, sons donné par d'Iîautel et très usuel 
dans les parlers provinciaux (Richepin, Gueux, p. 28). Le mot 
est censuré par Desgranges en 1821: « Goule pour gueule. 
Malgré sa douce prononciation, ce mot n'est pas français : 
nous ne connaissons que gueule et bouche. Goule, goulette et 
gouline sont des mots enfantins ». C'est un ancien emprunt 
méridional qui a toujours été populaire. On le lit dans la Pipe 
cassée de Vadé, et, plus anciennement, dans le Moyen de 
parvenir. 

Moco, homme du Midi, Provençal (dans la bouche des ma- 
rins), en opposition au Ponantais ou Breton; expression fré- 
quente dans les Chants de Nibor (p. 105, 166, etc.). Comme les 
Provençaux emploient fréquemment la locution moco (c'est- 
à-dire em'aco ^ avec cela), les marins des ports de l'Océan 
donnèrent le sobriquet de moco aux Provençaux du littoral et 
à ceux de Toulon en particulier (Mistral). Terme fréquent 
chez les écrivains provençalistes (v. Mary Burns, p. 31). 

Mourre, museau, visage (prov. mourre, même sens), terme 
méridional employé par Richepin {Gueux, p. 186) : « Et puis 
après? J'ai une chouette mourre »... Oudin cite l'expression: 
« Donner sur le mourre, donner un soufflet ou une gour- 
made », et ce sens de coup sur le museau se lit encore dans 
los Mémoires de Vidocq (t. III, p. 375) : « Il te saluerait d'une 
mourre que tu en verrais 36 chandelles ». 

Picaillons, argent monnayé {avoir des picaillons, avoir des 
écus), terme d'origine méridionale, pwaioun, encore usuel à 
Paris et dans les provinces (Berry, Poitou, Picardie, etc). Le 
nom remonte au poissard {Paquet de mouchoirs, 1750, p. 39) : 
« J'on parfois queutes picaillons... » 

Le Père Desgranges y voit en 1821 « un mot de négociants 
au crochet », c'est-à-dire de chiffonniers. C'était primilive- 

1. Cf. Schmidlin, Catholicon ou Dictionnaire universel de la langue françoise 
(Hambourg, 1771) : « Foulart, dans le cuinmerce des soieries, sorte de tafetas 
des Indes Orientales (ju'on fabrique à la mosaïque ». 

2. Les recueils de Delvau, Hayard et Bruant citent l'expression comm'acb, 
commue, comme ça, c'est-à-dire corne aco. 



PROVINGIALISMES 319 

ment le nom d'une petite monnaie savoyarde ou piémontaise. 
Ramas (écrit aussi rama), chaîne- maîtresse à laquelle 
venaient aboutir la nuit toutes les chaînes des galériens (De- 
lesalle) et dortoir du bagne (Rossignol): mettre au l'ama, en- 
chaîner, au bagne (Delvau, Suppl.). A Marseille, ramas a le 
même sens, proprement rameau. 

3. — Gascon, Auvergnat. 

Voici, pour finir, quelques emprunts venant de l'Auvergne, 
de la Guyenne, du Limousin. 

Rappelons que les Auvergnats, les moins aisés, chaque an- 
née, au printemps ou à l'automne, quittent leur village pour 
aller exercer, surtout à Paris qui est leur rendez-vous, les 
métiers les plus variés, principalemment ceux de charbon- 
nier, de portefaix ou de commissionnaire. L^e Parisien appelle 
l'Auvergnat tour à tour : 

Auverploiime, propremment Auvergnat (lourd comme le) 
plomb (en gascon, ploum) : « Des Auverplons qui n'entravent 
que dâle l'arguche », Pè,re Peinard, 30 nov. 1899; abrégé en 
Ploume: « Le Ploum^e en bavaitj, il n'en revenait pas », Bercy, 
y/« lettre, p. 15. 

Fouchtra, d'après son juron habituel (^c/i^re).' et vougri.ces 
deux désignant à la fois l'habitant de l'Auvergne et son patois 
(vougre est la prononciation gasconne de bougre) : « Savez-vous 
pa.r\ev fouchtra ou vougrl'i » Richepin, Truandallle, p. 71. 

Mais le nom le plus populaire à Paris pour désigner le patois 
auvergnat est charabia,^ mot donné par Desgranges en 1821. 
Ce patois est caractérisé surtout par la fréquence des sibilan- 
tes -, par exemple cherrer, pour serrer. Ce dernier vocable à 
pénétré dans l'argot parisien au sens de serrer la gorge, d'é- 
trangler : « S'il ne rapplique pas, c'est moi qui irai lui cherrer 
le kiki », Rosny, Rues, ^.11. 

C'est un vocable de charcutier (plusieurs sont auvergnats) : 
serrer la viande, le sang, etc., en faisant du boudin, c'est 



1. Voir, sur ce mot, ci-dessus, p. 80. Cf. Balzac, Cousin Pons (1847), 
t. XVII, p. 467 : f Les affaires se traitaient en patois d'Auvergne dit cha- 
rabia ». 

2. A. Daudet, dans l'Immortel, met ces paroles dans la bouche du frotteur 
Teyssëdre, un Auvergnat : « Meuchier Achtier... Ch' est votre garchon y> 
(p. 5 et 6). 



320 CONTINGENTS LINGUISTIQUES 

trop on ineUro : d'où cette autre acception de cherrer, exa- 
gérer. Ce dernier sens l'a emporté'. 

Les autres emprunts de ces régions sont : 

Bastaud (écrit aussi bastos), au double sens : 

1° Soulier et coup de soulier : « J'allais le fa^briquer aux 
bastauds quand j'entends des fliques », Le Bourg, dans Le 
Gaulois, 3 oc t. 1881. 

2° Testicules (Rossignol), figur'e dans une formule de refus 
luibituolle: « Turbine tout seul à cette heure ma vieille ! Moi, 
peau de bastaud I » Richepin, "rruandaiUe, p. 118. On appelle, 
au bagne, /?iô/)ie bastaud, un individu aux mœurs inavouables 
(Delvau, SuppL). 

Le mot, avec ce double sens, remonte au gascon bastot. 
grand panier, d'où la nijtion de sabot et celle des testicules 
(ce dernier analogue au synonyme angevin burnes, déjà men- 
tionné). 

Cagnotte, petite cuve propre à fouler les vendanges (sens 
donné exclusivement par Rescherelle) et corbeille où les 
joueurs déposent les enjeux (acception récente). Le mot ca- 
fjnoto est usité, avec le premier sens, dans le département de 
Lot et-Garonne (Littré, Suppl.). 

Chabrol, mélange du vin avec du bouillon (Littré, Suppl.) : 
Mary Burns, p. 21, cite des exemples de Daudet, E. Le Roy, 
P. Margueritte, etc. En Gascogne, fa chabrol, c'est mêler du 
vin au bouillon de la soupe et la boire (locution dérivant de 
cette autre : beure à c/iabro, boire dans son assiette à la ma- 
nière des chèvres). 

Cliarbougnas, abrégé en t'o^i^/ias, charbonnier, habituelle- 
ment Auvergnat : « Alors on a pris à l'œil, chez le boulanger, 
le rharbougna et Vépicemar », Père PeinaPd, 26 janv. 1890, 
p. 2. La forme abrégée se lit dans Rictus {Cœur, p. 74): « Un 
bath garno chez un bougna... » 

Clietibes, écrit aussi cfitibesou sc/i^(6es, bottes (Delvau) : « On 
aurait dit des schtibes d'égoutier » (cité dans Bruant, Dict., 
p. 67). De là enchetiber, mettre en prison, c'est-à-dire en botte: 
« Ancfitibé, arrêté, mis en prison : Tu connais le môme Bidoche, 
oh bien ! il a été anchtibé ce matin par les rousses » (Rossi- 
gnol). C'est le gascon estibaus, grandes bottes que portent 
les pêcheurs ou ciiasseurs dans les étangs. 

3. Voir notri^ Ai'Qot ■■Jfs Tranchées, p. 117 et 139. 



PROVINCIALISMES 321 

Estringoler, étrangler, dans la locution burlesque : que le 
diable Vestringole! « imprécation que l'on fait contre quel- 
qu'un dans un mouvement d'humeur et qui équivaut à que le 
diable t'emporte » (d'Hautel). C'est un souvenir du poissard \ 
répondant au synonyme que Vase te quille du burlesque, l'un 
et l'autre tirés du fçascon : estrangoulà, étrangler, et que 
Vase te quilhe! 

Galupe, prostituée, et galupiei', souteneur, répondant au 
gascon galupo, bateau plat (même association d'idées que 
le synonyme co/'(?ei!/!e). termes employés par Richepin {Gueux, 
p. 171 et 179). 

Gougne, prostituée (Bordeaux, gounha S truie) et pièce de 
cinq francs (même évolution de sens que le synonyme chatte). 
Dérivés : gougnajias et gougnajier, paillard : « Ils s'appuient 
sur l'estomac des gougnajlasses » (Richepin, Truandaille, 
p. 55), à côté de gougnot paillard, ei gougnotte, tribade (exem- 
ples dans Bruant, Dict., p. 3i5 et 427). 

Goulue, prostituée (Rossignol), répondant au gascon gouino, 
coureuse: « C'est une franche goidne, nom injurieux que l'on 
donne à une femme qui s'adonne au vice, à la crapule, à une 
prostituée » (d'Hautel). — « Voilà alors que ma sacrée gouitie 
saute aux yeux de sa bourgeoise et qu'elle la graffigne », Zola, 
Assommoir, p. 232 Le mot est déjà donné par Ménage, qui y 
voit un diminutif de gouge. 

Goyo, prostituée (gasc. gouio, jeune fille) : « Les brochetons 
et les petites goyos de la Chapelle et de Saint-Ouen », Bercy, 
IIP lettre, p. 7. 

Menette, bigotte (« sobriquet qu'on donne aux fausses dé- 
votes », d'Hautel), mot encore vivace en Poitou : en limousin, 
inenet, dévot outré, meneto, dévote, béguine, proprement 
chat, chatte, personnification de l'hypocrisie. 

Ragougnasse, mauvais ragoût ^ ratatouille (Guyenne, iri- 
gougnasso, même sens) : « Elle vient nous servir pour douze 
sous uirn ragougnasse », Mélénier, Lutte, p. 93. 

Le mot a, en outre, ces deux sens métaphoriques : 

1° Bagatelle (Rigaud), mensonge: « On ne coupait pas dans 

1. « Non, le diable m'estrmgole, si j'ons bu plus d'un poisson d'eau-de- 
vie », Poissardlanu, s. d., p. 43. 

2. i,(! berrichon yogne, prostituée, remonte à la même source. 

3. Le mot argagnasses, menstrues (Rossignol), de même dans les Deux- 
Sèvres (Beauchet-Filleau), simple variante phonétique de ragougnasse, en 
est une application ironique. 

21 



322 ' CONTINGENTS LINGUISTIQUES 

ses ragougnasses [de Nostradarnus] », Almanach du Père Pei- 
nard, 1895, p. 37. De même, au Havre, ragougnasse, troupe de 
vauriens (Maze). 

2° Malversation, fraude (évolution de sens analogue à fri- 
cot): « C'est au 1*"" cliasseurs (ju'on a découvert la ragougnasse : 
on a coffré le marchef », Père Peinard, 3 juillet 1892, p. 5. * 

Ainsi, les apports régionaux affluèrent à Paris de tous 
les pays de France, et plus particulièrement de l'Ouest, du 
Centre et du Midi. Ils constituent un ensemble considérable, 
même si on omet les vocables donnés sans référence par les 
recueils de l'argot parisien. 

Par leur nombre et par leur importance, ces contributions 
dialectales rappellent celles du xvi® siècle, où Rabelais, Des 
Périers, Montaigne. d'Âubigné ont fourni chacun une mois- 
son plus ou moins abondante. Mais tandis que les termes pa- 
tois représentent chez eux un courant exclusivement littéraire, 
les provincialismes du xix^ siècle sont le résultat du contact 
direct entre Parisiens et Provinciaux. Aussi les conséquences 
de ce double état de choses sont-elles radicalement diffé- 
rentes. Alors qu'un petit nombre seulement des termes dia- 
lectaux de la Renaissance ont passé des œuvres des grands 
écrivains dans la langue générale, les apports régionaux 
du XIX® siècle, par leur infiltration orale, sont appelés à se 
généraliser de plus en plus. 

Ils constituent, d'ores et déjà, un des côtés les plus pittores-. 
ques du vulgaire parisien. 

1. Ajoutons : 

Fadard, élégant (Delesalle) : Limous. fadard, insipide, sot. 
Moi/nin, petit garçon, apprenti (Delvau), et mounine, petite fille (Rigaud) : 
Gasc. mounin, singe, mounino, guenon. 



CHAPITRE II , 

ARCHAÏSMES 



Le parler populaire s'est toujours montré plus conserva- 
teur que la langue littéraire. Nous avons déjà constaté ce 
caractère particulier à propos de la prononciation et de cer- 
tains phénomènes de morphologie et de syntaxe. D'autre 
part, plusieurs expressions, encore usuelles parmi le peuple, 
se lisent déjà chez les écrivains du xvi*^ siècle, et notamment 
dans cette étonnante production de la fin de la Renaissance 
qu'est le Mqyen de parce ni j\ 

D'autre remontent plus haut. 

Conséquent, par exemple, au sens d'important, de considé- 
rable, est toujours vivace: « Une pancarte portant en lettres 
conséquentes d'une hauteur de 20 à 2o centimètres une dé- 
claration... », Gourteline, Gaietés, p. 303. 

Sébastien Mercier prend la défense du terme à la fin du 
xYin*^ siècle : « Le peuple dit une affaire conséquente, un ta- 
bleau conséquent, pour dire une aflaire importante, un tableau 
de prix... Les grammairiens et les journalistes proscriront le 
terme conséquent. Presque tout le monde s'en servira, et il 
faudra bien qu'il soit accepté du moins dans la conversa- 
tion » ^ 

Les grammairiens et les lexicographes, depuis d'Hautel 
jusqu'à Littré, n'ont pas, en effet, cessé de protester contre 
ce soi-disant barbarisme ; il ne s'en porte guère plus mal et 
n'a jamais cessé d'être populaire. 

Il l'a été dès le xvi® siècle. Rabelais s'en sert dans la dédi- 
cace du Quart livre, adressée au cardinal de Châtillon : « So- 
ranus Ephesien, Oribasius, Claude Galen, Ali Abbas, autres 
auteurs consequens pareillement », 
L'acception vulgaire de l'adjectif a suivi un développement 

1. Tableau de Paris, 1782, t. X, p. 92. 



324 CONTINGENTS LINGUISTIQUES 

parallèle à conséquence, devenu, déjà au xvi*' siècle, syno- 
nyme d'importance : « Choses de très grande conséquence », 
écrit Amyot; « un fait do grande conséquence », dit Mon- 
taigne (v. Liltré) ; de là. chez Mulière « des affaires de la 
dernière conséquence » {Don Juan, acte I. se. 3). 

De môme, espérer est très employé an sens d' « attendre », 
acception usuelle dans la vieille langue, conservée dans les 
patois: « J'ai su hier... qu'elle m'espérait à la gare », Des- 
caves, Sous-offs^ p. 16t. 

Ce sens se lit déjà chez du Fail : « Le moine asseuré... qu'il 
n'y alloit de sa vie, comme il aooit espéré », Discours d'Eu- 
trapel, ch. XX ; et Bescherelle remarque : « Espérer s'emploie 
quelquefois, non sans quelque grâce, avec nn nom de per- 
sonne pour régime dans le sens d'attendre : « Je lis, je me 
promène, je vous espère » (Madame de Sévigné). 

Cependant les puristes décrètent le contraire: ((Espérer, 
pour attendre, ne vaut rien. Les gens du Midi de la France 
disent : Espéres-nioi un moment, espére^-le au café ; mais 
tout cela est on no peut plus mauvais », Desgranges. 1821. 

Le poissard était riche en archaïsmes qui ne semblent plus 
en usage, tels que définition pour fin, terme, et parlement 
pour conversation, discours, sens qui remontent au moyen- 
âge: « Que je fasse parler ma mère à votre mère, afin que 
je voyons la définition de tout çà », Vadé, Lettres de la Gre- 
nouillère, p. 90. — « £omme j'avions entendu le commence- 
ment de leur parlement », Journal de la Rappée, 1790, n*^ 1, 
p. 4. 

Ces termes sont encore vivaces dans les parlers provinciaux 
(Anjou, Berry, Lyon): définition, fin et parlement, bavar- 
dage. 

Ce ne sont nullement des « mots bizarres », comme le 
pense IVisard (Étude, p. 303 et 311), mais de vénérables ar- 
chaïsmes : « Tous leur parlemens fu de Bertain as grans 
pies », lit-on dans une chanson do geste du xiii" siècle 
(v. Littré), et Amyot écrit encore : « Ne l'un ne l'autre no 
lait... que ce procès soit venu jusques à dif finition de juge- 
ment », Demostliènes, ch. XXII. 

De môme s'écalvanier, s'écraser (anc. fr. escravanter) : 
« Je veux ravirer à mont tout de même, c'est énutile et puis 
tout de suite la gueule du bachot, pan ! s'écalvantre contre 
la pile », Vadé, Lettres de la Grenouillère, p. 83. 



ARCHAÏSMES 335 

Plusieurs formes archaïques sont également vivaces : 

Cercher. pour chercher : « Ma femme a été vous sercher 
une voiture », Mélénier, Lutte, p. 212. — « Je rappellerai 
toute ma vie... que l'es venu me sercher à la porte », Courte- 
line, Gaietés, p. 16. — « Et puis, quoi, il ne le serche pas, y 
n'est pas sur ton chemin », Rosny, Rues, p. 79. 

Flwne, flegme, crachat (avocr des /lûmes, s'engorger, Dc- 
lesalle); et femme, terme de mépris (Bruant). Le mot se lit 
sous celte forme dans les Serées de Bouchet V, et le gram- 
mairien Hindr^t (1687) la noie déjà comme parisienne : « La 
petite bourgeoisie de Paris dit des /lûmes pour des /legmes ». 

Naier, noyer : « Il ne pouvait pas se laisser nayer », Zola, 
Assommoir, p. 112. Robert Estienne (1529) renvoie de Jiayer 
à noyer, et Richelet (1680) note à cet égard : « Néier, noyer. 
L'un et l'autre se dit, mais néier est le mot d'usage, et il 
n'y a plus que les poètes qui se servent de noyer, y étant 
contraints par la rime ». En dernier lieu Desgranges remar- 
que en l'821 : « Se neyer, se noyer, prononciation défectueuse 
adoptée par quelques-uns de nos modernes puristes ». 

Après ces remarques préliminaires, nous allons passer en 
revue les principaux archaïsmes encore vivaces, en commen- 
çant par les trois groupes d'appellatifs si caractéristiques 
relatifs à l'argent, à la nourriture et aux coups. 

A. — La notion de monnaie est exprimée par : 

Jaunet, pièce d'or, mot déjà donné par Oudin (« un escu 
d'or », à cause de la couleur) : « Est-ce assez chouette des 
jaunets de proprio ? » Méténier. Lutte, p. 86. On lit le mot 
aussi chez d'Ilautel (1808) : « Jaunets, pour dire des louis », 
et il est également conservé dans le patois (Poitou, etc.). 

Pécune. argent, nom remontant à l'ancienne langue. 11 est 
donné par d'Hautel (1808) et par la dernière édition du Jar- 
gon (1849), dans laquelle les termes vulgaires foisonnent ^ 

Quibus ^ qu'on lit dès le xV siècle dans les Cent Nouvelles 
nouvelles, n° lxxvhi : « 11 peut en la façon comme dessus 
moyennant de quibus ».... et auparavant dans le Mislère de 
Saint Quentin, v. 7438 et suiv. (dialogue entre le geôlier et 
le bourreau) : 

1. « Il est tout plein de flume, il est étiqùe », t. II, p. 2^. 

2. Ce qui explique l'erreur de Delesalle : « Ce mot pécune est français, 
mais n'est usité que dans le monde des malfaiteurs ». 

3. Altéré parfois en gib (Bruant) ou gibe : « J'avais pas de gibe », Mété- 
nier, Lutte, p. 121. 



326 CONTINGENTS LINGUISTIQUES 

Matagot. — Seigneurs, comment l'entendez-vous ? 

Il me fault avoir de quibus. 
RiAGAL. — Quel de quibus ? 
Matagot. — Argentibus. 

Emmenerés vous mon prisonnier 

Sans moy baillier quelque denier ? 

Ajoutons-y les noms de monnaies spéciales servant encore 
à désigner l'argent monnayé en général : 

Blafard, pièce d'argent (Ricliepin, Gueux, p. 163) : « Un 
écu flambant, un blafard de cinq balles... » Ce vocable dési- 
gnait jadis une pièce de monnaie de 20 deniers tournois, frap- 
pée par le dauphin, le futur Charles VII, roi de France 
(v. Littré, SuppL). 

Dalle, daler flamand, nom donné par Vidocq avec la va- 
leur d'écu de six francs, lequel, après avoir désigné dans le 
vulgaire parisien l'argent en général, a fini par exprimer la 
non-valeur (v. ci-dessus p. 128). 

Escalin, ancienne petite monnaie d'argent, désigne au- 
jourd'hui une pièce d'argent ou d'or, et, sous la forme abrégée 
escale, une somme de trois francs : « Je consacrai mon der- 
nier escalin à lui oflrir de prendre sa moitié d'une pinte de 
genièvre », Vidocq. Mémoires, t. I, p. 11. — « Tu les a ra- 
qués \xi\Q escale, trois balles », Bercy, VI^ lettre, p. 15. 

Monaco, ancienne monnaie d'argent et de cuivre aux ar- 
mes du prince de Monaco, désigne aujourd'hui l'argent en 
général : avoir des monacos : « Il n'y a qu'un seul moyen 
pour faire rapliquer les monacos dans sa profonde : faire tri- 
mer les autres à son profit », Almanach du Père Peinard, 
1894, p. 33. 

Patard, pièce de deux sous (d'IIautel), aujourd'hui surtout 
sous la forme pétard, sou (Rossignol), mot qu'on lit déjà 
dans Villon. 

B. — La notion de manger, et surtout celle de manger 
avidement, est représentée par : 

Bâfrer, manger goulûment : « Voir les autres bâfrer ne 
lui remplissait pas précisément le ventre », Zola, Assommoir, 
p. 436. Ce mot se lit dans Rabelais (1. I, ch. IV) : « Les tripes 
feurent copieuses... fust conclud qu'ilz les baufreroient sans 
rien y perdre ». 

Briffer, manger avidement : « Quoi alors ? Où c'est que 
c'est qu'on va pouvoir briffer ? » Courteline, Train, p. 82. — 



ARCHAÏSMES 327 

« Rien qu'à ce souer on a briffé pour soixante ronds », Rosny, 
Marthe, p. 176. Ce verbe se rencontre chez du Fail ; « Oh, le 
bon appétit! Tenez comme il briffe », Propos rustiques, 
ch. XII. 

Casser, manger (c'est-à-dire casser sa croûte), se lit déjà 
chez Des Périers (Nouv. CV) : « Ouy dea, dit-il, iMessieurs, je 
le feray ; mais que j'aye disné. Ei cassoit toujours »... et plus 
tard dans le Moyen de parvenir (ch. LX) : « Quand les moi- 
nes disnent, il y en a un qui... leur fait lecture... et ainsi 
legendand. il barbillonne les oreilles de ses confrères qui cas- 
sent la bribe sans songer à ce que dit ce pauvre lamponnier ». 

Le mot se lit fréquemment dans le poissard : « Savions 
déjà cassé trois ou quatre gigots, cinq ou six cochons de lait, 
et une pièce de bœuf à la mode », Vadé, Œuvres, p. 80. 

Empiffrer, s'empiffrer, se gorger d'aliments : « Manger 
avec vivacité à la manière des goinfres et des dindons » 
(d'Hautel). Ce verbe est attesté dès le xvi** siècle, à côté du 
primitif se piffrer, qu'on lit sous la forme réduite se piffer 
dans un poème poissard de 1773, Les Porcherons (p. 179) : 
« On rit. (m se piffe, on se gave... » 

G. — La notion de coup est à son tour rendue par : 

Gifle, soufflet, ancien mot au sens de « joue » (avec cette 
dernière acception encore dans Scarron). Le sens actuel est 
donné dès le début du xix^ siècle: « Giffe, donner une giffe. Ce 
mot n'est pas français. Donner un soufflet, donner une mor- 
nifle. Ce dernier est populaire », Michel, 1807. — « Giffle, pour 
mornifle, tape, taloche : donner une giffle à quelqu'un, appli- 
quer un soufflet ■,giffler, souffleter », d'Hautel, 1808. 

Mornifle, gifle (Rossignol) : « Mornifle, pour dire soufflet : 
appliquer une mornifle » (d'Haulel). Le mot se lit déjà, avec 
ce sens, dans la Comédie des Proverbes, acte II, se. 3 : « Il 
m'a menacé de me gratter oij il ne me démangerait pas. de 
me donner mornifle ». Desgranges constate en 1821 que 
« Donner une mornifle est un barbarisme ». Le mot survit 
d'ailleurs dans les parlers provinciaux : Berry, Normandie, etc. 

Plamuse, forte gifle (dans Rabelais, plameuse), coup de 
poing sur le visage qui aplatit le museau, vocable usuel dans 
les parlers provinciaux (Champagne, Lyon, etc.). Desgranges, 
en 1821, cite le mot sous la forme p^a/nas : « Il t'a repassé un 
fier plamus. Tâchez de trouver plamus dans le Dictionnaire 
[de l'Académie] et vous saurez ce que ce mot veut dire ». 



328 CONTINGENTS LINGUISTIQUES 

Torgiiole, c'ost-à-dire torniole, coup sur la tête, proprement 
vertige, tour (de main), sens du vieux mot torniole : le coup, 
appliqué fortement, fait tourner celui qui le reçoit. Ce voca- 
ble qu'on lit dans le poissard (Les Porcheroiis, 1773, p. 151) est 
encore très usuel : « Quand le père était las de la battre, la 
mère lui envoyait des torgnoles pour lui apprendre à bien se 
conduire », Zola, Assommoir , p. 386. 

Oudin donne, avec ce même sens, revire- M arion, soufflet 
(encore vivace dans le Berry), terme qui signifie un change- 
ment brusque, un revirement : « Garde que je ne te donne 
un si beau reoire-Marion que la terre t'en donnera un au- 
tre », Comédie des Proverbes, acte III, se. 5. Le mot est usuel 
dans la plupart des parlers provinciaux : Picardie, Norman- 
die, Berry, etc. 

Voici maintenant la liste des archaïsmes encore usuels dans 
le vulgaire parisien : 

Anglais, créancier, mot du xvi^ siècle (Grelin, Marot) : « Ne 
passons pas devant ce troquet, c'est un Anglais » (Rossi- 
gnol). Gf. Oudin (1640) : « Il y a des Anglais en ceste rue-la, 
c'est-à-dire je n'y veux pas aller, j'y dois de l'argent à quel- 
qu'un ? * » 

Aria, ou harria, embarras, remonte au xv^'-xvi^ siècle (Go- 
quillard. Palsgrave), aujourd'hui très populaire : « Six francs 
de perdu sans compter Varia! » Méténier, Lutte, p. 129. Le 
mot est noté comme vulgaire dès le début du xix*' siècle : 
« Arria, pour embarras; ne dites pas : il s'est jeté dans des 
arrias dont il ne se tirera pas », Michel (1807). II est très 
usuel dans les parlers provinciaux : Normandie (« vacarme »), 
Berry, Anjou (« entreprise difficile »), etc. 

Badigoinces, lèvres, joues : « Au lieu de se serrer le ga- 
viot, elle aurait commencé par se coller quelque chose dans 
les badigoinces », Zola, Assommoir, p. 507. Le mot est dans 
Rabelais (1. I, ch. XI) : « Les petitz chiens... luy leschoient les 
badigoinces », et il survit dans plusieurs parlers provinciaux. 

Bagotier, individu qui attend les voyageurs dans les gares 
et suit au pas de course leur voiture pour aider à décharger 
et monter les bag^ages. Ce mot est donné pour la première fois 



1. Voir sur l'origine historique de cette appellation, Pasquier, Recherches 
sur la France, 1. VII, ch. xxvii. 



ARCHAÏSMES 329 

par Rossignol (1900) et Jehan Rictus s'en est récemment 
servi (Ctcur, p. 1 16). 

Le terme n'en remonte pas moins au xvi*^ siècle et on le lit 
dans le Prologue de la Comédie des Proverbes : « Couvrez - 
vous, bagotiers, la sueur vous est bonne ». Celte expression 
ne figure dans aucun dictionnaire ancien, mais elle a été re- 
cueillie par Oudin, qui l'inlerprètc au petit bonheur (I6i0): 
« Couvres -vous, bagotier, cela ce dit à un niais ' qui tient 
son chapeau à sa main. Vulgaire ». 

Le sens du mot est « portefaix » et dérive de bagot, forme 
parallèle à bagage, également vivace dans le vulgaire pari- 
sien. Faire des bagots. c'est monter et décharger des baga- 
ges, expression qu'on lit également dans Jehan Rictus {Solilo- 
ques, p. 121). 

Brocante, travail qu'un ouvrier fait en dehors de sa jour- 
née, synonyme de bricole, proprement ouvrage de rencontre, 
semblable aux menus objets que vendent les brocanteurs 
(nom tiré de brocanter, troquer., xvii® siècle, anciennement 
brocant, bague, probablement bague d'occasion) : « Tous les 
ouvriers appellent improprement brocante un ouvrage inat- 
tendu et do peu de valeur, qu'ils font pour leur compte pen- 
dant les heures du repos, sans nuire à l'intérêt du maître 
qui paye leur journée: 11 a fait une brocante (|ui lui a valu 
trois livres. Ce mot qui n'est pas français, n'a point de syno- 
nyme dans ce sens », Michel, 1807. 

Carabin, aujourd'hui étudiant en médecine, était au xvii- 
XVI II" siècle le sobriquet donné au garçon chirurgien, au 
frater, appelé plaisamment carabin de Saint-Cônie. c'est-à- 
dire carabinier do saint Côme (patron des chirurgiens), ex- 
pression analogue à artilleur de la pièce humide : « Elle se 
serait fait hacher que de confier son homme aux carabins », 
Zola, Assommoir, p. 432. 

Cassine, baraque, maison mal tenue (même sens en Anjou. 
Berry, Champagne, etc.). Delvau donne ces deux acceptions 
spéciales : maison où le service est sévère (dans l'argot des 
domestiques paresseux) et atelier où le travail est rude (_dans 
l'argot des ouvriers gouapeurs). D'Hautel en indique l'évolu- 
tion : « Ce mot signifiait autrefois une petite maison de cam- 
pagne; maintenant il n'est plus usité que parmi le peuple, qui 

1. De là, l'interprétation erronée de Lacurne : « Bagotier, niais, nigaud ». 



330 CONTINGENTS LINGUISTIQUES 

remploie par dérision pour dire un logement triste et misé- 
rable, un trou, une maison où l'on n'a pas toutes ses aises ». 
Le mot se lit dans Rictus, Soliloques, p. 238 : « Dans ces 
cahutes, dans ces cassines... » 

Claquedent, et par abréviation claque, tripot de bas-étage, 
maison de tolérance, ce dernier rappelant le pays Cla- 
quedent, lieu où l'on tremble de froid, où l'on sue la vérole 
(Oudin) : « Y a pas moyen de dormir ici ! Nous allons aller au 
claquedent », Courteline, Train, p. 133. — « B^istringues, 
claquedents.' caf-conces. orphéons... ont donné à l'ouvrier le 
g-oûl de la loupe ». Père Peinard, 22 juin 1890. p. 3, 

Cracher, payer malgré lui : « Faire cracher quelqu'un, le 
forcer à payer une chose qu'il ne doit pas, lui soutirer de 
l'argent ». d'Hautel. 1808. Forme abrégée de l'expression : 
cracJier au bassin, rendre gorge, qu'on lit chez Rabelais et 
chez les écrivains du xvi"' siècle ^ 

DégobiUer, vomir, remonte au xyi** siècle {desgobiller, dans 
Cotgrave) : « Il vous dégobille les insultes les mieux choisies », 
Poulot. p. 80. D'Hautel donne le mot: « Dégobiller, vomir les 
viandes qu'on a prises avec excès, rengorger le vin dont on 
s'est enivré » ; mais Desgranges le condamne en 1821 : « Dé- 
gobiller, degobillis, dégobillage. Voilà du poissardi-cochoni- 
dégoûtanl ! » Ce verbe est conservé dans les parlers provin- 
ciaux. 

Ecorner, médire (sens surtout usuel dans le poissard) et 
blâmer, acceplion réprouvée par Desgranges : « Ecorner, en 
langage d'arsouille, veut à'wcblànier. C'est du français de là 
mère Radis ». 

Ecrabouiller, écraser, remonte au xvi® siècle (Rabelais), éga- 
lement vivace dans les provinces: « Le papa Coupeau... s'était 
écrabouillë la tète sur le pavé », Zola, p. 44. Desgranges le 
condamne : « Ecrabouiller et escrabouiller. Barbarisme in- 
digne d'être relevé ». 

Emblème, mensonge : « Théodore me répond : je suis ma- 
lade. — Des emblèmes! », Alinanack de la langue verte, pour 
1868, p. 48. Le mot avait, au xvii*' siècle, le sens de discours 

1. (îl'. Pnitspeln, lÂllré de la Grand'. Côte, y cracher : « Cracher au bassinet, 
donner de l'argent. Métaphore tirée du service du mousquet, alors qu'il 
fallait mettre pour amorce un peu de poudre au bassinet, dont on fait ici 
une équivoque avec le bassin qu'on promène dans les quêtes ». Cette expli- 
cation est erronée et chronologiquement inadmissible, rexpression étant 
antérieure à rintroduction du mousquet. 



ARCHAÏSMES 331 

emphatique : « Je ne fcaas que ruminer à part mouay la belle 
emblesine (\uo JG devas faize au Rouay ». Agréable Conférence 
161-9, éd. Rossel, p. 33. Il est donné par Michel, 1807 : « Faire 
des emblèmes pour rien n'est pas français. On veut dire par 
là faire de longs discours ». Son dérivé, emblème/', induire 
en erreur, est rejeté par Desgranges en 1821 : « C'est un mot 
inventé par les artistes du Pont-Neuf et adopté en unanimité 
par leurs amis, les négociants au petit croi'diet ». Le jargon 
s'en est en eliet emparé à cette époque, et le vocabulaire de 
Vidocq (1837) donne: « Emblème, tromperie; emblèmer, trom- 
per ». 

Emboiser, tromper, attraper. Vieux mot donné par d'Hau- 
tel et encore employé par Balzac (v. Dict. général). Philibert 
Le Roux le qualifie en 1718 de « mot bas et du menu peuple, 
il signifie enjôler », et Vadé s'en sert: « Les garçons du jour 
d'aujourd'huy savent si bien emboiser les filles », Lettres de 
la Grenouillère, p. 75, 

Fiston, fils (comme interpellation amicale) : « Oui, mon 
fiston! » Ce diminutif se lit chez du Fail, qui le met dans la 
bouche d'un habitant de Lamballe : «Par ma fé, mon doux 
amy, mon flston, c'estoit ma inere qui m'a icy envoyé », 
Discours d/Eutrapel, ch. VIII. 

Flotte, eau, proprement flot, sens ancien du mot qu'on lit 
dans Bruant {Route, p. 9) : « Boire de la flotte toute note se- 
maine... » Et avec le sens figuré de grand nombre : « Toute 
la //o^^e (l'atelier en entier) a été manger une friture; nous 
étions une /lotte, pour nous étions un tas » (Virmaître). 

Frimousse, visage, plutôt en mauvaise part : quelle fri- 
mousse ! Cotgrave donne plirymouse qu'on lit encore dans 
Michel (1807) : « Frimouse, pour trogne. Il a une plaisante 
frimouse, il a une bonne grosso frimouse. Il est populaire ». 
La forme actuelle est due à l'influence analogique de mousse, 
museau, variante picarde de mouse, cette dernière courante. 

Fripe, bonne chère (de friper, avaler goulûment, verbe 
attesté dès le xvi'^-xvii*' siècle) : « Frippe, mangeaille, ce que 
chaque ouvrier apporte à l'atelier pour dîner », d'Hautel. 
1808. — « Voilà où menaient l'amour de la. fripe, les lichades 
et les gueuletons », Zola, Assommoir, p. 359. Le môme mot 
désigne dans les patois le ragoût, la friandise, et en Anjou, 
en Poitou, etc., tout ce qui se mange sur le pain. 

Gargamelle, gosier, terme populaire attesté dès le xv*' siè- 



332 CONTINGENTS L INGUI ST IQU KS 

cle. employé au xvi^ par Rabelais, et encore vivace : « Les 
dragées lui chatouillaient la gargainelle », Zola. Assommoir, 
p. 479. Le mot a été censuré par Desgranges en 1821 : « Gar- 
gamelle, pour gosier, est un barbarisme des plus grossiers ». 

Gazouiller, sentir mauvais: « Dans l'air chaud, une puan- 
teur fade montait de tout ce linge sale remué. — Oh ! là, là. 
ça gazouille, dit Clémence, en se bouchant le nez », Assom- 
moir, p. 148. Desgranges, en 1821, connaît déjà ce parisia- 
nisme au sens de salir : « Prends garde de gazouiller ta robe. 
J'avais toujours cru que les oiseaux seuls gazouillent ', néan- 
moins à Paris on gazouille des robes, des eli'els, tout enfin ». 

Le mot se lit déjà dans Brantôme, t. IX, p. 61 (éd. Lalanne) : 
« Il ne faut se vanter de nous gazouiller de vos ordures ». La 
variante en est gassouiller % salir et barboter dans les flaques 
d'eau (mot censuré par Michel en 1807), l'un et l'autre remon- 
tant au Normand gasse, boue, et gaze, vase, bourbier. 

Gosse, bourde, mensGnge(« surtout dans la bouche des éco- 
liers », Delvau) : « Gosse n'est pas français ; gosserie ou gaus- 
serie ne valent guère mieux », affirme Desgranges en 1821. La 
graphie gosse (le dérivé gosseur'&e lit chez du Fail) est celle 
du XYi"^ siècle, la forme parallèle gausse est celle du verbe 
gausser, (jui a toujours été considéré comme un terme vul- 
gaire: « Un homme du monde no dit point se gausser de quel- 
qu'un, pnur (lire s'en moquer », remarque de Caillières, en 
1693. L'acceplion primordiale en est « gaver », ^ comme dans 
une comédie do Larivoy (Le Laquais, acte II. se. .2) : « Ha. 
glouton, lu te gosses! »: et ce sens est encore vivace dans plu- 
sieurs patois : Bas Maine, gausser, se gorger, et Lorraine, 
gosseï', gaver, par exemple un dindon. 

Kou., aussi, pareillement : « Llle peut bien faire ce qu'elle 
voudra... et moi itou », Rosuy. Rues, p. 33. D'Hautel le qua- 
lifie de « mol paysan ». Sous la forme étou ou itou (encore 
vivace dans les patois), on lit le mot dans Vadé et dans le 
Moyen de paroenir. 

1. Cf. Nyrop, Grammaire, t. IV, p. 328 : « Gazoïdllcr... a pris le sens de 
« imer ». Cette signification, si peu poétique et si éloignée du ramage des 
oiseaux, est due à l'influence du mot gaz ». Ce dernier mot n'est attesté que 
dés la fin du xvii" siècle. 

2. Et avec le sens figuré dans la mazarinade de 1649 : « Enfin, Sire,... vos 
soudars les avan si ban oslrillez, qui n'a pu que frize pour vous; y z'avan 
goaspillé, gasouillè les bans (biens) », Agréable Conférence, p. 7. 

3. Voir, sur cette association d'idées, les mots gouailler et gaiger-, p. IG. 



AKCHAÏSMES 333 

Lic/ier, boire en se délectant, proprement léclier, ancienne 
forme attestée dès le xii*^' siècle et encore vivace en Berry;, Pi- 
cardie, etc. 

Liti'on, li^ve. de vin (Rossignol), mot donné par xNicot (IGOG) 
et qu'on lit dans Vadé : « Je buvais un liti'on de palle à voire 
chère santé, » Compliment, 1755. 

Louper, qui avait dans la vieille langue le sens de se livrer 
à la boisson, boire beaucoup (comme en latin lupari), signifie 
plutôt aujourd'hui paresser, dormir (chez les marins et les 
ouvriers): « Pour louper, ï-diii louper en chien » (Richepin. 
Gueux, p. 170). 

D'où loupe^, paresse : « S'il a la flemme, c'est qu'il a un poil 
dans larmain, la loupje l'a mordu... En train délirer une loupe 
derrière une machine », Poulot, p. 68 et 100. Mais le sens 
prim(jrdial reparaît dans le dérivé loupiat, ivrogne (Zola. 
Assommoir, p. 346). 

Machabée, cadavre et spécial-ement de noyé : « Il tournait 
au sécot, il se plombait av.ec des tons verts de macchabée pour- 
rissant dans une mare », Zola., Assommoir, p. 430. La forme 
macabre, un mort (Boutmy). particulière au langage des ty- 
pographes, rappelle la fameuse représentation allég(trique du 
Moyen-Age: (( L'an mil ccccxxni fut faicte la Danse Macabrée 
aux Innocens^ », qu'Oudin définit ainsi (1640) : « La Danse 
Macabée, ou plus vulgairement MacalDré, la mort. On dépeint 
une danse où des squelettes mènent danser toutes sortes de 
personnes ». 

Cette forme Macabre, variante populaire du nom biblique 
Machabée, se retrouve ailleurs : ^lequebé désigne, dans les 
Vosges, le nuage qui ressemble à une gigantesque branche 
de fougère (Sauvé), ce qu'on appelle « abre macabre » dans 
le Morvan et « abre Macchabéy) en Vendômois. Dans ce dernier 
patois, comme dans le Bas-Maine, macabre signifie lourd, 
maladroit, difficile, en parlant d'un outil, d'un chemin, d'un 
travail. L'identité de cette triple forme — macabre, macabée 
et macabre — est donc hors de doute; mais on ignore l'oris-ine 
de l'appellation danse macabre. ' 

1. Bescherelle remarque (1843) : « Loupe se dit d'un ouvrier paresseux, 
par allusion à celui qui travaille à la loupe ». Cette explication a pnssé 
dans le DicVionnaire de Littré. 

2. Journal d'un bourgeois de Paris, éd. Tuetey, p. 403. 

3. Voir en dernier lieu, sur cette ques'^^ion tant controversée, la III^ des 



334 CONTINGENTS I, INGUISTIQUES 

Mitan, milieu, vieux mot encore usuel au xvi®-xvii® siècle, 
fréquent dans Vadé et dans les parlers provinciaux : « Ils se 
figuraient que la terre est plate comme une limande et occupait 
le mitan de l'espace », Almanach du Père Peinard, 1894, p. 2. 

Patelin, -T^ay s, lieu de naissance, terme employé surtout par 
les soldats : « Nous étions pays, nés le même mois au même 
patelin », Courteline, Gaietés, p. 33; généralisé ensuite dans 
le bas-langage : « J'ai roulé ma bosse dans tous les patelins », 
Almanach du Père Peinard, 1894, p. 33. Ce sens remonte à 
celui de langage insinuant (comme celui du héros de la farce 
du Patelin), sens qu'on lit dans la xv'^ des Satires de Régnier : 

Le pauvre tu détruis, la veuve et l'orphelin, 
Et ruines chascun avec ton patelin. 

Remarquons que, dès la fin du xvi« siècle, le jargon s'en 
empare, sous la forme vulgaire pacquelin (forme encore vi- 
vace dans l'argot des imprimeurs) en lui donnant le sens 
de « pays », qui n'est devenu usuel dans le bas-langage 
qu'au xix^ siècle K 

Pichet, pot de vin (DelYau),'sens du mot dans la vieille lan- 
gue et encore vivace (Richepin. Gueux, p. 27) : « Un pichet de 
vin qui sent la meure ». Dans les parlers provinciaux (Berry, 
Gâtine, etc.), pichet désigne un broc de faïence, un pot à eau. 

Rafistoler, raccommoder (Littré cite un exemple de Béren- 
gor), mot cité par d'Hautel : « AJistoler, verbe du vieux lan- 
gage qui signifie ajuster, orner, embellir. Le peuple dit rafis- 
toler ». Desgranges le censure en 1821 : « Rajistoler, pour ar- 
ranger quelque chose, est un barbarisme », et le Dict. de 
l'.Acadéinie de 1878 le qualifie de « très familier ». 

Comme terme vulgaire, rajistoler se trouve déjà dans une 
mazarinade de 1649 (v. Dict. général), tandis qu'ajlstoler, 
encore donné par Bescherelle (1845), remonte au xv** siècle et 
se lit dans Guillaume Coquillart. 

Rigoler, s'amuser, rire, très vieux mot que Desgranges qua- 
lifie en 1821 de « trivialité ». 

Tas, prison, c'est-à-dire tas de pierres: « Je m'en vais chez 
le commissaire pour qu'il fasse mettre Janot dans un tas de 
pierres », Guillemin. Le mariage de Janot, 1780, se. xix. 

Notes d'histoire littéraire de G. Huet, intitulée La Danse Macabre, Paris, 1918 
(Extrait du Moyen-Age, II» série, t. XX, 1917). 
1. Cf. nos Sources, t. Il, p. 242 et 412. 



ARCHAÏSMES 335 

L'ancienne langue disait dans le'même sens, boite aux cail- 
loux : « Il commanda que le curé fust mené en la prison. 
Quand le curé vit qu'on le voulait bouter en la boeste aux cail- 
loux », Cent Nouvelles nouvelles, n^ xcvi. Expression encore 
vivace au début du xvii" siècle : « Je croy qu'ils sont ceux qui 
mettent le monde dans la boeste aux cailloux », Comédie des 
Proverbes, acte III, se. 7. 

Ajoutons les expressions suivantes : 

Il y a de l'oignon : « Locution basse et triviale tirée d'une 
chanson populaire, pour il y a quelque chose là-dessous, on 
trame quelque mauvaise aftaire » (d'IIautcl, 1808), et aujour- 
d'hui : a II y a de l'oignon, ça va mal, les aflaires vont se gâ- 
ter, les coups et les pleurs sont à la tombante » (Rigaud). 

Celte locution que donne déjà Oudin (« 11 y a de Uoignon, 
c'est-à-dire il y a quelque mal caché, quelque chose qui ne va 
pas bien. Vulgaire ») remonte au xvi^ siècle. On la lit dans 
la Satire Ménippée (p. 381) : 

Que plus on ne brigue 
Estre de la Ligue 
De saincte Union. 
Car ne leur desplaise, 
Puisqu'on prend les Seize, 
Il y a de V oignon. 

L'expression a laissé une autre trace : oignon, coup, lape, 
gifle (souvent abrégé en gnon), sens fréquent à Paris et dans 
les parlers provinciaux (v. ci-dessus, p. 96). 

Perdre le goût du pain, mourir : a II a perdu le goût du 
pain, pour dire qu'un homme est mort ou qu'il est malade » 
(Philibert Le Roux); ei faire perdre le goût du pain, tuer, as- 
sassiner, cette dernière locution se lit déjà dans la Comédie 
des Proverbes (acte I, se. 6): « Cependant que nous nous 
amusons à la moustarde et à conter des fagots, les voleurs ga- 
gnent la guérite... Je crains qu'ils n'ayent fait perdre le 
goust du pain à Philippin et qu'ils ne l'ayent envoyé en para- 
dis en poste » K 

L'une et l'autre expressions sont encore vivaces : « Elle, 
pas trop bonne non plus, mordait et griffait. Alors on se tré- 

1. Citons encore cet exemple tiré du Père Duchéne de 1792, n» 184, p. 1 : 
i La grande colère du Père Duchéne de voir qu'on veut brider le peuple et 
exciter du désordre à Paris, afin d'avoir l'occasion de faire perdre le goût 
du pain aux Sans-culottes ». 



336 CONTIiNGENTS LINGUISTIQUES 

pignait dans la chambre vide des peignées à se faire passer 
le goût du pain », Zola. Assommoir, p. 415. — « Y aura pus 
ni riche ni pauvre, de sorte que personne n'aura des raisons 
pour /aire joasser le goût du pain à son voisin... Deux trouba- 
des du 55® de ligne .se sont fait passer le goût du pain », 
Père Peinard, 2ini)V. iS89, p. 2. 

Celte expression découle d'une observation psychologique 
1res juste. L'inappétence, indice pour le peuple de graves 
maladies, s'annonce par le dégoût du pain, l'aliment par 
excellence. Aujourd'hui encore, c'est quand le paysan ne peut 
plus avaler son pain, quand il rebute sur le pain, qu'il fait 
appeler le médecin *. 

Faire du plat, courtiser, faire la cour à une femne (Rossi- 
gntd), locution qu'on lit -dans les Soliloques de Jehan Rictus 
(p. 132) : « Ils se tordent, y gueulent, y se font du plat ». 

L'expression répond au synonyme ancien Jouer du plat, 
c'est-à-dire du plat de la langue, en parlant d'une femme ga- 
lante, expression qu'on lit dans Guillaume Coquillart (t. II, 
p. 129): « Donner du plat de la langue, llatter, parler avec 
éloquence » (Oudin); a enjôler par des beaux discours » (d'Hau- 
te!). De là: plat, cajolerie amoureuse: « Mon Polyte y avait 
du plat », Méténier, Lutte, p. 235. 

Faire son quem, faire l'in» portant, dans un glossaire de 1828 
{Sources, t. 11. p. 165) et dans le langage populaire de la fin 
du xviii® siècle : « J'étions plus citoyens actifs... que les mar- 
chands de motions qui J'aisont tant de leur quem dans leur 
tric-trac », Journal des Halles, 1790, n-' 2 (dans Nisard, Pari- 
sianismes, p. j.83). 

On disait à la môme époque et avec le même sens, jaire son 
(jueuqu'un ■'■ : a II fait bien son quelqu'un ou son quelque chose, 
se dit d'un parvenu, d'un piésomplueux qui s'en fait trop ac- 
croire, qui est dur avec les subalternes dont naguères il était 
l'égal », d'Hautel, 1808. 

Sous la première forme l'expression remonte au xvi® siècle : 
« Faire du quem, se monstrer le grand gouverneur, per quem 



1. De Puitspelu y voit le souvenir d'une coutume traditionnelle : n Au 
moyen-âge on présentait du pain à la bouche d'une personne mourante ou 
évanouie, pour s'assurer si elle- avait .déjà perdu ou non le goût du pain. 
Cett'i aclioii est décriti' dans plusieurs romans de chevalerie ». Le Lillré dp 
la Graiid'Côte, \" pain. 

2. Nisard en cite un exemple de 17S2 [Parisianismes, p. 183). 



ARCHAÏSMES 337 

oinnia geruntur et administrantur », nous dit Robert Estionne 
en 1549, et Henri Etienne est encore plus explicite : « Il y a 
longtemps qu'on a dict en lalinizant liperquam, comme faire 
du quem, ou faire le liperquam, au lieu do dire luij per 
quem » ^ 

Les archaïsmes, on le voit, sont abondamment représentés 
dans le vulgaire parisien. Ils y constituent un fond tradition- 
nel qui forme la contrepartie du courant provincial et néolo- 
gique, 

1. Dialogues du nouveau langage italianisé, t. II, p. 311. 



CHAPITRE III 

VOCABLES EMPRUNTÉS 



Le vocabulaire du langage parisien a été surtout constitué 
— nous l'avons fait remarquer à plusieurs reprises — par des 
ressources indigènes. Le nombre des termes venus du dehors 
est très réduit et, le plus souvent, ils ne sont arrivés à Paris 
qu'après un stage plus ou moins long dans les provinces limi- 
trophes de la France. Ces vocables pourraient donc rentrer à 
la rigueur dans la catégorie des provincialismes que nous ve- 
nons d'étudier. C'est le cas tout particulièrement des mots 
allemands. 

1. — Vocables allemands. 

Parmi les emprunts que le français du xix'' siècle. a faits à 
l'allemand moderne, se trouvent plusieurs termes techniques 
militaires {blokhaus, dolinan, képi, schabraque), ou des voca- 
bles sortis des brasseries ^ parisiennes (bock, chope, chou- 
croute), catégories de mots qui sortent de notre cadre ^. 

Les seuls qui pourraient nous intéresser seraient — suivant 
le Dictionnaire général (p. 16) — blague, gamin et mastoc. 
Remarquons que le premier vocable a une toute autre origine, 
comme nous l'avons montré 3, et que l'étymologie allemande 
du dernier est plus que douteuse*; quant à gamin, il n'a rien 
de commun avec l'allemand : c'est un provincialisme venu à 
Paris du Centre de la France ^. 



i. De même que bréchetelle, gâteau sec et cassant qu'on mange en buvant 
de la bière (Delesalle) : c'est l'allem. Bretzel, craquelin. 
' 2. Ajoutons : Guelte, argent et spécialement remise ou prime accordée à 
un vendeur sur certaines marchandises avariées : « Il s'appergoit que la 
guelte tire à la fin i, Poulot, p. 429. Rictus écrit gueltre {Soliloques, p. 41). 

3. Voir ci-dessus, p. 79. 

4. Le mot semble représenter un croisement de viqtof, lourdcau (Genève) 
et de son synonyme massif : dans le Maine, on dit mastaud; au Canada, 
mastac, et en Normandie, mastaflu. L'italien possède également la double 
forme : mastacco, rustre, à côté du (sicilien) mataccu. Dans les patois du 
Nord, mastoc désigne surtout le gros sou. 

5. Voir ci-dessus, p. 59. 



VOCABLES EMPRUNTÉS 339 

Il n'en est pas moins vrai que la soldatesque a joué à tou- 
tes les époques un rôle actif dans l'introduction des vocables 
allemands. Au xvi" siècle, c'est schelme, coquin, mot encore 
vivace dans le llainaut ; au xvii'', c^csi chenapan, bandit, en- 
core usuel; au xviii*', c'est « capout mac, diction que les Fran- 
çois ont inventé de la langue allemande, qui signifie tuer, 
couper la tête, mettre en désordre » (Philibert Le Roux). Cette 
expression est aujourd'hui employée dans le Hainaut {êti'e 
capot, être tué) et à Lille : « Etre capot mak, être endormi, 
mort » (Vermesse); elle répond à l'allemand kaput inachen, 
abîmer, ruiner. D'autre part, en Anjou, faire capout, c'est 
tomber mort ou comme mort (au Havre, succcjmber, mourir), 
tandis qu'à Lyon,/a//'e capout signifie tuer (Puitspelu). 

Le juron des Lansquenets — dass dich Gott! (prononcé vul- 
gairement tass tic cot) V, que Dieu te... ! — survit dans le verbe 
dasticotter, qu'Oudin (1(340) explique par « parler allemand », 
c'est-à dire une langue étrangère (l'allemand étant inintelli- 
gible en France à cette époque). Une fnazarinade de 1649 
porte ce titre: «Question cardinale plaisamment agitée du 
dasthicotée (c'est-à-dire du baragouin) entre un Hollandois et 
un Suisse et décidée par un François ». De là parler jargon, 
idiome secret et inintelligible aux profanes, dans une ode 
burlesque de 1661 ". 

La notion de parler obscurément a amené celle de contes- 
tation ou de discussion inutile, développement de sens fort 
bien énoncé par Philibert Le Roux (1718) : « Tasti(jotei\ mot 
inventé pour parler un langage inconnu et obscur, parler 
baragouin comme le haut-allemand, parler vite, contredire, 
chagriner, impatienter ». C'est dans les parlers provinciaux 
que ce verbe est encore vivace. avec ces différentes accep- 
tions : Bas-Maine, tastigoter, parler difficilement (Dottin); 
Picardie, tesiicoter, discuter, contester (Corblet) ; Lyon, tes- 
ticotu, contester aigrement et à propos de vétilles (Puitspelu). 
Le grammairien Mulson de Langres (1822) remarque à cet 
égard : « Tasticoter. Ce mot n'est pas français. Servez-vous, si 
vous voulez, du terme asticoter ». Dans le Doubs, le sens pri- 
mitif du verbe s'est complètement effacé: « Tastigoter, pren- 
dre et reprendre, fouiller » (Beauquier). 

1. D'où la double forme : dasticoter et tasticoter, à coté de la variante tasti- 
goter. 

2. Fr. -Michel, Dictionnaire d'argot, p. 136. 



340 CONTINGENTS LINGUISTIQUES 

Le seul terme du xyiu^ siècle de cette provenance qui soit 
encore en usage, est loustic, nom du bouffon dans les régi- 
ments suisses (au service de la France avant 1792) qui amu- 
sait les soldats en les préservant de la nostalgie. Le mot 
désigna ensuite le plaisant des casernes qui fait rire les com- 
pagnons par ses blagues, ses saillies ; et finalement, le farceur, 
en général : « Ce Laigrepin était un loustic à froid, terreur 
des bleus et des naïfs, vivant dans la seule recherche d'une 
mystification nouvelle, d'une scie inédite à monter », Courte- 
line, Gaietés, p. 221, 

Le mot loustique signifie, à Genève, gai, joyeux: « Les pre- 
miers jours du printemps nous Tidnàeniloustiques » rHumbert). 
C'est là le sens même de l'allemand lustig, qui a subi en France 
une évolution spéciale. 

De nos jours, plusieurs de ces vocables soldatesques sont 
devenus d'un emploi général, tels : Frichti, fricot (allem. 
FriUistilck), terme de caserne; au sens généralisé : « Frichti, 
ragoût aux pommes de terre, dans l'argot des ouvriers » 
'(Delvau) et « repas de famille, ragoût de ménage » (Ri- 
gaud): « Il y a une femme qui s'occupe du frichti », Météuier, 
Lutte, p. 263. — « Il suffit que chacun ait du bon frichti pour 
se garnir le fusil », Alnianach du Père Peinard, 1897, p. 10. 

Ce mot a passé dans plusieurs parlers provinciaux : Picar- 
die, frichti, festin, bonne chère; Yonne, repas (« j'avons fait 
un bon frichti ») ; Gancale, J'risti, festin, régalade (danser le 
fristi, soutiVir jusqu'à en" trépigner). 

Ringuer, battre, rosser, d'où ringuée, raclée: « Mettre quel- 
qu'un à la ringuée, le battre » (IL France). A. Genève, ringuer 
a le mémo sens, mais dans le pays de Vaud il signifie lutter, 
répondant à l'allemand ringen. 

Schlague,^ coup de baguette, appliquée jadis aux soldats al- 
lemands comme peine disciplinaire. Ce terme, admis par l'A- 
cadémie en 1835, a acquit un sens plus général dans certaines 
provinces : dans le Hainaut, Varas la schlague^ tu auras -des 
coups ; de là scidaguer, donner la schlague, battre, rosser, ac- 
ception généralisée à Genève: « Il fit l'insolent et fut schla- 
gue » (lluinbert). 

Les plus courants de ces vocables du bas-langage sont les 
suivants ' : 

1. La l)rochiire de Gustave Pfeifïer [Dlé nêugermanischen Bëstandteîle der fran- 
zôsischen Sprache, Stutgard, 1902) est un recueil empirique dénué d'intérêt. 



VOCABLES EMPRUNTÉS 341 

Schnique ou clieriique ^, genièvre, eau-de-vie ordinaire^, 
mot aujourd'hui courant : « Il jettait son petit verre de schnik 
dans le gosier », Zola, Assommoir, p. 244. — « Je prendrais 
bien un glasse ed pive ou du chenique », Rosny, Rues, 
p. 236. 

Terme très vivace dans le Hainaut et à Lille (avec les déri- 
vés : c/ieniquer, boire beaucoup de chenique, et c/ieniqueur, 
buveur de chenique, en parlant surtout des marins), comme 
dans le Boulonnais, sous la forme parallèle sclinip: «... du 
bidon là, le riquiqui, \eschnip, le schnap : vlà ce qui dégratte 
le conduit des boyaux » (Deseillo, p. 32). 

Cette dernière variante, particulière aux marins, représente 
l'aspect bas allemand de Schnapps, en français schnape ou 
schnaps, tord boyaux, également usuels à Paris et dans les 
provinces : « Elle a toujours la gueule rouge, vu qu'elle suce 
par jour au moins un litre de sclinipp , et du bon ! » Père Pei- 
nard, 17 juillet 1892, p. 5. 

Schnouf, tabac en poudre, attesté tout d'abord dans le jar- 
gon des Chauli'eurs d'Orgères (Eure-et-Loire) de l'an 1800 et 
encore usuel, tant au sens propre (« tabac à priser ») qu'au 
figuré : « Schnouf, coup, gifle : si tu ne restes pas tranquille, 
je vais te détacher un schnouj » (Rossignol). Evolution séman- 
tique analogue à celle de tabac, au sens de bourrade. 

La forme wallonne sinouf. tabac à priser, a produit le croi- 
sement cichnouf, cldsnouffe, sisc/inouffe, coup, gifle, tape, 
forme et sens également populaires (Hayard): « Et aïe donc 
là! pas des chisnoujfes pour enfant! de belles mûres à la 
mode », Bercy, XL^ lettre, p. 5. 

Ajoutons le verbe schnouper, boire (Bruant), proprement 
priser du tabac. 

Rappelons maintenant quelques noms de monnaies de même 
origine. 

Dirlingue, sou (Bruant), à côté de dringue, pièce de cinq 
francs ^Rossignol), l'un et l'autre répondant à l'allemand 
Dreiling, pièce de trois fenins. 

1. De ralleiiiand alsacien Schnick. Voir sur ce vocable et les ternies appa- 
rentés, Behrens, Beitrù'ge, p. 48 à .10. 

2. Le synonyme kirsch, eau-de-vie de cerises, est une àliréviation de kir-sch- 
ivasser, mot usuel sous cette forme au xviii» siècle et introduit par les dis- 
tillateurs alsaciens (V Dict. général). 



342 CONTINGENTS LINGUISTIQUES 

Fenin ^cenlime, d'après rallemand Pfennig, prononciation 
vulgSiiTGfenig. 

FiferUn, ou Jifrelin, peu de chose, bagatelle (« Ça ne vaut 
pas un f.frelin »), répondant à l'allemand PJîfferling, baga- 
telle (proprement champignon). De même, dans les parlers 
provinciaux: wallon de Mons, fi ferlin, bagatelle, atome (Si- 
gard) ; Picard, fferlin, rien, pas la moindre chose : (( Je n'ai 
point pris un fl fer lin, je n'ai rien pris » (Jouancoux); Nan- 
tes, flfeurlin, quantité minime : « Je n'ai pas gagné seule- 
ment un flfeurlin » (Eudel); Anjou, fifrelin, très petite quan- 
tité, presque impondérable (« Ce mot est de la langue des 
potards », Verrier et Onillon). 
De là cette quadruple acception : 

1° Centime (Bruant): « Celte fois, c'était fini. Pas un fifre- 
lin, plus un espoir », Zola, AssommoiV, p. 428. 

2° Petit oiseau: « Dans la vallée de la Somme, on emploie 
fiferlin au sens d'oiseau très petit; les chasseurs disent : « Je 
n'ai point tué un fiferlin » (Jouancoux). 

3° Soldat novice, dans le jargon des voyoux: Faire la paire 
au fiferlin, être tombé au sort (Rigaud). A Nantes, grand 
flfeurlin se dit d'un homme sans énergie (Eudel). 

4" Canotier novice, dans le jargon des canotiers (Rigaud). 
L'invasion allemande de 1815 a laissé des traces dans le 
vocabulaire provincial qui ont passé ensuite dans le bas-lan- 
gage parisien. Voici les plus usuelles: 

Cartofle, pomme de terre (en Anjou, cartouffe), à côté de 
crompire, usuel dans le Nord de la France et dans le Centre, 
ce dernier reflet de l'alsacien grombir (allemand Gruncl- 
birne), l'un et l'autre très employés, surtout dans le lan- 
gage des casernes : « Ce qu'il y a de meilleur dans le gigot, 
c'est les crompires ! dit Amélie, en désignant les pommes de 
terre dorées qui baignaient dans le jus », Mélénier, Lutte, 
p. 285. 

Clielof, dans l'expression aller à chelof, aller dormir, aller 
se coucher, expression très répandue dans les parlers de la 
Picardie, duHainaut, etc : « Terme importé par les Allemands, 
dans l'invasion de 1815 » (Corblet). On le lit pourtant déjà 
chez d'Hautel (1808) : « Faire schloff, pour dire dormir, se 

1. Delesalle donne à la fois : Faine, sou, fabi'm, centime, et fenin, même 
sens. Le dernier seul est réel. 



^ VOCABLES EMPRUNTÉ^ 343 

laisser surprendre par le sommeil ». C'est à coup sûr un terme 
de la soldatesque de l'époque, encore usuel à Paris sous la 
double forme schloff (d'où sc/dojfer, dormir) et clienof, ce der- 
nier également connu dans le Blésois (dans la Mayenne, che- 
7iope, mauvais lit) : allei^ au chriof, aller se coucher (Eudel) : 
« Il est au clienof », Méténier, Lutte, p. 169. — « Alors, j'ai 
filé, je suis allé schlojfer un brin », Zola, Assommoir, ip.-3i3. 

C/iouf lique \ saxelier, de l'allemand Scliuhflicker, même 
sens, d'où, chez les imprimeurs, mauvais ouvrier (et choufli- 
qué, mal fait) : « comme c'est chouf tiqué , saboté, c'est pas 
possible », Poulot, p. 14S. La plupart des choufliques étant 
allemands, le mot a fini par signifier leur langue ^ 

Chownaque ^, cordt)nnier, de l'allemand Schumacher, dans 
la plupart des patois (Picardie, Anjou, Franche-G(jmté, Lor- 
raine). 

Tarteifte, surnom donné aux Allemands (d'après leur juron 
ordinaire : ter te if et ! diantre !). 

En dehors de cette influence allemande que Paris a ressen- 
tie à travers la province, les dictionnaires d'argot donnent 
quelques vocables judéo-allemands : Chaule, synagogue 
(BruanI); mimele, chatte (Rossignol), et surtout youte, juif 
(Rossignol: yit), prononcé youtre, avec le dérivé: youtrerie, 
synagogue (Rossignol), et ladrerie, avarice: « Nostradamus 
était youtre de famille et natif de Marseille », Almanacli du 
Père Peinard, 1894. p. 37. — « Un peu de youtrerie », Goq- 
court, Journal, 17 avril 1886. 

A en croire Guillemaut, ioutre serait déjà acclimaté dans 
la Bresse, en Bourgogne. 

Ajoutons l'unique particule : Nisco, non, point « dans l'ar- 
got des faubouriens; ils disent aussi nix » (Delvau). « Nisco! 
nous ne voulons pas bûcher pour les autres », Père Peinard, 
27 juillet 1890, p. 8. 

La négation allemande correspondante est nic/its, prononcé 
vulgairement nias, qui a produit dans les parlers provinciaux 
cette triple série phonétique : 



1. Voir une citation de Richepin, dans H. -France, v shouflik {sic). 

2. Cf. parler landsman, dans l'argot des ouvriers parisiens, c'est parler la 
langue allemande (Delvau). A Genève, lanchebroter (de lannheprofce =2 allem. 
Landsprache), c'est Jire louiller, jargonner une langue (Humbert), propre- 
ment parler allemand. 

3. Voir ci-dessus, p. 202. 



344 CONTINGENTS LINGUISTIQUES 

Nix, en Berry, Yonne, etc., non, pas du tout. 

Nisco, en Normandie, négation ou refus ironique, et nisque, 
non, non pas (« cette négation, comme celle qui précède, se 
dit dans un sens ironique, et exprime aussi le plus souvent 
une idée de dédain », Moisy); Berry, Anjou, etc.; Mayenne, 
nisque, nisquette, bernique! (Dottin); nisco, point, rien, pas 
du tout (« marque un refus net et déterminé. Ex. Il voulait 
ça, mais nisco! » Verrier et Onillon). 

Nixo, même sens à Lyon, croisement des deux formes an- 
térieures. 

Remarque finale sous le rapport morphologique : un terme 
comme choucrouteman, mangeur de choucroute, sobriquet de 
l'Allemand et de l'Alsacien (Rossignol), a produit analogique- 
ment: flouman, filou (pour /loueur) et arrangeman, dupe, 
tricheur (invariable), etc. Mais ce sont là des formations plutôt 
livresques K 

2. — Vocables néerlandais. 

Les quelques mots flamands qui ont passé dans le vocabu- 
laire parisien ne viennent pas directement du hollandais, 
mais exclusivement du français provincial parlé dans les 
Flandres. Les deux suivants se trouvent déjà dans Vidocq et 
jouissent encore d'une certaine expansion ': 

Bausse, patron, du wallon de Mons boss, bozine, chef, maî- 
tre, maîtresse d'un établissement et surtout d'une auberge 
ou d'un cabaret (« flamand bâas, bâazine, même sens », Si- 
gart). A Paris et dans les provinces, patron d'une manufac- 
ture, d'une usine. 

Dringuelle, pourboire (même sens en Picardie et à Lille : 
flamand, drinkengeld ; cf. Poyard, Flandricismes (1811): 
« Dringuelle, pour petit présent, petite largesse qu'on donne 
aux domestiques, ouvriers, etc., pour boire un coup ». 

La forme parallèle haute-allemande, tringuelte, est encore 
usuelle à Genève (Humbert), et on la lit déjà chez J.-J. Rous- 
seau. 



1. Ainsi que les autres exemples cités par Bruant: Aller chez Bourman {^ouv 
aller h la bourre) et aller chez Tronchman (pour aller à la tronche), expressions 
au sens liin'i', à côté de aller chez Briffeman, aller manger (pour passer à 
briffe), et aller chez Grincheman, voler {ponr (/rincher). 

2. Voir nos Sources, t. II, p. 220 et 331. 



VOCOBLES EMPRUNTÉS 845 



3. — Vocables anglais. 

Le nombre extrêmement réduit des apports ang'lais dans lo 
vulgaire parisien est du fait des matelots normands ou bre- 
tons : tels, boxon, lupanar, et bousiii ou bousingot, cabaret 
de matelots, ce dernier ayant pris une certaine extension 
dans la langue générale. Ajoutons : 

Angliche, appellation plutôt ironique de l'Anglais (pronon- 
ciation parisienne à'englisli ) : « Si j'avais quelque milleds. 
j'irais chez les Angliches », Rosny, Rues, p. 303. — « II y a 
belle lurette que les Français singent les Angliches », Alina- 
nach du Père Peinard, 1898, p. 2o. 

Sterling, excellent, de première qualité (comme la livre 
sterling), sens de l'adjectif anglais s/'er/m(/; en français, d'un 
usage plutôt ironi(jue : une pile sterling^, une forte volée 
(Rossignol). Cette application facétieuse est d'ailleurs déjà 
attestée dès la fin du xvii® siècle (v. Dict. général). 

Nous ne parlons pas naturellement ici de l'influence an- 
glaise qui s'est exercée,. au xix** siècle, dans le domaine de 
l'industrie, des sports, delà mode^ Ces nombreux emprunts, 
sortent pour la plupart du cadre de nos recherches ^: mais 
comme le bas-langage subit de plus en plus l'action des mi- 
lieux ambiants, nous en parlerons dans la dernière partie de 
cet ouvrage. 

4. — Vocables italiens et espagnols. 

Les emprunts du bas-langage à l'italien comptent à peine ; 
les emprunts espagnols sont nuls. Les plus importants dans les 
deux catégories ont été introduits par les armées d'Afrique ^ 
Citons, en outre, comme italianismes vulgaires au xix*^ siècle: 

Carne, viande de mauvaise qualité (de l'ital. carne, viande, 

1. Victor Hugo met cette expression dans la bouche de ïiiénardier {Misé- 
rables, t. III, p. 391) : « Dans cette abominable gargoUe où l'on faisait des 
sabbats sterling ». 

2. Voir l'ouvrage récent d'Ed. Bonnaffé, Dictionnaire étymoloyiqite et histo- 
rique des Anglicismes, Paris, 1920. 

3. Les emprunts anglais qu'énumére Ad. Hamdorf (Die Bestandleile desmo- 
dernen pariser Argot, Berlin, 1886, p. 81 à 83) — tels bar, box, boy, cant, etc. — 
sont restés étrangers à la langue populaire. On lit chicman, tailleur (dans 
VAlmanacli des débiteurs de 1850, p. IIS), et mufleman, goujat (dans Huys- 
mans, S,œur Marthe, p. 100) : ce sont des composés livresques calqués sur 
des mots comme gentleman, sportsman, etc. 

4. Voy. ci-dessus p. 159 et 161. 



346 CONTINGENTS LINGUISTIQUES 

on général), apparaît pour la première fois avec ce sens dans 
le vocabulaire de Vidocq (1837). La plupart des parlers pro- 
vinciaux prennent également le mot en mauvaise part \ d'où 
l'acception figurée de charogne, appliquée injurieusernent à 
une méchante femme ou à un mauvais cheval : « Ah ! la carne ! 
voilà pour ta crasse ! » Zola, Assommoir, p. 30. — « Pour 
une rosse, t'es une rosse... et pour une carne, t'en es une fa- 
meuse », Rosny. Marthe, p. 39. 

Le mot a, de plus, le sens défavorable de « paresseux » (de 
môme, à Nantes, Eudel), dans ce vers de Bruant {Rue, t. 11, 
p. 206) : « On fait sa carne, on fait sa sorgue... » 

Mariol ou marioJle, malin, roublard (de l'ital. mariolo, fri- 
pon), qu'on lit dans des glossaires de la première moitié 
du xix*^ siècle (1827) ^ Le mot est aujourd'hui très populaire : 
« C'est pas seulement qu'il est costaud, mais mariolle », 
Rosny, Rues, p. 45. 

Le vocable désigne, chez les imprimeurs, non seulement un 
homme difficile à tromper, mais un ouvrier très capable 
(Boutmy). Ce parisianisme a fait son chemin en province : à 
Lyon et ailleurs, mariol signifie intelligent, habile. 

Piccolo, petit vin, léger, aigrelet (on dit aussi piccolet), 
parisianisme passé dans les provinces (Bresse, etc.) : « Le 
piccolo giscle des pressoirs », Almanach du Père Peinard, 
1897, p. 6. 

Notons aussi que les Italiens et les Espagnols ont laissé 
plusieurs -termes dans le vocabulaire des forains parisiens. 
C'est probablement par leur voie que se sont introduits dans 
le bas langage des vocables comme mariol, alors que carne et 
piccolo remontent aux bouchers et marchands de vin origi- 
naires de l'Italie ou bien aux rriercanti qui accompagnent les 
armées coloniales. 

5. — Emprunts orientaux. 

Il ne peut être question ici que des termes algériens intro- 

« 

1. Dans les passages qui suivent, came est pris en l)onne part : i Les bou- 
chers étaleront des Itœnfs, des înoutons, des veaux à leurs devantures : 
cette carne dodue mettra l'eau à la ))Oucl)e du pauvre monde », 'Almanach du 
Père Peinard, 18'.)'f, p. ; et ailleurs: « Y a des épicemars partout, des mar- 
chands de bricheton aussi ; la carne ne manque pas non plus », Père Pei- 
nard, 6 oct. 1889, p. 3. 

2. Rappelons d'.iillours que mariol est un des italianismes que Henri Es- 
tienne reproche aux courtisans dans ses Dialogues du nouveau langage français 
italianisé {{^1%), éd. Liseux, t. I, p. 101: « C'est un forfant, c'est un mariol », 



VOCABLES EMPRUNTÉS 347 

duits dans la capitale par les troupiers di'S années rrAfrii^iie. 
Nous en avons dressé ci-dessus un bilan (|ui n'iîsl pas sans 
importance. Plusieurs de ces vestiges du sahir s )nl par-vonus 
à une grande popularité (par exemple, lascar et inaLoule), (;t 
il ne serait pas étonnant que certains d'entre eux pénétras- 
sent dans la langue générale, grossissant ainsi le stock de 
termes orientaux accumulés pendant des siècles. 

Ces emprunts étrangers ont pénétré dans le langage pari- 
sien par do multiples intermédiaires. Un tout petit nombre 
seulement de ces vocables exotiques ont effectivement réussi 
à prendre racine, la plupart des autres y mènent une exis- 
tence plus ou moins éphémère. 

Ces éléments du dehors, par leur insignifiance numérique 
et sémantique — quelques cas is(jlés mis à part — forment 
ainsi un contraste frappant avec les sources indigènes indéfi- 
niment variées et d'une richesse inépuisable. 



CHAPITRE IV 

MOTS ENFANTINS 



Charles d'Orléans, a réuni dans une de ses chansons 
(la cxxiii") la plupart des termes enfantins qui avaient cours 
au tlt'but du xV' siècle: 

Quant n'ont assez fait dodo 
Ces petitz enfanchonnés, 
Hz portent soubz leurs bonnes 
Visages plains de bobo. 
C'est pitié s'il font jojo 
Trop matin, les doulcinés, 
Quant n'ont assez fait dodo 
Ces petitz enfanchonnés. 
Mieux aimassent à gogo 
Gésir sur molz coissinés, 
Car ilz sont tant poupines! 
Hélas ! c'est gnogno, gnogno-, 
Quant n'ont assez fait dodo. 

Ces mots du premier âge sont as tous les temps et de. tous 
les pays K Formés par la réduplication delà première syllabe, 
leurs accopti(jns peuvent varier indéfiniment. 

Soit, par exemple, coco, dont les sens se répartissent ainsi : 

I. Objets plus ou moins ronds: 

1° CEuf de poule; dérivé c-oquard : « Mot enfantin pour si- 
gnifier œuf frais; ce mot n'est pas français à ce sujet »,.Des- 
grang-es, 1821. 

2° Gor-ge, gosier : « Alors il se le vidait [le verre] dans le 
coco... », Zola. Assommoir, p. 355. — Estomac, ventre: « Des 
types qui n'ont rien dans le coco depuis deux jours », Père 

1. Les CunuAtlez d'Oadin (1610) ollVent le premier témoignage pour les 
suivants : « Dada, moi d'enlant, un cheval. — Du lolo, mot d'enfant, de la 
bouillio. — Du nanan, mot enfantin, de la viande. — Un toufou, un chien, 
mot enfantin; fain- toutou, se cacher en Jouant comme font les petits en- 
fants I. 



MOTS ENFANTINS 3'i9 

Peinard, 23 février 1890, p. 4. — Tète (cf. œuj', tète, dans 
le jargon des voyoux, Rig'aud): « Ça te chatouille les belles 
frusques, ça te monte le coco », Zola, Assommoir, p. 409. — 
Œil, surtout œil poché, sens de coquard (Delvau). 

3° Souliers d'enfant (avec ce sens dans Rétif de la Bretonne). 

H. Sens hypocorisliques ou péjoratifs, appliqués aux êtres : 

l'* Poulet (fem. cocotte, poule) : dans la Mayenne, le mot 
désigne le dernier venu d'une couvée. 

2° Nom d'amilié « que l'on donne aux petits garçons » 
(d'Hautel) : fém. cocotte, donné aux petites Mlles. 

3° Mignon (ironiquement), homme singulier, original * : 
« C'est un joli spectacle! Ah ! ils sont propres, les cocos! » 
Courteline, Train, p. 257. Dans l'Anjou, coco signifie indi- 
vidu qui a l'air nigaud. 

4° Cheval, dans la Jangue des troupiers (cf. poulet d'Inde), 
et cocotte, jument. 

La multiplicité des formes va parfois de pair avec la va- 
riabilité des sens. 

Nanann'di, en français, que le sens de « friandise » : « Na- 
nan, terme dont les petits enfants se servent quand ils de- 
mandent des friandises, des sucreries : Taisez vous, vous 
aurez du nanan » {Trévoux). Mais son sens primordial de 
« nourrice » est encore vivace dans la Suisse romande, et, 
dans le Hainaut, faire nanan (wallon, nâner), c'est faire 
dodo. La variante, nénet, sein, désigne la nourrice en sain- 
ton geais, et le « dodo » en Suisse, tandis que ninette signifie 
femme légère (en provençal, fillette et poupée), /loa/ie, enfant 
(Bruant), et nounou, nourrice, même sens primordial que 
nanan. 

De même, tata, grand-papa (en Narbonnais), désigne géné- 
ralement la tante (Delvau) et, au figuré, la mij^aurée : « Gen- 
tille et faisant sa tata, et vous lichant comme un petit chien », 
Zola, Assommoir, p. 395. 

Ajoutons ces exemples : 

Baba, ébahir : « 11 est comme baba la bouche ouverte, se 
dit par raillerie d'un niais, d'un sot qui a toujours la bouche 
béante » (d'Hautel, v° bouche). — « Mais eux, l'ayant rejoint, 

1. Le mot cocos désigne égaleinent les disciplinaires coloniaux (Bruant), 
les fortes têtes de l'année. 



350 ' CONTINGENTS LINGUISTIQUES 

demeurèrent 6a6a, stupéfaits de reconnaître en lui l'éteigneur 
de réverbère communal », Courteline, Train, p. 186. Le mot 
a été censuré par Desg-rang-es en 1821 : « Baba, j'en suis 
resté tout baba. Quand j'aurai su ce que veut dire baba, j'en 
préviendrai nos lecteurs ». 

Bibi est le substitut enfantin du pronom de la première 
personne : ça c'est pour bibi et bibi c'est moi. C'est en même 
temps un noni caressant que l'on donne aux enfants, impli- 
quant la notion de petit, d'où ces deux sens secondaires ^ : 
Fausse clé (de petite dimension) et petit chapeau de femme 
démodé (Bruant). 

Gaga désigne proprement l'enfant qui parle en grasseyant, 
en traînant la voix, d'où enfant gâté et, spécialement, un 
gâteux, un crétin. C'est aussi le sobriquet des habitants de 
Saint-Etienne et du patois stéphanois, parlé primitivement 
par les bouilleurs et les forgerons de Saint-Etienne. Gogo, 
imbécile, crédule, n'en est qu'une variante. 

Kiki, gosier, abréviation de quiquiriqui (cf. en provençal, 
cacaraca, gosier, proprement coquerico) : « Je l'ai chipée dé- 
licatement par le kiki et j'y ai demandé... », Méténier (dans 
Bruant, Dict., p. 244). 

Quiqui, poulet (variante de coco) : « Est-ce que je te touche 
pour trembler comme un quiqui"^ » Zola, Assommoir, p. 427. 
Le mot désigne encore les déchets d'os et de viande des res- 
taurants dont on se sert pour faire du bouillon gras : « Les 
tueurs d'animaux de la campagne, avant le quiqui du matin, 
boivent un verre de sang », lit-on dans le Journal des Con- 
court, juillet 1856. Les notions de petitesse et de non-valeur 
s'y rattachent : 

1° Petit, sous la forme renforcée riquiqui (en provençal, re- 
quiqui), gringalet, être petit et faible (en Anjou), spécialement 
petit doigt et petit verre que l'on prend après le repas (sens 
du mot dans le Berry), ensuite eau-de-vie de qualité inférieure : 
« Tiens, pour te guérir, je t'apporte une goutte de riquiqui », 
La femme comme on en voit peu, 1789 (cité dans Larchey). 
— « Je (is venir, pour l'adieu, une topelte de ri<iuiqui et deux 
verres », Cuisin, Les cabarets, 1815, p. 116. — « La vieille 
rapporte son riquiqui dans sa poche », Zola, Assommoir, p. 365. 

1. Dans l'argot des imprimeurs, Bibi signifie Gharenton (c'est la première 
syllabe redoublée de Bicélre) : « On envoit à Bibi ceux dont les pallas sont 
ou paraissent insensés » (Boutmy). 



MOTS ENFANTINS 351 

2*^ Chose mal faite ou de qualité inférieure : « Avoir l'air 
riquiqui, être ridiculement habillé » (Delvau). 

Tlti, terme enfantin pour désigner un poulet ou la volaille, 
fut appliqué jadis au gamin parisien, au voyou : « Nom po- 
pulaire donné à Paris aux jeunes ouvriers des faubourgs », 
dit le Bescherelle de 18i5 (définition passée dans Littré;. 

Tutu, le derrière- ', prononciation enfantine de culcul (cf. 
tototte, pour cocotte). Le mot se trouve dans Jeh. Rictus 
{Cœur, p. 62). 

Cette répétition de la syllabe initiale est la caractéristique 
du langage enfantin : 

Cancan, canard, d'après son cri: quanquan ! quanquan! 
(d'Hautel), ensuite, nom d'une danse libre (qui a précédé le 
chaliut) : les canards se dandinent en marchant. Le langue- 
docien anedoun désigne à la fois le caneton et une ancienne 
danse lascive. 

Chichi, bruit, tapage (que font les petits oiseaux ou les in- 
sectes), d'où manières ostentatives, affectation : faire des chi- 
chis, affecter de grands airs : « A quoi ça servirait? Tu ferais 
des chichis et des manières », Rosny, Rues, p. 367. 

Papote, bouillie d'enfant (ailleurs papauté) : « Pourquoi 
employer les mots papauté, bebée et autres semblables ? 
C'est donner aux enfants la peine d'apprendre un jargon qu'ils 
doivent oublier quelques années plus tard. Ils prononceraient 
aussi facilement le mot soupe que papauté, le mot joujou que 
bebée ^ », Mulson, Langros, 1822 ^ 

Papoter, jaser (en ancien français, papeter), bavarder, sur- 
tout à voix basse, répond au synonyme angevin baboter, ca- 
queter, cancaner. 

Piou-piou désigne à la fois le poussin et le fantassin. 

Popotte (variante de papotte), panade pour les enfants (sens 
angevin du mot), désigne à Paris une cuisine surtout pauvre : 

1. De là tutu, dans le langage des danseuses, garniture de mousseline 
qu'elles mettent autour de leurs maillots (voir des exemples dans Mary 
Burns, p. 93). 

2. Ce mot enfantin désigne la poupée. Le Dict. général le rapproche de 
l'anglais haby, petit enfant : l'un et l'autre termes sont des créations indi- 
gènes indépendantes. 

3. De là empapaouter, ennuyer : « Vous rigolez ici, mais vous vous empa- 
paouterez au peloton de chasse »' (cité dans Bruant, Dict., p. 197). — Et au 
sens libre (en parlant des pédérastes) : « A Ghàlons ousqu'on pratique \'em- 
papaoutage, grande largeur », Père Peinard, 3 janv. 1892, p. 2. 



352 CONTINGENTS LINGUISTIQUES 

faire la popotte, se réunir pour faire un maigre repas à frais 
communs (Rigaud). Mut passé dans l'argot des casernes: réu- 
nion d'officiers et de soldats pour manger en compagnie. 

2"euf-teuf, automobile (à pétrole), d'après le bruit d'échap- 
pement du moteur (comme l'échappement de la locomotive). 

Ces deux derniers exemples rentreraient tout aussi bien dans 
l'onomatopée, domaine apparenté au langage enfantin. 

Un des exemples les plus anciens est _fî/i, vidangeur, le 
« niaistre Fify » de Rabelais, qu'on lit déjà dans l'ordonnance 
du roi Jean 11 du 30 janvier 1351 : « Vuidangeurs ou mais- 
tres fiji... » ^ 

On tire parfois des mots d'aspect enfantin, en redoublant 
la finale de certains vocables, avec l'aphérèse de leur initiale: 
les noms propres Albert, Ernest, Gustave deviennent ainsi 
Bébert, Nénesse, Gugusse. Les termes suivants accusent ce 
procédé : 

Bibine, liquide de mauvaise qualité et cabaret de bas-étage 
(de débine) : « Du piccolo nature au lieu de tord-boyaux 
et de la sale bibine des bistros », Père Peinard, 22 jan- 
vier 1890, p. 2. 

Boubouille, pauvre cuisina {da pot-bouille), Rigaud. 

Gingin, e&pril (d'engin) : avoir du gingin, être ingénieux. 
De là ginginer, faire des œillades (Rigaud), ou des efi'ets de 
crinoline en marchant (Delvau) : « Des femmes qui ginginaient 
des hanches », Huysmans, Sœur Marthe, p. 159. 

Gnangnan, indolenti;de faignant, fainéant) : « Elle serait 
restée gnangnan à regarder les chemises se repasser toutes 
seules », Zola, Assommoir, p. 244. 

Gnagnard, lambin (de fignard, derrière), pendant du pré- 
cédent. 

Gnognot, niais (de fignot, le derrière : cf. Jlgnoteau, bête), 
et gnognotte, fadaise, niaiserie: « Ma vieille, les longerons du 
Nord, c'était de la gnognottey), Poulot, p. 115. 

Pepée, poupée: « Ah! une jolie pe'pée, comme disaient les 
Lorilleux... », Zola, Assommoir, p. 368. 

Pépette, bouillie (de soupette ?) et, au pluriel, argent comp- 
tant ou sous en général : « Ceux-ci n'ayant pas la profonde 
farcie de pépettes », Almanach du Père Peinard, 1894, p, 17. 

Zézette, une petite absinthe (tiré d^ anisette) : « Dans les can- 

1. Lespinasse, Méliers et Corporations, t. I, p. 40. 



MOTS ENFANTINS 353 

tines de lavoir, les blanchisseuses s'ofî'rent à quatre heures 
une petite zéi^ette de trois sous » (Virmaître). 

Zozotte, argent (de/)è^~e, pezotie), Rossignol. 

Zoiuou, zouave. 

Ces exemples complètent ceux que nous avons cités sur 
l'aphérèse dans le premier livre de notre travail. 

Le langage parisien, comme tous les parlers vulgaires, 
abonde en ce genre de créations primaires ou spontanées. 
Nous n'avons fait qu'effleurer un sujet, qui présente un inté- 
rêt à la fois psychologique et linguistique. 



23 



CHAPITRE Y 

TERMES IMITATIFS 



Tandis que les vocables ciiiantiiis représentent des mots 
expressifs formés généralement par la répétition des syllabes 
primordiales, les onomatopées tendent à reproduire approxi- 
mativement les sons et les bruits émis par les choses elles- 
mêmes. Leur sphère sémantique peut être illimitée., comme 
celle des mots enfantins, 

Soilpaf ou paffe, qui exprime le bruit d'un coup ou d'une 
chute (Vadé, Jérôme et Fanchojiiieite, se. XIV) : « PaJ)\' y se 
jette dans l'iau ». 

En voici les sens : 

1° Claque, soufflet (d'après le bruit) : « Monsieur de la Brè- 
che me voit dans les douleurs, tire l'épée à la main nue et 
cric, crac, zin, zor\, pi ff, paff... », Vadé, Racoleurs, se. XIX. 

2° Confus, stupéfait (effet consécutif du précédent) : rester 
paf. 

3'' Eau-de-vie commune (qui assomme) : « C'est comme si 
je buvais un litron de paffe à votre chère santé », Vadé, 
Compliment, 1753. 

Aujourd'hui, avec le sens de complètement ivre : « Son 
chauffeur et lui élalenl pafs », Poulot, p. 189. 

De là s'enipaffer, se remplir jusqu'à la gorge, se gorger, se 
soûler (d'Hautel), dérivé du xyiii*^ siècle : « Empafj'c:^-vous 
honnêtement pour avoir un petit grain de goguette dans la 
tête, mais ne vous soûlez-pas... », Lettres du Père Duchêne, 
7o« lettre, p. 4. Cf. Michel (1807): « Empaffer, s'empajfer. 
Expressions basses, triviales, qui ne sont point françaises. Elles 
signilicnt boire avec excès de l'eau-de-vie ou d'autres liqueurs, 
s'enivrer, se soûler ». 

La forme /)oa/ n'en est qu'une variante et exprime égale- 
ment le bruit d'un corps ou d'une chute; de là ce double 
sens : 



TERMES IMITATIFS 355 

1'^ Au xviii'' siècle, dépense exagérée : « Cela fait pouf. Dic- 
tion usitée à Paris, signifie cela brille, cela fait figure, cela 
donne dans la vue, cela a de l'éclat, cela est beau, magnifi- 
que, grand, noble, cela fait du bruit, du fracas. Parlant d'une 
personne qui se distingue par sa dépense », Philibert Le 
Roux (1718). 

2'^ Aujourd'hui, dette qu'on n'a pas l'intention de payer : 
« Boire à pouf, c'est-à-dire boire sans payer », Desgranges 
(1821). — « Faire un pouf, c'est pour lui [le sublime] une 
gloire... C'était très rarement que tous ne retournassent pas 
au travail, les poufs étaient impossibles », Poulot, p. 68 et 
1G7. — « Elle brûlait le quartier, elle avait des poufs tous 
les dix pas », Zola, Assommoir, p. .363. 

La forme renforcée patapouf rend aussi le bruit d'une 
chute lourde, d'où le sens de lourdaud : « Patapouf. Barba- 
risme. Un gros patapouf n'est pas français », Desgranges, 
1821. Le mot répond à pou/îasse, terme de mépris qui dési- 
gne une grosse femme malpropre, une prostituée de bas- 
étage. 

Le synonyme de patapouf est patatras, dont la variante 
patatrot désigne une course rapide ou fuite éperdue : « Faire 
patatrot, se sauver, s'enfuir » (Rossignol). — « Quand ils ont 
vu qu'on voulait faire \e patatrot », Bercy, XLIV^ lettre, p. 5. 
— « Les fliques se mettent à me faire un patatrot jusque sur 
la Butte », Le Bourg, dans Le Gaulois, 3 oct. 1881. 

Le mot patraque n'en est qu'une variante : patrac ou pata- 
tras exprime un pas pressé ou le galop d'un cheval, ensuite 
le fracas causé par un objet qui tombe. De là la notion de ma- 
chine déréglée, objet insignifiant ou vieille décrépite: « Pa- 
traque, breloque, curiosité de peu de valeur. Vieille machine 
qui n'est plus à la mode : la plupart des montres de cuivre 
sont des patraques. Ce mot n'est que du style familier. On dit 
populairement d'une vieille femme que c'est une vieille pa- 
traque » (Trévoux, 1752). Aujourd'hui, être patraque, c'est ne 
pas bien se porter, sans être malade. 

Et de même : 

Clamser ou cramser, mourir : « Je tiens pas encore à clam- 
ser, moi », Courteline, Train, p. 202. — « Si je vous refuse de 
la nourriture, vous clamseres », Rictus, N'^ gagnant, p. 18. 

Avec les variantes: clapser, crapser et crampser : « Le 
dabe était clapsé », Méténier, Lutte, p. 120. Les deux autres 



356 CONTINGENTS LINGUISTIQUES 

formes se lisent dans Richepin {Gueux, p. 192) et dans Bruant 
(Rue, t. II, p. 12i). 

Claquer, crever, mourir : « Si j'en claque pas, j'aurais de la 
chance... », Méténier, Lutte, p. 56. Aussi avec le sens de 
manger avidement, manger en général : « J'ai faim, tu sais... 
Faut me trouver quoique chose à claquer », Zola, Assom- 
moir, p. 428.. 

Claques, sabots plats (en Bourgogne, nippes, défroques), à 
côté de cliques, môme sens, d'où prendre ses cliques et ses 
claques, prendre ses vêtements et sa chaussure, se sauver : 
« Lorsque l'autre a vu le sang..., elle a pris ses cliques et ses 
claques », Zola, Assommoir, p. 191. 

Le synonyme de claques est croquenots, souliers : « Le droit 
de sécher les croquenots au poêle de la maison », Méténier, 
Lutte, p. 154. — « Un petit qui traînait dos croquenots do 
facteur », Rosny, Rues, p. 23. C'est une forme renforcée de 
croquer, variante de craquer, produire un bruit sec. 

Voici quelques autres termes de cette catégorie : 

Bloum ! onomatopée exprimant le bruit sourd d'une chute, 
d'un choc (en Anjou), désigne à Paris lo chapeau haut de 
forme (à l'exemple àa claque, chapeau qui s'aplatit), par allu- 
sion au bruit produit par cette sorte de chapeau haut de 
forme quand lo ressort se détend (Rictus, Soliloques, p. 59) : 
« Ton bloum, i date du grand Empire... » 

Boum! qui imite le bruit d'un orchestre: 

Sonnez trompettes, en avant la musique, 
Dzing, boum, boum... 

est devenu le cri par lequel le garçon annonce au consomma- 
teur qu'il s'apprête à le servir. 

Burque, dans l'expression appeler hurque, vomir : « Celui 
qui fait dos efforts pour vomir, prononce exactement hurque » 
(Rossignol); en Anjou, beuc ! exprime le bruit d'un rot {faire 
beuc, roter). Cf. Oudin (16i0) : « Appeler liuet, c'est-à-dire vo- 
mir : la voix de celui qui rend gorge approche du mot... » 

Houste ! (prononcé ouste!), cri pour chasser un chien ou un 
autre animal importun et, par dérision, un homme; d'Hautel 
cite la forme complète : « Houste à la paille! espèce d'inter- 
jection impérative et très incivile par laquelle on enjoint à 
quelqu'un de se retirer au plus vite d'un lieu ou d'une place 
dont il s'est emparé mal à propos; à la paille! terme de sol- 



TERMES IMITATIFS 357 

dat qui se dit quand l'exercice est fini et qui équivaut à allez- 
vous-en, allez vous reposer ». 

Schpromme ou schproume, tapage : « On ne s'entend plus, 
avez-vous fini de faire du schpromme ? » (Rossignol). 

A côté de schproute, même sens : faire du schproute (Rossi- 
gnol). 

Vlan! onomatopée imitant un bruit soudain, une action su- 
bite et particulièrement un coup appliqué à quelqu'un : 
« L'accoucheuse, là-dessus, lui a lâché une bafFre, vlan! en 
plein museau ! » Zola, Assommoir, p. 232. 

La formule complète est : vlin-vlan ! exprimant une suite 
du bruit: « A chaque instant vlin-vlan! C'est la lourde qui 
s'ouvre... », Père Peinard, 28 sept. 1890, p. 2 

Zing ! dingue! bruit ou son que rendent des verres heurtés 
ou brisés, d'oii tapage, vacarme : « Aussi ce que j'en ai fait un 
singue. Que tabac I » Bercy, XLIW lettre, p. 5. 

Finalement les formes redoublées : 

Bamhan, son d'une grosse cloche en branle et sobriquet du 
boiteux, par allusion à son balancement en marche : « Elle 
s'interrompit pour montrer Gervaise, que la pente'du trottoir 
faisait fortement boiter. — Regarde-là ! S'il est permis!... Oh! 
la bamban ! » Zola, Assommoir, p. 78. 

Bamboula, Nègre, désigne primitivement le tamboUr des 
Nègres et la danse lascive qu'ils exécutent au son de ce tam- 
bour (le dialectal, normand, bamboler signifie se balancer, en 
parlant des cloches): « Avance ici, Bamboula, fit le sergent 
en s'adressant au Nègre qui vendait ses cacahuettes, offre ta 
marchandise à ces dames » (dans Bruant, Dict., p. 330). 

Radadame, rododome, bruit (Bruant). 



CHAPITRE VI 

RÉSIDU OBSCUR 



On ne tiendra compte, dans le dénombrement suivant, que 
des termes qui ne remontent pas au-delà du xix^ siècle. 

Clieliîiguer , transcrit aussi schelinguer ou schlinguer, sentir 
mauvais, surtout de la bouche ou des pieds : « Est-ce loi qui 
iichlingues, qui peut scIiUngoiev ainsi? » (Rossignol). Ensuite, 
avec le sens généralisé de puer : « Il chelinguc rudement ton 
linge ». Zola, Assommoir, p. 182. 

Ce parisianisme qu'on lit pour la première fois dans un 
glossaire argotique de 1846 ', a passé dans plusieurs parlers 
provinciaux : Vallée d'Yère et Pléchatel, Yonne et Bresse, etc. 

Dalsar, pantalon, à côté de faUar. Suivant Rigaud, ce 
dernier nom désigne un pantalon de toile que l'ouvrier met 
par dessus le dalsar : « Tu m'a ertiré mon falsar », Courte- 
line, Gaietés, p. 21. Delvau cite en outre la forme pantaLsar, 
pantalon (« dans Targot des faubouriens »), forme qui reste 
suspecte. La finale est certainement celle de basar (« vêle- 
ment d'occasion »), mais les éléments initiaux sont obscurs. 

Doulosse, chapeau : « A s'a payé un bloum, un bath clou- 
lousse », Bercy, iV^ lettre, p. 4. Peut-être nom propre de cha- 
pelier. 

Gandin, duperie, tromperie, dans l'expression monter un 
gandin, monter le coup : « Les filous qui exploitent les envi- 
rons des gares de chemin de fer, montent des gandins aux 
naïfs qui débarquent de leur province » (Virmaître, Suppl.). 
Ce sens a passé chez les troupiers de l'armée d'Afrique (v. 
Larchey) et chez les revendeurs du Temple qui montent des 
gandins à leurs clients, en chauffant l'article et en les har- 
celant pour le faire acheter (Virmaître). 

1. Ce mot se rencontre dans une lettre de Flaubert du 14 mars 1868 : « Mon 
brave ami Théo schlinçiue actuellement d'une si forniidablo façon que la so- 
ciété s'écarte de lui ; je le crois profondément malade et en suis inquiet », 
Coriespundance, t. III, p. 514. 



RÉSIDU OBSCUR 359 

Masille, monnaie : « Amasser ou avoir de la manille, pour 
avoir de l'argent, être à son aise », d'Hautel, 1808. Ce même 
lexicographe dit ailleurs, v° argent : « On donne vulgairement 
à ce précieux métal des noms plus bizarres les uns que les 
autres : de Uaubert, du baume, de la ma^^ille, du sonica, des 
sonnettes. Tous ces mots servent alternativement à désigner 
l'or, l'argent, le cuivre, en tant que ces métaux sontmonnoyes 
et qu'ils ont une valeur nominale ». 

Le mot est encore vivace dans les parlers provinciaux : Pi- 
cardie, manille, argent, mauvaise monnaie de cuivre (Saint- 
Pol, vieille monnaie de cuivre qui n'a plus cours); Berry : 
mauvaise monnaie de cuivre (« il m'a payé avecdela7Ha^i7/e»); 
Genève : argent en espèces ((( avoir des masilles »), et sous les 
formes mésallies, mesuailles (« terme de collégiens ») et me- 
nons, espèces sonnantes : il est riche, il a des menons (« dans 
le langage des collégiens, mej^on signifie petit monceau de 
cuivre », Humbert). Le languedocien, mousil, argent, quibus, 
répond à l'angevin mou:^ille, ramilles, menues branches, et 
menus objets, surtout menue monnaie K 

Polochon, traversin, dans le langage des casernes. Le mot 
se lit pour la première fois dans la dernière édition du Jargon 
de l'Argot de 1849. 

Perlot, tabac à fumer, à côté de semperlot - et de semper^, 
nom du caporal ordinaire dans les casernes: « Ce qu'on s'em- 
bètc ! pas seulement du perlot pour rouler une cibiche », 
Rosny, Rues p. 149. 

Certaines nomenclatures professionnelles, comme celles des 
chilionniers et des camelots, recèlent nombre de mots énig- 
matiques. Citons-en : 

Bul, vieux papier, sale, et caron, chiffon bleu''; — fruge, 



1. Dans le Berry, mazille et mazetlc désignent la fourmi {mazilliere, four- 
milière) ; dans la Haute-Bretagne, ??iéciWe, la mésange (Séiîillot). Le sens do 
la « menue monnaie •» ferait alors allusion à la petitesse. 

2. «t Eh! Rocambole, par ici I Un cornet de semperlol », Humbert, Mon ba- 
gne, p. 136. 

3. Cf. Rigaud : « Semper, tabac à fumer. C'est une déformation abrévia- 
tive de superfînas, superfin, nom sous lequel les soldats désignent le caporal 
ordinaire; ils ne manquent jamais de [dire du superfînas et, par aljrévia- 
tion, semper ». 

4. La Bédolliére,'p. 171 : « Les fabricants de carton et de papier achètent 
pour leur usage les curons, vieux papiers sales, le gros biil, toiles en fil gros- 
sières et sales ». 



360 CONTINGENTS L INGUI-STIQUiS 

provision sur la vente chez les employés de commerce, à côté 
de f ruche, marchandise disqualifiée (H. -France); — gar- 
danne, rognure, morceau de coupon de soie (Larchey); — 
roumie, vieille croûte de pain. 

Finalement, quelques vocables isolés : kenep, ivrogne 
(« faire au kenep, c'est voler les dormeurs sur les bancs », 
Bruant) — manival, charbonnier ^ ; — rouhion, femme laide 
et prostituée (Rigaud), etc. 

Il serait facile d'augmenter cette liste de termes d'origine 
inconnue, obscure ou douteuse, qui constituent un résidu plus 
ou moins important dans tout idiome, littéraire ou vulgaire. 
Bornons-nous aux exemples que nous venons de citer et arrê- 
tons ici notre enquête sur les contingents linguistiques du 
vulgaire parisien. 

1. Almanach des débiteurs pour 1850, p. 119. 



LIVRE CINQUIEME 

FAITS SÉMANTIQUES 



Nous venons d'étudier les contributions linguistiques pro- 
prement dites du vocabulaire parisien, ses créations sponta- 
nées comme ses emprunts aux parlers vulgaires et aux idio- 
mes limitrophes de la France, ses survivances du passé et ses 
nouvelles acquisitions. Nous avons relevé, d'autre part, les 
apports -des classes sociales et professionnelles, source abon- 
dante du lexique. 

Il nous reste, pour embrasser l'ensemble de ce vocabulaire, 
à aborder les phénomènes d'ordre sémantique. Certains de ces 
faits ont déjà été mentionnés à l'occasion des facteurs sociaux; 
il s'agit maintenant de les envisager dans leur généralité. 

Nous allons rapidement passer en revue les faits secondai- 
res pour nous arrêter aux procédés féconds, comme la mé- 
taphore, qui, à elle seule, a fourni à la langue populaire un 
grand nombre de ses mots évocateurs d'images *. 

1. Voir, en dernier lieu, la Sémantique de M. Kr, Nyrop, t. IV de sa Gram- 
maire historique de la langue française, Paris, 1913. L'auteur tient souvent 
compte, dans ce travail remarquable, des faits correspondants du vulgaire 
parisien. 



CHAPITRE PREMIER 

PROCÉDÉS GÉNÉRAUX 



Les faits sémantiques les plus fréquents sont d'une part 
l'extension et de l'autre, la restriction du sens des mots. La 
métonymie ainsi que l'anoblissement et la dégradation n'en 
sont que des aspects particuliers. 

1. — Extension. 

La généralisation du sens est un fait courant. C'est ainsi 
que les verbes de l'argot parisien qui signifient « travailler » 
— boulonner et turbiner, maillocher et masser — ont appar- 
tenu on propre aux mécaniciens avant d'être adoptés par les 
autres ouvriers ; buriner vient des graveurs et bouleau, tra- 
vail en général, a tout d'abord désigné le travail spécial des 
sculpteurs en meubles du faubourg Saint-Antoine. 

Fiscal, élégant, riche \ signifie proprement zélé pour le 
fisc, exempt de fraude. C'est un terme administratif généra- 
lisé dans le langage vulgaire et dont on peut suivre les diti'é- 
rentes étapes dans les parlers provinciaux: dans le Berry, il 
signifie régulier, légal (« cette affaire n'est pas bien fiscale »); 
honnête, loyal, dans l'Anjou (« il n'est guère fiscal ») ; dans 
la Mayenne, d'un prix élevé, de bonne qualité, convenable; 
en Berry, en bon état, bien portant (« depuis sa dernière ma- 
ladie, il n'est pas bien fiscal »), d'où « le temps n'est pas bien 
fiscal », en Blésois. 

A tire-larigot, ancienne expression de beuverie, s'est géné- 
ralisée dans le bas-langage : « S'en donner à tire-larigot, s'en 
donner à cœur joie, se rassasier de plaisir, en prendre tout son 



1. u Après ra nous cavalons du côté du Tcmiile, eu pinçant un l'nston nu 
ipeu fiscal !> (c'est-à-dire en marchant de travers), Monselct, Vuyous, p. 219. 



PROCÉDÉS GÉNÉRAUX 363 

soûl » (d*Hautel). Voici un exemple de cet élargissement * de 
plus en plus étendu : « Faites des lois sur la presse, faites-en 
à tire-larigot », Père Peinard, 20 avril 1890, p. 3. 



2. — Restriction. 

Les exemples de spécialisation du sens abondent : Case, 
prison, proprement cabane, à l'exemple du synonyme caba- 
non; tortiller, manger-, c'est-à-dire tortiller du bec, à côté 
de bouloter, manger pour vivre, proprement rouler douce- 
ment son existence (diminutif de bouler, rouler) : ça boulotte, 
ça va, on se porte assez bien, d'où vivoter, prospérer ^ ; che- 
veu, souci, chagrin, c'est-à-dire cheveu blanc, etc. 

3. — Métonymie. 

La métonymie qui exprime l'effet par la cause, l'abstrait 
par le concret (et inversement), etc., offre une source abon- 
dante d'extensions sémantiques. 

Bâche, lit, grabat, proprement couverture, d'où se bâcher, 
se coucher (« il est tard, je vais me bâcher »); — baptême, 
tête, surtout le haut de la tète (qui reçoit le baptême) ; — ba- 
ver et roter, être ébahi (sens fréquent dans la bouche des 
troupiers) ; — cracher, pérorer, pendant de l'ancien baver, 
bavarder (d'où tenir le crachoir, pérorer longuement) ; — 
face, sou, argent (« avoir des /aces », Boutmy); — fourneau, 
vagabond, sot (proprement mendiant habitué des fourneaux de 
charité); — {/i/^^e, tape, proprement joue, sens encore réprouvé 
par Desgranges (1821) : « Giffe et giffler. Barbarismes.. Or, 
donner des giffes, giffler quelqu'un, tout cela est du galima- 
tias » ; — margauder, dénigrer la marchandise (en français, 
jaser, en parlant de la pie); — noce, débauche, c'est-à-dire 
débauche de noce; — marteau, fou (et maillet, môme sens), 
c'est-à-dire qui a reçu un coup de marteau ou de maillet; — 
meule, sans le sou (proprement molaire: cf. rien à mettre 
sous la dent): « J'étais meule », Méténier, p. 122. 



1. De même à Lyon : « Les patrons, les marchands sont pressés, ils vien- 
nent vous demander du travail pour eux à tb-e-larigot » (Vachel). 

2. « Si les délicats n'avaient rien <o;-/i//e depuis trois jours... », Zola, p. 416. 

3. I Pendant une année encore la maison boulotla... Le ménage semblait 
devoir boulotter... », Zola, p. 363 et 407. 



364 FAITS SÉMANTIQUES 

D'abord, moi, j'ai pas le rond, 
Je suis meule... 

(Bruant, Rue, t. I, p. 195). 

Sapin, fiacre, sens déjà mentionné par Mercier ^ et cen- 
suré par Desgranges en 1821 (« Sapin, voiture de place. 
Barbarisme )>), très usuel à côté de l'acception de « cercueil », 
celle-ci plus récente - ; — tremblement, bataille et attirail ac- 
cessoire (« tout le tremblement ») ; — tuile, accident ou obsta- 
cle imprévu (comme la tuile qui tombe du toit sur la tête du 
premier passant venu) : « Par le temps qui court on ne sait pas 
ce qui arrive; une tuile vous est vite tombée sur la tronche, 
on peut être sucré demain ! » Père Peinard, 22 juin 1890, p. 8. 

4. — Anoblissement. 

Le relèvement du sens de certains mots est un fait d'or- 
dre social et se produit lorsque ces mots changent de milieu. 
Plusieurs termes propres aux malfaiteurs, en passant aux 
classes professionnelles, sont ainsi devenus honorables: 

Costaud ou costeau, épithète particulière au souteneur, est 
devenu l'expression de la force physique, de la virilité : 
« L'été... mince qu'on est costeau... » (Bruant, Route, p. 69). 

Mec ou meg, qui désigne spécialement l'apache, a acquis 
dans le bas-langage l'acception de gaillard, d'individu en gé- 
néral, surtout d'une certaine importance : « Ce môme va faire 
un rude meg )>. Rosny, Rues, p. 92. 

Poteau, chef de bande, complice de voleur sur lequel on 
peut compter, est devenu Pappellatif vulgaire de l'ami intime, 
du camarade (aussi sous la forme abrégée pote) : « Tu es 
un vrai frère... Non, un poteau simplement », Méténier, 
Lutte, p. 150. 

Zigue a tout d'abord désigné un « mauvais camarade » et 
ce sens injurieux est encore vivace dans certains parlers vul- 
gaires, par exemple dans le wallon de Mons (« laid zigue », 
Sigart). Le mot, qui n'est que l'aspect provincial (morvan- 
deau, suisse) de gigue, signifie à la fois « gigot » et « per- 
sonne mal bâtie ». Le sens favorable a résulté de l'emploi 



1. « Les fiacres qu'on n'appelle plus que des sapwis s, Mercier, Tableau de 
Paris, t. X, p. 243. 
"2. « Un fichu râle qui sonnait joliemcnt le sapi7i », Zola, p. 374. 



PROCEDES GENERAUX 365 

fréquent (et ironique) du qualificatif bon ^igue, bon compa- 
gnon, d'humeur accommodante: « On appelait les camarades 
qui avaient l'air hoîi ^iyue... », Zola, p. 230. Do là ^igue *, tout 
court, au sens de camarade, surtout de bon camarade, accep- 
tion qu'on lit pour la première fois dans Vidocq (1837). 

Les formes dérivées : glgole, gigolette, proprement petite 
gigue ou jambe mince, d'où fille grande et maigre, a le sens 
de grisette des bals publics, de fille des rues, alors que son 
amant, \e gigolo, à l'exemple de costau, est devenu synonyme 
de beau'- (Rictus, Cœur, p. 11): « Gn'y a pas d'erreur, c'est 
gigolo... », à peu près môme sens que sigoteau^ autre dérivé de 
signe, qui signifie malin (« faire le sigoteau »). 

Au xvi'^-xvii*' siècle, penard ou vieux peiiard désignait « un 
vieillard malicieux et desbauché » (Oudin), et ce sens se lit en- 
core chez d'Hautel. Aujourd'hui, le mot (écrit surtout petTiard) 
a adouci sa signification. Peinard ou Père Peinard, c'est 
l'homme paisible, circonspect ; en père peinard, c'est-à-dire 
discrètement, doucement ^ 

Un exemple curieux d'une pareille atténuation est fourni 
par le mot bougre. Ce vocable n'est plus une injure, mais tout 
simplement l'équivalent d'homme ou d'individu: c'est un bon 
bougre, c'est un homme franc et jovial. De plus, il s'y ajoute 
souvent une nuance de commisération : Un pauvre bougre est 
un individu digne de pitié. Le féminin est tantôt défavorable 
(« une vilaine bougresse ») et tantôt sympathique: « Ah, pe- 
tite bougresse! » dit-on d'une fillette espiègle. Enfin, l'adverbe 
bougrement exprime un haut degré d'intensité, en mauvaise 
comme en bonne part. 



1. Fr. Génin {Récréations philologiques, 1856, t. II, p. 74) voyait dans zigue 
un souvenir d'un prétendu peuple ZiV/iies (probablement les r/:es ou Comans) 
que les Chroniques de Romanie (éd. Buchon, p. 93) mentionnent à côté de 
Bulgares, souvenir conservé i au fond de la tradition populaire depuis la 
conquête de Gonstantinople et l'établissement des Français en Morée u. 
Cette explication en l'air a passé chez Vitu {Le Jargon du XV' siècle, 1884) et 
dans le Supplément de Larchey. 

2. I^e patois angevin offre une évolution analogue : û/v'n^we, bringue, grande 
personne mal bâtie ou méchante; — dringuet, vif, alerte, bien tourné, bien 
campé, soigneux de sa personne, coquet sans excès, pimpant, sémillant (sy- 
nonyme de muscadin). 

3. Les dictionnaires argotiques (Delesalle, etc.) expliquent peinard par : 
« 1° Individu qui fait un travail pénible; 2» Vieillard débile et souffreteux ». 
Ces acceptions sont controuvées. 



366 FAITS SÉMANTIQUES 



5. — Dégradation. 



La dépréciation de certaines expressions, comme la réhabi- 
litation do certaines autres, ont également pour raison le 
changement du milieu social. 

C'est ainsi que des mots honnêtes, en passant dans le lan- 
gage des malfaiteurs, y acquièrent une valeur louche : Faire 
et travailler y signifient voler et assassiner, le vol y étant 
une affaire ou un ouvrage. Ces termes figurent dtyis le voca- 
bulaire des Chauffeurs (1800) et dans celui de Vidocq (1837), 
et faiseur, au sens d'escroc, a même pénétré dans la langue 
générale. L'ancien jargon disait pour voler, gagner, et gain, 
vol, se lit dans les Ballades de Villon. Béroaldc de Verville 
en fait mention : « Les enfans de la Matte appellent gaigner 
tout ce qui vient de surcroist et qu'ils sçavent prendre; ainsi 
entre eux serrer un manteau, destourner une bourse, est gai- 
gner, comme entre les picoreurs et les voleurs qui exercent 
ce mestier... » *. 

Voici un autre exemple : 

Champêtre, signifie, dans le vulgaire parisien, drôle, amu- 
sant, comme l'agreste ou le rustique aux yeux des citadins. 
Dans les parlers provinciaux, ce vocable a, par contre, le 
sens de superbe, d'avantageux : en Anjou, une affaire cham- 
pêtre -, c'est une bonne affaire ; et à Lyon, le mot est syno- 
nyme de gai, agréable, chic : « Le Lyonnais aime tellement la 
verdure, les prés, la campagne, que le mot champêtre revient 
souvent dans son langage » (Ad. Vachet). 

Ces différentes catégories embrassent un bon nombre de 
faits du lexique: mais leur fécondité est loin d'égaler celle 
des grands facteurs sémantiques, en premier lieu la méta- 
phore, dont nous allons aborder les multiples aspects. 

1. Le Palais des Curieux, Paris, 1612, p. 54. 

2. On dit avec le morne sens champignol : « L'affaire est champignole, bonne, 
avantageuse » (Verrier et Onillon). A. Paris, champignol a le même sens iro- 
nique que champêtre : o Ce truc de verres de couleur à la rampe, c'est cham- 
pignol )), Bercy, XLIII' lettre, p, 4. 



CHAPITRE II 

MÉTAPHORE 



Le domaine de la métaphore, embrassant à la fois la nature 
vivante et la nature morte, est pour ainsi dire illimité. Elle 
puise ses images dans toutes les sphères de l'activité sociale. 
Chaque profession, chaque métier lui fournit ses comparaisons. 

Soit la notion mourir. Les soldats la rendront par avaler sa 
cartouclie, et les marins, par avaler sa gaffe ^ Les uns et les 
autres étant de grands fumeurs, l'exprimeront aussi par joo- 
ser sa chique (à bâbord) et casser sa pipe -, locution passée 
dans le vulgaire parisien ^ D'autre part, pour les habitués 
des cafés, mourir, c'est dévisser soîi billard \ alors que le 
miséreux dira lâcher la rampe (de l'escalier), lui qui demeure, 
qui perche habituellement dans les derniers étages des mai- 
sons parisiennes. 

Pour la notion de travailler, surtout travailler pénible- 
ment, c'est l'agriculture qui a fourni les termes de marner, 
proprement amender le sol arable à l'aide de la marne ^, et 
de piocher, proprement remuer la terre arable, synonymes 
(Tabattre ou bûcher, travailler comme un bûcheron. 

1. G'est-à-dire cesser de tenir le canot accosté, lâcher le point fixe auquel 
on se tenait, en d'autres termes et par rapport au canot i faire la même 
chose que fiier son câble, par rapport au navire » (De la Landelle, p. 1(j7). 

2. Un vieux tabac, c'est un vieux soldat, et champ de tabac est le nom du 
cimetière militaire. — Suivant Rigaud, casser sa pipe, mourir, ferait une al- 
lusion à un usage emprunté au cérémonial des funérailles des évéques (sa 
crosse brisée figure dans le cortège funèbre). — Fr. -Michel va plus loin : 
« Dans l'origine, cette expression a dû signifier se casser le cou, pipe ayant 
autrefois le sens de gosier, de gorge ». 

3. f Si le père Alexandre casse sa pipe, je vous demande en mariage », Pou- 
lot, p. 139. — « Nostradamus a vécu et a casse' sa pipe à Salon, petit patelin à 
un saut de puce de Marseille », Almanach du Père Peinard, 1S94, p. 37. 

4. « Ah ! ils ne seront pas longs à dévisser le billard : avec des trous dans 
la santé on ne va pas loin i. Père Peinard, 25 janv. 1871, p. 2. 

5. « Une fois qu'on avait marné (à la caserne) pus que d'habitude... », 
Bercv, XXXFi" lettre, p. G. On le dit surtout des ouvriers (Rigaud) et des 
filles": 

Fera depis hier, que j'ai rien béquille, 
Ety'aj marné toute la soirée. 

(Rictus, Doléances, p. 11). 



368 FAITS SÉMANTIQUES 

Les équivalents vulgaires pour argent, surtout pour argent 
monnayé, représentent une riche synonymie qu'on pourrait 
répartir ainsi : 

1° Expressions tirées de la botanique: Noyaux, écus (ré- 
pondant au lyonnais pigrioUes, pièces de monnaie, propre- 
ment pignons de pin), terme remontant au poissard * ; — oseille, 
répondant aux synonymes fourbesques agreste, verjus, et ar- 
gume, oignon : « C'est tout de suite qu'y me faut de l'oseille », 
Méténier, p. 249; — radis, sou : « En décembre, un soir, on 
dîna par cœur. Il n'y avais plus un radis », Zola, p. 30 (voy. 
aussi Mary Burns, p. 88). 

Le poissard disait, en outre, cresson ', pour argent, et le 
souteneur emploie encore une expression analogue : aller aux 
épinards, c'est, pour lui, recevoir de l'argent de la fille qu'il 
protège, tandis qu'elle-même va au persil ^ à la recherche 
du client et de sa gratification. 

2° D'après le son métallique : Sonnette, argent (Rossignol), 
pièce de cent sous (Virmaître), pendant du poissard roulette'', 
est donné par d'Hautel et on le lit déjà dans une chanson 
du xvi« siècle (v. Larchey, Suppl.) ; — vaisselle, appellation 
poissarde ^ aujourd'hui vaisselle de poche (Delvau); — ^inc : 
« Qu'on mette son 2inc dans une tire-lire », Poulot, p. 76. 

3° D'après la forme plate : Galette, terme courant, à côté 
de palet, pièce de cinq francs : « Ils venaient raquer un palet 
un glasse de bière », Bercy, Lettre XVIP, p. 4. 

4*^ La notion d'argent monnayé se confond souvent avec 
celle de « nourriture » : Blé (Hayard) et gruau *, le premier 
répondant au hlé battu des paysans, le deuxième, au syno- 
nyme provençal griou : « J'ai mis un peu de gruau à gau- 
che », Bercy, XV^ lettre, p. 7 ; — fricot (Rossignol), abrégé 



1. « Je vas chez M. Evrard pour toucher mes noijmix «, Caylus, t. X, 
p. 64. — « Faut dialilement se fouler pour amasser des' noyaux i, La Bé- 
dollière, p. 77. 

2. f Je ressemltle au médecin de surines (syringue), point de cresson, point 
de lavement », Pag-î/e/ de mouchoirs, 1750, p. 39, Cf. la note de la p. 2: c Noyaux, 
cresson, poussier (=z poussière), morue (=: movniûef), argent, picaillon, sont 
tous synonymes en langage des Halles ». 

3. Larchey {Suppl.] allègue que dans le midi de la France, i du Roussillon 
à la Provence, on dit vulgairement persil pour argent ». C'est une affirma- 
tion en l'air (le Trésor de Mistral l'ignore). 

4. « Si queuque chien vient vous engueuser avec ses roulettes, je pren- 
drons les roulettes et l'engueuseux », Journal de la Râpée, 1790, n° 3, p. 2, 

5. Les Percherons, 1773, p. 176. 

6. Le synonyme argotique grain, é#u, est attesté dés le xv« siècle. 



méïâpuore 369 

en fric ', et pépette, môme sens (\\\.q potage (dans l'argot des 
joueurs). 

5° Ou bien elle remonte à la notion de « gras » : Beurre, 
dans la locution faire son beurre, gagner de l'argent (Rossi- 
gnol) ; — gras ou graisse (d'où dégraisseur, garçon de recette, 
Rossignol) ; — huile, avec ce sens dès le xvn*^ siècle (v. Fr. 
Michel), etc. 

6° Notions isolées: Achetoire, ce qui sert à acheter, pendant 
de quibus; — braise, avec laquelle on fait bouillir la marmite 
(cf. 4°); — os, pendant de nerf: « Justement j'ai de l'os », Mélé- 
nicr, p. 84; — pognon, ce qu'on empoigne (voy. p. 106), ctc.^ 

Passons maintenant aux notions abstraites. 

Les termes exprimant « l'ennui » sont sortis do la boutique du 
barbier : Barber ou raser quelqu'un, l'ennuyer (d'où la barbe! 
et rasoir, ennuyeux), à côté de bassiner (d'où bassin, agaçant) : 
« Es-tu bassin! dit Gervaise sans se fâcher », Zola, p. 151. 

Celle de « misère » est exprimée par : 

1° Bouillie ou potage des miséreux : Mouise, proprement 
soupe (d^où mouisarcL miséreux. Rossignol) ; à côté des pen- 
dants ironiques limonade (« être dans la limonade ») et mé- 
lasse (« tomber dans la mélasse », Rossignol) ; — panade, 
« mot inventé par les mafins de la place Maubert : a-t-il l'air 
panade! » (Desgranges 1821): « S'ils s'en trouvent dans la 
panade », Almanach du Père Peinard, 1894, p. 51 ; — purée, 
d'où purotin, miséreux (Rossignol). 

Et ironiquement : Pommade (« être dans la pommade », 
Delesalle), et tourbe, c'est-à-dire tourbe limoneuse (« je suis 
dans la tourbe jusqu'au cou », Rossignol). 

2° Graisse de porc: Panne, mot^ déjà donné par un glossaire 
de 1846 (cf. Furpille, 1855 : Panne, voy. dèche, débine) : 
« Lantier flairait la panne ; ça l'exaspérait de sentir la mai- 
son déjà mangée... ». Zola, p. 369. De la panne, misérable, 
sans le sou (et, au jeu de billes, fichu, perdu). 

La notion de « peur » est représentée par des termes de 

1. a Maintenant môssiea gagne du pnc », Bercy, XVI' lettre, p. 5. 

2. Le vulgaire parisien possède, en outre, plusieurs termes tirés à diffé- 
rentes époques du jargon : Aubert, bille, carme, douille, pèze, plâtre, etc., que 
nous avons étudiés dans le glossaire des Soia'ces de l'Argot ancien. 

3. Mot passé dans l'argot des coulisses {panne, bout de rùle) et des ateliers 
de peinture {panne, mauvais tableau). 

24 



370 FAITS SÉMANT1QUI':S 

chasse, comme f/'oasse, qui fait allusit)ii à la pjursuilc du 
cerf à travers les bois les plus épais (voy. p. 303) cL trac, qui 
exprime l'acLion de fouler un bois, poursuivre le gibier de tous 
côlés à la fois : chasser à la traque '.^ 

C'est de la chasse que dérive également l'expression cV atta- 
que, qui se dit d'un homme bien muselé, plein do vig-ucur, à 
l'exemple du cJiiea cVattaque, chien sur lequel on peut comp- 
ter pour lever et poursuivre le gros gibier': « Quand il com- 
mence dans un atelier, il est cVattaque... C'est un de mes 
pays qu'est cVattaque », Poulot, p. 92 et 171. 

A.U sons généralisé et applique aux choses, « rigoureux » 
([\ichepin, Gueux, p. 180) : « Fait vraiment un froid d'at- 
taque.. . » 

Enfin, la notion d'excellence, le degré superlatif d'une chose, 
est parfois tirée de certains apprêts culinaires: Aux petits oi- 
gnons ou aux petits oignes, excellent, supérieur, l'oignon 
jouant un grand rôle dans la casserole du populaire parisien^; 
— ausc pommes, soigné, très bien, par allusion au bifteck ou 
au navarin aux pommes déterre: bath auos pommes ^, tout 
ce qu'il y a de mieux, le nec plus ultra en toutes choses (Yir- 
maître). 

Deux autres expressions synonymes dérivent de sources 
différentes: 

Aux oiseaux, parfait^ 1res soigné, formule qu'Tjn lit chez 
d'Hautel : « C^est aux oiseaux. Locution populaire et triviale 
qui signifie c'est très bon, excellent, c'est ce qu'il faut, tout 
ce qu'on peut désirer. Ainsi pour exprimer qu'un homme est 
trè.> bien fait, qu'une femme est très belle, on dit qu'il est aux 
oiseaux, qu'elle est aux oiseaux » ^ 

1. Cf. Micliel, 1837 ; « Trac pour traqu3. No dites pas alUr au trac, clunscv 
au truc. Faille très coininLine. Allez à la traque, chasser à la traque ». 

2. Suivant le Dict. général, notre expression se rattacherait à chef d' atta- 
que, musicien d'un orchestre ou d'un chœur que les autres doivent suivre 
pour l'attaque de la note qui commence un passage. 

3. « Un garçon boucher... lui administre une dégelée aux petits oignons... », 
Père Peinard, 9 juin 1889. — « Voilà alors que ma sacrée gouine saute aux 
yeux de ?a ])ourgeoise et qu'elle la graffignc, et qu'elle la déplume, oh! mais 
aux petits oignons \ » Zola, p. 192. — o: Je réglerai son compte, et ce sera 
auv petits oignons j>, Rosny, Marthe, p. 40. 

4. ï Une chouette histoire bath aux pommes dont les aminches me dirent 
dès nouvelles », Père Peinard, 21 juillet 1889. — « Si sealement il pourrait y 
avoir éclipse de purée! Voilà qui serait 6ri^/i aux pommes », Almanach du Père 
Peinard, 1897, p. 23. 

.'). On lit cette expression dans le Gulant Savetier do Saiut-Firmin, 1802, 
se. I : ï Ça me parait Inen tapé aux oiseaux, mamselle. Fourrez un peu la 



MÉTÂl'HORE 371 

1/cxprcssion remonte à un refrain joyeux, comme celui de 
la chanson « La noce de la bécasse et de la perdrix » : 

Et ronron là, 
Tire laritla ; 
Aux oiseaux, 
Tire larigot *. 

De derrière les fagots, excellent, supérieur, métaphore vi- 
nicole, le bon vin se mettant à la cave derrière les fagots': 
« On dit d'un ami que l'on veut régaler, qu'on lui fera boire 
une bouteille de vin de derrière les fagots » (d'Hautel), 

La notion de « mauvais,, exécrable » est représentée par 
des formes dépréciatives : 

A la noix, expression tirée de salade à la noix, salade très 
acre et, flguréme.nt, chose mauvaise, de nulle valeur: « C'est 
des salades à la noix, des boniments qui ne tiennent pas de- 
bout... Tout ça, c'est des raisonnements à la noix... », Bercy, 
///« lettre, p. 6, et XVHI' lettre, p. 6. 

La locution est elle-même une altération populaire de (cres- 
son) alénois, comme l'ont souvent noté les grammairiens : 
« Espèce de cresson qui vient dans les jardins, et non à la 
noix, comme on le dit fréquemment par corruption » (d'Hau- 
tel). Très piquant, ce cresson sert à relever le goût des sala- 
des ; de là, salade à la noix. 

A la mie de pain, chose insignifiante, répondant au syno- 
nyme ancien lesche de pain : « Vous avez deux jours de salle de 
police, et avec un petit motif qui ne sera pas à la mie depain », 
Courteline, Gaietés, p. 19. Chez les imprimeurs, un ouvrier 
peu habile est un metteur en page à la mie de pain (Boutmy); 
chez les malfaiteurs, un mec à la mie de pain est un soute- 
neur qui ne sait pas tirer profit de sa marmite (H. -France). 

Tarte ou tartelette, même valeur dépréciative (« faux », 
dans Vidocq) : « C'en est une [bonne sœur] qu'est tarte dans 
ce qu'elle est... à rôder partout ». llirsch, Le Tigre, p. 120. 
L'ancienne langue disait également (Roman de la Rose) : 

1415L Ne valurent une tartre... 

main sous l'empeigne pour voir tout le fini de l'ouvrage j. Plus tard, dans 
César Birolteau, 1832, de Balzac : « Un grand appartement meublé aux oiseaux 1 » 
Œuvres, t. VI, p. 195. 

i. Voy. Mélusine, t. I, p. 532. Un autre couplet, avec le refrain Aux oiseaux, 
est cité par Bruant, v° bon. 

2. Cf. Diderot, Jacques le Fataliste (éd. Tuillard. 1822, p. 185) : « Deux bou- 
teilles, de celles qui sont au fond, derrière les farjots ». 



372 FAITS SÉMANTIQUES 

Ou bien encore par : à la graisse d'oie, sens ironique ana- 
logue h panne, misère. 

Il est parfois malaisé de débrouiller l'origine de quelques- 
unes de ces métapliorcs. 

Pour exprimer la notion d' « expérimenté » ou de « malin », 
on se sert des locutions tirées de la marine (être à la redresse), 
des casernes (être à la hauteur), de la douane (être à la 
sonde) etc. Mais d'où viennent les deux expressions synony- 
mes qui suivent ? 

Etre à la roue, être malin, au. courant d'une besogne: « Un 
vieux sondeur qui est à la roue de tous les trucs », Bercy, IX'^ 
lettre, p. 5. — « Un zigue, très à la roue, leur coupa la clii- 
que... », Almanacli du Père Peinard, 1894, p. 46. 

S'agit-il ici d'un jeu do mots sur roué ou bien l'expression 
est-elle d'origine professionnelle? 

Faire monter à Véchelle, mystifier un naïf ou crédule: 
« Bout s'assombrit n'aimant bien qu'on le mystifiât et qu'on 
la fit monter à Véchelle », Gourteline, Train, p. 1.52. De là le 
sens de mettre en colère : « Si l'on plaisante un ami et qu'il 
se fâcbe, il monte à Véchelle » (Rossignol). 

Mais on ne saurait préciser le milieu où cette expression à 
pris naissance ^ 

Souvent l'image, étrange ou obscure au premier abord, 
est corroborée et éclairée par le rapprochement des faits 
analogues: Cocotte, sorte de casserole en fonte, vocable qui 
n'est pas attesté avant le xix'^ siècle (« ce mot n'est pas fran- 
çais », Michel, 1807), est le même que le terme enfantin co- 
cotte, poule, métaphore confirmée par le béarnais garioulet, 
petit pot où l'on fait cuire de la viande, des légumes (de gario, 
poule). Cet ustensile de cuisine à queue a été tout simplement 
assimilé à une petite poule '. 

Etant donné l'étendue du domaine métaphorique, un classe- 
ment s'impose. Nous allons l'envisager sous quelques aspects 
d'ensemble. 

\. Dos formules analogues — monter à l'arbre, mystifier (voy. Larchey, 
Suppl.) et faire mouler dans son chêne, faire enrager (Verrier et Onillon) — 
feraient plutôt croire à une signification générale et sans caractère nette- 
ment professionnel (cf. pourtant, monter à l'éclielle, être guillotine, c'est-à- 
dire monter à l'échelle de l'échafaud, Larchey). On dit aussi : être à laroulette. 

2. Le Dict. général voit, dans cocotte, casserole, un dérivé de coque, coquille. 
Cependant, cocotte, poule, et cocotte, pot à queue, sont inséparables so.'.s le 
rapport chronologique et sémantique. 



MÉTAPHORE 373 

1. — Métaphores techniques. 

Les images tirées des arts et des métiers présentent un in- 
térêt particulier. Aux exemples déjà cités, ajoutons : 

Criquer, se criquer, se sauver, fuir : « On criait au voleur, 
je me suis crique » (Rossignol). Se criquer^ en parlant de 
l'acier, c'est se fendiller sous l'influence du refroidissement 
pendant le forg-eage. 

Dégommer, terme de manufacture (débarrasser la soie écrue 
do la gomme dont elle est naturellement imprégnée), signifie, 
au figuré, supplanter, destituer et mourir : dégommé, mort, 
c'e*st-à-dire usé par les excès, répondant à décati, affaibli par 
l'âge ou la maladie {décatir, enlever le lustre ou le bril- 
lant). 

Enf rayer, enchanter, proprement entortiller (au tissage, 
c'est préparer la laine sur des cordes neuves): « Ah! Fathma!... 
Tu m'en frayes!... tu m'en gueuses!... T'es trop bath! » Hirscli, 
Le Tigre, p. 146. 

Enture, tromperie, et eiiturer, tromper : « Celui qui m'a 
vendu cette pièce de vin m'a enturé » (Rossignol). — « Quand 
on a été assez pied pour se laisser enturer, on n'a à s'en 
prendre qu'à soi », Bercy, XXXV IIP lettre, p. 7. — « Se faire 
enturer, perdre son argent au jeu, être volé » (H. -France). 

Comme terme agricole, enture est l'aclion d'insérer une 
ente sur une lige, et comme application en joaillerie, opéra- 
lion frauduleuse consistant à couper la partie d'un bijoux qui 
porte le poinçon de l'administration du conlrùlc et à le souder 
à une autre pièce de bas titre. 

Estamper, tromper, escroquer, proprement estamper un 
bijou (au lieu de le fondre) : « Pensez donc, des sergots trou- 
vant qu'on fait bien à'estaniper un proprio », Père Peinard, 
19 oct. 1800. — « Vous m'aves assez estampé, crapule ! » 
Rictus, Numéro gagnant, p. 7. 

Grpjfcr, jeûner, soulfrir de la faim, proprement végéter 
comme la portion vivante du végétal qu'on implante sur un 
autre végétal: « Je grejfcds pourtant assez souvent », Mété- 
nier, Lutte, p. 121. — « Ah ! c'est une sale saison — la Tous- 
saint — pour tous les pauvres bougres qui greffent », Bercy, 
XXXIV lettre, p. 6. 

Moche, laid, vilain, proprement à l'état brut comme la soie 



374 FAITS SÉMAN'ÏIQUES 

non tordue, dite soie en moches ' ; « Une personne laide est 
moche, une vilaine pièce de théâtre est moche » (Rossignol). 

2. — Corps humain. 

Les parties principales du corps humain sont représentées, 
dans le langag-e populaire, par des images plus ou moins gros- 
sières, plus ou moins frappantes. 

La multiplicité de ces comparaison-s s'explique par le fait 
que chaque état social, chaque métier a eu recours aux ima- 
gos qui lui étaient les plus familières. Soit, par exemple, la 
notion de tête : les marins en feront une boussole ; les soldats, 
un caisson, etc. Remarquons d'ailleurs qu'une nuance comi- 
que est commune à toutes ces appellations, inventées par le 
peuple pour tourner en raillerie les défauts physiques du 
prochain. 

TÈTE. •^- Sa forme ronde ou ovale a été assimilée à des ob- 
jets correspondants empruntés tour à tour : 

1" A des fruits, comm,e ivoire et pomme; — à des cucurbita- 
cces : Calebasse, citron--, citrouille, coloquinte ^ ; — à des plan- 
tes alimentaires du genre oignon, comme ciboulot, très 
usuel. 

2" A des récipients plus ou moins arrondis: Bouillote et ca- 
fetière, burette et fiole; — bourrichon, c'est-à-dire semblable 
à une bourriche (d'où monter le bourrichon^, monter la tète 
à quelqu'un); — tirelire, métaphore déjà usuelle dans le 
poissard : « Nous donnions sur les tronches et les tirelires », 
Caylus, t. X, p. 23. 

3° A des objets ronds : Boule, image donnée par d'Hautel, 
censurée par Desgranges en 1821, aujourd'hui très populaire ^; 

— bobine : « Il a dans la bobine une invention », Poulot, p. 8i; 

— bobêchon, petite bobèche ou tète du chandelier {se monter 
le bobêchon ^, se monter la tète, s'emballer, s'illusionner). 



1. Etymologie proposée pai- M. Dauzat, dans la Revue de philologie fran- 
çaise, t. XXV. p. 186. 

2. « Ne te casse pas le citron à chercher, tu ne trouveras pas » (Rossignol). 

3. « Avoir une araignée dans la coloquinte d. 

4. « Oh ! je ne me monte pas le bourrichon, je sais que je ne ferai pas de vieux 
os », Zola, Assommoir, p. 18o. Gf. Flauberf, Correspondance, t. IV, p. 113 
(lo mai 1872): « Oue je suis démonté! Mon pauvre bourrichon est à bas ». 

5. « Elle ne voulait pas perdre la houle à son tour t, Zola, p. 45i. 

6. « Tu te montes le bobêchon, et tu prends des vessies pour des becs de 
gaz », Père Peinard. 25 sept. 1892, p. 3. 



jMÉTAi'HORE 375 

La notion « tôtew.se confond souvent, dans le parler vul- 
g-airc, avec celle de « visage » ou de « figure » : de là, balle et" 
trombiiie^^ (\m les désignent l'un et l'autre; — bobine, bobi- 
nette, tète, qui donne par aphérèse binette % physionomie, mot 
passé dans la langue générale. 

NEZ. — Le nez, tout particulièrement le grand ou gros 
nez, a élé tour à tour comparé à un piton (Richepin, Gueux, 
p. 160), à une targette ou à un tasseau (Rossignol), à un tube 
(Hayardi, 

Le terme le plus récent est blair, forme ahrégée de blaireau 
(cf. pinceau, nez, dans Bruant) : « Eh, fit l'autre qui le prit 
de haut, c'est toi qui pues. T'as le blair bien délicat ce ma- 
tin », Gourteline, Train, p. 202. 

L'expression la plus usuelle est pif ■', c'est-à-dire piffre ou 
fifre, qui a tout d'abord désigné celui qui a un gros nez (sens 
encore vivace dans les parlers provinciaux) : « Un gros piffre, 
c'est-à-dire un gros homme enflé de ventre et de visage» 
(Oudin 1640). Ajoutons que le batteur d'or appelle pifre son 
gros marteau. 

D'autre part, le nez rouge do l'ivrogne est assimilé à une 
betterave (sens déjà donné par Philibert Le Roux), à un tojji- 
nanibour et à une citelotte (Larchey)., 

On a tiré de cet organe les notions de : 

1° Colère: Avoir quelqu'un clans le nés, c'est le détester, et 
faire son nés, bouder, ; — tube, dépilé, tubard, colère, et tu- 
ber, cire de mauvaise humeur (Bruant) ''. 

2" Querelle violente : Se manger le ne.;, se battre avec achar- 
nement : « Avant six mois ils se mangeront le ne; », Poulot, 
p. 100. De là: se bouffer le blair, même sens (Virmaîlre). 



1. On lit dans la Correspondance de Flaubert, t. IV, p. 187 (dcc. 1873) : 
« Voyez-vous ma vieille trombine près des fonts baptismaux à côté du pou- 
pou, de la nourrice et des parents? >- 

'1. Suivant le Dict. çiênéral, hinelle serait un mot de la fin du xvu" siècle et 
di''riverait de Binet, coiffeur do Louis XIV. Or, bineUe, télé-, pliysionomie, 
encore inconnu à Bescherelle (1815), n'est attesté en littérature que dans la 
seconde moitié du xix" siècle. Aucun texte siir ne fait même mention de 
l'cxistcnco d'une binelle, perruque (voy. Fr. -Michel). On lit pour Ja première 
fois bobine, figure risil)le, dans un glossaire argotique de 1846, et binelle, 
figure, ilans la dernière édition du Jargon (18.19). 

o. i Le frio pourra, bien s'aviser encore de nous geler le pif i>, Almanach 
du Père Peinard, lS9i, p. 13. 

i. Larchey cite, en outrefpiffer, n'être pas content, être de mauvaise hu- 
meur, et, à en croire Rigaud, s'épitoner, avoir du cliagrin, représenterait la 
mémo métaphore (de pilon, nez). 



376 . FAITS SÉMANTIQUES 

3° Beuverie : se piquer le ne.-s K se soùlor: « S'il se pique le 
ne^, il se le pique proprement », Poulot, p. 41. 

OEIL. — L'expression la plus répandue est mirette, propre- 
ment petit miroir, désignant toijt d'abord la. pupille et ensuite 
Fœil en général : « Tu crois que je travaille pour tes miret- 
tes », Méténior, Lutte, p. 123. Ce mot très populaire se trouve 
déjà dans la dernière édition du Jargon de 18i9. 

Sous le rapport de la rondeur, les yeux sont assimilés à des 
billes à jouer : callots, yeux (Rossignol); sous celui de la viva- 
cité de l'éclat, cet organe est rendu par la notion de « lampe » : 
qainquet, sens déjà donné par d'Ilautel ^ : « Un bec rose, des 
quinquets luisants », Zola, p. 450. — « Le populo commence 
à ouvrir les quinquets », Père Peinard, 9 juin 1889, p. 4. 
Une métaphore analogue se rencontre fréquemment dans 
les patois: le berrichon châlin, le poitevin chaleuil et le lyon- 
nais clielu désignent à la fois la lampe rustique et l'œil. 

L'acception de « crédit » que le mot œil a acquis dans la 
langue moderne % est probablement un souvenir de l'ancien 
proverbe juridique (donné au xvi'- siècle par Gabriel Mcurier) : 
« Un seul œil a plus de crédit que deux oreilles n'ont d'au- 
divi », proverbe qu'Antoine Loysel commente ainsi: 

Tesmoins qui l'a vu est meilleur 
Que cil qui l'a ony, et plus seur ■*. 

De là, à l'œil, gratis, répondant h. pour la frime, rien, c'est- 
à-dire sur la vue, sur l'apparence. 

JAMBES.. — Les jambes longues et grêles ont été comparées 
tanlôt à des c^tV/ae^/es (Ilayard), tantôt à dea Jîl's de fer, à des 
pincettes ou à des fuseaux'" et tantôt à dc& Jîiltes^, dos fla- 
geolets'^; de là, se tirer de fûtes, ou se tirefûter, décamper, 
déguerpir. 

1. Ou se piquer le hlair (Rivhepin, Gueux,]). 168). — De là, en Anjou, piche- 
nette, ribotte (« avoir une pichenette »), c'est-à-dire piqûre. 

2. c Quinquet, espèce de lampe ainsi nommée du nom de son inventeur. 
Vulgairement ce mot se prend pour la vue, les yeux; ainsi, pour exprimer 
qu'une personne est Ijorgne, on dit qu'il lui manque un quinquet, qu'elle n'a 
plus qu'un quinquet » (d'Hautel). 

3. « Je lui avais demandé de me faire avoir de l'ail chez un marchand de 
vin... Dans les assommoirs Vœil est crevé », Poulot, p. 144 et 158. 

4. Institutes coustumieres, éd. Laboulaye, 1846, t. II, p. 152. 

5. Cf. d'Hautel : « Fuseaux, il est monté sur des fuseaux, se dit eu plaisan- 
tant d'une'persoune niaigr» vt qui a de grandes jambes sans mollets n. 

6. Cf. Phil. Le Roux (1718) : i Flûte se dit, par ironie, d'une personne qui 
a de longues jambes sèches et toute d'une venue ». 

7. Cf. d'Hautel : « Flageolets, être moule' sur des ftar/eolels, sigiiiTie ploisam- 
mont avoir les jaui!)es minces, iluettas et sans moUuts ». 



MÉTAPHORE 377 

Chaque métier y a ajouté sa contribution : le charbonnier 
les a appalées fumerons ;\e charpentier, merlins; le charretier, 
brancards (Rossignol) ; les gamins, guiches, c'est-à-dire bâ- 
tonnets amincis par les deux bouts, au jeu du bâtonnet (Ri- 
chepin, Gueuse, p. 123). 

Les jambes sont encore désignées par la paire, à'où l'ex- 
pression se faire la paire, s'enfuir, se sauver ^ ; ou par le train 
d'onse heures (au jeu de loto, on:^e signifie les jambes), d'où 
prendre le train onse, d'onse heures, c'est aller à pied, flâner. 

GORGE. — La gorge ou le gosier est comparé à un cornet, à la 
dalle (d'où l'expression ^ se rincer la dalle, boire), à un sifflet, 
celui-ci déjà attesté dans le poissard {Les Porcherons, V chant), 
et à un tube, qu'on applique également au nez: « Nous allons 
nous nettoyer le tube à Ménilmontant », Poulot, p. 209. 

>iÂiN. — La main est désignée \>d.v cuiller , terme très usuel 
(rappelant le synonyme louche du jargon), ou par /)mce: «Ce 
soir je viendrai te serrer \ii pince », Méténier, p. 53. La main 
grande et large, est comparée à un battoir de blanchisseuse 
(cf. d'Hautel : a II a les mains comme des battoirs, se dit d'une 
personne qui a de grosses et vilaines mains ») : « Elevant 
au-dessus de sa tète ses deux battoirs gantés do liâle, il voci- 
féra : vive la classe ! » Gourteline, Train, p. 74. 

OREILLE, — L'oreille est assimilée à une écouane ou lime 
plate : « Tâchez voir de bien ouvrir vos escouanes », Rosny, 
Rues, p. 179. Et lorsqu'elles sont larges, à des feuilles de chouan 
(Rigaud). 

VENTRE. — Les mômes métaphores sont communes à l'esto- 
mac et au ventre : Fanal ou fusil, empruntés l'un à la ma- 
rine, l'autre à l'armée, d'où n'avoir rien dans le fanal, être à 
jeun, et se bourrer le fusil, manger : « Une fois le fanal rem- 
pli... », Père Peinard, l^"" mars 1891, p. 5. 

3. — Animaux. 

Les animaux domestiques, et tout particulièrement le cbien 
et le chat, ont fourni à la langue nombre d'images frappan- 
tes ^ Relevons celles qui rentrent dans notre sujet. 

1. « Je les ferai pincer... ils auront beau se faire la paire », Méténier, p. 196. 

2. « N'est-ce pas, il fallait bien se rincer un peu la dalle, pour la débarras- 
ser des crasses de la veille », Zola, Assommoir, p.- 139. 

3. Voy. nos monographies sur Le Chai et le Chien (Halle, 1905-1907) sous le 
rapport do la création métapliorique. 



378 FAITS SÉMANTIQUES 

CHtfiN. — Le nom de cet animal a toujours servi à exprimer 
des qualités défavorables : avarice, gourmandise, méchanceté, 
paresse* vagabondag^e. De l'appellatif du chien ou de ses syno- 
nymes dérivent les termes suivants : 

Cabotin, « sobriquet injurieux qui signifie histrion, bate- 
leur, comédien ambulant... » (d'Hautel). Le terme, du début 
du xix^ siècle^ n'est qu'une métaphore tirée de cahot, variété 
de chien (Littré, SuppL). 

Cagne, chienne hargneuse, désigne à la fois le poltron et la 
paresse ou le paresseux : «. Cagtie, c'est le comble de la pa- 
resse, plus forte que la ftemme qui présente un état passa- 
■g-er » (Rigaud). Ce mot, au sens de l'ancien cagnard, est déjà 
donné par d'Hautel (1808). ■ 

Chien, et surtout sacré chien tout pur, eau-de-vie com- 
mune^: « On appelle vulgairement l'eau-de-vie du sacré chien 
tout pur, du fil en trois, de l'eau-de vie piquante et d'un de- 
gré très élevé. On désigne aussi cette liqueur sous le nom de 
rude » (d'Hautel). C'est cette dernière épithète qui explique 
l'expression (aujourd'hui rcdde) : « Cette rosse de Père Michel 
nous a fait goûter du ctden qu'il venait de recevoir », Poulot, 
p. 177. — « Une mine à poivre de la barrière Saint-Denis où 
l'on buvait du chien tout pur », Zola, Assommoir, p. 31. 

En présence de celte conception péjorative, il est intéressant 
de faire ressortir la réaction qui s'est manifestée, au xix^ siè- 
cle, en faveur du chien, auquel le parler vulgaire rattache 
toute une série d'acceptions plus ou moins favorables : 

1° Terme d'amitié (surtout sous la forme redoublée clden- 
chiea), Lo chien du coimnisscdre, c'est son secrétaire fidèle, in- 
séparable ; le chien du régiment, c'est le caporal ou brigadier, 
appelé aussi cabot ', c'est-à-dire chien tout court, et martyr. 
Ces deux dernières appellations sont prises plutôt en mau- 
vaise part. 

2" Caprice de cœur, passion (dans les Deux-Sèvres, // a l'œil 
chien signifie il parait passionné) : avoir un chien jiour un 
homme, en être épris (dans l'argot des filles). 

3'^ Elégance, coquetterie (séduisante ou provoquante) : faire 
du chien, faire beaucoup de toilette : « Elle boitait, la niâ- 

1. Dans l'Anjon, tiauîe ou r/uiaulr désigne également l'eaii-de-vie commune 
(:= chien) : Cf. tiole, ternie de mépris qu'on donne en Anjou à un cliien (« va 
donc, sale iiole 1 »). 

2. « Le cabot, accompagné du sergent de semaine, faisait l'appel », Aima- 
nrich du Pèie Veinard, 189G, p. 39. 



MÉTAPHORE 370 

tiac, mais elle avait tout de même du chien », Zola, p. 147. 

De môme, bichonner, arranger coquettement, proprement 
friser comme un bichon : « Se bichonner n'est pas français, 
s'adoniser : Il aime à se bichonner, cette femme est sans cesse 
à se bichonner » (Michel, 1807). 

4° Audace, courage (Bruant, Route, p. 3G) : « Non ! Faut qu'ils 
ayent du chien dans le ventre... » 

C'est à la voix du chien quese rattache le sens de «revolver », 
donné h a:; or ci h basset, à côté du synonyme a&o{/e«/': «Ungonce 
qui te mettrait sous le blair une paire d'asors à six coups... vlà 
qu'i font'aboyer a.sor »,'Bercy, XXIX et XXX'^ lettre, p. 6 et 7. 

Cette même voix a fourni au parler vulgaire la notion de 
bavarder (cf. jaspiner) : jappe, langue bien pendue, bavar- 
dage (afo//* (i(3 /a j'ay^/Je, bavarder), terme censuré par Des- 
granges en 1821 : « Tu n'as que la jappe. La jappe n'est pas 
français. On ne peut d\TQ japper que dans le sens d'aboyer ». 
Très usuel encore dans les parlcrs provinciaux. 

CHAT. — A l'encontre du chien, la langue s'est montrée très 
sympathique au chat qu'elle a comblé de caresses. Les 'noms 
du chat ont généralement fourni des mots d'amitié, de gen- 
tillesse, mais aussi de lubricité (cf. chatte et minette) et do 
friandise. Citons, parmi les noms hypochoristiques du chat, 
celui de moute (abrégé de moumoute), qui est devenu un des 
synonymes de la beauté: « T'es si moute avec ta peau en sa- 
tin », Ilirsch, Le Tigre, p. 347. 

Le nom enfantin du chat, mistigris (proprement chat gris), 
désigne à la fois le valet de trèfle et l'apprenti des peintres en 
bâtiments (Rigaud). 

BOUC. — Animal lascif par excellence et exhalant une odeur 
désagréable, le bouc a fourni ces deux notions : 

1" Maison de débauche: Bocard, bordel, terme usuel parmi 
les marins, censuré par Dosgranges en 1821 (« ce mot n'ap- 
partient qu'à la racaille »), parallèle au synonyuie antérieur 
boucan, donné en 1690 comme un mot parisien par Ménage 
( qui en avait entrevu l'origine : « peut-être de buccus, comme 
lupanar de lupa »). Dans les parlers provinciaux, boucard est 
le nom du bouc (dans l'Yonne), comme bocan, bouc, à Ge- 
nève ({( la chèvre et son bocan », Gaudy-Lefbrt, 1827). 

2" Odeur forte (cf. Oudin, 1640 : « Un bouc, un luxurieux^ 
un puant »), d'où emboucaner , puer (Rossignol), et s'embou- 
caner, s'ennuyer (Delvau. SuppL). 



380 FAITS SÉMANTIQUES 

CANE. — La cane a donné le dérivé moderne caner, avoir 
peur, répondant au synonyme ancien /aire la cane, dont s'est 
servi Rabelais qui en donne en même temps l'explication (1. III, 
ch. vi) : « ... advenant le jour de bataille plus tost se met- 
troient au plongeon comme canes, avecques les bagaiges, que 
avecques les combatans... » Ce verbe a élé censuré en 1821 
par Desgranges: « Canner (sic), fuir, lâcher le pied, n'est pas 
français. Je l'ai fait caner', ah! tu canes, toi. C'est une expres- 
sion des habitués de la Courtille ». 

Il est très usuel : « Alors, tu crois que je vais caner, devant 
ces andouilles ? » Rosny, Bues, p. 25. 

LAPIN. — Les vertus prolifiques du lapin en font le repré- 
sentant du mâle : un rude lapin, c'est. un fort gaillard. L'ex- 
pression poser un lapin, ne pas payer une femme galante 
(ensuite, ne pas aller à un rendez-vous, manquer à une pro- 
messe), remonte à l'argot des cochers des messageries, chez 
lesquels lapin désignait le voyageur ou la marchandise trans- 
portée en fraude de la compagnie. 

LOUP. — Le nom du loup a fourni les notions de : 

1° Dette criarde (et créancier), sens de loup dans l'argot des 
imprimeurs {louvetier, homme endetté): « Au loup! au loup! 
crie-t-on dans un atelier quand un créancier vient récla- 
mer son dû » (Boutmy). 

2° Pièce manquée ou mal faite, chez les tailleurs, c'est-à- 
dire travail gâché, d'où la notion de bévue (louper, rater, 
manquer): « Comment, c'est vous qui faites un loup si gros- 
sier » ? Poulot, p. 47. 

RENARD. — Le renard a fourni les notions de : 

1° Vomissement (cf. queue de renard, vomissement qui 
laisse une longue traînée), d'où les expressions : cracher un 
renard (Hayard), faire un renard (Rossignol) et piquer un 
renard, toutes synonymes de renarder, vomir, et répondant 
à l'ancien escorcher un renard (Rabelais). 

Ces expressions ont été blâmées par les grammairiens :• 
« Faire un renard, pour vomir. v()ih\ une nouvelle expres- 
sion. Il en résulte que bientôt on dira renarder ' », Desgran- 
ges, 1821. 

2° Vagabondage : faire le renard, faire l'école buissonnière, 
et tirer au renard, esquiver un exercice, une corvée. 

1. On le disait déjà dans les provinces (an xviii» siècle) : « Ueyiarder vaut 
nnlaiit on Champagni-" qu'écorchev le renard s [Trévoux; IT."!-). 



MÉTAPHORE 381 



4. — Plantes. 

Nous avons déjà relevé le rôle que certains noms de vé- 
gétaux jouent dans la désignation vulgaire des notions tête et 
argent. 

D'autres ont un caractèro dépréciatif qui va jusqu'à ex- 
primer la non-valeur ou la nullité. Elles rentrent dans la 
catégorie des formules négatives, variées et multiples, dont 
abonde le langage vulgaire et dont nous avons déjà traité. 
Nombre de ces expressions négativ-es ou dépréciatives remon- 
tent à l'ancienne langue : 

Navet, des navets, expression de la non-valeur dans les plus 
anciens monuments ^ de la langue (ancien français naveau), 
par exemple dans le Roman de la Rose : 

18843. Mez tez diz ne vaut cleus iiavez. 

Au xv*^ siècle, Coquillârt s'en sert à propos des étudiants 
débauchés (t. Il, p. 247) : 

Et mectent la main au bonnet, • ' 

Afin qu'on voit les anneaulx, 
Pour dire ■ « J'ay ung afflquet », 
Et n'ont pas vaillant deiis naveaulx. 

La formule courante encore au xvi*' siècle (Marot, Des Pé- 
riers, etc.)., survit dans le parler vulgaire: « Des navets! non, 
jamais, terme de refus dans le jargon des voyous » (Rigaud). 
« Ohé! les gendarmes, ohé! des navets », H. Monnier, Scènes 
populaires, p. 84. — « Te prêter cent sous ? — Des navets ! » 
(Dclesalle). 

Nèfle, des nèfles, môme sens négatif (ancien français nes- 
ple), dans Elle de Salnt-Gille, éd. Fôrster : 

335. Elles l'entent, ne la prise une nesple. 

Dans la comédie Les Esprits (1579) de Larivey (acte II, se. 
3): « Et où prendrois-je deux mille escus? Deux mille ne/les! 
Tu as bien trouvé ton homino de deux mille escus ! » 

Pasquier en cite la valeur dépréciative au xvi^ siècle : « On 
a dit par forme d'injure advocaciau de nèfles » (dans ses 
Lettres, t. II, p. 797); et Oudin, au xvii*', la donne comme 

1. Voir la dissertation déjà citée de Dreyling. 



382 FAITS SÉMANTIRUES 

vulg-aire: « Des nèfles. On se sort de ce mot pour dérision 
d'une personne qui demande ou qui propose quelque chose ». 

De même., de nos jours : « Des nèfles, chose sur laquelle on 
compte et qu'on n'aura pas » (Rossignol). Aussi comme ex- 
pression du néant : « A toutes les fenêtres y avait des dra- 
peaux, et des tas de lampions et des guirlandes!... Au jour 
d'aujourd'hui, clés nèfles! » Bercy, A'/A'*^ lettre, p. 5. 

Comparaison exprimant l'inutilité : c''est comme des nèfles, 
c'est inutile. 

Pomme, des pommes, même symbole de l'insignifiance, du 
néant, dans l'ancienne langue (Roman de la Rose) : - 

4747. L'en ne doit pas croire fol homme 
De la value d'une pomme. . . 

Aujourd'hui, avec le mémo sens symbolique (Rictus, Soli- 
loques, p. 86): « Oh! là, là, gna rien de fait... des pommes! » 

Do même, dans la formule, c'est comme' des pommes, ex- 
pression usuelle surtout parmi les troupiers : « ça ne sert à 
rien, ça ne se fera pas ! » (Ginisty). 

Passons maintenant aux formules particulières à la langue 
moderne : 

Anis, de Vanis, de Vanis dans une écope, formule surtout de 
refus ' : « Tu aras de Vanis dans une écope, tu essuieras un 
refus et recevras des coups » (Hécart). — « De Vanis! Phrase 
do l'argot dos faubouriens qui l'emploient en réponse à quelque 
chose qui leur déplait ou ne leur va pas » (Delvau, v° du vent). 

Datte, des dattes ! formule négative (Rictus, Soliloques, 
p. 33). Surtout dans la formule comme des dattes, c'est inutile : 
« C'est bon, c'est bon, c'est, dit le brigadier,... tu sais, tu 
peux te palper, c'est comme des dattes pour ète reçu au rap- 
port », Gourteline, Gcdetés, p. 70. — « Et si, pour se dégour- 
dir, on a l'intention d'aller prendre l'air, c'est comme des 
dattes, on se fouille », Père Peinard, 28 janvier 1891. 

Panais, des panais, môme sens figuré que des navets : 
«Formule négative équivalente à non, jamais; on dit en al- 
longeant: Des panais, Rosalie! » (Rigaud). — « Veux-tu me 
prêter cent sous? — Des panais^ tu te f...rais de ma fiole » 
(Virmaître). 

Patate, des patates, avec la même acception de refus ou 

i. Même valeur symbolique en italien provincial : » Far gli aneli, far ficlii. 
Pregati a far qualcosa, mostrarsi ritrosi, o farla di mala voglia » (Petrocchi). 



MÉTAPHORE 383 

d'inuLiliLé : « Trcnle-dcux jours à tirer au lieu de vingt-huit? 
Des patates ! » Courlcline, Potiron, p. 9. — « Je n'ai pas 
parlé po/(/' des patates )) , Rosny, Marthe, p. 6i. 

Cette locution exprimant le peu de cas qu'on fait de quel- 
que chose, trouve son pendant dans celle de pour des prunes 
qu'on lit dans Molière (Sganarelle, se. XVI) : « Si je suis af- 
fligé, ce n'est t^sls pour des prunes... » 

Radis, des radis ! des petits radis ! formule de refusv(Bruant). 

Tomate, des tomates! autre formule de refus (Idem). 

Les expressions botaniques suivantes font allusion à la 
forme : 

Artichaut, portefeuille, porte-monnaie (surtout sous la 
forme abrégée artiche), semblable à la plante qui a la forme 
d'une bourse fermée (Bruant, Rues, t. Il, p. 119) : « On leur 
fait r artiche et les poches... » 

Baguenaude, poche, rappelant la gousse vésiculeuse' du ba- 
guenaudier : « Faut en finir avec ceS petites cochonneries qui ne 
vous mettent pas seulement une tune dans la baguenaude y), 
Rosny, Rues, p. 15i. 

Salsifis, doigts longs et maigres (comme les feuilles de cette 
plante) : « Quelques bonnes poignées de salsijls sur la tron- 
che », Méténier, Lutte, p. 190. 

Pour exprimer la grosseur, le langage populaire a l'expres- 
sion : 

Tronche, fille gaillarde, proprement tige de bois, d'où tron- 
cher, faire l'amour (Bruant). 

Retenons les notions de : 

1° Tendresse : Chou, et redoublé, chouchou, enfant chéri, 
terme de tendresse adressé par les mcfes à leurs enfants, ré- 
pondant à mon trognon ! trognon de chou! « Chou chou. Nom 
amical et caressant que l'an donne aux petits enfants. On dit 
aussi : mon chou » * (d'IIautel). De là chouchouter, cliouter, 
caresser, cajoler, et chouterie, caresse : « Au lieu de vous chou- 
chouter, elle vous a fait aller comme un valet », Balzac, Un 
m,énage de garçon, 1842, t. VI, p. 267. 

2, A côté de « trognon de chou, sobriquet que l'on donne aux petites per- 
sonnes laides et .contrefaites ; un petit trognon, terme de mépris poar dire 
une fille de petite taille et replète; j'en fais autant de cas que d'un trognon de 
chou, pour dire queTon n'a aucune considération pour quelqu'un » (d'Hautel). 



384 FAITS SKMAKÏIQUES 

2° Imbécililé : Melon,^ imbécile, ancienne métaphore qu'on 
lit déjà dans Viliade (chant 11, v. 235), où Thersite adresse 
aux Grecs l'injure de Tzi'Kovîç, melons ! A toutes les époques, 
les cucurbitacées — cornichon, gourde, etc. — ont fourni les 
expressions de la bêtise, que symbolisent également les s-^no- 
ny mes navet al panais. 

3° Coups: Oignon (abrégé souvent en gnon, voy. p. 96), coup 
qui fait pleurer ^ ou plutôt allusion à la bosse (grosse et jaune 
comme un oignon) provoquée par le coup, à l'exemple du 
vendéen écJialotle, rossée, roulée; — châtaigne, gifle, coup et 
spécialement qui marque le visage, à côté de marron, coup 
de poing (Rossignol), par allusion à la couleur de la partie 
contusionnée : coller un marron ^ ou laisser toniber des châ- 
taignes, pour donner des coups. L'ancienne langue disait 
aussi prune (acception restée en Normandie), dans la Passion 
de Gréban : 

10532. Encore aront ilz ceste prune... ^ 

Mentionnons finalement les locutions : 

Faire le poireau, attendre longtemps sur ses jambes, c'est- 
à-dire être planté comme un poireau :« Il doit rire, s'il est 
toujours à faire le poireau sur la route », Zola, p. 87. De là, 
poireauter, faire le poireau. 

Manger des pissenlits par la racine, mourir, être enterre, 
répondant au synonyme lyonnais manger les salades par le 
trognon (Puitspelu); en Anjou, on dit: « Avant peu il ira 
manger des naviaux par la racine ». Le champ des navets 
désigne les terrains communs du cimetière, et, à Paris, le 
cimetière d'Ivry. 

Tirer une carotte, soutirer de l'argent par un mensonge : 
la carotte est très lente à sortir et le terrain, se couvrant de 
mauvaises herbes, est d'un nettoyage difficile pour en permet- 
tre l'arrachage ; de là, notre métaphore qui remonte au 
XVIII*' siècle : « Tirer des carottes à quelqu'un, locution basse 
et tout à fait populaire qui signifie sonder quelqu'un avec 

^ i. « Attraper l'oignon, séparer deux personnes qui se battent et recevoir le 
coup destiné à l'adversaire », Virmaitre, Suppl. 

2. « Si j'avai-s été par là, je lui aurais collé illico quelques marrons sur la 
gaeule », Père Peinard, 29 juin 1890, p. 11. 

3. Le synonymie limande, tape, fait allusion à la forme plate du poisson : 
« Si elle pinçait son faignant, vlan! une limande par la figure », Poulot, 
p, 17-2. 



MÉTAPHORE 385 

adresse, le faire jaser, le tourner en tout sens, afin desavoir 
ce qu'il n'a pas dessein de révéler, ce que l'on appelle d'une 
manière moins triviale tirer les vers du ne:s » (d'Hautel). L'ex- 
pression est particulièrement usuelle dans le langage des ca- 
sernes : Carotte, mensonge pour tromper adroitement; carot- 
ter, éluder la manœuvre et les corvées (et carottier, celui 
qui carotte le service), répondant aux synonymes fricoter et 
fricoteur. 

5. — Jeux. 

Les jeux des adultes et surtout ceux des enfants ont fourni 
nombre d'expressions métaphoriques. Certaines remontent as- 
sez haut. 

Le jeu de quilles, par exemple, a donné dès le xv*^ siècle 
quille, au sens de « jambe », et la locution trousser ses quil- 
les, se sauver. La langue moderne en a retenu déquiller, ren- 
verser une quille avec la boule qu'on lance et l'envoyer au- 
delà des limites du carré du jeu, d'où les acceptions : 

1° Chasser d'une place, d'un poste, d'une fonction (v. Littré). 

2° Estropier : « Ah ! l'Hiver !... ce qu'il a tant fait de dé- 
quiller des prolos, c'est rien de le dire », Almanach du Père 
Peinard, 1894, p. 22. 

Le jeu de paume a fourni, à son tour, les expressions : 
faire la balle de quelqu'un, lui convenir, et faire sa halle, 
faire ses profits, ses affaires ^ 

Il avait antérieurement donné l'expression enfant de la, 
balle, qui désignait dès l'abord le fils d'un joueur de paume, 
d'où enfant élevé dans la profession de son père, qui connaît 
par suite toutes les finesses du métier : « On désigne sous ce 
nom les enfants d'un teneur de tripot » (d'Hautel), Aujour- 
d'hui, on le dit, chez les comédiens, d'un acteur né et élevé 
au théâtre ; et, chez les imprimeurs, d'un ouvrier compositeur 
dont le père était lui-même typographe et qui, depuis son en- 
fance, a été élevé à l'imprimerie (Boutmy). 

Oudin mentionne en 1640 les images tirées du jeu de bar- 
res : « J'ai barres sur vous, c'est-à-dire j'ay quelque advantage 
sur vous. La métaphore est tirée du jeu des barres où, après 
avoir atteint celui qu'on poursuit, on dit j'ai barres sur vous. 
— Donner barre, c'est-à-dire arrester la course ou le cours ». 



1. « Ça ne fait pas sa balle », Almanach du Père Peinard, 1897, p. 48. 

25 



386 FAITS SÉMANTIQUES 

La langue moderne y a ajouté d'autres métaphores qui sont 
connues ; la dernière en date est se barrer, s'enfuir, se sauver 
(même sens que Jouer aux barres) : « Voulez-vous vous bar- 
rer, oui ou non? » Courtelinc, Train, p. 215. — « Celui qui 
me la soufflerait, ferait bien de se barrer dans un autre pa- 
telin », Rosny, Marthe, p. 175. 

Nous avons relevé ailleurs les métaphores tirées des jeux 
d'enfants ou d'écoliers, tel que le bouciion (d'où dérive piger), 
le saute-mouton (point de départ de donner un Jion) et sur- 
tout le jeu de billes qui a donné, en dehors de dégoter (déjà 
mentionné), les vocables : 

Chiquer, battre, proprement lancer avec le pouce la bille de 
marbre ou de terre cuite — appelée chique (par Oudin, 1640), 
nom encore usuel dans le Berry, la Lorraine, etc. — d'où 
lancer des coups, frapper. Ce sens figuré se rencontre tout 
d'abord dans des documents jargonnesques (Chauffeurs, 1800), 
il est aujourd'hui populaire aussi bien au sens de « battre » 
qu'à celui de « feindre » (sens modelé sur battre^ voy. ci- 
dessus, p. 251). 

Mabe ou mape, prononciation vulgaire de marbre, désignant 
la petite bille de marbre avec laquelle jouent les enfants. La 
variante mibe ou mipe n'en a gardé que l'acception méta- 
phorique : « Mipe, défi, bravade. Terme d'écoliers : fair^e un 
mipe *, défier un camarade au jeu, jouer au plus habile, à qui 
sera le plus fort, qui l'emportera » (d'IIautel). — « Mibe ou 
mibre, tour de force quelconque, chose où l'on excelle, dans 
l'argot des gamins: c'est mon mibe! c'est mon triomphe! » 
(Delvau). 

Rabibocher, se rabibocher, au jeu de billes, regagner ce 
qu'on a perdu : « Quand les enfants jouent aux billes, ceux 
qui ont perdu disent au gagnant : « Veux-tu nous rabibo- 
cher ? (Virmaître). De là : 

1° Se réconcilier entre enfants (Rigaud). 
2° Se raccommoder pour quelque temps, en parlant d'un 
ménage en désaccord : « C'était le diable pour se rabibocher, 
avant d'aller pioncer chacun dans son dodo ». Zola, p. 369. 
— « Les amoureux, ça se chamaille, c'est connu; après, on se 
rabiboche », Rosny, Marthe, p. 61. 

3° Faire la paix avec un ami lorsqu'on est fâché (Rossignol). 

1. On lit dansGotgrave (1611), v" mib: o Faire le mlb, lo do a thing foolishly, 
or ill-favouredly, unhandsomely to go altout it ». 



MÉIAPHURË 387 

4° Rajuster à la hâte, raccommoder vite et sans beaucoup 
de soin (H. -France). Avec ce sens, le parler bressan dit rabobi- 
cher et le patois manceau, rapiboter, celui-ci se rattachant à 
pibot, nom manceau du jeu de bouchon (en Anjou pibot dési- 
gne la toupie). ^ 

Le jeu de l'escarpolette a donné balancer au double sens : 

i° Renvoyer, congédier : « Si vous voulez continuer à com- 
mencer votre semaine le jeudi, je vous balancerai », Poulot, 
p. 97. Ce verbe se dit aussi pour quitter, plaquer une maî- 
tresse, etc. 

2° Berner, mystifier quelqu'un: d'où balançoire^ mystifica- 
tion ; envoyer à la balançoire, envoyer promener quelqu'un, 
s'en débarrasser : « Est-ce qu'on envoie le monde à la ba- 
lançoire, est-ce qu'il est défendu de s'amuser comme on l'en- 
tend ? » Zola, Assommoir, p'. 334. 

Le jeu de toupie a fourni, à son tour, l'expression envoyer 
dinguer, c'est-à-dire faire sauter la toupie le long d'un mur: 
« Le jouet est envoyé à la dingue, quand un choc violent 
d'une autre toupie le fait sauter assez haut dans l'air » -. 
D'où les sens généralisés : 

1*^ Congédier, renvoyer : « Un patron envoie dinguer un ou- 
vrier qui ne fait pas son affaire (Rossignol). 

2^ Envoyer promener (aussi envoyer à la dingue) : « Le for- 
geron s'était offert pour lui montrer, mais l'autre Vavait en- 
voyé dinguer », Zola, p. 133. — « Un tas de chaises que fai 
envoyées à dingue », Bercy, XLV' lettre, p. 6. 

3° Faire tomber bruyamment ^ sur le pavé : « Je {"envoie 
dinguer sur le trottoir », Méténier, Lutte, p. 234. 

Parmi les jeux des adultes, le jeu de cartes a été le plus 
fécond. Il a enrichi la langue, et tout particulièrement 
l'idiome parisien, d'une foule de termes et locutions caracté- 
ristiques que nous allons passer en revue. 

Citons tout d'abord le mot rencart, rebut, dont Desgranges 
fait mention en 1821 : « Il faut mettre ces objets au rancart. 
Cela veut dire ne pas se servir des choses, les laisser de côté ; 

\. Victor Hugo s'en est servi {Misérables, t. III, p. 393) : « Ah, râla Thénar- 
dier, la bonne balançoire ». 

2. Esquieu, ouvrage cité, p. 10. 

3. « Qu^nd deux hommes se battent et que l'un tombe sur le pavé, sa tête 
dingue » (Virmaitre). 



,388 FAITS SÉMANTIQUES 

mais rancart n'est pas français ». Ce terme, ainsi que le verbe 
rencarter, rejeter, remonte au poissard (Vadé, Jérôme et Fan- 
chonnet, se. iv et v) : 

Mais pour faire un bon souklart, 
Faut mette ta tendresse au rencart... 
Tiens, ma pauvre sœur, tu n'a pas de raison 
De rencarter un bon luron. 

La locution mettre au rancart, c'est-à-dire mettre de côté, 
est très usuelle ' : « J'ai mis vingt francs au rancart pour 
payer mon terme de loyer ; mon vélocipède, étant trop vieux, 
96 Vai mis au rancart » (Rossig-nol). 

Cette expression est tirée du jeu de cartes : rencart, cartes 
qui rentrent et qu'on écarte, et rencarter, éliminer des car- 
tes de son jeu. C'est la forme parisienne de recarter (d'où re- 
cart), encore usuelle comme terme de jeu do cartes (par 
exemple dans l'Anjou), au sens itératif d'écarter et d'écart : 
« Recarter, pour écarter des cartes. Vice de prononciation », 
Desgranges, 1821. La forme nasale parisienne a subi la con- 
tamination du synonyme rentrer (des cartes). Le parler nor- 
mand de la Vallée d'Yères a encore conservé la forme primi- 
tive « mettre au recart, de côté, au rebut » (DelbouUe). 

Voici maintenant quelques autres applications dérivant de 
cette source : 

As, argent: être à Vas, avoir beaucoup d'argent (cf. avoir 
des as dans son jeu, avoir chance de gain). Le mot figure dans 
de nombreuses locutions métaphoriques (qu'il est parfois ma- 
laisé d'expliquer) : Aller à Vas, tomber à terre (sur son as de 
pique); — bouffer à Vas, jeûner, et passera Vas, escamoter, ne 
pas payer, ne rien toucher (sens venu peut-être du jeu de 
bonneteau où les enjeux mis sur l'as passent dans la poche du 
grec); — veiller à Vas, ouvrir l'œil, faire attention (par com- 
paraison de l'œil à un as). — As de carreau, havresac (d'après 
la forme carrée), et as dépique, anus et extrémité du croupion 
(au figuré, homme propre à rien) : Jîchu comme Vas de pique, 
contrefait 

Atout, avec le double sens : 

l'' Force physique, sens déjà attesté dans le poissard : « De 

1. Rencart ou rancard a, en outre, le sens de renseignement: « Un agen 
de police dirait : On m'a donné un rancard où se réunissent des voleurs t 
(Rossignol). De là rencarder, renseigner : « Qui t'a rencardé"? » Rosny, Rues, 
p. 103. 



MÉTAPHORE 389 

quoi donc qu'i se mêle ? Faut renoncer quand on n'a pas 
d'atout », Vadé, Complément, 1755. 

2° Coup, coup violent, par allusion au coup porté au jeu 
par la carte maîtresse. Ce dernier sens qui se lit déjà dans' 
une farce du xvi'' siècle (v. Fr. -Michel), est donné par d'IIau- 
tel : « Atout. Terme burlesque qui équivaut à mornifle, talo- 
che, horion : il a reçu un fameux atout, pour dire il a été 
rossé, équippé d'une belle manière ». Encore très usuel : « Ne 
fais pas le fendant... Empoche ça. Et atout! atout! atout! » 
Zola, Assommoir, p. 462. 

Couleur'. La couleur de la carte — rouge (carreau et cœur) 
ou noire (pique et trèfle) — qui joue un rôle si important dans 
le jeu, a donné naissance à la locution être à la couleur, avoir 
de quoi répondre à l'attaque, être au fait, au courant d'une 
chose : « Tous étaient à la couleur, quand ils l'apercevaient 
de loin, ils prévenaient... Les sublimes qui sont à la couleur 
ne s'y laissent pas prendre », Poulot, p. 172 et 196. — « Et 
comme elle demandait aux ouvriers si Coupeau n'allait pas 
sortir, eux qui étaient à la couleur, lui répondirent en bla- 
g^uant que le camarade venait tout juste de filer », Zola, p. 521. 

Plus usuelle sous la forme abrégée être à la coule, être 
renseigné, mis au courant ^ et aussi être malin (Hayard). 

La métaphore a fait fortune sous cette forme; nous la re- 
trouvons tour à tour : 

Cliez les ouvriers métallurgistes "-, où elle signifie être bien 
au fait de la fonderie : « Quand il est entré là dedans, on 
ne savait rien faire, ça commence à venir, on les a mis à la • 
coule », Poulot, p. 97. , 

Chez les imprimeurs : Etre à la coule, être rompu aux us 
et coutumes de l'imprimerie (Boutmy). 

Chez les autres ouvriers : expérimenté, malin, qui sait son 

\. Delyau et Larchey, faute d'avoir saisi l'origine de notre locution, l'in- 
terprètent au petit bonheur : « Etre à la coule, être d'un aimable caractère, 
d'an commerce agréable, doux, coulant... signifie aussi savoir tirer son épin- 
gle du jeu, être dupeur plutôt que dupe »... (Delvau). — « Etre à la couleur, 
être convenable, faire bien les choses t, et « être à la coule, être insinuant, 
sachant se couler entre les obstacles, agir de complicité i (Larchey). — 
« Etre à la couleur, faire les choses convenablement, c'est-à-dire se mettre 
de la couleur de la personne que l'on veut choyer » (H. -France). 

2. La métaphore serait-elle plutôt du ressort technique, la coulée ou la 
coule étant l'opération la plus délicate de la fonderie, opération pratiquée 
par les ouvriers les plus habiles? Dans ce cas, l'expression aurait passé 
des métallurgistes aux imprimeurs et aux ouvriers, et l'imago appartien- 
.drait plutôt au chapitre que nous avons consacré aux mécaniciens. 



390 FAITS SÉMANTIQUES 

métier : « L'étiergie et la finasserie des zigues à la coule », 
Père Peinard 15 déc. 1889. 

L*e mot a passé ensuite chez les camelots, malfaiteurs, etc. : 
(C Des hommes. à la coule, des gonces redoutés », Rosny, 
Rues, p. 95. — « Voilà. On va mettre une date. J'aime mieux 
faire les choses à la coule », \d., Marthe, p. 10. — « S'il avait 
été au courant, à la coule, il aurait su que le premier truc du 
camelot, c'est de s'établir au cœur même de la foule », Riche- 
pin, Pavé, p. 41. 

De Paris, cette expression a passé dans les parlers provin- 
ciaux : Yonne, être à la coule cVune chose, savoir la manière 
de s'y prendre pour la faire (Jossier) ; Anjou, à la coule, au 
courant (« il est tout à fait à la coule, il était ben à la coule, 
de son commerce », Verrier et Onillon) ; Verduno-chalonnais, 
être à la coule, être malin, rendre des points aux autres (Fer- 
tiault). 

Drogue, sorte de jeu de cartes dans les chambrées ou les 
corps de garde, très en usage aussi parmi les matelots. Les 
perdants sont condamnés à porter sur le nez, et jusqu'à ce 
qu'ils se fassent relever en geignant à leur tour, une sorte de 
petite pince en bois qui leur serre les narines : pendant ce 
temps on dit qu'ils droguent (Bonnefoux). De là, droguer, at- 
tendre, en faisant les cent pas, quelqu'un qui ne vient pas, 
piétiner sur place, s'ennuyer à attendre. 

Le verbe est donné par d'Hautel : « Faire droguer, être 
retenu malgré soi dans un lieu où l'on n'est pas à son aise, y 
attendre quelqu'un, planter le piquet ». Il à été censuré par 
les grammairiens : « Faire droguer quelqu'un, pour dire 
faire attendre longtemps, n'est pas français », Michel, 1807. 
— « Droguer, pour signifier attendre, n'est pas français. 
C'est un mot de soldat », Desgranges, 1821. Le terme est au- 
jourd'hui partout populaire, à Paris comme dans les pro- 
vinces. 

Sec, dans l'expression en cinq secs, au jeu d'écarté, en cinq 
points secs, d'une seule partie et sans revanche, locution qui 
exprime une opération rapide (ainsi complétée dans les caser- 
nes: en cinq secs et trois mouvements). 

Tierce, au jeu de piquet, réunion de trois caries de la même 
couleur, désigne : 

1" Des agents de police en nombre (ils vont habituellement 
par deux) ; « Caletons, il y a de la tierce » (Rigaud). 



MÉTAPHORE 391 

2° Bande de malfaiteurs : « Toute la tierce y passera », Mé- 
ténier, Lutte, p. 196. 

3° Association de faux monnayeurs, généralement trois (le 
fahvicateur, l'émetteur et un complice de réserve), Virmaître. 

Le jeu de piquet a fourni une autre locution, quinte et qua- 
torze \ réunion de cartes qui fait souvent gagner une partie, 
devenue l'appellation plaisante de la syphilis, qui porte aussi 
le nom facétieux de gros lot '. Oudin note en 1640 : « Jouer au 
piquet, par métaphore, faire l'acte vénérien », tandis que 
d'Hautel ne connaît que : « Avoir quinte et quatorze, avoir 
beau jeu dans une affaire, avoir de grandes espérances de 
succès ». Le sens libre actuel en est une application ironique: 
« S'il y a des femmes assez salopes pour avoir envie de ton 
cuir, grand bien leur fasse ! ça les regarde. Quant à moi, 
mon vieux, à ton aise; libre à toi de te faire fader, quinte, 
quatorze, la capote et le point ; ce n'est pas moi qui te soi- 
gnerai, bien sur! » Courteline, Train,, p. 60. 



6. — Musique, refrains. 

La musique a fourni un petit nombre de termes : 
A la clé, endroit de la portée ^ où l'on indique les accidents 
(« trois dièzes à la clé »), est devenu, dans le parler vulgaire, 
une formule explétive après avoir désigné une tâche diffi- 
cile : « Ils éviteront les grands arbres quand y aura de 
l'orage à la clé », Alinanach du Père Peinard, 1894, p. 17. — 
« Eh dame, si nous changeons, c'est pour améliorer notre 
sort, avoir un peu plus de bonheur à la clé... Crac, on 
écopc... deux jours de caisse à la clé », Pèj^e Peinard, 1889, 
24 mars, p. 4 et 28 sept. 1890, p. 2. 

Flûte ! marque l'impatience, le dépit ou le refus dédai- 
gneux \ synonyme de zut, représentant moderne de l'ancien 

1. On ajoute souvent pour renforcer l'expression : et le point. 

2. Cf. d'Hautel : a Gagner le gros lot, sens libre et malhonnête que l'on 
s'aljstient d'expliquer d. 

3. Cf. Delvau : a A la clé. Façon de parler des comédiens, qui entendent 
fréquemment leur chef d'orchestre leur dire : i II y a trois dièzes ou trois 
liémols à la clé », et qui ont retenu l'expression sans en comprendre le sens 
exact. Ainsi : Il y a des femmes ou des côtelettes à la clé signifie simple- 
ment : Il y a des femmes ou des côtelettes ». 

4. De là, envoyer ffùter, envoyer promener: t Elle envoyait joliment ftùter 
le monde », Zola, Assommoir, p. 446. 



392 FAITS SÉMANTIQUES 

ut : « Ut ! * Sais-tu la musique ? Oui. Et bien ut ! Quolibet 
qui, d'une farce comique, est passé parmi le peuple ; se dit à 
quelqu'un que l'on est ennuyé d'entendre et équivaut à va te 
promener » (d'Hautel). Dans le Berry, ut est encore synonyme 
à'ouste! et se confond avec la note de musique homonyme, 
d'où la plaisanterie : je lui dis ut en musique (prononcé : je 
lui dh-s-ut...) 

Certains refrains populaires sont tirés (ou rapprochés) de 
plusieurs mots usuels. 

Luron, représente un refrain do chanson populaire qu'on 
lit à différentes époques : 

Au xvi" siècle (Leroux de Lincy et Fr. -Michel, Recueil de 
farces, moralités et sermons joyeux, 1837, t. III) : 

Avant lure lurete, 

Avant lure luron. 

Mon Dieu que je suys vray luron ! 

Au xvii^ siècle {Comédie des Chansons, 1640, acte V, se. 3) : 

Dansons la ture luron, 
Jamais si bon temps nous n'aurons ! 

Au xviii'^ siècle (V~adé, Jérôme et Fanchonnette , 1735, se. 7): 

Vente-t-en, luron, lurette, 
Flatte-t-en, luron, lure. 

C'est là un rapprochement par simple assonance avec luron, 
gaillard, qui remonte également au xvi° siècle et accuse une 
toute autre origine. Le refrain coqueluiron se lit déjà dans 
Eustache Deschamps {Œuvres, t. IV, p. 234). 

Biribi, autre refrain populaire dans lequel Biribi alterne 
avec Barbari ou Barbarie, nom des Etats barbaresques au nord 
de l'Afrique. L'exemple le plus ancien se lit dans le Paris ridi- 
cule de Claude Le Petit, 1648 (à propos du général Castelar) : 

Car pour s'acquérir du renom, 
La faridondaine, 
La faridondon ; 
A Plaisance il bat l'ennemi, 

Biribi, 
A la façon de Barbari, 
Mon ami. 

1. Les termes libres gamahuche, tribade (Bruant), et gamahucher (« lambere 
inter feminalia », Delesalle; Hainaut, prendre un baiser à la manière des 
pigeons), dérivent de l'ancien gama ut, qui désignait la note la plus élevée 
de la gamme. Dans l'ancienne nomenclature erotique, la musique joue un 
rôle assez important. 



MÉTAPHORE 393 

Et dans un opéra-comique de Vadé, le Poirier, 17S2^ se. xiv : 

11 connaît votre intention, 
La faridondaine, la faridondon, 
Il va la seconder aussi, Biribi, 
A la façon de Barbari, mon ami. 

Ce refrain a peut-être influencé l'acception spéciale — 
« bataillons de discipline d'Afrique » — donnée de nos jours 
à Biribi, c'est-à-dire Barbarie, Afrique. 

Voici maintenant quelques autres de ces refrains qui ont 
été généralisés : 

Faridon, faridondaine, misère, miséreux : « Etre à la fari- 
don, être dénué de toutes ressources ; être à la faridondaine, 
être dans la purée la plus complète » (Virmaître). — « En at- 
tendant, je suis à la faridon », Bercy, P'"^ lettre, p. 7. 

Emploi ironique d'un refrain connu (Vadé, Le Poitier, 17S2, 
se. xiv) : 

Il connaît votre intention, 

La faridondaine, la faridondon. 

Lanlaire, envoyer faire lanlaire, envoyer promener : 
« J'étais chez Gorneveaux, et j'y ai pas fait long feu, j'ai 
envoyé le bazar se faire lanlaire », Père Peinard, 5 juil- 
let 1891, p. 3. 

C'est encore un refrain vide de sens (Vadé, Racoleurs, se. 1): 

gué Ion la lanlaire, 
Vogue la galère, 
Lanière, lanière... * 

Son synonyme est lanturlu, autre refrain de vaudeville 
que Scarron explique ainsi {Virgile traoesti, éd. Furne, 1. VII, 

p. 273): 

Latin, le désordre entendu. 
Leur répondit lanturlu 
(Ce mot, en langage vulgaire, 
Veut dire allez-vous faire faire... 
Je ne sçaurais honnêtement 
Vous l'expliquer plus clairement). 

Philibert Le Roux (1718) attribue cet emploi au c< mônu peu- 
ple de Paris » et il est encore vivace : « Dans le langage po- 

1. « LereAanlaire. Mot inventé pour exprimer le peu de cas qu'on fait d'une 
chose ou pour se moquer d'une personne t. Le Roux, Dict. comique, 1718. 



394 FAITS SÉMANTIQUES 

pulaire, lanturlu équivaut à aller à diable, aller vous faire 
fiche » (d'Hautel). 

Tourlourou a été de bonne heure employé comme nom 
d'amitié ou comme sobriquet {Comédie des Chansons, 1640, 
acte II, se. 4) : 

Jamais nous ne beurons 

Du bon vin sous la lye. 

11 s'en va dans le trou, 
Bodon don, ma genti' tourelourettc; 

Autant en ferez-vous, 
Bedon don, mon genti toiirelourou. 

Aujourd'hui, tourlourou désigne le jeune soldat galant, le 
gaillard bon -vivant, et iourlourette, la grisette, la fille étour- 
die : « Il aurait fait rire les carafes,' quand il imitait le tour- 
lourou, les doigts écartés, le chapeau en arrière », Zola, 
Assommoir, p. 232. 

C'est encore un refrain connu : 

Allons, ma ^OM?'ZoMre/^e! 
Allons, mon tourlourou ! 

refrain parallèle à celui de turelureau, employé par du Fail 
avec le sens de « mignon » K 

Tuiiatine, nom plaisant donné par les soldats à la soupe 
trempée au café noir, appellation tirée d'une chanson de 
chambrée (Sarrepont, p. 154). 

Voilà les sources principales où le peuple parisien a puisé 
ses métaphores. Ces comparaisons et images abondent dans 
son langage, comme dans tous les parlers vulgaires. Nous 
n'avons fait que relever les cas les plus frappants, les phéno- 
mènes les plus saillants, dans ce vaste ensemble qui embrasse 
tout le domaine linguistique. 

1. Coules et Discours d^Eutrapel, éd. Assézat, t. II, p. 06 : o C'est mon petit 
tureluveau,à\?,i'Lvi]iQ\à, pourle faire parler... » L'édition postérieure de 1597 
lui substitue tureli/leau, refrain de la même origine. 



CHAPITRE III 

IRONIE 



L'ironie joue un rùlc considérable dans le vulgaire parisien. 
Nous avons déjà à plusieurs reprises rencontré ses traces 
multiples, à l'occasion de l'étude des différents facteurs so- 
ciaux. Il importe maintenant de l'envisager dans son ensem- 
ble et sous ses divers aspects, allant de la simple plaisanterie 
à la raillerie insultante. Le burlesque, le comique, la satire 
se côtoient à chaque pas dans ce domaine. Les exemples 
abondent. Essayons de les grouper sous un certain nombre 
de rubriques. 

1. — Antiphrase. 

L'essence même de l'ironie est d'exprimer le contraire de 
ce qu'on veut faire entendre. De là, la fréquence des antiphra- 
ses dans le langage populaire. 

Bomber, travailler, proprement faire la bombe ou la noce 
(Bruant, Rouie, t. II, p. 98) : « Au lieur que moi faut que je 
bombe », à côté de bosser, turbiner (appliqué spécialement 
aux filles) : « Ce que ça me rendrait contente de bosser pour 
toi », Rosny, Rues, p. U)l. 

Campagne, dans l'expression aller à la campagne, faire 
un séjour forcé à la prison de Saint-Lazare, en parlant des 
filles arrêtées par le service des mœurs. Cf. d'Hautel, v" 
campagne : « Les pauvres gens, en allant à Bicêtre, disent 
qu'ils vont à leur maison de campagne ». 

Comédie, dans l'expression être à la comédie, chômer, être 
dans le dénûment ; envoyer à la comédie, faire chômer : 
« C'est y pas vexant d'envoyer les ouvriers à la comédie "i... 
Voilà bientôt quinze jours que je suis à la comédie », Poulot, 
p. G9 et 144. 

Crème, vaurien : « D'un arsouille, on dit il est crème » 
(Rossignol). 



396 FAITS SÉMANTIQUES 

Calot, applomb, toupet, proprement cadet V. dernier né (sens 
exclusif donné par d'Hautel), dans Bruant, Route, p. 160 : « Il 
a de l'estomac.., du culot... » 

Dans le jeu du billard, être culot, c'est être inférieur à son 
adversaire, avoir moins de points que lui. 

Faquin, chic, bien mis, sens mentionné par d'Hautel (1808) 
et censuré par Desgranges : « Faquin, pour paré, n'est pas 
français. Jacques était faquin dimanche. Cette phrase est 
mauvaise. Un faquin est un être vil et non pas un homme 
bien mis ». L'acception ironique, encore très usuelle dans les 
parlers provinciaux, trouve son pendant burlesque dans le 
« mignon du port, faquin », d'Oudin (1640) et dans des équi- 
valents comiques du poissard (Vadé, Pipe cassée., P'" chant): 

On sait que sur le pont aux Blés 
Maints forts à bras sont rassemblés... 
Ces beaux muguets à brandevin,, . . 

ainsi que dans l'angevin ferlampier, frelampier et petit fa- 
raud. 

Fringues, frusques, nippes, d'oij fringuer, habiller (Rossi- 
gnol). L'acception de ce dernier terme était faire l'élégant, 
coqueter (d'où fringant, coquet, et fringue, toilette recher- 
chée), acception encore usuelle dans le poissard {Les Porche- 
rons, 1773, p. 130). 

Harmonie, tapage, prononcé aussi harmone ' : faire de 
Vharmone, pendant de faire de la musique, faire du vacarme, 
parler fort et s'emporter. 

L'ancienne langue disait aubade, au sens de « charivari » 
(dans Régnard), puis « volée de coups » (Philibert Le Roux), 
aujourd'hui plutôt dispute, injures (d'où aubader, injurier): 
« Après l'avoir aubadée dans les grands prix, ils la collent 
dans un sapin et la renvoient », Bercy, A'AT*' lettre, p. 7. 

Marer, se marer, s'amuser, proprement s'ennuyer (cf. 
s'amuser comme un rat mort) : « Ce qu'on s'est- mare à la 
foire du Trône ! » (dans Bruant, p. 21). 

Rien, au sens de beaucoup, très (« une dos expressions les 

d. a A Paris on appelle culot le dernier éclos de la couvée, aussi le dernier 
enfant d'une femme », Ménage, 1690. 

2. Rigaud donne encore une autre variante : « Faire de la remone, faire le 
rodoinont, parler très haut et chercher à imposer, dans le jargon des voj'ous : 
Ça a l'air de mecs solides, faut pas faire dr la remoiie ». Faire de Vliarrnonie , 
pour faire du tapage, se lit déjà dans un glossaire argotique de 1827. 



IRONIE 397 

plus courantes parmi le peuple : être rien chic, être très élé- 
gant; être rien batli, être très joli » Rigaud) : « Elles sont 
rien drôles !... Tiens ! v'ià Pauline ! ah ben ! non, on va rien 
se tordre ! » Zola, Assommoir, p. 31 et 435. 

Sublime, ouvrier fainéant, violent et ivre (suivant la défi- 
nition de Poulot qui en a écrit la physiologie). 

C'est au môme ordre d'idées que se rattachent certaines for- 
mules ironiques qui expriment un refus ou une affirmation 
contraire : 

Ce que je tousse ! par contre, c'est ainsi, je m'entends bien : 
« Ah bien ! il n'est point poivre, non, c'est que je tousse! disait 
Nana embêtée », Zola, p. 373. D'Hautel explique ainsi cette 
formule : « Je tousse I ce que Je tousse ! Cela ne durera que 
jusqu'à tant que j'aie toussé, pour dire est sans consistance, 
ne fera aucun profit ». ^ 

Il pleut! non, jamais! « Voulez-vous me rendre un ser- 
vice? — // pleut! » (Rigaud). Cette formule — aussi écoute 
s'il pleut — exprime en outre : 

i° Une chose douteuse, sur laquelle on ne peut compter, 
sens déjà donné par d'Iïautel: « Des écoute s'il pleut, des pro- 
messes vaines, des espérances incertaines... » Sous un aspect 
tant soit peu différent : « Encore une menterie de Coupeau, 
elle pouvait aller voir s'il pleuvait ! » Zola, Assommoir, p, 427. 

2° Attention, silence! il y a du danger, voici du monde 
(Hayard) « // pleut! Vlà les vaches! crie une voix de mue », 
Rosny, Rues. p. 264. Cette acception est surtout usuelle chez 
les compositeurs typographes et chez les forains : « Quand 
un pitre allonge par trop son boniment, le patron lui dit : 
Ecoute s'il pleut (silence!) », Virmaître. 

2. — Hyperbole, atténuation. 

Le parler vulgaire affecte souvent des expressions exagé- 
rées, des hyperboles: abominable ou affreuse, au sens de 
grand ou-fort; massacre, grand et gros ou grande quantité 
et gaspillage. De même, dans le langage parisien, cadavre et 
carcasse désignent le corps de l'homme, le corps vivant \ 
acception qui remonte au poissard '\ 

1. Ailleurs, au sens plutôt défavorable : Anjou, cadavre, grand corps mal 
bâti (dans la Mayenne : individu de haute taille, etc.). 

2. Vadé, Pipe cassée, Ille chant, et Les Porcherons, 1773, p. 175. 



398 FAITS SÉMANÏIOUES 

De là, à Paris et dans la province, se refaire le cadavre, se 
réconforter, et promener son cadavre^ se promener en flâ- 
nant (Delesalle) ; Lyonnais, un beau cadavre, pour dire une 
belle charpente (Puitspelu) ; Bournois, que cadabre ! quel 
type ! quel farceur ! (Roussey). 

De carcasse, corps vivant, dérive se décarcasser, se donner 
beaucoup de mouvement pour parvenir à un but (dans le 
Hainaut : manger beaucoup et avec grand appétit). Ce terme 
parisien qui manque encore à nos dictionnaires, est déjà 
donné par Desgranges (1821): « Se décarcasser, se donner 
beaucoup de mouvement. Barbarisme. Ne dites pas: Qu'est-ce 
qu'il a à se décarcasser , mieux vaut à se tourmenter, à se 
démener ». 

Voici deux autres exemples qui rentrent dans cette caté- 
gorie : 

Epater, étonner. Boiste (1800) ne connaît que lo sens 
d'aplati (« nez épaté, verre épaté »); d'Hautel (1808) donne 
le verbe avec son acception plus générale : « S'épater, tom- 
ber à plat ventre : Il s'est épaté dans le ruisseau ». Du sens 
de tomber sur le nez, on a passé à celui d'ébahir, d'où épatant, 
étonnant (cf. le synonyme renversant), qui manque encore à 
Bescherelle (1845) et n'a été admis que tout récemment par 
l'Académie. 

Epoiler *, s'époiler, s'étonner (llayard), d'où époilant, épa- 
tant (Rossignol), proprement s'arracher le poil (« le chat s'est 
époilé »), accusant ainsi la même tendance hyperbolique. 

A l'inverse de l'hyperbole, l'atténuation de l'expression 
peut atteindre son point extrême, le néant: c'est ce qui est 
arrivé à nombre de vocables dont la valeur positive a été ré- 
duite à leur dernière expression, et qui, de mots positifs 
qu'ils étaient, sont devenus des négations pures et simples ^ 

C'est à cette double tendance que se rattachent certains 
chiffres exprimant le minimum ou le maximum indéterminés. 
Le phénomène, très fréquent en ancien français ^ n'a laissé 
que de faibles traces dans le parler vulgaire de nos jours. 



1. Bruant donne, en outre, s'épauler, avec ce sens (la forme reste suspecte), 
et se poiler, rire, s'amuser. 

2. Voy. ci-dessus, p. 126. 

3. Cf. A. llauschmaier, Veher den figurlichen Gebrauch der Zahlen im Alt 
franzoslschen, Erlangen et Leipzig, 1892. 



IRONIE 399 

C'est ainsi, par exemple, que quatre désigne une évaluation 
minime approximative : à quatre pas d'ici, un de ces quatre 
malins, tiré à quatre épingles, etc.; par contre, cent, en chif- 
fres ronds, devient l'expression du grand nombre, du maxi- 
mum ^ : 

Faire les cent coups, c'est mener une vie désordonnée, com- 
mettre les plus grands excès, expression donnée par d'IIau- 
tel : « Faire les cent coups, donner dans de grands écarts, 
faire dos fredaines impardonables. se porter à toutes sortes 
d'extravagances, mener une vie crapuleuse et débau- 
chée ». 

Eti'e aux cent coups, c'est être très irrité, outré, boule- 
versé : « En face d'eux... il faisait le chien couchant, guet- 
tait sortir leurs paroles, était aux cent coups quand il les 
croyait fâchés », Zola, Assommoir, p. 87. 

On renchérit parfois en disant: commettre les cent dix-neuf 
coups ' ou par contre, comme dans les parlers provinciaux, 
faire les quatre-vingt-dix-neuf con^%, faire du vacarme, cul- 
buter ou briser tout ce qui se trouve sous la main (Norman- 
die), se livrer à toutes sortes de débauche (Anjou). 

La grande quantité s'indique parfois par: cinq de..., dix 
de..., quinze de... ^ et faire grande toilette est rendu par : 
se mettre sur son dix-huit, « expression burlesque et vul- 
gaire qui signifie s'endimancher, se parer de ses plus beaux 
habits » (d'Hautel). 

Les variantes sont : se mettre sur son trente-et-un '*, se 
mettre sur ses trente-six'^ , se mettre en grande toilette (Puits- 
pelu) et se mettre sur son c^uarante-deux (Delvau). 

Ces approximations montrent qu'il s'agit tout bonnement 
d'expressions numériques assez vagues comme celles de l'an- 
cien français ^ 

Dans le patois de la Mayenne, vingt-deux, désigne un 
homme très fort (Dottin), et dans le langage parisien, le con- 



■i. t)éjà dans la vieille langue (Li Romans de Clarià et Lavis, v. 72^2) : t De 
joies G larmes plora... » 

2. « Nanon, ravie de voir ses parents se manger, se sentant excusée à 
l'avance, commettait les cent dix-neuf coups », Zola, Assommoir, p. 261. 

3. Voy. Bruant, Dict., p. 379. 

4. t Des cortèges interminables de messieurs et de dames sur leur trente- 
et-un, l'air très comme il faut », Zola, Assommoir, p. 71. 

5. Comparer l'expression : Voir trente-six chandelles... enfant de trente-six 
père (pour bâtard), etc. 

6. Voy. Rauschmaier, p. lOo. 



400 FAITS SÉMANTIQUES ' 

tre-maîtro ou le patron': « Il pleut! Exclamation par la- 
quelle un compositeur avertit ses camarades de l'irruption 
intempestive dans la galerie du prote, du patron ou d'un 
étranger... Dans quelques maisons, il pleut ! est remplacé par 
vingt-deux ! Pourquoi vingt-deux f On n*a jamais pu le sa- 
voir » (Boutmy). Parfois, vingt-deux annonce l'entrée dans 
l'atelier du prote, et quand c'est le patron, le compagnon, 
placé le plus près de la porte, crie : Quarante quatre! Le 
chiffre est doublé en raison de l'importance du singe (Virmaî- 
tre). 

Finalement, à la six- quatre -deux indique un travail sans 
soin, fait à la diable, c'est-à-dire de plus en plus mauvais : 
« Le ménage irait à la six-quatre- deux, elle s'en battait 
l'œil », Zola, Assommoir, p. 358. 

3. — Termes facétieux. 

Le nombre des vocables plaisants, des termes facétieux est 
considérable. 

La volée de coups, par exemple, est tour à tour exprimée 
par dandine et danse ou dégelée ^ par purge^, par peignée 
(cf. se crêper le chignon) ou raclée *, à côté de pile, ce der- 
nier censuré par Desgranges ^ La botte est assimilée à un 
flacon ou gobelet, à une pompe, etc.; les grands souliers, à 
des bateaux, des marnois, des péniches. Le soldat, à cause de 
ses mouvements automatiques, est désigné par marionnette, 
poupée, guignol. 

De même, la notion de maladresse est progressivement 
rendue par boulette ou brioche^ et par gaffe (« accroc »); celle 
de tomber (et échouer), par ramasser un bouchon, une bûche 
ou une pelle, etc. 

Villon et les Mystères appellent anges de grève les sergents 
du bourreau que le Journal d'un bourgeois de Paris (1315- 
1536, p. 349) nomme les valets du deable. Trancher la tête, 

i. Le terme jargonnesque vingt-deux, couteau, encore usuel, fait probable- 
ment allusion à son prix : t vingt-deux » sous. 

2. « Elle finissait par se ficher des dégelées comme du reste i>, Zola, p. 415. 
Cf. d'Hautel : « Il est dégelé, il est mort... » 

3. « Administrer à la gonzesse une purge d'importance n, ;\Icténier, p. 74. 

4. Terme agricole : binage qui consiste à racler le sol avec la houe. 

5. « l'iler, pour battre, et donner une pile à quelqu'un. Tout cela n'est pas 
français ». 

6. Voy. le Dict. général sur ces sens figurés des mots boulette et brioche. 



IRONIE 401 

c'était (nous dit Oudin, iGiO) faire cardinal en Grève et « on 
liuj a fait porter le chapeau rouge, c'est-à-dire il a eu la teste 
tranchée ». La pendaison se disait mariage (et niarieux, le 
bourreau), à côté d'épouser la veuve, être pendu, anciennes 
uiélaphorcs à la fois populaires et jargonnesques '. Cette même 
notion était rendue par l'expression facétieuse qu'on lit dans 
Rabelais : être fait évêque des champs (donnant la bénédic- 
tion avec les pieds aux passants). 

Détachons un premier groupe : 

Caillou, tête chauve : « Plus de mousse sur le caillou, qua- 
tre cheveux frisant à plat dans le cou », Zola, p. 472. 

Consolation, eau- de-vie (prétendue consolation^ de l'ivrogne, 
elle est plutôt son casse-poitrine, son tord-boyaux): « Il ne re- 
tombait d'aplomb sur ses pattes qu'après son premier verre 
de consolation, vrai remède dont le feu lui cautérisait les 
boyaux », Zola, p. 3o2. 

Danseur, dindon, par allusion à certaines exhibitions des 
bateleurs de foire qui faisaient danser ces oiseaux sur des 
plaques de tôle échauffées: « Danseur, terme d'argot qui si- 
gnifie un dindon... on l'appelle vulgairement un Jésuite, parce 
qu'on attribue l'introduction de cet oiseau en Europe aux 
Jésuites envoyés comme missionnaires de l'Inde » (d'Hautel). 

Fumiste, mauvais plaisant, mystificateur (par allusion a 
l'exploitation des propriétaires par les fumistes); de \k, fu- 
misterie, blague: « Sapeck était le roi des fumistes... » (dans 
Bruant, Dict., p. 327). — « La révision, c'est une fumisterie 
dégoûtante montée pour nous faire poireauter », Père Pei- 
nard, 22 sept. 1889, p. .2. 

Gloria, liqueur chaude composée de café et d'eau-de-vie 
ou de rhum (mot nouveau qu'on lit dans Balzac : voy. Larchey). 
Cet emploi burlesque de l'hymne liturgique Gloria in excelsis 
se lit déjà dans une farce de V Ancien Théâtre (t. I, p. 220) : 

C'est droit gloria filia 
Pour laver ses dens... 



1. Voir, sur toutes ces expressions, le glossaire des Sources de VArgot an- 
cien . 

2. Consolation est également le nom ironique que les bonneteurs donnent 
à une partie de cartes jouée en wagon au retour des courses : les parieurs 
y perdent toujours, car l'art consiste à y substituer dés le début une autre 
carte à la carte qu'on a montrée aux joueurs (v. Larchey, Supplément, et 
Rossignol). 

26 



402 FAITS SÉMAxMIQUES 

Jambe, la jambe! Lu m'ennuies (Rictus,, iV° gagnaiit, p. 6) : 

La Mère Vidal. — Mossieur ramasse la caisse et va rigoler avec 
la crème qu'il fréquente. 

Le Père Vidal. — Oh! la jambe... 

On dit plaisamment: ça me fait une belle jambe, ça m'a- 
vance bien. Cf. Philibert Le Roux (1718): « On dit de celui 
qui se propose de faire une chose dont on ne tirerait aucun 
avantage : Cela ne me rendra pas lu jambe mieux faite ». 

Le poissard disait, avec le même sens, la quille! On lit ce 
dialog-ue dans le Porteur cVeau, 1739,. se. iv : 

Margot. — Quand j'aurai reçu, tout le restant, ma mère, nous 
verrons ça. 

Bourguignon. — Je n'ai pas besoin du reste, moi ; je ne suis pas 
difficile. 

Madame Rognon. — Oui, la cjuille ! 

Laver, vendre ' par besoin d'argent (donc à perte ou au 
rabais), analogue à rincer, lessiver, perdre au jeu: « Il a lavé 
sa montre,, ses boucles » (d'Hautel). — « Les parents lui con- 
fisquaient le nœud et allaient le laver », Zola, p.' 473. 

Ombre, dans l'expression à l'ombre, en prison : « Si les au- 
tres savaient qu'il a été à l'ombre, ils le feraient balancer », 
Poulot, p. 83. Oudin donne l'expression sous sar forme plus 
complète : « Il est à F ombre de peur de hasle, c'est-à-dire il 
est en prison ». 

Pucier, lit malpropre, spécialemcat lit de caserne, nid à 
puces: « Rappelle où qu'est mon pucier », Courteline, Gaietés, 
p. 11. Le synonyme poussier, grabat, signifie proprement 
poussier de paille (Rictus, Cœur, p. 38) : « Le pauve matelas, 
le pauve poussier... » 

Rossignol, marchandise démodée, primitivement « sobri- 
quet donné par les libraires aux ouvrages qui rcsieni perchés 
sur le casier dans les solitudes de leurs magasins » (Balzac, 
cité dans Larchey). 

Roupion, commis de nouveautés : il tient le milieu entre le 
commis vendeur et le bistot (Delvau, SuppL), à colé de rou- 
piou, remplaçant bénévole d'externe (dans les hôpitaux de 

1. Dans le poissard, ce verlie signifie dépenser : i II me donna encore un 
gros écu... que nous lavons chez M. Chapelain », Gaj'lus, t. X, p. 23. — On 
appelait lavabe, c'est-à-dire lavable, de? Juillets à prix réduit pour le service 
de la claque (voy. Larchey). 



IRONIE 403 

Paris), proprement roiipilleur, grand dormeur. A Mayenne, 
roupillon désigne le vieillard impotent *. 

Santé, substitut récent et atténué de culot: tu en as une 
santé! cf. d'Hautel : « Il jouit d'une parfaite santé, locution 
équivalente et satirique pour dire qu'un homme est simple 
d'esprit, qu'il est dénué d'intelligence... » 

Scie, chose qui fatigue par sa répétition uniforme, propre- 
ment agacement causé par un travail monotone (la scie re- 
vient toujours en grinçant sur elle-même), mot donné par 
d'Hautel : « Scie. Terme équivoque et satirique qui signifie 
herncment. brocard, dérision; se prend aussi pour ennuyeux, 
rude, pénible ». 

Son synonyme rengaine, de la môme époque ', est sorti des 
casernes, et le mot est toujours usuel parmi les troupiers : 
« x\lors Roure... entamait quelque bonne rengaine patriotique 
que les copains reprenaient en chœur », Courteline, Gaietés, 
p. 176. 

Tante on ma tante. Mont-de-piété, appellation facétieuse: 
« Je porte ma toquante chez ma tante, mon oncle en aura 
soin », argot du peuple (Virmaître). — « Tiens! la vieille va 
chez ma tante y), Zola, Assommoir, p. 300. 

Cette appellation plaisante se lit déjà fréquemment dans 
Balzac: « Ma tante... lui prêta neuf cents francs », La Muse 
du département, 1843. (Euvrcs, t. VI, p. 468. — « Eh ma 
tantef... Le plan !... quoi vous ne connaissez pas le Mont-de- 
piété? » Cousin Pons, 1847, Œuvres, t. XVII, p. 533 ^ 

Tire-jus, mouchoir de poche : « Il arrivait les bras ballants, 
les goussets vides, souvent même sans mouchoir; mon Dieu! 
oui, il avait perdu son tire-jus, ou bien quelque fripouille de 
camarade le lui avait fait », Zola, Assommoir, ■'p. 342. 

Ce terme, usuel aussi dans les parlers provinciaux, est 
donné par d'Hautel : « Tire-Jus, mot burlesque et trivial qui 
signifie mouchoir à moucher »'*. 

1. La variante, 7'ouffioii, exprime la même cliose (Berry, rouffionner, ron- 
fler). 

2. Cf. Michel, 1S07 : « Rengaine, n'est pas français. On appelle ainsi une 
vieille chanson que tout le monde sait et répète : C'est une rengaine, c'est 
une vieille rengaine, c'est toujours la même rengaine... Il est familier ». 

3. Ailleurs, Balzac lui donne l'acception de bordel : i Allons achever la 
soirée chez ma tante », César Birolteau, dans OEuvres, t. X, p. 307. 

4. Le même lexicographe donne : « Madame tire-monde, mot baroque et sin- 
gulièrement burlesque qui signifie sage-femme ». Ce vocable est encore usuel 
à Paris et dans les provinces. 



404 FAITS SÉMANTIQUES 

Tourlousiiie, volée, proprement tour de danse (cf. tourelou): 
« Non mais, tu piges qu'on aille chez le robin à chaque coup 
qu'eune de nos ménesses aurait reçu une tourlousine ! » Bercy, 
XIV^ lettre, p. 7. 

Voici maintenant un second groupe de ces expressions co- 
miques : 

, Bain de pieds, bagne, Nouvelle Calédonie, proprement excé- 
dent d'une .tasse de café qui déborde dans la soucoupe, d'où 
plaisamment déportation (pour aller à la Nouvelle on traverse 
la mer). On dil prendre un bain de pieds ou aller se laver les 
pieds, aller à Cayennc aux frais de l'Etat : « Pour une babiole 
de rien on vous envoie vous laver les pieds », Almanacli du 
Père Peinard, 1896, p. 48. — « C'est moi qui irai lui cherrer 
le kiki, et ça ne finira plus par un bain dans le lac », Rosny, 
Rues, p. 77. 

Boîte à dominos, cercueil, proprement boîte à os, les domi- 
nos se nommant des os (sens donné par Rossignol) : « La nuit 
venue, il [Nostradamusj dévisse sa boite à dominos », Aima- 
nach du Père Peinard, 1894, p. 37. 

Bourrique, dans l'expression tourner en bourrique, abrutir 
quelqu'un: « Je vous dis que ces gaillards-là ma feront tour- 
ner en bourrique », Courteline, Train, p. 58. 

Brosser, dans l'expression se brosser le ventre \ se passer 
d'une chose désirée, répondant aux expressions synonymes 
s'en torcher le nej^ ou s'en torcher les babines, ce dernier déjà 
usuel au xvi'^ siècle -. Oudin cite encore deux autres équiva- 
lents: « Torches-vous-en le bec, vous n'aurez pas ce que vous 
souhaitez... T'oixher sa barbe d'une chose, ne la pas obtenir ». 
Cette expression est considérée par Desgranges comme une 
(( des fleurs de rhétorique chiffonnière» ; elle est très usuelle: 
« Elle avait le cœur tout gonflé, en ne voulant pas avouer 
qu'elle se brossait le ventre depuis la veille », Zola, p. 420. — 
« S'ils renversent la pitance, tant pis pour eux, ils se bros- 
sent », Almanach du Père Peinard, 189G, p. 43. 

Cerf, dans se déguiser en cerf, se sauver rapidement : « Ça 

1. Cette expression manque à d'Hautel qui donne comme équivalent : « Ça 
fait brosse. Locution baroque ,et très usitée parmi le peuple pour faire en- 
tendre à quelqu'un qu'on ne veut pas lui accorder ce qu'il demande, qu'il 
est venu trop tard pour avoir part à quelque chose dont on faisait la distri- 
bution, qu'il s'en passera ». 

2. f Ce gentilhomme la mangea (la bouillie) si diligemment qu'il n'eut loi- 
sir de se torcher les babines d, Des Périers, lx!!*" nouvelle. 



IRONIE 405 

ne lui arrivera plus; à la prochaine occasion, il se déguisera 
en cerf)), Poulot, p. 45. 

Giroflée à cinq feuilles, gifle à main ouverte (dont on com- 
pare plaisamment les doigts aux feuilles de giroflée), expres- 
sion déjà usuelle dans le poissard^ : « La giroflée à cinq feuil- 
les en plein sur le bec », Poulot, p. 190. On dit aussi giroflée 
à cinq branches (Rossignol), de même dans les provinces: 
Anjou, Normandie, etc. 

Panthère, dans faire sa panthère, se promener d'un côté et 
de l'autre, dans l'atelier, être distrait et flâner les outils sur 
l'épaule, aller d'un cabaret à l'autre : « Bib'i fait sa panthère )) , 
Poulot, p. 190 2. ^ 

Pierre àaffilter, pain (dans le jargon des bouchers. Bruant, 
Dict., p. 346), pendant du synonyme miches de Saint Etienne, 
pierres (par allusion au martyr du saint lapidé). 

Polichinelle, dans la phrase avoir un polichinelle dans le 
tiroir, être enceinte : « La petite connaissance qui attend 
triste, souvent avec un polichinelle dans le tiroir », Père Pei- 
nard, 3 sept, 1889, p. 3. 

Sirop de grenouilles, eau, pendant de l'ancien grenouiller , 
boire, ivrog^ner, que de Caillères ^ relève comme mot bas et po- 
pulaire (Fr. -Michel cite, avec le même sens, rataflat de gre- 
nouilles) : « Au Sénég-al... on collait à chacun juste un demi- 
litre de sirop de grenouilles pour la journée )) , Almanach du Père 
Peinard, 1894, p. 42. . — « Tout ce sii^op de grenouilles que 
l'orage avait craché sur ses abatis », Zola, Assommoir, p. 88. 

Te deum, dans c/ianter un te deum raboteux, recevoir des 
coups de bâton : « Sa femme l'a bousculé, ils se sont cog-nés... 
il lui a fait chanter un te deum raboteux que c'était ça », 
Poulot, p. 75. Expression déjà usuelle dans le poissard : « Il 
y a bien apparence que la tante de mamselle Godiche lui aura 
chanté un te deum raboteux », Caylus, t. X, p. 25. 

4. — Sobriquets. 
Le cordonnier et surtout le savetier ont excité la verve 

1. ï Babet Galonnet... lui couvrit la joue d'une giroflée à cinq feuilles, qui 
claqua comme mon fouet », Caylus, t. X, p. 22. 

2. (If. A. Daudet, Jacques, p. 412 : i II passait tout son temps à rôder dans 
le faul)ourg, d'un cabaret à l'autre, à faire sa panthère, comme disent les ou- 
vriers parisiens, jj^ir allusion sans doute à ce mouvement de va-ot-vient qu'ils 
voient aux fauves encagés... au Jardin des Plantes ». 

3. n II est indécent à des gens de qualité d'aller, comme on dit, grenouiller 
dans les cabarets », Des mots à la mode, Paris, 1G92, p. 212. 



406 FAITS SÉMANTinUES 

populaire, de même que le marchand do vin ou le chiffonnier 
ont été gratifiés d'épithôtcs facétieuses dont nous avons tenus 
compte ailleurs. 

Le savetier est, en outre, plaisamment appelé bijoutier sur 
le genou ^ ou bijoutier en cuir, ce dernier répondant à Vorfè- 
vreencuir (qu'on lit chez Oudin, 1640). 

Le tailleur, et spécialement celui qui ravaude des habits, se 
dit aujourd'hui à Paris mangeur de prunes ou pique-prunes 
(Rossignol), appelé jadis crocque-prunes (Oudin) ou gobe-pru- 
nes (Fr. -Michel). Dans ces composés, prune est synonyme 
d'ordure ^, de sorle que les appellations mentionnées répon- 
dent exactement à cet autre sobriquet pique-poux ou croque- 
poux, à côté àç, pique- puces, ce dernier, comme plusieurs des 
précédents, déjà usuel dans le poissard (Pipecassée, IIP chant) : 

Mousquetaires des piqiœ-puccs ! 
Jardin à poux, grenier à puces f 

« Les trois tailleurs se mettent à lui rabattre les coutures. .. 
par ainsi nous tombons sur l'es mangeurs de prunes, que 
c'étoit comme une petite bénédiction... Nous allons leur dire 
qu'ils ne craignent rien, parce que nous sommes bons pour 
tous les pique-poux », Caylus, t. X, p. 23 et 24. 

Ces facéties remontent assez haut dans le passé. Dans une 
lettre de grâce de 1386 (citée dans Du Gange), on lit un so- 
briquet analogue : « Icellui charpentier criant à haulte voix 
aux diz cousturiers : Or ça, cheiis percepoux, prenez chascun 
un bon baston ». 

Le coiffeur porte le surnom de merlan, jadis donné au 
perruquier, « à cause de la poudre qui couvre ordinairement 
ses habits » (d'Hautel), et dont il onfarinait le client comme le 
merlan avant d'être mis dans la poêle à frire. Dans l'opéra- 
comique de Vadé {Les Raccoleurs, 1756, se. ii), la fille Javotte, 
en s'adressant à Toupet « gascon et garçon f rater », qui se 
prétend «porteur d'une figure heureuse », lui dit : « Ah! oui, 
forte heureuse, et si heureuse que ma mère ferait ben de vous 
pendre à sa boutique en magnère d'enseigne : un merlan 
comme vous se verrait de loin ; ça ly porterait bonheur, ça y 
attirerait des pratiques ». 

1. En Anjou, bijoutier désigne ironiquement le casseur de macadam;' 

2. Cf. Oudin : « Prune de prqphelie, c'est-à-dire des crottes d'animal; dos 
gringuenauldes. Vulgaire ». Le dérivé pruneau possède encore ce sous sca- 
tologique. 



IKONIE 407 

Tandis que l'ouvrier tailleur est surnommé bœuf, à Paris 
goret désigne le premier ouvrier cordonnier ou le contre- 
maître menuisier; l'ouvrier ébéniste s'appelle pot-à-colle, qui 
est aussi le sobriquet du menuisier. 

Pour finir, disons que, dans les animaux domestiques, le co- 
chon, à cause de sa vie fainéante, est appelé baron et mon- 
sieur (dans le Berry), gentilhomme et noble (en Normandie) ; 
d'autre part, ministre désigne tantôt le porc (Lyon), tantôt 
l'âne (Berry) et tantôt le mulet (dans l'armée d'Afrique), ce 
dernier étant chargé des affaires de l'Etat, des munitions 
et bagages des colonnes expéditionnaires. Ces appellations 
purement facétieuses ont parfois été à tort interprétées comme 
des réminiscences du passé ^ 

5. — Noms propres. 

Dos noms de personne sont parfois plaisamment donnés à 
des objets. 

La canne ou trique est désignée par des noms de baptême : 
Jacques ou Jacqueline ^, Joséphine ou Marie, etc. Le nom de 
Jérôme, gourdin (Delvau), remonte au poissard: « Sans Quar- 
tier s'est mis en colère; Gilles l'a rossé avec un Jérôme de 
bonne mesure », Théâtre des Bouleoards, 1756, t. I, p. 162. 

La tinette ou le baquet de salubrité porte, dans les casernes, 
les sobriquets de Jules ou Thomas ^, ce dernier devenu popu- 
laire au sens de vase de nuit '* : « Le matin... toussant... et 
lâchant de la pituite, quelque chose d'amer comme chicotin 
qui lui ramonait la gorge. Ça ne manquait jamais, on pouvait 
apprêter Thomas à l'avance », Zola, Assommoir, p. 431. 

Ce sont là. on ne saurait assez le répéter, des facéties vul- 
gaires, des noms donnés par un loustic de chambrée, et il 
serait tout à fait déplacé d'y voir des équivoques sacrés K Un 

1. Cf. du Puitspelu : « Noble, porc. Souvenir de la haine du paysan contre 
le noble ». — Comte Jaubert : « Ministre, baudet. Souvenir des guerres de 
religion, faisant allusion aux ministres protestants ». Dans le xxxiv conte 
de Vlléplaméron, le nom de cordelier sert de sobriquet au cochon, mais il 
s'agit là d'une simple plaisanterie. 

2. Celle-ci désigne également le sabre de cavalerie, appellation plaisante 
commune à la langue populaire de tous les temps. 

3. De là passer la jambe ù Jules ou à Thomas, vider et nettoyer les baquets 
de salubrité, corvée des casernes. 

4. Ce sens se lit dans Vidocq. T/expression vulgaire aller voir la mère (ou 
la veuve) Thomas trouve son pendant dans le synonyme anglais to pay a visit 
to Mrs, Jones (en allemand. Tante Meier). 

5. Yoy. Fr. -Michel, Étude sur VArgut, p. 397, et encore récemment Nyrop, 
Grammaire historique, t. IV, p. 305 et 380. 



408 FAITS SÉMANTIQUES 

exemple analogue de verve populaire est T/ioinas, estomac, 
qu'on lit déjà dans Rabelais, 1. V, eh. xlvii : « Mangera il 
de riierbe aux chiens pour descharger son Thomas ? » Ce so- 
briquet trouve son pendant dans le fourbesque stefano, esto- 
mac (proprement Etienne) que donne Oudin K 

Passons maintenant aux personnes. 

La prude ou la bégueule est désignée par Julie ou Sophie, 
d'où /aire sa Julie ou sa Sophie, affecter de la modestie, faire 
des façons : « Il est si bon garçon et puis il n'aurait plus 
fallu que ça qu'i7 fasse sa Sophie », Poulot, p. 46. — « Il le 
trouvait un peu pierrot, l'accusant de faire sa Sophie devant 
le vitriol », Zola, Assommoir, p. 320. 

Le sot ou l'imbécile se dit Joseph, Jacques ou Jean, pendant 
de jean-fesse ou jean-f... (Rictus, Doléances, p. 25) : « Tas de 
josephs, tas do Jacques, tas de mandrins... » 

Ces sobriquets sont de tous les temps et s'appliquent à des 
noms de baptême devenus communs à cause de leur fréquence. 
Montaigne à déjà fait cette remarque : « Chaque nation a 
quelques noms qui se prennent, je ne sais comment, en mau- 
vaise part; et à nous, Jehan, Guillaume, Benoîst », Essais 

I. I, Ch. XLVI. 

Les marins appellent le soleil Jean Bourguignon ou Bour- 
guignon tout court, et ils ont partout propagé ce sobriquet, à 
Paris comme en Poitou et le pays wallon (Bruant, Route, p. 70) : 

Tous les matins, au point du jour, 
C'est Jean Bourguignon qui me reveille... 

ce qui répond au synonyme vaudois Jean le Roux {Dian Rosset), 
appelé Pot dans la Manche et Colin en Picardie '. 

Cette appellation trouve ses pendants ailleurs : dans le Bas- 
Maine, on lui donne le nom de Michaud (Dottin); à Lyon, 
celui de Vaganay; en Dauphiné, Durand sorte de sobriquet 
que les travailleurs donnent au soleil {Durand se leva, Du- 
rand se vai coucha, Mistral) — tous noms très fréquents et 
tombés dans le domaine public. 

Les surnoms distribués généreusement aux peuples étran- 
gers sont également nombreux. 

Le procédé le plus fréquent est de faire ressortir leur plat 
national favori : Choucroute, Allemand ; Rosbif, Anglais ; 

1. Recherches italiennes. 1642 : » Stefano, estomac, fii jargon ». 

2. P. Sebillot, Le Folklore de France, t. I, p. 35. 



IRONIE 409 

Macaroni, Italien K etc. Mais ce sont là des appellations 
d'origine plutôt livresque. 

L'hagiographie populaire, si copieuse jadis, connaît encore 
quelques noms de saints imaginaires : 

Saint- Lâche ou le bienheureuse Saint-Lâche, patron des 
paresseux, proche parent de Saint-Longis ou Saint- Longin , 
individu paresseux, nom qu'on lit dans Vlntrigue des Jllous, 
1647, acte III, se. 4 : 

Je suis un vray Longis 
D'estre encore à courir jusqu'à vostre logis. 

Oudin note « un longis, un homme extrêmement long dans 
ses affaires », répondant à la locution synonyme moderne 
avoir les côtes en long, être paresseux, les paysans croyant 
que cette disposition des côtes est propre aux loups, ce qui les 
oblige à se retourner tout d'une pièce. 

Saint-Lundi, dans faire la Saint-Lundi, manquer à son 
travail, continuer le lundi les amusements de dimanche (cf. 
Oudin : faire le lundy des savetiers, ne point travailler le 
lundi) : « Coupeau pouvait faire la Saint-Lundi des semaines 
entières », Zola, Assommoir, p. 415. 

Sainte-Touche, le jour de la paye qui est le samedi pour 
les ouvriers: «On célébrait la Sainte-Touche, quoi! une 
sainte bien aimable, qui doit tenir la caisse au paradis... Les 
jours de Sainte-Touche, elle ne lui regardait plus les mains 
quand il rentrait », Zola, Assommoir , p. 342 et 435. 

Remarquons que dans saint-frusquin, l'épithète a été ajou- 
tée analogiquement à'aprhs saint-crépin, qui désigne les outils 
d'un compagnon cordonnier (saint Crépin étant le patron de 
la confrérie) et, par extension, de toute autre profession. 

Parmi les noms propres donnés aux bêtes, mentionnons 
celui de Gaspard, qui désigne le chat - ou le rat (dans l'argot 
des chiffonniers). Avec ce dernier sens, le nom est aussi connu 
à Lyon : « Gaspard nom d'un énorme rat légendaire qui était 
censé habiter la cave de l'Hôtel de Ville » (Puitspelu). 

Des noms géographiques pris en mauvaise part, Cayenne est 
à peu près le seul qui soit devenu populaire. On désigne à 

1. « Un Macaroni qui vivait y a bougrement des années, Machiavel, l'a dit 
dans un chouette petit bouquin », Père Peinard, 22 sept. d889, p. 3. 

2. Delvau donne à Gaspard l'acception de « malin »,• acception remontant 
à la notion de chat mâle. Le sens de « rat s a été appliqué pendant la guerre 
aux rats des tranchées. 



410 FAITS SÉMANTIQUES 

Paris, sous ce nom, un atelier éloigné de Paris, une usine ou 
fabrique située dans la banlieue (pour les ouvriers le travail 
est un supplice et l'atelier un bagne) : « En général, l'ouvrier 
appelle l'atelier échoppe, boite et même Cayenne », Poulot, 
p. 142. 

6. — Noms de mépris. 

La bonhomie cède parfois la place au dédain plus ou moins 
accusé. Ces appellations injurieuses, ces termes de mépris se 
rapportent naturellement aux êtres vivants. 

L'enfant, surtout le nôuveau-né ouH'enfant en bas-âge, est 
désigné par gluant, lard (c'est-à-dire cochon) ou lardon et 
petit salé. 

La fille publique est tour à tour envisagée : 

1° Par rapport au bois du lit : Punaise, ou vieille punaise 
est une injure des plus fréquentes dans l'ancienne langue (voy. 
Fr.- Michel). 

, 2° Par rapport à la banalité : Chausson (il va à tous les 
pieds) ou plutôt vieux chausson, appellation très usuieile dans 
les parlcrs vulgaires, à côté de panuche et panoufle, prosti- 
tuée, vieille femme (Rigaud), proprement chausson ^. 

3° Par allusion à l'usure : Gerce (nom tiré de gercer, 
perdre la fraîcheur de son teint), appellatif courant dans l'ar- 
got des casernes: (( Où que sont les gerces de ces pays- ci? » 
Courteline, Train, p. 160. 

4° Par allusion à son manque de personnalité: Toupie (on la 
fait tourner comme une toupie), appellation qui remonte au 
poissard {Les Porcherons, 1773, p. 155) et reste encore très 
usuelle dans le vulgaire parisien et dans les parlers provin- 
ciaux ^ 

Le patron est habituellement nommé singe par les ou- 
vriers : « Le singe a pris un contremaître », Poulot, p. 70. 
C'est aussi le nom du mari ou de l'amant : « J'ai dégolé un 
singe qui me met dans mes bois », Méténier, Lutte, p. 283. 

Le cheval, et surtout la rosse, est désigné: 

1" Par des noms tirés de la volaille : Canasson et poulet, 

1. Et de môme dans les parlers provinciaux : Mayenne, sagrole, gros sa- 
bot et femme de mœurs légères ; Lyon, garaude, femme de mauvaise vie (en 
proveni^al, guêtre); Languedoc, garoulo, groido, vieux soulier et femme sans 
ordre, à côté de gueto, guêtre et prostituée. 

2. Cf. en provençal, haiidufo, toupie et prostituée. 



IRONIE 411 

termes de troupiers passés dans l'usage vulgaire (Rictus, Do- 
léances, p. 14). 

2° Par des noms tirés du bétail: Bique, c/ièore, c'est-à-dire 
cheval petit et maigre comme une chèvre. 

'3° Par des noms injurieux tels que « charogne » (carcan, 
carne) ou des objets sur quatre pieds servant de soutien (tré- 
teau). 

C'est surtout par mépris que des appellations désignant 
certains termes particuliers au règne animal ont été appli- 
quées à l'homme. Le bétail a donné brouter, manger (d'Hau- 
tel), et broute, mangeaille et pain (Delvau), usuel aussi dans 
l'Anjou, le Berry, etc.; le sanglier, hure, tête, figure, visage 
de l'homme : se ratisser la hure, pour se faire la barbe 
(d'IIautel); le chien, niuffe, mufle, d'où vilain muffe et, ab- 
solument, muffe, aux sens figurés de : 

1° Grossier, malhonnête (Richepin, Gueux, p. 175) : « Vous 
allez me ramasser? Ah! c'est muf .'... » 

2^ Goujat, pleutre, expression très employée dans la classe 
des ouvriers : « Elle se prend surtout pour crétin, lâche et 
pignouf... les muffes, les aristos, les mouchards de la boîte... 
Pour le sublime, les contre-maîtres sont des mufjes », Poulot, 
p. 33, 68 et 74. — « Des mujfes l'empêchaient d'exécuter pro- 
prement son travail », Zola, Assommoir, p. 461. 

3° Ouvrier (Delvau), et particulièrement maçon (Fr. -Michel). 

Mais c'est surtout la volaille qui a fourni le plus grand 
nombre de ces appellations méprisantes : 

Abatis, membres ^ : « En style vulgaire, les extrémités su- 
périeures, les mains, les doigts: on lui a donné sur les abatis 
pour on l'a corrigé, châtié. On dit aussi pour menacer un en- 
fant mutin qui s'expose à la correction qu'il se fera donner 
sur les abatis » (d'Hautel). — « Si je me casse un abatis au- 
jourd'hui, ça sera pas dans la boîte », Poulot, p. 73. 

Ailes ^, ailerons, les bras (Rossignol) : « On appelle ailerons 
vulgairement les mains, les doigts : il se fera donner sur les 
ailerons. On ne se sert de cette façon de parler que par me- 
nace, pour faire entendre que l'on se propose de rabattre la 
jactance et l'orgueil d'un impertinent, d'un présomptueux » 



1. On dit iromqnement numéroter ses abatis, s' apprêter à être roué de coups, 
pendant de la locution synonyme riuméroter ses os (Larchey). 

2. Le jargon et le fourbesque disent également ai/e, bras. 



412 FAITS SÉMANTIQUES 

(d'Hautel). — « Elle avait de sacrés ailerons, cette dessalée 
de Clémence ! )) Zola, Assommoir, p. 155. 

Bec, bouche : se refaire le bec, prendre un bon repas 
(d'Hautel). 

De là, becqueter et béquiller, manger, proprement piquer 
avec le bec : « Dis-donc, viens-tu bequeterf » Zola, p. 435. — 
« Le singe, il a de quoi béquiller », Poulot, p. 69. 

Plumes, cheveux (Rossignol), se faire des plumes, se faire 
du mauvais sang, c'est-à-dire se faire des cheveux ; d'où dé- 
plumé, chauve. * 

L'ironie, on le voit, présente des aspects très variés. Elle 
parcourt différents degrés et puise à des sources multiples. 
Des faits sémantiques à première vue déconcertants trouvent 
en elle e\ par elle l'explication la plus simple et la plus natu- 
relle. 



CHAPITRE IV 

EUPHÉMISME 



Un double procédé sort à éviter les ternies triviaux ou ina- 
vouables. Le premier, d'ordre formel, consiste à atténuer ou 
déguiser les mots do ce genre, procédé fort usuel dans les 
jurons : Bougre devient ainsi higre eif...re àQvkmi fouclitre 
ou flchtre ! marquant la surprise, l'inquiétude ou l'étonne- 
ment : diantre ! morbleu ! 

. L'autre procédé., de beaucoup plus fréquent, d'ordre lexi- 
cologique, tend à substituer au mot grossier des équivalents 
plus ou moins convenables. 

Soit, par exemple, /...re. Le vulgaire qui n'y attache aucun 
sens deshonnête, emploie fréquemment ce verbe, surtout 
dans les mouvements de vivacité ou de colère, au sens essen- 
tiel de flanquer ou jeter violemment (d'où l'acception de 
« perdu » qu'en a le participe) et de se moquer {à' où foutaise, 
niaiserie, et J'outriquet K gringalet). Depuis le xvi*' siècle, on 
substitue à ce terme libre l'équivalent euphémique ficher 
(« d'un fréquent usage parmi les Parisiens », d'Hautel) qu'on 
lit à plusieurs reprises dans le Moyen de parvenir (ch. lxxvi) : 
ce verbe a hérité les différentes acceptions du primitif. Les 
plus anciens exemples se rencontrent dans la Pipe cassée de 
Vadé (chant II et III) : « Et comme on dit ficher le camp ». 

Un autre terme de cette catégorie, m..., très fréquent dans 
la conversation vulgaire, se prête, selon l'intonation, à ren- 
dre les émotions les plus variées : admiration, colère, ennui, 
indignation, surprise, tristesse. Il est parfois simplement né- 
gatif, équivalent à peu près à « zut », acception déjà notée 
par d'Hautel (1808): « M... Mot ignoble et grossier dont le 
bas peuple se sert au sens négatif ; pour dire qu'(m ne défé- 

1. Ce mot se lit fréquemmentdansle Pève Duchêne d'Hébert (v.Littré, S?/pf>/.). 
Cf. Desgranges : « Foutriquet. Barbarisme. On dit d'un blanc-bec ennuyeux : 
C'est un petit foutriquet. Ce mot s'est échappé de l'écurie pour entrer dans 
le cabinet ». 



4 14 FAITS SÉMANTIQUES 

rera pas à une demande, qu'on ne se soumettra pas à une 
chose qu'on exige ». 

Il a do nombreux substituts euphémiques : la {plus) fine, 
équivalent qui remonte au xvi" siècle (Cholicrcs); miel, mou- 
tarde, etc. (leurs dérivés emmieler, emmoutarder ^, ont le 
sens d' « ennuyer »). Le plus important est mince (négati- 
vement: mince alors!), marquant l'étonnement, l'admiration, 
l'incrédulité et l'ahurissement : « De tous les coins les blagues 
partaient: Cochon de bonheur! Mince de secousse! » Cour- 
telinc, Gaietés, 176. — « Eh bon ! mince alors, nous sommes 
frais! » Idem, Train, p. 78. 

L'acception de « beaucoup » qu'a encore mince de (voy. Ri- 
gaud) répond aux synonymes triviaux : une cliiée..., à cliier 
partout. 

Un autre équivalent, pour le sens dérivé « ennuyer », est 
enrhumer que donne également d'Hautel et que condamne 
Desgranges (« c'est du verbiage des faubouriens »). 

Quelques-unes de ces appellations euphémiques remontent 
au passé. Telles les expressions pour menstrues, cardinal et 
marquis, dont fait déjà mention le médecin lyonnais Laurent 
Joubert : « Les autres femmes disent avoir son cardinal ^, 
pour la couleur rouge, et les autres son marquis, d'autant 
que cela marque les chemises et les linccus » ^ 

L'atténuation tend à voiler l'horreur d'une action réprou- 
vable ou fatale. 

Voici quelques exemples : 

Tourner Vœil, s'endormir, pour mourir : « Pendant huit 
jours Coupeau fut très bas. La famille, les voisins, tout le 
monde, s'attendaient à le voir tourner de Vœil d'un instant à 
l'autre », Zola, Assommoir, p. 124 '*. 

D'autre part, chez les malfaiteurs, apaiser (le mot favori 
de Lacenaire), endormir et refroidir, au sens de « tuer » (Ric- 
tus, Cœur, p. 109 : « Je l'ai appaisée la vieille, la vieille »), 

1. Cf. d'Hautel : a Tu Vemmielles. Locution très usitée parmi le bas peuple 
pour dire à quelqu'un que ses discours, ses remontrances ennuient ou dé- 
plaisent s. — « Qu'est-ce qu'il a à m-emmoidarder, cet encloué de singe? » 
Zola, Assommoir, p. 337. 

2. Cf. Oudin, Curiositez (1640) : « Le cardinal est logé à la motle, c'est-à-dire 
cette femme a ses mois. Vulgaire ». 

3. Erreurs populaires et propos vulgaires touchant la médecine, Bordeau, loSO, 
Ile partie, p. 193. 

4. De là Sophie Tourne l'œil, la Mort : « Oui, c'était bien une dame qui avait 
enlevé Coupeau, et cette dame s'appelait Sophie Tourne l'œil, la dernière 
bonne amie des pochards », Zola, Assommoir, p. 451. 



EUPHEMISME 415 

à côté Je soula(/er, tuer, et soûlasse, assassinat, proprement 
soulagement (Vidocq). 

Une action défavorable est parfois exprimée par un terme 
général : Faire, ou fabriquer, c'est arrêter quelqu'un; le 
donner, c'est le dénoncer, c'est-à-dire le donner à la police, 
dont les agents sont alors simplement désignés par ces 
mess \ieurs). De même en être, c'est être de la police ou être 
pédéraste-, les sobriquets des uns et des autres se confondant 
parfois (des mots comme sonne ou tante les désignent tous 
les deux). 

Envisageons maintenant quelques faits d'ensemble qui ren- 
trent dans cette catégorie. 

lo — Jurons. 

L'expression sacré est tantôt déformée en acre, devenu une 
exclamation pour avertir de se taire ou de se méfier (Rictus, 
Cœur. p. 176: a Acre! c'est Julien, mon mari! ») et tantôt en 
crc! qui garde sa valeur d'exécration : Cré nom de Dieu ! 
« Cré coquin ! bégaya-t-il, quel coup de soleil ! » Zola, p. 149. 

Son synonyme cristi ! est déformé en cres ! ou cresto ! et, 
combiné avec le précédent, il donne sapristi ! qui est à son 
tour défoi-mé en saprelotte ! ou sahre de bois ! déformations 
déjà mentionnées par d'Hautel: « Sacrebleu! sacredié ! sacre- 
lote ! sacristie ! saprebleu ! sapristie ! interjections basses 
et vulgaires, espèces de juremens qui expriment la surprise, 
l'étonncment, le regret, le dépit, le mécontentement .. Sa- 
bre de bois ! interjection badine et populaire, juron dont on 
se sert pour intimider ou faire peur aux enfants, on leur fait 
croire que l'on est irrité contre eux? ^ ». 

2. — Corps humain. 

Les noms crus de certaines parties du corps humain sont 
remplacés par des équivalents plus ou moins généraux. 
Le membre viril est ainsi désigné par bogue (gros anneau 

1. Hector France écrit à tort cémalsse, la brigade des sergents de ville. 

2. Ses désignations sont pour la plupart euphémiques : Jésus, c'est-à-dire 
innocent, d'où jeune garçon (sodomite), à cùlé de Christ, synonyme de boxon 
(Rossignol), et de grippe-jésus, gendarme. 

3. Voir, dans la Mélusine de Gaidoz et Rolland (t. III et IV), une riche col- 
lection do jurons populaires. 



416 FAITS SÉMANTIQUES 

de fer muni de pivots), dauf (« pince »), proprement dauphin. 
paf ^ (Rossignol) q\i paffut (Virmaître), proprement espadon; 
tringle, etc. Uatto est souvent rendu par la notion « travail- 
ler durement » : bourriquer, ourser, etc. 

Les testicules sont des ballots, synonyme du paquet de ma- 
riage de Rabelais : se graisser les ballots, fainéanter (Riche- 
pin, Gueuse, p. 193), et ballot, sot (« couillon »). 

L'anus, c'est le cadet -, Vœil (d'où mon œil ! formule de re- 
fus ou marque d'incrédulité, Delvau) ; le trou de balle, \e pé- 
tard ou le prussien (« il est tombé sur son prussien »). souve- 
nir de la première invasion des Prussiens en France en 1792; 
\e pot à moutarde ^ (Rossignol), appellation ancienne qu'on 
lit dans la Passion de Gréban (v. 7613) : 

Je suis content, pour tous potages, 
Seulement de garder les gages 
Et regarder les lieux de loing, 
Ou au fort de bouter mon groing 
Dedans le pot à la monstarde. 

1. t Mon paf. ï est une formule de refus, analogue à « mon nœud » I (Voy. 
Bruant). 

2. « C'est un torche-cadet se dit d'un papier inutile ou pour marquer le 
mépris qu'on fait d'un mauvais ouvrage », d'Hautel. 

3. On dit aussi moutardier : « Hein ! dit-il, tu fais la traînée, bougre de 
trognon! Je t'ai entendue danser d'en bas... Allons, avance! Plus prés, nom 
de Dieu! et en face; je n'ai pas besoin de renifler ton moulardier d, Zola, 
Assommoir, p. 350. 



CHAPITRE V 

JEUX DE MOTS 



Les jeux (le mois se rencontrent assez fréquemment dans 
l'ancienne langue comme dans celle de nos jours. C'est ainsi 
que tailler une bavette, pour bavarder (cf. bave, « mot popu- 
laire pour babil », Furelicre), est un calembour /léjà donné 
par Pbilibcrt Le Roux : « Quand les femmes s'assemblent pour 
caqueter, on dit qu'elles vont tailler des bavettes ». 

D'autres remontent plus baut : 

La locution jeter du cœur sur le carreau, c'est-à-dire sur 
le parquet (« rébus populaire pour signifier vomir,, après avoir 
mangé avec excès », d'Hautel), jeu de mots tiré des cartes, se 
lit déjà dans la Comédie des Proverbes de 1633, acte II, se. 2 : 
« Je le ferai renoncer à la triomphe et coucher du cœur sur 
le carreauï). Oudin la donne sous la forme encore usuelle. 

Credo, crédit : « J'ai credo chez le bistrot, le credo est 
coupé » (Virmaître), jeu de mots déjà courant au xvi" siècle 
(Collerye, Poésies, p. 238) : 

Prendre à credo, les marchans font un groing 
Mesgre et plus sec qu'un viel boyteau de foing. .. 

et qui remonte au xiii*' siècle (Rutebeuf). 

Galle, dans Princesse de Galle, rapproché de galle. La ha- 
rangue de Junon dans le Jugement de Paris en vers burlesques 
par d'Assoucy, 1648, chant III, débute ainsi : 

Je viens braver ces deux carognes, 
Qui, pleines de galle et de rognes, 
Me disputent l'honnête prix... 

et Pallas de répondre : 

Si j'estois Princesse de Galle, 
Ainsi que t'a dit ma rivalle. . . 

Paradouse, pour paradis, remonte au xiii^ siècle, où on le 
lit dans le Roman de Renart (v. 30342) : 

27 



418 FAITS SÉMANTIQUES 

Li sainz Esperiz 
Do la seue ame s'entremete 
Tant qu'en paradoiize la mete, 
Deux lieues outre Paradiz, 
Où nus n'est povre ne maudis. 

Un jeu de mots analogue — je te dis et je te douse — se lit 
dans la Comédie des Proverbes (1633), et Molière, dans son 
Médecin malgré lai (acte II, se. i), le met dans la bouche de 
la nourrice Jacqueline, comme Vadé, dans la bouche d'une 
marchande de poisson : « Quand je vous dis et quand je vous 
douse, moi, que vote sarg-ent n'y touchera pas », Les Raco- 
leurs, 1756, se. V. 

Un des jeux de mots le plus ancien sur un nom propre est 
celui de Mathieu salé (déjà dans le roman à'Isaïe le Triste 
du xiv^ siècle) pour Mathusalem, en ancien français Matusalé, 
qu'on lit dans le Fierabras : 

2157. Celé cambre fist faire... Matusalé. 

Cette forme se rencontre dans Eustache Deschamps ', Vil- 
lon ^, etc., et le calembour est encore populaire : « Que je 
dévisse la rampe ou que je devienne aussi vieux que Mathieu 
Salé, ça ne tire pas à conséquence », Almanach du Père 
Peinard, 1894, p. 23. 

Gomme la vieille langue confond à peu près raiponce (écrit 
responce) avec réponse (écrit response), on y lit fréquemment 
ce jeu de mots ^ qu'Oudin commente ainsi : « Nous ne man- 
quons pas de raiponces. C'est une allusion à responses, pour 
dire nos valets nous respondent insolemment et mal à propos. 
On ajoute : Il ne faut point aller aux Halles ». Le vulgaire 
moderne emploie parfois salade awGC ce sens. 

Les calembours suivants appartiennent au parler populaire 
moderne : 

Boudin, dans faire du boudin, bouder, calembour qu'on lit 
chez d'Hautel, pendant de : « Et moi saucisse, je sue quand je 
turbine » (Richepin, Gueux, p. 172). 

Casquette, argent perdu au jou {da casquer, payer à contre 

1. Œuvres, t. III, p. 183 : Mallhussalé qui tant fut ancien... 

2. Testament, v. 6i: Vivre autant que Malhusalé. 

3. « Il ne fut jamais moins de responces, on les a toutes mangées en salade », 
Tahureau, Dialogues, éd. Conscience, p. 24. — « Quand "je remasche les re- 
ponces dont elle m'a traité, je les trouve si aigres que je ne les puis ava- 
ler », Comédie des Proverbes, acte III, se. 5. 



JELX DE MOTS 419 

cœur), al jacquette, bavard {de jacqueter, bavarder), l'un et 
l'aulrc donnés par Bruant. 

Casserole, dénonciateur (de casser, dénoncer, sens jargon- 
nesque) d'où remuer la casserole, dénoncer (Virmaître). 

Flanelle, client de lupanar qui ne consomme pas, c'est-à- 
dire flâneur amoureux, sens généralisé : « Faire flanelle, 
rester des heures dans un débit devant la mémo consomma- 
tion » (Rossignol). — « Dans la grande salle il n'y avait plus 
que quelques flanelles », Méténier, LuUe, p. 20. — « Flanelle! 
Flanelle! y n'ont pas le sou, sortez-les », Courteline, Train, 
p. 214. 

Habillé de soie, porc, à cause de ses soies. 

Malagauche, maladroit : « Fichu malagauche, comment 
diable que t'a fait ton compte? » Courteline, Train, p. 223. 

Mirobolant, synonyme de mirifique, qui a transporté son 
sens à myrobolan, fruit exotique. Ce mot du xix*^ siècle est 
fréquent chez Balzac K 

Prendre un billet de parterre, s'étaler par terre. 

Voici maintenant quelques aspects différents du sujet. 

1. — Calembours personnels. 

Ce genre de calembours est fondé sur des rapprochements 
avec des noms propres de personnes: 

Bernard, le derrière, répondant à Varc saint Bernart de 
l'ancienne langue : « Passer par Varc saint Bernart, se gas- 
ter d'ordures et faire son cas dans ses chausses » (Oudin). Ca- 
lembour amené par l'ancien homonyme bernard, breneux, 
anus. 

Flaque, le derrière, allusion à saint Fiacre qui passait pour 
guérir le fie qui vient au fondement. 

Grec, tricheur, appelé aussi graisseur et suiffard, par ca- 
lembour avec grèce, le monde des tricheurs (prononcé 
graisse), d'où faire de la graisse ou du suif, c'est arranger les 
cartes de façon à avoir tous les atouts pour soi. 

Rebecca, prude, personne revêche : « Une petite Rebecca, 
une petite fille récalcitrante et indocile » (d'Hautel). Calem- 

1. « Les jovialités les plas ■ mlrobolanles, puisqu'on a remis en honneur ce 
vieux mot drolatique », Cousin Pons (dans Œuvres, 1846, t. XVII, p. 383). 

Et aussi sous sa forme adverbiale : « Meubler mirobolammenl sa maison », 
Cousine Be^/e(dans Œuvres, t. XVII, p. 7). 



420 FAITS SÉMAI^TIQUES 

bour lire do l'ancien verbe se rebéquer, répliquer avec in- 
solence : « Queu chienne de Rebecca ! si je me mets sur ta 
carcasse, je le sacrifie », Poissarcliaaa, p, 41. — « Rebecca. 
Barbarisme. C'est un nom donné à une méchante femme qui 
a l'abord revêche, mais ce mot n'est pas français », Desgran- 
g-es, 1821. 

Saint-Pierre, dans abbaye de saint-Pierre, nom de cinq 
dalles de granit (pierres) placées devant la Roquette, sur les- 
quelles on montait à Téchafaud. 

Saint-Père, tabac (Rossignol), jeu de mois sur semper, ta- 
bac à fumer, à côté de Saint-Doiwi (Rigaud), abrégé de saint 
Domingue, pays du tabac. 

2. — Calembours géograpîiiquas. 

Ce genre de jeux de mots est fréquent en moyen français ^ 
Les Cent Noiwelles nouvelles, par exemple, emploient dans la 
Lxxvii*^ nouvelle, aller à Morlaigne, pour mourir, expression 
qu'on lit également dans la Comédie des Proverbes (acte 11, 
se. 1) : « Prends-y garde et que je ne t'envoye à Mortagne ou 
à Quancalle pescher des iuiislres ». Mortagne est un canton 
de l'arrondissement de l'Orne. 

Les Curiosités d'Oudin (iOiO) en donnent de nombreux 
exemples, dont nous citons le suivant, à propos de Cachan, 
nom d'un petit village près de Paris : « Aller à Cachan, se 
tenir caché de peur que les sergens ne nous fassent payer nos 
dettes ou nous mettre en prison ». 

Dans la langue moderne, les calembours géographiques sont 
également fréquents. Dans l'argot des typographes, mettre la 
composition sur lagaléc, c'est aller en Galilée, tandis que re- 
manier un long alinéa, c'est aller en Germanie (c'est-à-dire 
« je remanie »), et faire des bourdons, aller à Saint- Jacques. 

Angoulême, la vallée d'Angoulême ou de Josaphat, gosier 
(d'Hautel), jeu de mots sur avaloire, même sens, calembour 
donné sous une autre forme par Oudin : « Allé en Angoulesme, 
par allusion à engoulé, c'est-à-dire avallé, bu ou mangé ». 
On disait antérieurement (voy. Fr. Michel), avec le môme 
sens, faire passer par la forest d' Angoulesme. 

1. Voir Adolf Tobler, Vermischte Beitrâge zur Grammalik, 2= éd., 2e série, 
Leipzig, 1906, p. 211 à 263 ; Expressions figurées et jeux démets en ancien 
français. — Walter Bokemann, Der franzosische Euphemismus, Berlin, 1899, 
p. 43 à 45. 



i^ 



JEUX DE MOTS 421 

Château-la- Pompe, eau: « Ah! non, merci, de l'eau à mi- 
crobes ! Pas de Château-la- Pompe dans une maison pareille », 
Michel Provins (cité dans Bruant, Dict., p. 171). 

Empoigne, dans foire d'Empoigne, vol à force de poignet : 
acheter à la foire d'Empoigne, voler, et j^e venir de la foire 
d'Empoigne, rentrer les poches pleines d'objets volés (Rig-aud), 
jeu de mots' sur Ampoigne, ville de la Mayenne, et l'homo- 
nyme à' empoigner : « J'ai acheté mon tabac à la. foire d'Em- 
poigne )) (Rossignol). — « Elle lui demanda d'où venaient ces 
rubans. Hein?... elle les avait achetés à la /of"re d'EmpJoi- 
gne? » Zola, Assommoir, p. 470. 

Ce calembour remonte au poissard {Les Porcherons, 1773, 
VIP chant) : 

-Pour nous je ne sommes jamais en grogne 
Contre un chaland de la foire cV Empoigne i; 
A cause que par ce qu'on a de bien, 
Faut-il qu'aux autres on ne prête rien ? 

et il trouve son pendant dans un jeu dotmols de Noël du Fail 
{Oeuvres, t. I, p. 314) : « ... devant que les meschans juges... 
ayent desployé leurs venalitez et passé par la forest de 
Grip... », c'est-à-dire avant qu'ils aient dépouillé leurs vic- 
times. 

Navarin, navet et ragoût de mouton aux pommes de terre 
et aux navets (Delvau). 

Nazareth, pour nez, est déjà mentionné par Oudin (1640) : 
« Du vin de Nazareth, du vin qui passe à travers du nez lors- 
que l'on rit en buvant ». Desgranges (1821) y voit « un mot 
inventé par les troubadours de la Courtille ». 

Rouen, dans aller à Rouen, courir à sa ruine ^, et envoyer 
à Rouen, ruiner : « Eh bien, les amis, vous voulez donc cou- 
ler l'atelier, vous voulez m'envoyer à Rouen? » Poulot, p. 100. 

Tours, àans aller à Tours, retourner, revenir ^ el prendre 
la route de Versailles, verser, en parlant d'une voiture* et 

1. Un chaland de la Foire d'Empoigne, c'est-à-dire un filou. Nisard [Parisia- 
nisme, p. 114) explique à tort être de la foire d'empoigne par « être porté aux 
attouchements grossiers à l'égard des femmes s. 

2. Rigaud ajoute ces deux acceptions : Manquer une vente ('dans le jargon 
des commis en nouveautés) et être sifflé (dans le jargon des comédiens). 

3. « Je ne peux pas aller à Tours avant trois marques j (cité dans Bruant, 
Dict., p. 393). , 

4. (S Arrivé au pont d'Austerlitz, vlà le bourdin qui s'emballe el la bagnole 
qui chahv;to si tellement que je me dis à part moi : Mon vieux Bibi, si ça 
continue, on va prendre la roule de Versailles » (Bruant, Dicl., p. 449). 



433 FAITS SÉMANTIQUES 

des personnes qu'elle contient, cette dernière expression ré- 
pondant à l'ancien synonyme aller à Versailles, être ren- 
versé, dont se sert Furetièro : « Les promenades à Saint-Clou, 
à Meudon et à Vaugirard cstoicnt fort fréquentes, qui sont les 
grands chemins par où l'honneur hourg-eois va droit à Ver- 
sailles, comme parlent les bons gens », Roman bourgeois, 
éd. Fournior, p. 82. 

Waterloo, au sens de « derrière », par allusion à water-clo- 
set : « Je te vas secouer le Waterloo » (Rig-aud). — « Eh bien, 
ça va gentiment et sans coup do botte dans le toaterloo », Huys- 
mans, Marthe, p. 120. 

3. — Quiproquos numériques. 

Certains jeux de mots sont tirés des chiffres : 

Cinq et trois font huit ', boiteux (allusion à son allure iné- 
gale) : « Il s'était tiré de l'aventure avec... une claudication 
lég-ère, un traînage de la quille gauche qui lui donnait un 
balancement de grosso- canne, ajoutant je ne sais quoi de pi- 
teusement misérable à ce qu'avait déjà sa personne de gro- 
tesque et de repoussant : Cinq et trois huit! Cinq et trois 
huit! » Gourteline, Train, p. 20. 

Cinq et quatre, deux soufflets (Delvau) : « Donner cinq et 
quatre, la moitié de dise-huit, donner deux soufflets : le pre- 
mier d'avant main, n'est que de quatre doigts, et un second 
de revers, tous les cinq frappant à la fois ». Cette expression 
facétieuse se lit déjà dans la Comédie des Prov&rbes, se. I, 
acte 7 : « Je te conseille de ne point tant empiler, si tu ne 
veux que je le donne cinq et quatre, la moitié de dise-huit ». 

Dise-huit, soulier remis à neuf (jeu de mots sur deux fois 
neuf). Chez les tailleurs, le mot désigne un habit retourné, 
sens qu'on lit déjà dans le poissard : « Oh ! dame, c'est un 
dix-huit^ ç'ti là; mais qu'importe? tout sert en ménage », 
Le Paquet des mouchoirs, 1750, p. 50. 

Quarante-cinq, vitres brisées : « Quarante-cinq! Exclama- 
tion burlesque et ironique lorsqu'on entend tomber quehiue 
chose de fragile comme par exemple les vitres d'une fenclre ou 
quelque porcelaine » (d'Hautel). — « Los vitres brisées volent 
en éclats dans la chambre : Quarante-cinq ! répètent quelques 
voix dans le voisinage », Vidocq, Mémoires, t. IV, p. 328. 

4. On (lit, avec le même sens, six et trois font neuf {Ponlol, p. 191). 



CHAPITRE VI 

SÉRIES SÉMANTIQUES 



L'association des idées qui se trouve à la base des faits sé- 
mantiques que nous venons d'examiner, joue également un. 
rôle important dans la production des séries d'idées parallè- 
les ou analogiques *. Ces séries diffèrent suivant le groupe- 
ment social et les préoccupations des classes professionnelles. 

Soit, par exemple, débiner. Ce verbe est attesté à Paris dès 
le début du xix^ siècle, avec le sens de déchoir, tomber dans la 
misère (voy. ci-dessus p. 38); et dans les parlers provinciaux, 
avec celui de s'enfuir, se sauver, images tirées de l'opération 
agricole correspondante : débiner une vigne pour détruire les 
mauvaises herbes. A ces acceptions encore courantes s'est 
ajoutée la notion de « médire » que débiner a pour la pre- 
mière fois chez \idocq (1828), sens également rendu par les 
synonymes bêcher (chez le même) et jardiner, terme plus ré- 
cent que les deux autres (« blaguer quelqu'un^, c'est le Jardi- 
ner », Rossignol), triple série logique appartenant en propre 
aux milieux criminels, mais également devenue populaire. 

Tout autrement fécond est le développement logique, dans 
les parlers vulgaires, de certains termes très usuels et de 
leurs corrélatifs de la langue générale. Nous allons passer en 
revue quelques représentants de ce genre. 

1. — Manger. 

Voici la série des idées parallèles qui se rattachent à ce 
verbe et à ses congénères : 

1. Marcel Schwob, qui a le premier fait ressortir l'importance de la filia- 
tion syn onymique dans le domaine du jargon, cite des exemples souvent su- 
jets à caution. Tel le suivant {Mémoires de la Sociélé de Linguistique, t. VII, 
p. 50) : « Le mot marmite, femme, défiguré au point de vue morphologique, 
donne marmotte .. Marmotte, représentant une nouvelle idée, donne par déri- 
vation synonymique taupe ». Or, cette dernière appellation est précisément 
la plus ancienne (on la lit déjà chez d'Haute! : « Taupe, terme de mépris qui 
signifie courtisane et vile prostituée ») et c'est sur elle que s'est modelé mar- 
motte, le plus récent de ces synonymes. 



424 FAITS SÉMANTIQUES 

1° Attraper, duper, sens représenté par les vocables sui- 
vants : 

Fricotter, chez les troupiers, éluder le service militaire ou 
faire des bénéfices illicites * (proprement faire bonne chère) et, 
chez les imprimeurs, prendre des lettres dans les casses des 
autres, ce qu'ils appellent chiquer des so/'^es (Boutmy). 

Fripon désigne à la fois le gourmand et le filou, comme 
son synonyme italien scrocco, le parasite et l'escroc. 

Gamer, chiper, en Bcrry, a le sens de manger, en Bretagne 
(voy. Hector-France). 

Gober, c'est-à-dire gober l'hameçon, attraper et se laisser 
attraper, être dupe. 

Gourrer, tromper, escroquer, sens argotique attesté dans 
les Ballades en jargon de Villon et employé antérieurement 
comme terme vulgaire '. Il a, comme point de départ, la 
même notion : le normand gourrer signifie encore aujourd'hui 
se gorger, s'emplir de nourriture (proprement manger avide- 
ment comme les gorets). 

2° Aimer passionnément : Manger (dos yeux) quelqu'un, \q go- 
ber, elc; — et être infatué, se croire : se gober, se gourrer, etc. 

3° Subir une peine (la prison, etc.) : Bouffer de la. case ou 
boulotter la calijatte, à côté de manger de la prison, manger 
de l'a misère (Delesalle). 

4° Recevoir des coups : Gober, môme sens (« si tu continues, 
lu vas gober ») ; Normandie gourrer, bourrer de coups (pro- 
prement gorger). 

De là, l'acception ironique de « soufflet », que possède bauf- 
frée (proprement gorgée ou portion ^ de nourriture), des 
le xv^ siècle. On lit dans une lettre de grâce de 1469 (voy. Du 
Gange) : « Le suppliant dist que si on faisoit son devoir, on 
bailleroit à icellui Julien une bauffrée au long des joues ». 

Et, vers la même époque. Guillaume Goquillart s'en servait 
à son tour (t. H, p. 103) : 

La Rusée 
Ne tachoit sinon à pignor 
Et de lascher quelque bauffrée, 
A mordre ou à es.^rati^ner. 



1. « Un double de la batterie où il était, vient d'être rétrogradé pour avoir 
fuit sauter des bons de perlot et fricotter sur l'ordonnance... Le fricollage. ça 
se pratique sur une échelle double », Père Peinard, o janv. 1892, p. 2 et 3. 

2. Voy. nos Sources, t. I, j). 115, et t. II, p. 36.';. 

3. Cf. pàtéf, volée de coups (« donner, recevoir la jxilée », Rigaud), et don- 



SÉRIES SÉMANTIQUES 435 

On dit aujourd'lmi avec le même sens baffe ou ba(fre, Vuna 
cl rautrc forme populaire. 

La première se lit déjà dans le poissard : « Là-dessus aile 
m'a encore appliqué une baffe dessus le visage », Vadé, Gre- 
nouilUère, p. 8i. Elle est encore usuelle : « Aujourd'hui je me 
suis contenté de t'envoyer deux baffes ». Rosny, Rues, p. 240. 

La deuxième forme est plus fréquente : « Il m'a tellement 
fait des niches que je lui ai flanqué des bajjres » (Rossignol). 
— « Je sais pas ce qui m'a retenu d'y f... une baffre ! » Mé- 
ténier, p. IGO. — « L'accoucheuse, là-dessus, lui a lâché une 
bajfre, vlan, en plein museau », Zola, Assommoir , p. 232. 

La môme notion est ironiquement rendue par des noms de 
pâtisserie^ et cela dès le xv^ siècle, dans Villon (v. 1070) : 

Item, à Jehan Raguier je donne, 
Qui est sergent, voire des Douze, ■*■ 

Tant qu'il vivra, ainsi l'ordonne, 
^ * Tous les jours une tallemouse^ 

Prise à la table de Bailly... 

Cette talmouse, pâtisserie et soufflet, trouve son pendant dans 
la croquignole de Rabelais (wallon, croquette, proprement 
chose à croquer), ainsi que dans le synonyme bigiiet, aujour- 
d'hui beignet, qu'Oudin explique ainsi : « Manger de bignets 
après la Pentecoste, c'est-à-dire recevoir des coups ; c'est une 
allusion à bigne, qui signifie coup sur la teste ». 

Le vulgaire parisien connaît quelques autres appellations 
facétieuses de ce genre : 

Bariole, soufflet, coup de poing (Dolvau) : « Bariole, au 
propre, espèce de pâtisserie légère; au figuré, et seuleuient 
en style vulgaire, coup, mornifle que l'on donne avec la 
main » (d'Haute!). Ce vocable a été censuré par Desgranges: 
« Bariole. Voilà un mot que MM. les sociétaires de la Cour- 
tille emploient. Selon eux, une dariole est une correction 
appliquée avec la main ; mais en définitif il n'y a pas des da- 
rioles à recevoir que chez le pâtissier ». 

Pain, soufflet ' ou coup de poing sur la figure : coller un 
pain, donner un soufflet (Delvau) ; lâcher un pain, flanciuer 

ner de l'avoine, rouer de coups (Delvau), répondant au berrichon avoiner, 
régaler, prendre un bon repas, et ironiquement, donner des horions en guise 
de régalade (Jaubert). 

1. Là graphie painq {Ldt.xche.y, etc.) s'explique par un rapprochement ar- 
bitraire de poirif/. Cf. Rigaud : « Pain, soufflet. Le mot traduit le bruit pro- 
duit par un soufflet bien appliqué ». Autre confusion avec pan! 



436 FAITS SÉMANTIQUES 

un coup do poing ou une gifle (Rossignol). — « Vaudrait 
mieux qu'on ne voie plus la bande... ! Ça finira par des 
pains », Rosny, Rues, p. 20. 

Tarte\ gifle (Rossignol). Oudin mentionne : « Une tarte aux 
pommes, un coup sur la teste qui fait élever une bosse ». 

Ajoutons-y la série synonymique « potage » et « coup » : 

Soupe, dans tremper une soupe, battre quelqu'un (Rossi- 
gnol), d'où trempe, raclée, volée de coups, répondant aux 
synonymes : 

Ratatouille, raclée (proprement bouillie) : « Je vais te faire 
une ratatouille numéro un » (Virmaître), à côté de la forme 
abrégée tatouille, tripotée : « Il eut d'autant plus mérité une 
tatouille fadée, qu'il en a poussé de raides », Père Peinard, 
15 juin 1890, p. 3. 

Tambouille, raclée (proprement soupe) : « Je vais te f... 
une tambouille que... » (Virmaître). 

En provençal, panado signifie à la fois panade et mornifle. 

Nous n'avons pas encore épuisé la sphère sémantique de la 
notion manger. Dans le jargon, on y rattacbe l'idée d'avouer 
ou de dénoncer : manger le morceau, qui a servi de point de 
départ à toute une série synonymique : casser le morceau, ou 
casser du sucre -, se mettre à table ^ servir à table, tortiller, 
série logique particulière aux malfaiteurs, qui voient dans la 
trahison une consommation ou un repas servi, en un mot, un 
acte d'ordre culinaire. 

L'explication qu'en donne Fr. -Michel est de pure imagina- 
lion : « Manger le morceau, révéler un crime eu un délit, dé- 
noncer. Allusion à Judas Iscariote, de qui Jésus disait, pen- 
dant qu'ils mangeaient ensemble : « C'est celui qui met la 
main dans le plat, qui me trahira ». 

L'origine proposée par Victor Hugo (dans ses Misérables, 
1. VII, ch. II), n'est pas moins fantaisiste: « Dans ce monde des 
actions sombres, on se garde le secret. Le secret, c'est la 
chose de tous. Le secret pour ces misérables, c'est l'unité qui 

1. Bruant [Dict., jk 129) cite merenqueide, coup sur la figure, fusion de me- 
ringue et {casse-)cjiieule. 

2. Et de là, analogiquement, piler du poivre, médire (Delvau). 

3. Cette expression et les précédentes ont passé du jargon dans le bas- 
langage par l'intermédiaire des troupiers : « Donc, le chauffeur que j'avais 
pincé s'est mis à table, comme on dit... Il a mangé le morceau. Après m'avoir 
donné des renseignements, — il m'a initié au mot de passe des espions », 
Galopin, J.es Poilus île la .9% p. 70. 



SERIES SEMANTIQUES 427 

sert de base à l'union. Rompre le secret, c'est arracher à cha- 
que membre do cette communauté farouche quelque chose de 
lui-même. Dénoncer, dans l'énergique langue d'argot, cela se 
dit : manger le morceau. Comme si le dénonciateur tirait à lui 
un peu de la substance de tous et se nourrissait d'un mor- 
ceau de la chair de chacun ». 

Ces rapprochements ne manquent pas d'intérêt et leur sé- 
riation peut jeter quelque jour sur des associations d'idées 
qui déroutent à première vue. 

C'est le cas, par exemple, de la notion de ruine complète, 
d'état désespéré, pour l'expression de laquelle on a eu recours 
à des opérations culinaires : 

Cela est flambé, c'est-à-dire perdu; 

Il est fricassé, c'est-à-dire perdu; ""■ 

Gela est fi^it, c'est-à-dire perdu... 

triple équation qu'on lit déjà dans les Curiosités d'Oudin (16i0). 
Et ces métaphores sont déjà familières à l'ancienne langue, 
comme dans la « Farce du frère Guillebert » {Ancien Théâtre, 
t. 1, p. 315): 

Muchez-vous tost en quelque lieu, 
S'il vous trouve, vous estes frit. 

La langue moderne y ajouté : cuit, fumé, rousti (rôti), etc. 

Or voici l'explication qu'on donne de certaines de ces ex- 
pressions : 

« Etre frit, être condamné, être perdu, ruiné. Allusion aux 
flammes éternelles dont les prédicateurs effrayaient le peu- 
ple : « Vecy deux dyables qui portent une poëlle, afin que je 
sois frit dedans en pardurableté » {La fleur des conimande- 
ments de Dieu, extrait d'un sermon de Pierre de Cluny, cité 
par Ch. Nisard) ». ^- Rigaud. 

« Etre fumé, être tout à fait sans ressources. Cette ex- 
pression vient de l'aspect que représentent les misérables, dont 
les babils, flétris par un long usage et par les injures du 
temps, prennent une teinte sombre, comme s'ils eussent été 
exposés à la fumée ». — Fr. -Michel, 

Un simple coup d'oeil sur la série logique correspondante 
fait justice de pareilles divagations. 



438 FAITS SÉMANTIQUES 

2. — Boire. 

CorLaines acceptions métaphoriques du verbe manger sont 
également familières à celui de boire K tout particulièrement 
la notion de « recevoir des coups » que possède boire et trin- 
quer (ce dernier aussi : subir une punition, la prison, etc.), 
comme, en provençal brinda, faire brindes, signifie à la fois 
boire et souffrir. Oudin cite la locution proverbiale : « Qui 
fait la faute, la boive » ; de même, boire uîi affront, c'est le 
supporter avec patience. 

Voici quelques exemples : « Qu'est-ce que ça te fiche? C'est 
pas toi qui trinqueras? » Rosny, Rues, p. 79. — « Oui, c'est toi, 
demandc-t-il, qui veut trinquer de ses deux jours ?... Si nous 
ne sommes pas rendus à notre poste à l'heure fixe et que nous 
trinquions de quinze jours de prison, qui c'est qui les fera ? » 
Courleline, Train, p. 68 et 212. 

Dans ce sens, trinquer est, dans les casernes, synonyme 
à'écoper, qui accuse le même point de départ (voy. p. 169). 

3. — Fumer. 

La notion de « coups » se rattache également à la notion 
« fumée » : Prendre la pipe, recevoir des reproches ou des 
coups (Rossignol), et passer à tabac, être roué de coups par 
les agents de police (llayard). 

Tabac^, comme le provençal petun, a également le sens do 
bruit que possède aussi /oi/i' : a Faire du foin, crier, faire 
des épates » (Rossignol); de môme poussière: « Faire de la 
poussière, faire des embarras, mener un grand train » 
(d'Hautel). 

Un recueil copieux de parallélismes sémantiques de ce 
genre pourrait être d'un grand secours pour la recherche 
étymologique et rendre évidentes des associations d'idées qui 
échappent au premier abord à l'examen. 

Remarquons finalement que le langage parisien esX, comme 

1. Cf. le manceaii cheniqiier, boire (du schnick) et dérober. 

2. « Garçons! dit le sergent on rentrant radieux... y aura du tabac ceiXe. 
nuit. On a surpris le mot des Prussiens », A. Daudet, Contes du lundi, p. 31, 

3. Ecrit aussi fouan : « Les conscrits se réunissaient pour faire le plus 
de fouan possible », Père Peinard, {" mars 1891, p. 1. 



i 



SÉRIES SÉMANTIQUES 429 

tous les idiomes vulgaires ', d'une richesse inépuisable pour 
exprimer certaines idées qui lui sont particulièrement fami- 
lières. Telles sont, par exemple, les notions argent (inonnaijé), 
enfant, ivresse et surtout volée de coups — notions qui sont 
rendues par un très grand nombre de synonymes. De môme, 
les noms des parties du corps y sont très diversement repré- 
sentés. 

Nous avons relevé, au cours de ces recherches, les critères 
multiples qui ont présidé à cette vaste nomenclature. L'index 
des idées qui clùt cet ouvrage embrassera l'ensemble de ses 
aspects variés. 

1. C'est ainsi que, dans le parler de la Suisse romande, la notion averse est 
rendue par dix-sept synonymes; celle de grande quantité, par vingt-quatre; 
celle de volée de coups, par trente-deux. Voy. l'étude citée de Wissler, p. 807. 

D'autre part, M. E. Tappolet a recueilli, dans les cantons de Fribourg et 
de Vaud, cent soixante-dix expressions pour une i volée de coups », dont 
trente deux ont passé dans le parler vulgaire de ces cantons. (Jf. Bulletin du 
Glossaire des patois de la Suisse romande, Lausanne, 1906, p. 3 à 8. 



LIVRE SIXIEiME 

INFLUENCES LITTÉRAIRES 



Les jargons spéciaux aux classes cultivées appartiennent^ 
pour la plupart à notre époque, tout en ayant des attaches 
dans le passé. Nous les étudierons surtout dans leurs rapports 
avec le langage populaire,, qui en constitue naturellement le 
fond. Une répercussion de haut en bas s'est faite, à son tour, 
sentir, et le parler vulgaire en a retenu quelques vestiges. 
Cette influence mutuelle mérite d'arrêter notre attention. 

Les ateliers de peintres, par exemple, ont fourni au bas- 
langage le terme chic, à côté de galbeux \ élégant, beau ou 
bien mis (Rossignol), et rapiii, jeune élève; les courses, celui 
de tuyau, renseignement confidentiel, renseignement en gé- 
néral {avoir des tuyaux, être informé de bonne part), et de 
record, exploit sportif {battre lerecord, arriver le premier). 

Voici un exemple curieux d'un terme livresque devenu po- 
pulaire : « Lantimèche, imbécile, jocrisse, dans l'argot des fau- 
bouriens » (Delvau) : « Lantimèche, nom d'amitié, sobriquet 
tout intime : Père Lantimèche, Mère Lantimèche. Les con- 
cierges des deux sexes se donnent volontiers entre eux du 
LantimÀcJte » (Rigaud). 

La Bibliographie de V Argot d'Yves-Plessis cite, au n° 174, 
La blague de Lantimèche, feu roulant d'amphigouris, quoli- 
bets, jeux de mots, pointes, etc.. par Adrien iM., président 
d'une société d'imbéciles, Paris, 1856._ 

Le vocable a passé dans les provinces : « Lantimèche, nom 
bouffon, sans signification précise, que les hommes du peuple 
à Amiens se donnent parfois entre eux par plaisanterie : Père 
Lantimèche » (Jouancoux, t. II, p. 114). — « Lantimèche. Ap- 
pellation ou interpellation familière et un peu ironique que l'on 

1. « Le-spectacle sera galbeux à reluquer s, Almanach du Père Peinard, 1897, 
p. 23. — j Almanach du Père Peinard, farci de galbeuses histoires et de pré- 
dictions épataroullantes » (titre). 



432 INFLUENCES LITTÉRAIRES 

adresse en Anjou à un individu quelconque, à un indifférent. 
Exemple : Te vêla, té, laiiiimèche ! » (Verrier et Onillon). 

Ce nom i)urlesque est l'écho lointain d'une controverse chi- 
rurgicale sur le mode de cautérisation en usage au début du 
xix^ siècle. Dans le Dictionnaire des Sciences médicales de 1819, 
en 60 volumes, l'article moxibustion (c'est-à-dire cautérisation 
par la combustion d'un corps facilement inflammable) a pour 
auteurs Percy et Laurent, deux chirurgiens illustres du temps 
de Napoléon P"". On y lit ceci, t. XXXIV, p. 478: « Les chirur- 
giens qui se sont certainement refusés à se servir à noire 
«^exemple de la mèche... ne la regardent pas comme un moxa 
et que pour cela on a plaisamment appelés pères antitnèches ». 
En d'autres termes l'adversaire de l'emploi chirurgical de la 
mèche, ironiquement l'antinièche, est devenu l'appellalif plai- 
sant de l'imbécile ou du quidam. ' 

Nous allons successivement aborder les langues spéciales 
des écoles, des salons, des coulisses, et suivre les traces 
qu'elles ont laissées dans l'idiome vulgaire. Un chapitre com- 
plémentaire donnera l'essentiel sur les autres sources, litté- 
raires ou artistiques, qui ont fourni des contributions au bas- 
langage. 

2 Nous devons l'indication de cette source à l'obligeance amicale du D^ Dor« 
veaux. — Le sens que Larcliey donne au mot (« Laniimècfie, allumeur de 
becs de gaz ») et qui a passé dans d'autres recueils, est controuvé, comme 
il résulte de son explication : « Jeu de mots. Le gaz n'a pas de mèche ». 



CHAPITRE PREMIER 

ARGOT SCOLAIRE 



L'argot scolaire de la période enfantine est encore pure- 
ment formel : c'est un procédé de déformation et non pas, à 
proprement parler, un jargon. Les écoliers en bas -âge s'en 
sont partout servi, et de tout temps. Nous avons, pour le 
début du xviii" siècle, ce témoignage de Le Duchat : « A Metz, 
les enfans ont entr'eux une espèce de jargon ou d'argot, qui 
consiste à allonger chaque syllabe de leur discours de deux 
autres syllabes, dans la première desquelles domine un R et 
dans l'autre un G. Par exemple, pour dire : Vous êtes un fou, 
ils diront : Vousdregue esdregue undregue foudregue ». ^ 

De nos jours, le procédé a légèrement varié : les syllabes 
déformalives sont tantôt degue (dogo) tantôt /)i et tantôt av ou 
va. Dans ce dernier cas, il porte le nom àa Javanais ou lan- 
gue de Java. Exemple : le mot oiseau devient tour à tour 
avoisaveau, oipiseaupi et oidogoiseaudogo. 

Employé tout d'abord dans les écoles enfantines et dans les 
ateliers (Rossignol), le javanais passa chez les filles. Larchey 
cite ce témoignage de Concourt : « Javanais. Argot de Bréda 
où la syllabe va, jetée dans chaque syllabe, hache pour le 
profane le son et le sens des mots, idiome hiéroglyphique du 
monde des filles qui lui permet de se parler à l'oreille — 
tout haut ». 

Ce langage conventionnel paraît avoir joui d'une certaine 
vogue vers 1860. Il était alors tout à fait parisien de parler 
javanais sur les boulevards, dans les boudoirs et dans cer- 
tains salons d'accès facile. En 1868, Victor Noir mit même 
au jour une Galette de Java, où on lit ceci : « Mais, nous de- 
mandera-t-on, qui parle \e javanais? — A peu près tous les 
Parisiens ». 

Suit une série d'articles dans cette jolie langue signés du 

1. Dans Ménage, Dictionnaire étymologique, V argot. 

28 



434 INFLUENCES LITTÉRAIRES 

nom du rédacleur en clief et de ses collaborateurs, Georges 
Saulon et Henri Chabrillat. Heureusement, cet enfantillage 
s'est arrêté au numéro I ! 

Dans les milieux scolaires aussi, \g j'aoanais et autres pro- 
cédés défurmateurs ont beaucoup perdu de leur vogue. Mais il 
existe un jargon des collégiens et des étudiants, qui est réelle- 
ment unclangue à part, faite d'archaïsmes, de provincialismes 
ou de termes de la langue générale employés dans un sens 
spécial. Avant d'en examiner les éléments constitutifs, nous 
allons jeter un coup d'œil sur le passé. 



1. — Latin des écoles. 

Dans son Liore de la Deablerie, imprimé à Paris en 1507, 
le curé de Béthune Eloy d'Amerval raconte « comment Salhan 
fait demonstrance à Lucifer de tous les maulx que les mon- 
dains font selon leurs estatz ». L'auteur y consacre un cha- 
pitre spécial à un banquet d'étudiants parisiens, au cours 
duquel il mentionne quelques termes d'argot latin-français. 

(( Gomment plusieurs escoliers peu estudient et font grans 
chieres » : 

En après ilz font les grans chieres, 

Car ilz ont bonnes gibessieres ; 

Mangent chapons et gelines 

Aux belles sausses camelines, 

Huy bouillis, demain en pasté. 

Du rostis dedens un bon hasté ; 

Et aussi les tendres pouletz 

Qui sont tant frians morceletz, 

Pour menger en la fin de table. 

C'est donc la paraphe notable, - 

Qui s'appelle Galllnarum. 

M'entens tu, maistre aliborum ? 

Faux villain, fils de vieille pute, 

Il est escrit en l'Institutc. 

Tu doibs croire tout seurement 

Qu'ilz en mengent largement 

Et mengeront, n'en fais point doubte. 

Ja ne s'en faindront somme toute 

Et fussent ilz chiers comme cresme, 

Si ce n'est en temps de caresme. 

Non pas des poulailles samplus, 

Nenny, il leur fault bien plus : 

Grasses oyes, cochons, goretz, 



ARGOT SCOLAIRE 435 

Vuire haroncs blancs, au besoing, 
Restes qui vont fouillans du groing 
Qu'on dit four/illy four/Ulos ; 
Et puis ont des volibosos, 
C'est-à-dire liollc volaille... 



Oultre plus, scez tu bien qu'ilz ont 
Bout interra, rapimontes. 
Entens tu bien ces entremetz? 
Boutinterra. counins, lapereaulx ; 
liapimontes, lièvres, chevreaulx. 

Et la chose qu'ilz prisent mieulx, 
Que j'oublioye, ainsi m'aid'Dieu, 
Turbicaput , qui vault beaucoup. 
Bon vin monte au cerveau acoup, 
Sans luy n'ara ja bonne feste, 
Pourtant l'appelle on trouble teste i. 

Cet argut scolaire du début du xvi" siècle est, on le voit, as- 
sez composite : à côté du lalin gallinarum, poulets, on ren- 
contre des composés forgés tels que liapimontes, lièvres ou 
chevreaux, et turbicaput, vin qui monte à la tête; du latin 
macaronique : boutinterra, lapins, et volibosos, volaille de 
bois ; à côté d'un terme franchement populaire : fourjilly 
fourjîllos, cochons (tiré du vulgaire ou provincial fourfouil- 
ler, fouiller avec son groin). 

Une vingtaine d'années après d'Amerval, nous possédons un 
témoignage beaucoup plus complet sur l'argot scolaire de 
la Renaissance française ; on en est redevable à Mathurin 
Cordier, un des pédagogues les plus méritoires de l'époque. 
Dans son livre De corrupti sernionis emendatione (1530), Cor- 
dier donne le jargon lalin des écoliers du collège de Navarre, 
a.ccompagné de la traduction française et de l'équivalent 
en bonne latinité. En passant sur les nombreux passages de 
lalin do cuisine que cite noire auteur, arrêtons-nous à ceux 
qui ont un caractère argotique plus ou moins prononcé: 

Bombijcinuni nieum est nimie largum. Mon pourpoint ^ est 
trop large. Niniis laxus est thorasc meus (p. 79). Cf. aujour- 
d'hui, dans l'Aude, boumbasi, gros gilet à manches, propre- 
ment gilet en bombasin. 

1. Le Livre de la Deahlerie, Paris, 1507, fol. M II, r" 

2. L. Massebieau {Les Colloques scolaires au XVI' siècle et leurs auteurs, Pa- 
ris, 1S78, p. 210) rend à tort bombycinum par i poitrine ». 



k 



436 INFLUENCES LITTÉRAIRES 

Primarius dabit liodie campos. Le principal donnera congé 
aujourd'hui pour aller jouer aux champs. — Hahetit ad cam- 
pos. On a congé pour aller jouer aux champs. — Quando 
faciunt urium doctorem, habebimus ad campos. Quand on fera 
un docteur, nous aurons campos (p. 139). 

Cordier omet de donner l'équivalent classique, et pour 
cause. C'est une création d'écoliers qui a fait fortune au 
xvi« siècle : Rabelais Marot, Des Périers, du Fail s'en servent 
à plusieurs reprises au sens de « congé ». Avoir campos, 
c'est prendre la clef des champs, être dispensé de venir en 
classe, en allant se divertir aux champs. Le terme, sous la 
forme campo ou campos, est encore vivace, dans le langage 
des écoliers et des employés : « Il se hâte de nous donner 
campo », Ré val, ^ Séoriennes, p. 13,0. ^ 

CIdf ravit missam. 11 a c/dfréld, messe, c'est-à-dire il n'a pas 
esté à la messe. — C/iif ravit unum dimidium parus, lia cliifré 
un demy pain, c'est-à-dire l'a desrobé. — Chijravit me de loco. 
Il m'a frustré de mon lieu ou de ma place (p. 3.j). — Volo me 
deschifrare. Recuperandasunt mihi dictataprœceptoris(p. 179). 

Encore un terme d'écolier — proprement biffer les chiffres, 
d'où les acceptions d'omettre, dérober, frustrer — qui excite 
l'indignation du bon Cordier: « Utinam c/df rare el descinf rare, 
caeteraque ejusdem farinœ ad Golhos esse relegata ! Quid 
enim est ineptius, quid absurdius, sivc barbare dicas chi- 
frare, sive Gallice chifrer? Extirpate igitur, o pueri, non so- 
lum barbaricas ejusmodi nœnias et absurdas voces, verum 
etiam Gallicas ! Vidi enim pcr multos, qui etiam in celeber- 
rimo illustrium virorum cœtu sese maxime ridiculos facerent, 
qui a non possent talibus abstinere : adeo hœrent qua^ et pcs- 
sirna et rudibus annis pcrcopta sunt ! » 

Ce verbe au sens de « frustrer » est attesté des le xv'^ siè- 
cle : « Dont seront chifrer et privez de loyers de la vie éter- 
nelle », Mer des liystoires, t. 1, f'^ 120\ Au xvi° siècle on le lit 
dans une moralité (Ancien Tliéâtre, t. II, p. 68) : 

Y me verroit trop mal à point, 
Si me chiffi'oit de son gaignage, 

1. Les citations de ce cliapitrc sont tirées de trois ouvrages de Gabrielle 
Réval : Sévriennes (1900), Un lycée de jeunes filles (1901) et Lycéennes (1902). 

2. Et avec le sens s:îénéralisé : i Quand les députés ne se donnent pas 
campos... ils s'amènent vers les deux heures et s'esbignent vers les cinq 
ou six plombes », Almanach du Père Peinard, lS9i, p. 21. __ 



ARGOT SCOLAIRE 437 

c*est-à-dire s'il me frustrait de son gain, de son profit. Le mot 
est encore vivace en Poitou {chiffrer, gratter) et en Limousin 
(c/nfra, biffer, effacer). 

Mittere ad Galat/ias. Je l'cnvoieray bien au grat. Ablegabo 
te quo dignus est (p. 208). 

Proprement : Envoyer au galetas (bas-lat. galatlias) ou au 
comble delà maison, c'est-à-dire envoyer paître. 

Non solwn arrackavit, sed etiam moulavit. Non modo vapu- 
lavit sed et durissimo vapulavit (p. 168). 

Arracher est ici au sens de « fesser » (c'est-à-dire arracher 
la peau) et mouler, « rosser » (c'est-à-dire mouler les os), 
l'un et l'autre douloureusement ironiques. 

Est pylades vel pelagus. Il est pelé, il est tondu (p. 167). 

Jeux de mots chers aux écoliers de tous les temps. 

Tu habes tortillon. Tu as tort. Non rectefacis (p. 166). 

Henri Estienne relève, d'une part, le caractère spécial de 
cet argot, et, d'autre part, sa tendance à franchir le milieu 
scolaire : « Tant s'en faut que telles façons de parler aillent 
jusqu'à la Cour, qu'aucunes d'icelles ne passent pas l'Univer- 
sité de Paris... 11 y a plusieurs mots que l'autre partie de la 
ville n'entend pas, si l'exposition ne luy est apportée de là » K 

Rappelons qu'on est également redevable aux milieux sco- 
laires - des expressions comme motus ! ou le suffixe fréquent 
en ibus (cf. coquibus, lordibus, rasibus). 

Ce latin des écoles a laissé quelques survivances. Nous avons 
déjà cité campos ; ajoutons-y les termes suivants : 

Cancan, reflet de quamquam : « On nomme ainsi, en terme 
do collège, une harangue latine faite en public par un jeune 
écolier à l'ouverture de certaines thèses. Ces sortes do haran- 
gues ont été appellées do la sorte, parce qu'elles commençoient 
souvent par le mot latin quamquam » (Ménage). Voici deux 
témoignages de l'époque : « Si bien nous voulons considérer 
l'insolence do ceux auxquels il semble, sous l'ombre d'un 
quamquam de collège, que chascun soit bien tenu à eulx », 

1. Deux Dialogues, t. II, p. 292. 

2. C'est de la même source que dérive le bressan faire rapiamus , chiper au 
jeu (Fertiault), mot d'écoliers devenu populaire en Bourgogne et ailleurs : 
Lyon, faire rapia)iius, enlever tout, et rapiamus, avare, grippe-sou (« Barba- 
risme plaisant forgé par les clercs qui ont transformé rapere en rapire t, 
du Puitspelu); rapiamus, voleur (j comme on voit, le Lyonnais sait le latin », 
Vachet). 



438 INFLUENCES LITTÉRAIRES 

Charles Eslicnno,. Paradoxes, IIP déclamation (cité dans Mé- 
nage). — « Ces braves parleurs... abbrcvieroicnt leur quain- 
quam », Bouchet, Serées, t. II, p. 267. 

De là, bruit et propos malveillants qu'on colporte: « Faire 
un quanquan, faire un grand quanquan de quelque chose, 
c'est faire beaucoup de bruit, beaucoup d'éclat d'une chose 
qui n'en vaut pas la peine », Philibert le Roux, 1718. 

Acciper, au sens de prendre : « Terme très en faveur parmi 
les écoliers dont ils ont fait par corruption chiper, qui n'est 
pas d'un usage moins fréquent parmi eux » (d'Iîautol). Le 
mot est encore vivace dans les patois avec des acceptions 
analogues : prendre, saisir, attraper (en Bcrry) ; chiper, es- 
croquer (en Normandie) ; recevoir dans ses mains un objet 
lancé, par exemple une balle (en Anjou). C'est le latin acci- 
pere, venu par l'intermédiaire des écoliers. On lit ce mot 
dans un conte de Des Périers, où deux écoliers emportent les 
ciseaux d'un tailleur : 

L'un d'eux advisa une paire de ciseaux, en assez belle prise, dont 
son compaignon estoit le plus près ; auquel il dit en latin, en le gui- 
gnant de la teste : Accipe. Son compaignon, qui entendoit bien ce 
mot, et le sçavoit bien mettre en usage, prend tout doulcementces 
ciseaux et les met soubz son manteau, tandis que le tailleur estoit 
amusé ailleurs, lequel ouyt bien ce mot Accipe, mais il ne sçavoit 
qu'il vouloit dire, n'ayant jamais esté à l'escolle... (Nouv.LXXXIV). 

Chiper, prendre, dérober: « terme d'écolier qui signifie 
prendre avec adresse, dérober avec subtilité » (d'IIautel). Le 
même lexicographe rattache le mot à l'ancien synonyme ac- 
ciper, ce qui est au moins probable ^ : le languedocien a la 
double forme acipa ou achipa et cipa ou chipa, au sens de 
gripper, dérober. Ce terme scolaire que Desgranges, en 1821, 
considère comme un « barbarisme » est devenu d'un usage 
général: « En termes d'écolier et dans le langage populaire, 
c/«(pe/' signifie dérober une chose de peu do valeur; faire, par 
espièglerie, un petit larcin excusable : chiper une plume. Ce 
mot se trouve dans Rabelais - », Bescherclle, 18iS. 

i. On lit dans le Dictionnaire général : » Chiper. Peut-être dérivé de Pane, 
franc, chipe, lambeau (cf. chiffe). L'anc. franc, a chiffrer dans un sens ana- 
logue «. Hypothèse appuyée d'une erreur : chiffrer, frustrer, n'a rien de 
commun avec chiffe : v. ci-dessus, p. 430. 

2.' Celte allégation est fausse : Rabelais ne connaît que c/tippr, navire. Le 
mot chiper ne remonte pas au delà du xix» siècle. On le lit dans Balzac, Un 



ARGOT SCOLAIRE 439 

C'est de la môme époque que date l'expression Pays Latin, 
nom donné au quartier des écoles : « Terme burlesque pour 
exprimer une Université, ou quelque autre lieu de cette na- 
ture. Les rois du pays Latin ont pour sceptre une férule 
(Mainard) »,, écrit au début du xviii*' siècle, Philibert Le Roux. 
De Gaillères en fait mention à son tour : « Ce qui est mien, ce 
qui est vôtre, sont des expressions venues du quartier de 
l'Université, qu'on appelle autrement le /ia{/s Za^m». Le terme 
est resté populaire au xix*^ siècle, et Henry Murger a chanté 
« notre beau Pays Latin ». 

2. — Éléments constitutifs 

Passons maintenant aux éléments constitutifs de cet argot 
scolaire. 

A. — Relevons en premier lieu quelques archaïsmes : 

Copain, mot d'écolier devenu d'un usage général. La forme 
(en ancien français compain) et le sens de « camarade » ap- 
partiennent au xviii''-xix'' siècle. De l'acception de compagnon 
de collège avec lequel on met tout en commun, le terme passa 
à celui de camarade, compagnon préféré, surtout dans le lan- 
gage des casernes. Bescherelle, en 1845, désigne copain 
comme « néologisme de collège ». 

Piquer un chien, faire un somme, dormir pendant le jour, 
expression particulière aux polytechniciens. C'est le pendant 
moderne de dormir en chien, que Rabelais explique ainsi 
(1. IV, ch. Lxiii) : « C'est dormir à jeun en hault soleil comme 
font les chiens ». Les polytechniciens donnent le sobriquet de 
pique-chien au sergent-major préposé à la garde de leur 
école : « On les appelle ainsi parce qu'ils n'ont rien à faire 
et qu'ils passent leur journée à dormir... » (L'Argot deVX). 
« Il me paraît que vous étiez en train de piquer un chien... 
— Oh, mon Dieu, une modeste romance, un reste de gueule 
de bois d'hier », Frescaly, p. 272. Expression passée dans le 
langage populaire : Alphonse Daudet, Flaubert et Guy de 
Maupassant s'en sont servi (v. Mary Burns, p. 87). 

Les Saint-Cyriens, à leur tour, ont conservé une autre ap- 
pellation du passé : Anspessade, soldat de première classe, à 
Saint-Cyr, nom de l'aide de caporal dans l'ancienne armée, 

ménage de garço?i, 1842 (Œuvres, t. VI, p. 2G1) : s ... formé le plan de chipper 
les cinquante mille francs ». 



440 INFLUENCES LITTÉRAIRES 

terme remontant, par sa forme lancespessade, au xvi" siècle. 

B. — Notons, après les vieux mots, quelques termes de jar- 
gon : 

Capon, terme d'écolier, se dit d'un enfant rapporteur au 
collège : « Les écoliers appellent ainsi celui de leurs cama- 
rades qui va se plaindre ou rapporter au maître» (d'Hautel). 
Ce sens remonte à celui de classe de gueux, acception d'origine 
jargonnesque K 

Colle, question spécieuse posée à un candidat dans un exa- 
men, dans le but de l'embarrasser: Jlcher une colle, poser 
une question embarrassante plutôt que difficile. C'est une ac- 
ception spéciale du sens que le mot a dans le bas-langage: 
« Colle, bourde, mensonge », et « ficher la colle, c'est per- 
suader, cajoller, en faire accroire », suivant Oudin, qui 
ajoute : « Mot de jargon ». 

En effet, avec le sens de mensonge, le mot se lit déjà dans 
le jargon des Coquillards (1455) : « Aulcuns d'eulx s'entre 
mettent d'aulcun mestier ou marchandise, faingnant qu'ils 
en vivent, qui leur vouldroit aulcune chose demander, et ap- 
pellent cela leur cole », Sources, t. I, p. 98. 

Et, plus tard, dans le Jargon de l'Argot de 1628 : « Les 
Courtaux de boutanche Irollent dessus leurs courbes (« épau- 
les ») quelques outils... pour ce que leur colle en soit plus 
franche (c'est-à-dire plus persuasive) », Ibid., t. I, p. 226. 

Ainsi dans la Comédie des Proverbes, à peu près de la 
môme époque (1633) : « Escoutez surtout, Jiches luy bien vos- 
tre colle, et qu'elle soit franche » (acte III, se. vu). 

En dernier lieu, le mot et la locution se lisent chez d'Hau- 
tel : a Colle, bourde, mensonge, gasconnade; donner une 
colle, faire des contes, se tirer d'une mauvaise affaire par 
quelque subterfuge ». 

En partant de la notion primordiale de « menterie », passée 
du jargon au bas-langage, le mot acquit, dans l'argot sco- 
laire, celle de simulacre d'examen, où le colleur cherche à 
coller, à embarrasser l'élève, à le mettre à bout d'arguments, 
à le réduire au silence, et, comme conséquence de son mu- 
tisme, le punir, le consigner : « Je lui ai poussé une colle au 
sujet do Julien l'Apostat », Réval, Lycée, p. 245. — « Si on 
s'avise de me questionner sur la politesse, je suis collée », 
Idem, Sévriennes, p. 7. 

i. Voir nos Sources, t. I, p. 52, et t. II, p. 225. 



-AKGOT SCOLAIRE 441 

Le terme scolaire est donc d'origine jargonnosquc * et il ac- 
cuse une métaphore vulgaire: « Colle, bourde, menterie ainsi 
dite parce qu'une attrape est comparée à une chose qui colle.)-) 
(Littré). 

Rupin. Ce mot, devenu parisien, a pénétré jusque chez les 
polytechniciens : à l'X, rupin est synonyme d'épatant, et ru- 
piner (à blanc, à froid), c'est être tout à fait épatant. 11 y a 
môme produit une nouvelle déformation: rousbar, rousbi (et 
hyperousbi), même sens que rupin : Quel type rousbi ! ^ 

Turne, chambre où travaillent les élèves internes : « Impos- 
sible de quitter ma turne », Réval, Sévriennes, p. 70. 

G. — Ensuite, un petit stock de termes provinciaux : 

Brimer, infliger une épreuve vexatoire aux nouveaux arri- 
vés, au régiment ou dans les écoles militaires : à Mayenne, bri- 
mer, c'est battre, tourmenter, punir (de brime, mèclie de 
fouet), Dottin. 

Le verbe friper a longtemps été particulier aux écoliers : 
« On dit proverbialement dans quelques collèges, surtout en 
Normandie, qu'un écolier fripe sa leçon